Les fournisseurs.--Solié.--Double méprise.--Le collier de camées.--César
Berthier.--Coralie Lambertini.
Rassasiée de toutes les jouissances que peuvent donner le luxe et
l'orgueil, je me sentais atteinte d'une langueur que rien ne pouvait
dissiper. J'étais sans cesse distraite au milieu des nombreux convives
qui venaient chaque jour s'asseoir à notre table; j'avais perdu jusqu'à
l'appétit qui donnait jadis pour moi tant de prix au beurre et aux œufs
frais du _Rendez-vous de la Muette_, au lait du _Kiosque de
l'Hermitage_. Mon premier devoir était maintenant de me parer; car mes
négligés même étaient de magnifiques parures. Il fallait demeurer, pour
ainsi dire, toujours en scène, il fallait sourire aux plus fades
complimens, et accueillir avec un visage aimable ceux même qui
m'accablaient du poids de leur nullité. L'étiquette a un côté si
positivement ridicule, que l'orgueil de _paraître_ n'a jamais pu me
familiariser avec tous ces détails cérémonieux qui étouffent le plaisir
et bannissent la gaieté.
Le général ne goûtait pas plus que moi notre nouveau genre de vie: et
comment cette vie aurait-elle pu plaire à un homme naturellement aussi
simple et aussi modeste? Ce fut donc sans peine que je parvins à obtenir
de lui deux jours de la semaine que nous nous réservions pour nous et
pour un très petit cercle d'amis.
Au nombre de ces amis privilégiés était un compatriote de Moreau, M.
Solié. Le général s'amusait comme moi de sa gaieté qui animait nos
réunions; mais il m'avait prévenue de me tenir en garde contre son
apparente bonhomie. Solié était venu en Italie comme un des fournisseurs
de l'armée. Moreau avait eu de tout temps une grande répugnance pour
cette classe de traitans. «Si mon propre frère, disait-il un jour, se
faisait fournisseur, je cesserais de l'estimer.» Je cherchais
quelquefois à combattre cette opinion, en lui représentant qu'un homme
véritablement honnête l'est toujours, et dans quelque carrière qu'il
embrasse. Moreau craignait parfois que Solié ne parvînt, en s'insinuant
dans mon esprit, à faire de moi l'instrument de ses projets de fortune.
Ma délicatesse bien éprouvée le rassurait cependant à cet égard; mais
rien ne pouvait le faire revenir de sa prévention contre les
fournisseurs.
Qu'il me soit permis de m'arrêter un instant sur cet hommage que Moreau
rendit souvent à ma délicatesse et à mon désintéressement. L'opiniâtreté
que je mis toujours à refuser avec mépris les magnifiques dons au prix
desquels bien des gens voulaient acheter ma protection auprès du général
m'a valu un grand nombre d'ennemis. Après ma rupture avec le général,
quelques uns de ces hommes qui avaient à se plaindre de moi sous ce
rapport cherchaient à l'exaspérer encore contre moi, en me déchirant,
comme on dit, à belles dents. Moreau leur répondit alors: «Vous en direz
difficilement tout le mal que j'en pense; mais ne cherchez point à me
persuader qu'elle ait jamais vendu le crédit qu'elle avait sur moi. Je
connais son désintéressement; et personne mieux que moi ne sait qu'elle
l'a poussé quelquefois jusqu'à l'imprudence.» Ces paroles, qui me furent
rapportées alors, m'ont souvent consolée intérieurement de bien des
peines.
Solié était l'âme de nos petits comités. Personne n'avait une gaieté
plus communicative, et ne trouvait mieux les moyens de s'amuser beaucoup
en amusant tout le monde. Comme compatriote de Moreau, je le traitais
avec assez de distinction. Mes égards lui parurent un juste tribut que
je payais à son mérite. Il se trompait grossièrement. Sa méprise n'eut
pour lui d'autre résultat que de le faire bannir de mon intimité. Il lui
arriva plus tard de s'imaginer qu'à l'aide d'un présent de 2000 écus
qu'il osa m'offrir, il obtiendrait une fourniture importante qu'il
sollicitait. Je me mêlai en effet de cette affaire, mais ce fut pour
obtenir de Moreau une signature qui déboutait entièrement M. Solié de
ses prétentions.
J'avais toujours conservé cet amour des beaux arts qui s'était manifesté
chez moi dès ma première enfance. Le matin j'allais souvent, appuyée sur
le bras d'un des aides-de-camp du général, et suivie de ma femme de
chambre Ursule, visiter les églises riches des chefs-d'œuvre de l'école
italienne, et les ateliers de peinture et de sculpture. Un jour, comme
je me préparais à ma promenade accoutumée, Moreau me dit qu'il avait
besoin de son aide-de-camp, et il pria Solié, qui se trouvait là par
hasard, de vouloir bien me servir de chevalier. Ces deux messieurs
m'étaient également indifférens: cependant le babil de Solié me donna
bientôt à penser que sa société me serait plus agréable que celle du
taciturne Delelé. Nous avions déjà parcouru une grande partie de la
ville, lorsqu'en sortant du _Dôme_, l'enseigne de madame Rivière vint
s'offrir à mes yeux. Elle avait justement à me fournir une toilette
brillante pour le bal de l'ambassadeur de Naples, le comte d'Ossuna. Je
voulus m'assurer par mes yeux de l'empressement et du soin que ma
couturière mettait à satisfaire mes désirs et à suivre mes instructions.
