CHAPITRE XIX.

Conséquences inévitables de mes folies.--L'opéra du

_Prisonnier_.--Madame Tallien.--Préventions de Moreau contre sa

société.--Ces préventions sont bientôt justifiées.

Le général Moreau m'aimait passionnément: l'orgueil que m'inspirait

cette affection si vive, mon admiration pour un homme si supérieur, et

mon respect pour son caractère, me tenaient lieu de l'amour qu'une autre

eût sans doute éprouvé à ma place. Dans la position où je me trouvais,

tous mes sentimens devaient être poussés jusqu'à l'exaltation. Moreau

était maintenant tout pour moi: c'était le seul ami, le seul protecteur

que j'eusse au monde. Il profita de son ascendant sur moi pour m'obliger

à chercher quelques distractions au chagrin dont il me voyait accablée.

Touchée de la persévérance qu'il apportait à me ménager toutes les

consolations imaginables, je consentais, pour lui plaire, à ne pas

rester enfermée chez moi; mais je persistais à ne recevoir personne.

Chaque matin il venait me chercher, et nous faisions ensemble de longues

promenades. Quand il ne pouvait m'accompagner, il exigeait que je

sortisse à cheval ou en voiture, avec mon fidèle Philippe. Lorsque ses

affaires le retenaient loin de moi, pendant la journée, je consacrais

mon temps à la lecture, au dessin, à la musique; je faisais aussi de

méchans vers que le général ne manquait pas d'admirer, mais que du moins

il admirait seul. Il a fallu en effet toutes les vicissitudes de ma vie

pour me décider à écrire quelques lignes destinées à affronter le

jugement du public. _Bélise_ et _Philaminte_ m'ont toujours paru

souverainement risibles, et je suis tout-à-fait, sur leur compte, de

l'avis de Molière.

Le soir nous allions ensemble au spectacle, ou bien j'y allais seule, et

Moreau venait m'y retrouver. Ce plaisir était le seul de tous qui me fît

oublier entièrement mes chagrins, qui m'enlevât, pour ainsi dire, à

moi-même... Le seul? Oh, non! j'en avais un autre, celui d'aller souvent

voir et embrasser mon cher petit Henri. Je jouissais de sa gaîté

enfantine, de ses progrès journaliers, et près de lui je trouvais encore

quelques minutes de bonheur. Moreau ignorait encore ce que j'avais fait

pour cet enfant. J'attendais, pour lui faire cette confidence, que mon

pupille fût digne de lui être présenté, et de l'intéresser pour le moins

autant par les progrès de son intelligence que par les grâces de sa

figure et le malheur de sa naissance.

Toutefois, je me consumais en vains efforts pour retrouver ce repos

d'esprit, cette tranquillité d'âme, qui semblaient me fuir sans retour.

Je voyais l'abîme où j'étais plongée, et je n'avais déjà plus la force

de me débattre pour en sortir. Habituée depuis mon enfance à dépenser

sans calcul, jamais je n'avais pu admettre la moindre idée d'économie.

Moreau m'excitait encore à satisfaire toutes mes fantaisies: il allait

même au devant de mes désirs, et insensiblement il était parvenu à me

faire accepter des présens considérables. Les schalls de Cachemire

avaient, à cette époque, en France, tout le mérite de la nouveauté; ils

étaient fort rares et du plus grand prix. Moreau m'en avait donné deux

des plus beaux que l'on connût. J'avais en ma possession tous les

diamans de ma mère; je n'aimais point ce genre de parure, et cette

répugnance était le seul motif que je pusse opposer au désir souvent

manifesté par Moreau de m'offrir les écrins les plus brillans. Ainsi,

peu à peu, je m'habituais à recevoir des dons magnifiques; quoique je

conservasse intérieurement l'intention de restituer un jour ce que je ne

voulais considérer que comme un prêt. Un mémoire acquitté, que Moreau

oublia par hasard sur une table, me fit voir clairement jusqu'à quel

point j'abusais, sans m'en douter, de sa faiblesse pour moi. Je voulus

parler de diminution de dépense: Moreau me répondit, en plaisantant, que

je n'entendais rien aux choses du ménage; que de tels soins ne me

convenaient aucunement, et il finit par obtenir que je ne changerais

rien au luxe de ma toilette, et que je me laisserais aller, comme par le

passé, à toutes mes fantaisies. Cette dépense surpassait de beaucoup mes

revenus actuels; je ne pouvais, la soutenir qu'en recourant à sa

générosité. Ainsi je me trouvais rangée dans cette classe de femmes que

j'ai perdu le droit de juger, et au-dessus desquelles j'aurais dû

toujours être placée par ma naissance et mon éducation.

