CHAPITRE XX.

Départ pour Milan.--Nouveaux témoignages de la tendresse de Moreau pour

moi.--Nos deux guides savoyards.--Établissement dans la

_Casa-Faguani_.--Le général Moreau me présente partout comme sa femme.

Moreau ne souffrait qu'avec impatience l'oisiveté à laquelle il était

condamné par le Directoire, et que rendait encore plus insupportable

l'espionnage dont il se savait l'objet. La guerre avait recommencé en

Italie; il sentait que sa présence dans ce pays pouvait devenir utile;

il n'hésita donc point à sacrifier les intérêts de son amour-propre, et

il accepta l'emploi secondaire d'inspecteur-général de l'armée d'Italie.

Cet acte de modestie tourna bientôt à sa gloire; car, sans son talent,

l'impéritie du général Scherer aurait ruiné en Italie la fortune des

armes françaises. Il vint un jour, à sept heures du matin, m'annoncer sa

nomination, et me demander si je consentirais sans regret à

l'accompagner. Il craignait que je ne trouvasse trop rapprochée l'époque

du départ, que des ordres supérieurs fixaient à la nuit prochaine. «Et

pourquoi donc ne partirions-nous pas sur-le-champ? lui dis-je. Envoyez

prendre ce soir ma malle à six heures. Je serai prête à vous suivre

demain matin.»

Moreau me remercia avec l'expression de la plus vive tendresse. Certaine

que je pourrais aisément monter ma maison lorsque nous serions arrivés

en Italie, je congédiai ma femme-de-chambre Julie, qui m'était toute

dévouée, et que cette séparation affligeait beaucoup. Le général et moi

nous donnâmes trois mois de gages à nos autres domestiques. Philippe

devait rester encore quelque temps à Paris, comme intendant de ma maison

de Passy et de celle que le général occupait à Chaillot. Je ne perdis

pas un moment pour mes préparatifs, et je récompensai généreusement ma

pauvre Julie, qui pleurait à chaudes larmes. On devine aisément avec

quelle chaleur je recommandai à Philippe mon cher petit Henri. Il

m'aurait été impossible de partir sans avoir la consolation d'embrasser

encore une fois cet enfant. Je courus à sa pension. Nos adieux furent

courts, mais pleins de larmes. Présens, recommandations, promesses, je

mis tout en usage pour assurer en mon absence à ce cher enfant la

bienveillance de ses maîtres. Je donnai un dernier baiser à mon fils

d'adoption, et je m'arrachai de ses bras.

Le lendemain à six heures, ainsi que je l'avais promis à Moreau, j'étais

prête à monter en voiture; nous partîmes. L'entretien ne languissait

jamais avec Moreau: il avait un talent particulier pour deviner et

peindre les caractères, et ce talent il aimait à l'exercer. Il possédait

en outre l'art de raconter; sa mémoire était riche d'anecdotes, et sa

conversation était très variée. Pendant la route il me fit connaître la

plupart des personnages qui occupaient alors des postes importans à

l'armée d'Italie. Il m'avait déjà plus d'une fois parlé de Bernadotte;

il y revenait souvent. La suite a prouvé qu'il l'avait bien jugé.

«Bernadotte, disait-il, a une ambition qui le perdra, si elle ne l'élève

au dessus de tous les autres.» On a accusé Moreau d'être également

tourmenté de cette ambition qui conduit aux crimes politiques et au

bouleversement des états. Je dois à la vérité de dire que je n'en ai

jamais découvert en lui le moindre indice. Moreau aimait la gloire, mais

il n'aurait jamais voulu d'un pouvoir qu'il eût fallu acheter en foulant

aux pieds ses propres sermens ou les droits de ses concitoyens.

Nous voyagions avec une grande rapidité, mais pas encore assez vite au

gré de mon impatience. Tous ces souvenirs d'enfance qui attachent au sol

de la patrie se réveillaient dans mon âme avec une force toute nouvelle.