Je fis arrêter la voiture, et je descendis, suivie de Solié. Nous
trouvâmes chez madame Rivière son beau-fils, bijoutier de Rome, que ses
affaires avaient amené depuis quelques jours à Milan. Il me fit voir
plusieurs parures fort belles et du plus grand prix, entre autres un
collier de vrais camées avec deux magnifiques agrafes en diamans. Si ce
collier m'avait tenté, j'en aurais aisément fait l'acquisition; mais
comme mes écrins étaient plus que suffisamment garnis, je me contentai
d'admirer ce collier, sans même m'informer de sa valeur. Je retournai à
ma voiture; Solié me donna la main pour y monter; puis il me demanda la
permission de me quitter pour peu d'instans. Je le vis rentrer chez
madame Rivière; au bout de quelques minutes il fut de retour, et nous
partîmes. J'étais fort gaie ce jour-là, et bien éloignée de soupçonner
ce que venait de faire mon chevalier. Je lui dis: «Savez-vous à quoi je
pensais?
«--Non, madame; mais si c'était à ma courte absence, je m'estimerais
trop heureux.
«--Je suis désolée de ne pouvoir contribuer à votre bonheur; mais, en
vérité, je ne m'occupais point de vous. En regardant cette place ornée
d'un Christ de grandeur naturelle, je songeais à cette bizarrerie du
caractère italien qui sait allier aux idées religieuses tant de goûts et
d'habitudes si contraires à l'esprit de la religion. Je me rappelais le
profane charlatanisme de ce prédicateur qui, prêchant sur une place
publique, s'avisa, pour ramener à lui des auditeurs beaucoup trop
distraits par les gambades de quelques bateleurs, de mettre en
comparaison le Sauveur du monde et Polichinelle, et s'écria, en
indiquant l'image du Christ:_Ecco il vero Pulcinello che puo salvar vi_.
«--Ce sont là, madame, des traditions locales auxquelles vous sembleriez
devoir être étrangère: car c'est la première fois, je pense, que vous
venez en Italie. Vous êtes si jeune encore, et ce pays est tellement
éloigné du vôtre!» Déjà préoccupée d'autres idées, je n'avais pas même
entendu les questions qu'il m'adressait. Je n'y répondis donc point. Mon
interlocuteur y revint avec tant d'instance, et d'un ton qui décelait
une si vive curiosité, qu'à la fin je sortis de ma rêverie. J'entendis
alors les paroles suivantes:
«Tout le monde, disait M. Solié, croit savoir que vous êtes née en
Hollande; mais ce dont chacun est sûr, c'est que vous êtes le plus beau
trophée des conquêtes de Moreau dans les Provinces-Unies. Cependant vous
parlez italien, français, comme si chacune de ces langues était celle de
votre patrie. Au fait, tout est mystère autour de vous, et personne ne
sait au juste qui vous êtes.»
«--Ici du moins, répondis-je sèchement, personne n'ignore que je suis la
compagne d'un héros; et ce titre suffit pour m'assurer la portion
d'égards et de considération dont mon ambition se contente.»
«--Pardonnez, madame, à mon bavardage: je suis bien loin d'avoir voulu
vous offenser.
«--Je ne le cacherai point, vous m'avez déplu. Je hais les détours;
j'aime la franchise, et je trouve votre indiscrétion fort étrange. Il
fallait m'adresser des questions directes: si cela m'avait convenu,
j'aurais pu y répondre. Dans le cas contraire, vous auriez usé du droit
qui vous reste encore de vous livrer à vos conjectures.
«--Toutes ces conjectures, vous le savez, madame, ne peuvent que vous
être favorables.
«--Je sais très bien, monsieur, à quoi m'en tenir sur ce point. Il me
suffit d'être parfaitement connue de l'homme qui a bien voulu m'associer
à son sort. L'estime du général Moreau m'a valu celle de beaucoup
d'honnêtes gens: je suis tranquille.
«--Cela vous est facile à dire,» reprit Solié d'un ton qui aurait dû
redoubler la fierté de mes répliques, et qui cependant me fit éclater de
rire. Mon chevalier tira de cette gaieté intempestive un augure beaucoup
trop favorable: je pus lire dans ses yeux l'excès de sa fatuité. J'eus
beau reprendre mon air de dignité, je ne pus imposer silence à sa
galanterie. Dès ce moment je résolus, _in petto_, de lui ôter à l'avenir
tous les moyens de se montrer aussi empressé près de moi.