Afin de vivre uniquement pour moi, Moreau avait négligé quelques uns de

ses amis les plus intimes; il avait abandonné tous les autres. Dans le

nombre des connaissances qu'il voyait habituellement, se trouvait un

nommé de La Mar***, dont la femme me voyait du plus mauvais œil. Elle me

supposait l'intention d'amener Moreau à m'épouser, et cette supposition

toute gratuite fit, je ne sais pourquoi, naître en elle contre moi la

haine la plus violente. Cette dame de La Mar*** devint plus tard, pour

le général, une sorte de mauvais génie, dont les conseils lui ont été

funestes. Ce fut elle qui s'employa le plus activement pour lui faire

contracter une alliance dans laquelle j'ai toujours pensé qu'il n'avait

pas trouvé le bonheur dont il était si bien digne. J'ai regardé et je

regarde en effet le mariage de Moreau comme une des principales causes

de sa perte: sans les instigations de sa femme, il ne serait point allé

se placer sous les drapeaux étrangers; il serait resté fidèle à cette

France dont il était l'enfant et qui s'enorgueillissait de sa gloire: ou

si la jalousie de Napoléon l'avait forcé de s'expatrier, il aurait coulé

dans un honorable exil des jours paisibles et embellis par de brillans

souvenirs. Qu'on me pardonne cette digression en faveur des sentimens

d'admiration et d'estime que je conserverai pour un tel homme jusqu'à

mon dernier soupir.

J'avais fixé à une époque assez éloignée la présentation de mon cher

Henri au général; mais les droits qu'acquérait chaque jour à mon

affection cet aimable enfant redoublèrent mon impatience de le placer

sous la tutelle immédiate d'un protecteur si puissant. Je conduisis donc

Moreau à Mouceaux: chemin faisant, je l'instruisis de ce que j'avais

déjà fait pour mon fils d'adoption, et je lui expliquai toutes les

espérances que j'avais fondées sur sa bonté en faveur du pauvre

orphelin. Il est inutile de dire que mon attente ne fut pas trompée, et

que Moreau ne me répondit que par les éloges les plus doux et les plus

flatteurs.

On ne saurait se figurer l'étonnant changement qui s'était opéré dans la

personne de Henri: il me paraissait à moi-même à peine reconnaissable;

mais à la gaîté, à l'heureuse insouciance de son âge, se mêlait je ne

sais quoi de mélancolique et de touchant, qui doublait après quelques

minutes l'intérêt qu'il inspirait au premier abord. Nous l'emmenâmes

pour trois jours; il eut bientôt gagné le cœur du général par la candeur

de son caractère, sa sensibilité extrême, surtout par les témoignages

d'affection qu'il me prodiguait. Le soir, il vint avec nous voir Talma.

C'était la première fois que les merveilles du théâtre s'offraient à ses

regards; il était dans un état d'exaltation inexprimable. À notre

retour, il nous amusa beaucoup par l'exactitude vraiment originale qu'il

mit à contrefaire quelques uns des acteurs qu'il venait de voir: il nous

étonnait en même temps par sa mémoire prodigieuse.

Je partageai tous les jeux de ce cher enfant pendant les trois jours

qu'il demeura près de moi: je courais avec lui dans le jardin comme un

véritable écolier, et chaque minute semblait ajouter à sa tendresse

toute filiale pour moi. Il fallut enfin le ramener à sa pension; il y

rentra comblé de caresses et de présens. Quelques jours après, Moreau

vint m'annoncer qu'il était obligé de faire un voyage de courte durée:

pendant son absence il me supplia d'assister à la première

représentation d'un opéra comique, ouvrage d'un de ses compatriotes, et

pour laquelle il avait retenu une loge. Cette représentation devait

avoir lieu le lendemain. Moreau paraissait désirer vivement le succès de

cet ouvrage, dont l'auteur était, disait-il, son ami, homme de talent et

de cœur, excellent citoyen. Le rôle principal devait être rempli par un

acteur chéri du public, enfant de la Bretagne comme Moreau, et qui lui

était depuis long-temps uni par les liens de l'amitié. J'allai donc voir

le nouvel opéra, et j'en revins enchantée: cet opéra c'était _le

Prisonnier_, l'acteur était Elleviou, l'auteur M. Alexandre Duval. La

France connaît et apprécie son talent; ses amis seuls connaissent la

noblesse de son âme, la bonté, la franchise, la générosité de son

caractère. Qu'il me permette de consigner ici l'expression d'une

reconnaissance bien profonde et d'un attachement qui ne finiront qu'avec

ma vie.

