Départ pour Milan.--Nouveaux témoignages de la tendresse de Moreau pour
moi.--Nos deux guides savoyards.--Établissement dans la
_Casa-Faguani_.--Le général Moreau me présente partout comme sa femme.
Moreau ne souffrait qu'avec impatience l'oisiveté à laquelle il était
condamné par le Directoire, et que rendait encore plus insupportable
l'espionnage dont il se savait l'objet. La guerre avait recommencé en
Italie; il sentait que sa présence dans ce pays pouvait devenir utile;
il n'hésita donc point à sacrifier les intérêts de son amour-propre, et
il accepta l'emploi secondaire d'inspecteur-général de l'armée d'Italie.
Cet acte de modestie tourna bientôt à sa gloire; car, sans son talent,
l'impéritie du général Scherer aurait ruiné en Italie la fortune des
armes françaises. Il vint un jour, à sept heures du matin, m'annoncer sa
nomination, et me demander si je consentirais sans regret à
l'accompagner. Il craignait que je ne trouvasse trop rapprochée l'époque
du départ, que des ordres supérieurs fixaient à la nuit prochaine. «Et
pourquoi donc ne partirions-nous pas sur-le-champ? lui dis-je. Envoyez
prendre ce soir ma malle à six heures. Je serai prête à vous suivre
demain matin.»
Moreau me remercia avec l'expression de la plus vive tendresse. Certaine
que je pourrais aisément monter ma maison lorsque nous serions arrivés
en Italie, je congédiai ma femme-de-chambre Julie, qui m'était toute
dévouée, et que cette séparation affligeait beaucoup. Le général et moi
nous donnâmes trois mois de gages à nos autres domestiques. Philippe
devait rester encore quelque temps à Paris, comme intendant de ma maison
de Passy et de celle que le général occupait à Chaillot. Je ne perdis
pas un moment pour mes préparatifs, et je récompensai généreusement ma
pauvre Julie, qui pleurait à chaudes larmes. On devine aisément avec
quelle chaleur je recommandai à Philippe mon cher petit Henri. Il
m'aurait été impossible de partir sans avoir la consolation d'embrasser
encore une fois cet enfant. Je courus à sa pension. Nos adieux furent
courts, mais pleins de larmes. Présens, recommandations, promesses, je
mis tout en usage pour assurer en mon absence à ce cher enfant la
bienveillance de ses maîtres. Je donnai un dernier baiser à mon fils
d'adoption, et je m'arrachai de ses bras.
Le lendemain à six heures, ainsi que je l'avais promis à Moreau, j'étais
prête à monter en voiture; nous partîmes. L'entretien ne languissait
jamais avec Moreau: il avait un talent particulier pour deviner et
peindre les caractères, et ce talent il aimait à l'exercer. Il possédait
en outre l'art de raconter; sa mémoire était riche d'anecdotes, et sa
conversation était très variée. Pendant la route il me fit connaître la
plupart des personnages qui occupaient alors des postes importans à
l'armée d'Italie. Il m'avait déjà plus d'une fois parlé de Bernadotte;
il y revenait souvent. La suite a prouvé qu'il l'avait bien jugé.
«Bernadotte, disait-il, a une ambition qui le perdra, si elle ne l'élève
au dessus de tous les autres.» On a accusé Moreau d'être également
tourmenté de cette ambition qui conduit aux crimes politiques et au
bouleversement des états. Je dois à la vérité de dire que je n'en ai
jamais découvert en lui le moindre indice. Moreau aimait la gloire, mais
il n'aurait jamais voulu d'un pouvoir qu'il eût fallu acheter en foulant
aux pieds ses propres sermens ou les droits de ses concitoyens.
Nous voyagions avec une grande rapidité, mais pas encore assez vite au
gré de mon impatience. Tous ces souvenirs d'enfance qui attachent au sol
de la patrie se réveillaient dans mon âme avec une force toute nouvelle.