L'idée de revoir ce beau ciel de l'Italie, de respirer l'air de ma

patrie, d'entendre ces chants harmonieux qui avaient bercé mon enfance,

et de parler encore cette langue que j'avais bégayée vingt années plus

tôt, tout cela faisait battre mon cœur et me causait des tressaillemens

de joie. Mais à ces souvenirs délicieux s'en mêlaient d'autres bien

amers, lorsque nous commençâmes à gravir à pied la route bordée

d'affreux précipices du Mont-Saint-Jean. Dix ans plus tôt, j'avais passé

dans ces mêmes lieux, bravé les mêmes fatigues et les mêmes dangers,

sous la protection de mon père et de ma mère, alors fiers de leur fille,

et qui fondaient sur moi tout l'espoir de leur bonheur à venir. Le

contraste de ces deux positions si différentes pour moi me causait une

tristesse profonde et que je cherchais en vain à dissiper.

Au village d'Anslebourg on démonta nos voitures pour les charger sur des

mulets, et nous nous remîmes en route. Le génie du vainqueur de l'Europe

n'avait point encore à cette époque triomphé des barrières de la nature.

Les sentiers du Mont-Cenis n'étaient point encore transformés en de

larges routes, et nous avancions péniblement au milieu des ravins,

bordés à droite et à gauche de rochers qui semblaient le plus souvent

suspendus sur nos têtes. J'admirais l'allure tranquille et assurée du

mulet que je montais. Les éloges que je donnais à l'instinct de cet

animal allaient droit au cœur d'un de nos guides, tout fier d'avoir été

son instituteur. Ce bon Savoyard était d'autant plus charmé de me voir

contente de ma monture, que le général lui avait expressément recommandé

de me garantir, autant qu'il serait en son pouvoir, non pas seulement de

tout danger, mais encore de toute inquiétude; il l'avait même largement

récompensé d'avance des soins qu'il prendrait à cet égard. C'est ce que

j'appris de la bouche même du guide pendant notre route. Je n'avais pas

besoin de cette nouvelle preuve de la tendresse de Moreau pour connaître

combien il souffrait de me voir exposée aux fatigues d'un voyage que

j'avais entrepris pour lui seul. Marchant à pied derrière moi, il

surveillait tous les mouvemens de mon mulet; et lorsque je me retournais

pour lui parler, il se fâchait sérieusement de mon imprudence.

Nous nous arrêtâmes à l'auberge de l'hospice, qui est à moitié chemin;