Cette représentation d'un opéra charmant me fit faire de grandes

réflexions sur le génie de cette langue française tout à la fois si

simple, si élégante et si gracieuse. L'italien, ma langue maternelle,

m'a toujours paru propre à peindre les passions fortes, les grands

effets de la nature; mais il n'appartient qu'au français de rendre le

naturel, la grâce légère et la délicatesse, qui sont les caractères

dominans de cette nation.

Telles étaient les réflexions qui m'occupaient dans le trajet du théâtre

de l'Opéra-Comique à Passy, et, tout en m'y livrant, je revenais avec un

plaisir nouveau sur les émotions délicieuses qu'avaient excitées en moi

la pièce, madame Saint-Aubin, Elleviou et la musique de Della-Maria,

lorsqu'une violente secousse donnée à ma voiture, et un cri perçant qui

frappa mon oreille au même instant, vinrent m'arracher à ma rêverie. Je

m'élance à la portière, je l'ouvre, et avant que Philippe ait eu le

temps de descendre, je saute à terre, au risque de me faire écraser par

la voiture dont les roues avaient si violemment ébranlé la mienne.

C'était l'équipage de madame Tallien qui avait causé cet accident; elle

allait à Paris: sa voiture s'était croisée avec la mienne à l'entrée du

Cours-la-Reine, et l'un de ses essieux était rompu.

Je m'approchai d'elle en m'informant si elle n'était pas blessée:

heureusement elle en était quitte pour la peur. J'avais beaucoup entendu

parler de sa beauté, mais elle me parut supérieure à tout ce qu'on avait

pu m'en dire. Madame Tallien était en grande parure; elle se rendait au

Luxembourg chez le directeur Barras. Ma vue parut produire sur elle le

même effet que son aspect avait produit sur moi. Je la priai de vouloir

bien accepter une place dans ma voiture, et je lui offris de la conduire

au lieu de sa destination, puisque son équipage se trouvait hors de

service: elle accepta ma proposition avec une grâce charmante, et nous

partîmes à l'instant.

«Vous vous rendiez sans doute chez vous, madame, me dit-elle; aurais-je

donc le bonheur d'avoir une aussi belle voisine? Je crains que ce retard

ne jette l'inquiétude dans votre maison;» et elle me prit la main de la

manière la plus aimable.

«--Rassurez-vous, madame, répondis-je, personne ne s'inquiétera de mon

absence. J'habite seule à la campagne avec mes domestiques; quand bien

même quelqu'un m'attendrait, on me pardonnerait aisément ce retard dès

qu'on en connaîtrait le motif.

«--C'est joindre la grâce à l'obligeance, reprit Mme Tallien avec ce ton

séduisant qui lui conquérait tant de cœurs; puis-je savoir quelle est la

charmante protectrice que le hasard m'a donnée, et qui, j'espère, ne

refusera pas de devenir mon amie?

«--Mon nom ne vous apprendrait rien, madame; retirée à la campagne,

étrangère dans ce pays...

«--Étrangère! reprit-elle avec vivacité; vous êtes, j'en suis sûre,

cette dame hollandaise que le général Moreau cache si soigneusement à

tous les yeux, et qu'il a conduite en France après l'avoir enlevée.

«--Quelle calomnie! m'écriai-je à mon tour aussi vivement; et qui a pu,

madame, vous induire si grossièrement en erreur? c'est moi qui suis

venue de mon propre mouvement implorer le général et me placer sous sa

protection.

«--À la bonne heure: mais comment, si jeune et si belle, vous condamner

à un isolement aussi absolu? Promettez-moi de venir me voir; n'en dites

rien au général. J'ai tout lieu de croire qu'il s'y opposerait: il a des

préventions bien injustes contre moi; car, au fait, je l'estime et je

l'admire.

«--Soyez persuadée, madame, qu'il sait aussi vous rendre justice.»

Ici je commençais à mentir. Moreau n'avait jamais refusé devant moi de

rendre témoignage à ce qu'il y avait de vraiment noble dans le caractère

de madame Tallien; mais il était fort loin d'estimer la plupart de ses

amis les plus intimes. À ses yeux, une telle société n'était

certainement pas plus convenable pour moi que pour lui, et madame

Tallien ne se trompait pas en pensant qu'il mettrait sans doute obstacle

à toute liaison entre nous. La politesse et le penchant qui m'entraînait

déjà vers madame Tallien m'empêchèrent toutefois d'en convenir avec

elle.