L'idée de revoir ce beau ciel de l'Italie, de respirer l'air de ma
patrie, d'entendre ces chants harmonieux qui avaient bercé mon enfance,
et de parler encore cette langue que j'avais bégayée vingt années plus
tôt, tout cela faisait battre mon cœur et me causait des tressaillemens
de joie. Mais à ces souvenirs délicieux s'en mêlaient d'autres bien
amers, lorsque nous commençâmes à gravir à pied la route bordée
d'affreux précipices du Mont-Saint-Jean. Dix ans plus tôt, j'avais passé
dans ces mêmes lieux, bravé les mêmes fatigues et les mêmes dangers,
sous la protection de mon père et de ma mère, alors fiers de leur fille,
et qui fondaient sur moi tout l'espoir de leur bonheur à venir. Le
contraste de ces deux positions si différentes pour moi me causait une
tristesse profonde et que je cherchais en vain à dissiper.
Au village d'Anslebourg on démonta nos voitures pour les charger sur des
mulets, et nous nous remîmes en route. Le génie du vainqueur de l'Europe
n'avait point encore à cette époque triomphé des barrières de la nature.
Les sentiers du Mont-Cenis n'étaient point encore transformés en de
larges routes, et nous avancions péniblement au milieu des ravins,
bordés à droite et à gauche de rochers qui semblaient le plus souvent
suspendus sur nos têtes. J'admirais l'allure tranquille et assurée du
mulet que je montais. Les éloges que je donnais à l'instinct de cet
animal allaient droit au cœur d'un de nos guides, tout fier d'avoir été
son instituteur. Ce bon Savoyard était d'autant plus charmé de me voir
contente de ma monture, que le général lui avait expressément recommandé
de me garantir, autant qu'il serait en son pouvoir, non pas seulement de
tout danger, mais encore de toute inquiétude; il l'avait même largement
récompensé d'avance des soins qu'il prendrait à cet égard. C'est ce que
j'appris de la bouche même du guide pendant notre route. Je n'avais pas
besoin de cette nouvelle preuve de la tendresse de Moreau pour connaître
combien il souffrait de me voir exposée aux fatigues d'un voyage que
j'avais entrepris pour lui seul. Marchant à pied derrière moi, il
surveillait tous les mouvemens de mon mulet; et lorsque je me retournais
pour lui parler, il se fâchait sérieusement de mon imprudence.
Nous nous arrêtâmes à l'auberge de l'hospice, qui est à moitié chemin;
on nous y servit un léger repas. Assis tous deux auprès d'un bon feu,
nous jouissions du plaisir de nous reposer. Moreau amena la conversation
sur les inquiétudes qu'il avait éprouvées pour moi pendant cette pénible
route: il exprima sa volonté bien ferme de ne jamais m'exposer aux
hasards de la guerre. Je lui rappelais en riant que j'avais déjà vu les
champs de bataille, sans trop redouter les balles et les boulets, et que
je comptais bien partager avec lui les fatigues de la campagne. Mais
rien ne pouvait changer la détermination qu'il avait prise; je
n'insistai donc pas davantage sur ce point. En descendant à la
Novoralèse, je voulus essayer de monter dans une chaise à porteurs. Mais
au bout d'un quart de lieue il me devint impossible de supporter le
balancement régulier de cette sorte de voiture. Je mis pied à terre et
je continuai la route, le plus souvent appuyée sur le bras de Moreau,
tantôt suivie et tantôt précédée de nos deux guides savoyards, dont la
franchise et la gaîté nous mettaient en belle humeur. Touchés de la
bienveillance que nous leur témoignions, ils nous racontaient, dans leur
langage naïf, les détails de leur vie laborieuse. L'un, jeune et
robuste, paraissait charmé de la bonne fortune de ce jour, qui allait le
mettre à même d'offrir de plus beaux présens de noces à sa fiancée. Il
obtint sans peine que nous irions la voir en arrivant à la Novoralèse,
et que nous boirions du lait de _Jeanne_, la plus belle vache du canton,
qu'elle lui apportait en dot. L'autre guide, âgé de plus de cinquante
ans, était père de seize enfans; il nous pria aussi d'honorer sa petite
maison de notre visite, et de choisir quelques paniers, ouvrage de sa
nombreuse famille. Moreau accorda tout ce qu'on lui demandait: nous
bûmes du lait de _Jeanne_, et nous visitâmes les petits vaniers; mille
bénédictions nous accompagnèrent à notre départ de ces chaumières.