on nous y servit un léger repas. Assis tous deux auprès d'un bon feu,

nous jouissions du plaisir de nous reposer. Moreau amena la conversation

sur les inquiétudes qu'il avait éprouvées pour moi pendant cette pénible

route: il exprima sa volonté bien ferme de ne jamais m'exposer aux

hasards de la guerre. Je lui rappelais en riant que j'avais déjà vu les

champs de bataille, sans trop redouter les balles et les boulets, et que

je comptais bien partager avec lui les fatigues de la campagne. Mais

rien ne pouvait changer la détermination qu'il avait prise; je

n'insistai donc pas davantage sur ce point. En descendant à la

Novoralèse, je voulus essayer de monter dans une chaise à porteurs. Mais

au bout d'un quart de lieue il me devint impossible de supporter le

balancement régulier de cette sorte de voiture. Je mis pied à terre et

je continuai la route, le plus souvent appuyée sur le bras de Moreau,

tantôt suivie et tantôt précédée de nos deux guides savoyards, dont la

franchise et la gaîté nous mettaient en belle humeur. Touchés de la

bienveillance que nous leur témoignions, ils nous racontaient, dans leur

langage naïf, les détails de leur vie laborieuse. L'un, jeune et

robuste, paraissait charmé de la bonne fortune de ce jour, qui allait le

mettre à même d'offrir de plus beaux présens de noces à sa fiancée. Il

obtint sans peine que nous irions la voir en arrivant à la Novoralèse,

et que nous boirions du lait de _Jeanne_, la plus belle vache du canton,

qu'elle lui apportait en dot. L'autre guide, âgé de plus de cinquante

ans, était père de seize enfans; il nous pria aussi d'honorer sa petite

maison de notre visite, et de choisir quelques paniers, ouvrage de sa

nombreuse famille. Moreau accorda tout ce qu'on lui demandait: nous

bûmes du lait de _Jeanne_, et nous visitâmes les petits vaniers; mille

bénédictions nous accompagnèrent à notre départ de ces chaumières.

Moreau était naturellement le meilleur des hommes; il prétendait qu'il

fallait m'attribuer en grande partie le bien qu'il faisait. Je ne

pouvais accepter ce compliment que jusqu'à certain point: en effet, il

m'arrivait de seconder les mouvemens généreux de son cœur; mais ces

mouvemens de sa part étaient toujours spontanés.

Arrivés à Milan au milieu de la nuit, nous passâmes deux jours dans le

plus strict incognito à l'hôtel du Pélican, où nous étions descendus.

Après quoi le logement de l'inspecteur général ayant été désigné, nous

allâmes occuper la_ casa Faguani, via San-Pietro_. Ce palais appartenait

à la comtesse Faguani, dont il portait le nom; cette dame n'aimait pas

les vainqueurs de l'Italie: elle s'était retirée à la campagne, et elle

avait laissé à son majordome, aidé de deux ou trois domestiques, le soin

de nous recevoir. Les appartemens étaient fort beaux, très vastes, ornés

de peintures savantes et de sculptures admirables. Mais partout les

meubles les plus mesquins avaient remplacé le mobilier somptueux dont le

palais était ordinairement garni. Glaces, pendules, tentures, vases

antiques, tout avait disparu. Le majordome, surpris de voir le général

accompagné d'une femme jeune et fort élégante, car j'avais quitté mes

habits d'homme pour me rendre au palais _Faguani_, proposa aussitôt de

faire remeubler l'appartement qu'il me conviendrait d'occuper. Je le

remerciai de sa proposition, mais je ne l'acceptai pas, et Moreau me sut

gré de m'être montrée si peu exigeante. Cependant lorsque le signor

_Patrizzio_ m'eût entendue lui adresser la parole en italien très pur,

rien ne put l'empêcher de faire replacer sur-le-champ tous les ornemens

du salon, de la chambre à coucher, des cabinets de toilette et de bain

qui m'étaient destinés. Soudain le damas rose et blanc vint tomber en

longues draperies devant les fenêtres et sur les lambris dorés de mon

appartement: partout le luxe attestait l'opulence et le bon goût de la

comtesse.

Ce _Patrizzio_ était un franc original, mais en même temps un bon homme

dans toute l'acception du mot. Fortement prévenu contre les Français, il

aurait pris plaisir à nous laisser manquer de tout, si _il dolce

favellar, i patri modi_ qu'il retrouvait en moi ne m'eussent fort à

propos gagné ses bonnes grâces. Il ne m'appelait plus que _mia

garbatissima padroncina_, et il voulut que sa nièce, mademoiselle

Ursule, entrât à mon service en qualité de femme de chambre. Je

commandais en reine dans le palais; j'y étais servie avec zèle et

empressement; tout le monde s'en trouvait bien.

Dès le soir de notre installation dans cette nouvelle demeure, le

général me dit: «Ma chère amie, vous pensez que j'ai dû songer à vous

assurer, dans ce pays, une existence convenable, et la considération qui

doit vous accompagner partout. Je vous préviens donc qu'à dater de ce

jour, vous êtes, pour tout le monde, madame Moreau. Voulez-vous bien

accepter ce nom?»