En effet, lorsqu'à son retour Moreau apprit de moi cette rencontre, il

parut contrarié du désir que je témoignais de répondre aux marques de

bienveillance qu'on m'avait déjà données. Il lui en coûtait de se

montrer, pour la première fois, d'un avis opposé au mien; mais les

liaisons politiques de madame Tallien lui inspiraient une répugnance

invincible. En vain lui représentais-je que madame Tallien m'ayant seule

fait des avances, c'était elle seule que je voulais voir: «Bientôt me

répondait-il, vous serez entraînée comme malgré vous dans ces salons

peuplés de mes ennemis: et madame Tallien, sans le vouloir, deviendra

l'instrument dont on se servira pour m'entraîner sur vos pas dans

quelque piége.» J'insistai en lui rappelant tout le bien qu'il m'avait

plus d'une fois dit lui-même de cette femme qui se montrait aujourd'hui,

fort honorablement pour moi, empressée de devenir mon amie: «Elzelina,

me dit-il enfin, comme j'estime autant votre cœur et votre caractère que

j'aime votre personne, je remets avec confiance en vos mains le soin de

mon repos. Voyez madame Tallien, puisque cette nouvelle liaison a pour

vous un attrait si puissant: mais promettez-moi d'être toujours sur vos

gardes, même avec elle, et surtout de me faire connaître la première

question qu'on vous adressera directement ou indirectement sur mon

compte.»

Je lui promis sans peine ce qu'il me demandait. Lorsque j'obtenais ce

que j'avais désiré, j'étais toujours d'une humeur charmante; c'est ce

qui arrive, je crois, à bien des gens, et particulièrement aux femmes:

je donnai donc libre essor à ma gaîté; et je racontai à Moreau tout le

plaisir que m'avaient fait éprouver, non seulement la première, mais

encore la seconde et la troisième représentation du _Prisonnier_,

auxquelles j'avais assisté. Personne plus que Moreau ne jouissait du

bonheur de ses amis. Il était charmé de la chaleur que je mettais à lui

retracer le triomphe de son compatriote. Le soir même nous allâmes voir

la sixième représentation, et Moreau put se convaincre par ses propres

yeux que je n'avais rien exagéré. Afin de ne pas renouveler des

inquiétudes que le désir seul de me complaire avait pu calmer, je cessai

de parler à Moreau de madame Tallien; je me contentai de mettre à profit

la permission qu'il m'avait donnée. Je voyais ma nouvelle amie le plus

souvent qu'il m'était possible; mais nos rencontres étaient encore trop

rares au gré de mes désirs. Cette amitié recevait un nouvel attrait et

de nouvelles forces du mystère qui en accompagnait les témoignages: car

l'amour n'est pas le seul sentiment auquel le secret prête des charmes.

Moins distraite et naturellement plus vive que madame Tallien qui vivait

dans le tourbillon du grand monde, je me livrais à mon affection pour

elle avec toute l'ardeur de mon imagination _florentine_, et tout

l'abandon de mon cœur. Elle, au contraire, occupée de plaisirs et de

politique, de toilette et d'affaires d'état, n'apportait dans notre

liaison que cette bienveillance douce et calme à laquelle l'esprit et la

grâce peuvent quelquefois donner l'apparence d'un sentiment profond et

durable. Avertie toujours la veille des heures auxquelles Moreau me

faisait ses visites, je profitais de toutes les matinées où je ne

l'attendais pas pour aller voir madame Tallien. Je partais ordinairement

de bonne heure, habillée en homme: des ordres étaient donnés pour qu'on

me laissât entrer dans son appartement à toute heure, et sans que je

fusse obligée de me faire annoncer. Le plus souvent c'était moi qui la

réveillais: moitié de gré, moitié de force, elle se levait,

s'enveloppait d'une robe du matin, jetait un schall sur ses épaules. Je

l'aidais à faire cette simple toilette, quoiqu'elle m'y trouvât aussi

maladroite qu'un garçon, et nous partions dans un boguey que Philippe

suivait constamment à cheval. Souvent, en lui faisant parcourir les

boulevards neufs, le Champ-de-Mars, ou bien en déjeunant avec du laitage

à la chaumière du Mont-Parnasse, encore toute rustique à cette époque,

je voyais briller sur son beau visage l'enjouement et la gaîté naturelle

qui ne s'y montraient pas toujours dans les salons du Luxembourg. Elle

avait cependant dans le monde tous les succès que procurent tous les

dons de l'esprit, lorsqu'ils parent la beauté. Pour ceux qui la

connaissaient davantage, sa bonté seule aurait suffi pour la faire

chérir.