Moreau était naturellement le meilleur des hommes; il prétendait qu'il
fallait m'attribuer en grande partie le bien qu'il faisait. Je ne
pouvais accepter ce compliment que jusqu'à certain point: en effet, il
m'arrivait de seconder les mouvemens généreux de son cœur; mais ces
mouvemens de sa part étaient toujours spontanés.
Arrivés à Milan au milieu de la nuit, nous passâmes deux jours dans le
plus strict incognito à l'hôtel du Pélican, où nous étions descendus.
Après quoi le logement de l'inspecteur général ayant été désigné, nous
allâmes occuper la_ casa Faguani, via San-Pietro_. Ce palais appartenait
à la comtesse Faguani, dont il portait le nom; cette dame n'aimait pas
les vainqueurs de l'Italie: elle s'était retirée à la campagne, et elle
avait laissé à son majordome, aidé de deux ou trois domestiques, le soin
de nous recevoir. Les appartemens étaient fort beaux, très vastes, ornés
de peintures savantes et de sculptures admirables. Mais partout les
meubles les plus mesquins avaient remplacé le mobilier somptueux dont le
palais était ordinairement garni. Glaces, pendules, tentures, vases
antiques, tout avait disparu. Le majordome, surpris de voir le général
accompagné d'une femme jeune et fort élégante, car j'avais quitté mes
habits d'homme pour me rendre au palais _Faguani_, proposa aussitôt de
faire remeubler l'appartement qu'il me conviendrait d'occuper. Je le
remerciai de sa proposition, mais je ne l'acceptai pas, et Moreau me sut
gré de m'être montrée si peu exigeante. Cependant lorsque le signor
_Patrizzio_ m'eût entendue lui adresser la parole en italien très pur,
rien ne put l'empêcher de faire replacer sur-le-champ tous les ornemens
du salon, de la chambre à coucher, des cabinets de toilette et de bain
qui m'étaient destinés. Soudain le damas rose et blanc vint tomber en
longues draperies devant les fenêtres et sur les lambris dorés de mon
appartement: partout le luxe attestait l'opulence et le bon goût de la
comtesse.
Ce _Patrizzio_ était un franc original, mais en même temps un bon homme
dans toute l'acception du mot. Fortement prévenu contre les Français, il
aurait pris plaisir à nous laisser manquer de tout, si _il dolce
favellar, i patri modi_ qu'il retrouvait en moi ne m'eussent fort à
propos gagné ses bonnes grâces. Il ne m'appelait plus que _mia
garbatissima padroncina_, et il voulut que sa nièce, mademoiselle
Ursule, entrât à mon service en qualité de femme de chambre. Je
commandais en reine dans le palais; j'y étais servie avec zèle et
empressement; tout le monde s'en trouvait bien.
Dès le soir de notre installation dans cette nouvelle demeure, le
général me dit: «Ma chère amie, vous pensez que j'ai dû songer à vous
assurer, dans ce pays, une existence convenable, et la considération qui
doit vous accompagner partout. Je vous préviens donc qu'à dater de ce
jour, vous êtes, pour tout le monde, madame Moreau. Voulez-vous bien
accepter ce nom?»