Ce jour-là, nous avions beaucoup de monde à dîner: ma parure devait être
des plus brillantes: à l'heure de ma toilette, je dis à Ursule de me
donner mes perles. Elle m'apporte un écrin; je l'ouvre et je trouve le
collier de camées que j'avais, le matin même, admiré chez madame
Rivière. Sur ce collier était placé un billet assez spirituellement
tourné, par lequel M. Solié me conjurait de vouloir bien accepter ce
présent. Je rougis de colère, et saisissant une plume, je jetai ces mots
sur le papier:
Monsieur Solié doit s'estimer fort heureux d'avoir, à mes égards, un
titre qu'il respecte cependant si peu. Si le général Moreau ne le
nommait pas habituellement son ami, j'aurais pu le faire sur-le-champ
repentir de son impertinent procédé. Madame Moreau l'engage à ne pas
oublier qu'elle n'accorde qu'au général le droit de lui faire des
présens, et que jamais elle ne vendra une signature dont elle pourrait,
il est vrai, disposer, mais qu'elle: n'a jamais eu l'audace de mettre à
prix.»
Solié fut trois jours sans oser paraître devant moi. Amelot eut la
fourniture générale de l'armée d'Italie, et Solié quitta Milan pour
aller à Parme. Je laissai entièrement ignorer cette aventure au général,
et j'eus grand tort: c'est ce dont j'ai fait plus tard la triste
expérience.
César Berthier, frère du général de ce nom, remplissait alors Milan du
bruit de ses triomphes et de sa légèreté en amour. Doué de tous les
avantages de la figure, la renommée publiait qu'il avait trouvé peu de
cruelles; et plus d'une belle Italienne gémissait sur l'inconstance de
ce _gentile ed infedele vincitore_. Parmi les Arianes désolées on
distinguait une jolie petite femme qu'à l'élégance de sa tournure, à la
grâce de ses manières, j'avais d'abord prise pour une Parisienne. À un
petit nez retroussé, au pied le plus mignon qu'il fût possible de voir,
elle joignait cet esprit vif, cette imagination ardente qu'on trouve
d'ordinaire sous le ciel de Naples. Pourvue de tant de moyens de fixer
un inconstant, elle n'avait cependant fait qu'effleurer le cœur de César
Berthier. Après avoir pendant quelque temps paru entièrement occupé
d'elle, il soupirait maintenant, aux pieds de madame Lambertini. Coralie
Lambertini avait été dans sa jeunesse, une des plus belles femmes de
l'Italie, et quoiqu'elle fût alors dans sa quarante-sixième année, son
teint avait encore beaucoup d'éclat, et sa taille une élégance bien
faite pour désespérer plus d'une coquette de vingt ans.
La première fois que nous nous rencontrâmes, ce fut au dîner que donnait
le grand juge Luosi: notre amitié date de cette première rencontre.
Coralie était passionnée pour le parti français: cette conformité de
sentimens politiques ne contribua pas peu à nous lier étroitement l'une
à l'autre[13]. Berthier était réduit, près de madame Lambertini, au rôle
d'un amant rebuté. Il paraissait en être exclusivement épris, et
cependant il ne pouvait obtenir d'elle un seul regard.
«Si la jolie Gaëtana, me disait madame Lambertini, savait combien je
dédaigne les hommages de son inconstant, son cœur en serait bien
soulagé.»
Il était en effet bien facile de voir combien la pauvre Gaëtana
souffrait des assiduités du jeune Français auprès de sa rivale; cette
rivale était douée tout à la fois d'une beauté que respectait le temps,
et de ces qualités de l'esprit et du cœur qui ne vieillissent jamais.
«Je compatis si sincèrement aux peines de cette pauvre Gaëtana, me dit
encore madame Lambertini, que, si vous étiez assez bonne pour
m'accompagner, j'irais dès demain la rassurer et lui rendre un peu de
repos.
«--Oui, certainement, répondis-je; et vous reviendrez dîner chez moi
avec Moreau et quelques amis, mais en très petit nombre: il me semble
que votre société me fera plus complètement que toute autre oublier cet
esclavage de l'étiquette dont je suis déjà si lasse.
«--Comment! me répondit-elle; et que dirai-je donc, moi, qui ai sacrifié
mes plus belles années à toutes ces convenances du monde contre
lesquelles vous vous révoltez.»
Je la priai de s'expliquer plus clairement. «Oui, me dit-elle, malgré
mon goût pour l'indépendance, je suis devenue esclave de bien bonne
heure; mais le temps ni le lieu ne sont propres à vous faire une
pareille confidence. Demain nous causerons plus longuement.»
Je retins la promesse de madame Lambertini, je lui fis remarquer que
Berthier ne nous avait pas perdues de vue un seul instant: il avait
l'air inquiet, jaloux même de notre _a parte_. «_Orgoglio è_, me
dit-elle; cela passe, mais le mal que son inconstance fait à Gaëtana ne
finira peut-être qu'avec la vie de cette aimable femme. Pas encore
dix-neuf ans! et déjà si malheureuse!»