Dans une de nos promenades, il nous arriva de nous diriger vers le

quartier du Gros-Caillou. Nous passâmes une grande partie de la matinée

à contempler d'un peu loin la pompe grotesque d'un repas de noce qui

avait réuni bon nombre d'ouvriers endimanchés. La grosse joie de ces

bonnes gens offrait un tableau digne du pinceau de Téniers, et

contrastait singulièrement avec le spectacle que madame Tallien avait

ordinairement sous les yeux. Pour moi, qui avais vécu dans les camps, je

ne m'étonnais pas des éclats de la joie populaire. Disposées comme nous

l'étions, madame Tallien et moi, à nous amuser de tout, nous laissâmes

ce jour-là passer les heures avec plus d'insouciance que de coutume, et

notre retour se trouva beaucoup retardé. En arrivant près de la maison

de madame Tallien, nous vîmes, sur la pelouse, trois promeneurs qui

paraissaient l'attendre. J'arrêtai le boguey, et je lui donnai la main

pour descendre. Soit qu'elle craignît quelque soupçon défavorable sur

cette course matinale avec un jeune homme, soit qu'elle voulût

satisfaire la curiosité de ses amis, elle exigea que j'entrasse chez

elle. Par politesse je n'osai lui refuser; mais je me rendis à son

invitation de mauvaise grâce, très contrariée que j'étais de me trouver

pour la première fois avec cet _entourage_ dont Moreau m'avait effrayée,

et que j'étais parvenue à éviter jusqu'alors. Madame Tallien paraissait

au contraire plus aimable et plus gaie que jamais: «Messieurs, dit-elle

aux personnes qui l'attendaient, permettez-moi de vous présenter l'amie

du général Moreau, qui veut bien être aussi la mienne. Habituée de bonne

heure à la vie active des camps, madame est assez bonne pour chercher à

me guérir de ma paresse, en m'associant à ses promenades du matin.» Puis

elle m'adressa les complimens les plus flatteurs, avec ce ton que donne

le savoir-vivre et qu'elle possédait au suprême degré. Au nombre de ces

trois messieurs se trouvait un nommé Lher***, autrefois secrétaire de la

légation cisalpine. Dès la première vue, il m'inspira une antipathie

extrême et qu'il ne tarda guère à justifier; car il fut surtout cause de

ma rupture avec madame Tallien. Après avoir répondu d'une manière assez

gauche aux politesses excessives dont j'étais l'objet, je quittai tout

ce monde le plus promptement qu'il me fut possible. Lorsque je revis

madame Tallien, le lendemain, dans la matinée, je crus remarquer en elle

une certaine gêne. Plusieurs fois elle tenta d'amener la conversation

sur Moreau, ce qu'elle n'avait point fait jusqu'alors. Je changeai

d'entretien; mais, à l'entrevue suivante, ses questions devinrent plus

directes; elle me les adressait en détournant les yeux et d'un air

embarrassé. Son âme noble et franche répugnait aux détours qu'elle était

obligée de prendre; elle sentait que je ne devais pas répondre. Je ne

répondis pas en effet; et le soir même, comme Moreau et moi nous nous

rendions à Paris, pour y dîner: «Général, lui dis-je, vous aviez raison:

la société que j'ai rencontrée chez madame Tallien ne saurait me

convenir; comme je ne puis éviter cette société qu'en cessant toute

relation avec la femme qui en est l'âme, je me résous à ce pénible

sacrifice, puisque votre sûreté et votre repos en dépendent.»

Moreau me remercia avec transport: «Je rends justice aux qualités de

madame Tallien, me dit-il; mais, vous l'avez vu par vous-même, ma chère

amie, _l'entourage_ ne vaut rien.»

Deux jours après j'écrivis un billet poli, amical, tel que je le

_devais_. Je reçus cette courte réponse:

«Vous qui parlez des autres, vous vous laissez influencer à ce point!

Soit; mais vous perdez une bien véritable amie.»

Ainsi finit cette liaison qui avait eu d'abord pour moi tant de charmes.

J'en ressentis un vif chagrin: mais j'eus à m'applaudir plus tard de

m'être éloignée d'une maison que fréquentait Lher***. Si j'avais pu

conserver quelque doute sur son caractère, mes yeux se seraient ouverts

à Milan, lorsque je l'y rencontrai à quelque temps de là.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 31 / 43 题