Ces mots produisirent sur moi une impression pénible. Il me semblait
qu'en prenant désormais le nom du général, j'allais renoncer une seconde
fois à celui qu'une union légitime m'avait donné le droit de porter. Je
craignais de faire aussi publiquement outrage à mon mari, que j'avais
déjà si cruellement affligé. Moreau se méprit sur le motif de mon
hésitation à répondre: «Elzelina, me dit-il, cette proposition vous
déplaît-elle? «Je me jetai dans ses bras en pleurant, et je lui confiai
sur-le-champ mes scrupules. Avec une douceur et une délicatesse bien
rares, le général sut calmer mon émotion, rassurer un peu ma conscience,
et m'amena insensiblement à vouloir ce qu'il désirait.
Dès le lendemain, nous reçûmes la visite des autorités. Je trouvai
bientôt fort doux les hommages qu'on m'adressait comme à l'épouse du
général Moreau. Les invitations de tout genre pleuvaient de tous les
côtés. Une couturière française, madame Rivière, établie à Milan, fut
appelée au palais _Faguani_, et chargée du soin important de me préparer
une parure brillante pour le dîner que devait donner prochainement le
Directoire cisalpin. Pour cette fois, Moreau voulut s'occuper lui-même
de ma toilette. Grâce à lui, tout fut de la plus grande élégance et du
meilleur goût. Dans la société que nous voyions à Milan, il n'y avait
alors que deux Françaises, madame Amelot, et une autre dame fort jolie
dont j'ai oublié le nom. Je dus à ce défaut de concurrence un succès qui
flatta la vanité du général, et qui accrut singulièrement la mienne. Ma
taille, mon teint sans artifice, ma chevelure blonde, donnèrent, le
lendemain de la fête du Directoire, matière à un nombre infini de
sonnets, qui m'arrivèrent imprimés en lettres d'or sur du satin.
L'enthousiasme fut à son comble, lorsqu'après avoir causé plus de deux
heures avec moi, le célèbre Monti déclara que j'entendais aussi bien que
lui tous les poètes italiens. Chacun voulut chanter _il dotto sapere, le
grazie ivezzi délia bellissima citadina Moreau_. Lorsque je parus, ce
même jour, à cheval et vêtue en amazone _al corso orientale_, je me vis
l'objet d'une curiosité générale et que j'attribuai à l'éclat de mon
triomphe de la veille.
Mon bon sens naturel me préserva d'abord de l'ivresse dans laquelle
devaient me plonger tant de succès. À la fin, la tête m'en tourna.
Excitée par Moreau lui-même, je ne mis bientôt plus de bornes à mes
dépenses: les trente ouvrières de madame Rivière ne travaillaient plus
que pour moi seule; Moreau ne me laissait point de désirs à former, et
bientôt on me cita moins pour ma beauté que pour l'extravagance de mon
luxe. Si les hommes enviaient à Moreau son bonheur, les femmes
m'enviaient mes parures, mon élégance; et mes triomphes me faisaient une
foule d'ennemis. Cependant, au milieu des fêtes, dans le tourbillon des
plaisirs, j'étais tourmentée d'un mal que je n'avais pas connu
jusqu'alors, l'ennui. Au milieu de ces journées si longues, que je
semblais avoir à ma disposition, je ne pouvais trouver une seule minute
qui m'appartînt en propre. Après avoir tout sacrifié pour être libre, je
me trouvais plus esclave que jamais: et quel esclavage plus
insupportable que celui de la représentation et de l'étiquette? Dans le
rang où j'étais placée, tous les regards se fixaient sur moi. Je devais
calculer toutes les conséquences de la démarche la plus simple,
m'interdire tous les plaisirs que j'aimais le plus, renoncer même à ces
promenades matinales qui avaient tant de charmes pour moi; enfin,
j'étais condamnée à m'observer sans cesse pour ne point compromettre
l'honneur et, le nom de celui qui me donnait tant de preuves de son
amour et de sa confiance.