Ces mots produisirent sur moi une impression pénible. Il me semblait

qu'en prenant désormais le nom du général, j'allais renoncer une seconde

fois à celui qu'une union légitime m'avait donné le droit de porter. Je

craignais de faire aussi publiquement outrage à mon mari, que j'avais

déjà si cruellement affligé. Moreau se méprit sur le motif de mon

hésitation à répondre: «Elzelina, me dit-il, cette proposition vous

déplaît-elle? «Je me jetai dans ses bras en pleurant, et je lui confiai

sur-le-champ mes scrupules. Avec une douceur et une délicatesse bien

rares, le général sut calmer mon émotion, rassurer un peu ma conscience,

et m'amena insensiblement à vouloir ce qu'il désirait.

Dès le lendemain, nous reçûmes la visite des autorités. Je trouvai

bientôt fort doux les hommages qu'on m'adressait comme à l'épouse du

général Moreau. Les invitations de tout genre pleuvaient de tous les

côtés. Une couturière française, madame Rivière, établie à Milan, fut

appelée au palais _Faguani_, et chargée du soin important de me préparer

une parure brillante pour le dîner que devait donner prochainement le

Directoire cisalpin. Pour cette fois, Moreau voulut s'occuper lui-même

de ma toilette. Grâce à lui, tout fut de la plus grande élégance et du

meilleur goût. Dans la société que nous voyions à Milan, il n'y avait

alors que deux Françaises, madame Amelot, et une autre dame fort jolie

dont j'ai oublié le nom. Je dus à ce défaut de concurrence un succès qui

flatta la vanité du général, et qui accrut singulièrement la mienne. Ma

taille, mon teint sans artifice, ma chevelure blonde, donnèrent, le

lendemain de la fête du Directoire, matière à un nombre infini de

sonnets, qui m'arrivèrent imprimés en lettres d'or sur du satin.

L'enthousiasme fut à son comble, lorsqu'après avoir causé plus de deux

heures avec moi, le célèbre Monti déclara que j'entendais aussi bien que

lui tous les poètes italiens. Chacun voulut chanter _il dotto sapere, le

grazie ivezzi délia bellissima citadina Moreau_. Lorsque je parus, ce

même jour, à cheval et vêtue en amazone _al corso orientale_, je me vis

l'objet d'une curiosité générale et que j'attribuai à l'éclat de mon

triomphe de la veille.

Mon bon sens naturel me préserva d'abord de l'ivresse dans laquelle

devaient me plonger tant de succès. À la fin, la tête m'en tourna.

Excitée par Moreau lui-même, je ne mis bientôt plus de bornes à mes

dépenses: les trente ouvrières de madame Rivière ne travaillaient plus

que pour moi seule; Moreau ne me laissait point de désirs à former, et

bientôt on me cita moins pour ma beauté que pour l'extravagance de mon

luxe. Si les hommes enviaient à Moreau son bonheur, les femmes

m'enviaient mes parures, mon élégance; et mes triomphes me faisaient une

foule d'ennemis. Cependant, au milieu des fêtes, dans le tourbillon des

plaisirs, j'étais tourmentée d'un mal que je n'avais pas connu

jusqu'alors, l'ennui. Au milieu de ces journées si longues, que je

semblais avoir à ma disposition, je ne pouvais trouver une seule minute

qui m'appartînt en propre. Après avoir tout sacrifié pour être libre, je

me trouvais plus esclave que jamais: et quel esclavage plus

insupportable que celui de la représentation et de l'étiquette? Dans le

rang où j'étais placée, tous les regards se fixaient sur moi. Je devais

calculer toutes les conséquences de la démarche la plus simple,

m'interdire tous les plaisirs que j'aimais le plus, renoncer même à ces

promenades matinales qui avaient tant de charmes pour moi; enfin,

j'étais condamnée à m'observer sans cesse pour ne point compromettre

l'honneur et, le nom de celui qui me donnait tant de preuves de son

amour et de sa confiance.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 32 / 43 题