Conséquences inévitables de mes folies.--L'opéra du
_Prisonnier_.--Madame Tallien.--Préventions de Moreau contre sa
société.--Ces préventions sont bientôt justifiées.
Le général Moreau m'aimait passionnément: l'orgueil que m'inspirait
cette affection si vive, mon admiration pour un homme si supérieur, et
mon respect pour son caractère, me tenaient lieu de l'amour qu'une autre
eût sans doute éprouvé à ma place. Dans la position où je me trouvais,
tous mes sentimens devaient être poussés jusqu'à l'exaltation. Moreau
était maintenant tout pour moi: c'était le seul ami, le seul protecteur
que j'eusse au monde. Il profita de son ascendant sur moi pour m'obliger
à chercher quelques distractions au chagrin dont il me voyait accablée.
Touchée de la persévérance qu'il apportait à me ménager toutes les
consolations imaginables, je consentais, pour lui plaire, à ne pas
rester enfermée chez moi; mais je persistais à ne recevoir personne.
Chaque matin il venait me chercher, et nous faisions ensemble de longues
promenades. Quand il ne pouvait m'accompagner, il exigeait que je
sortisse à cheval ou en voiture, avec mon fidèle Philippe. Lorsque ses
affaires le retenaient loin de moi, pendant la journée, je consacrais
mon temps à la lecture, au dessin, à la musique; je faisais aussi de
méchans vers que le général ne manquait pas d'admirer, mais que du moins
il admirait seul. Il a fallu en effet toutes les vicissitudes de ma vie
pour me décider à écrire quelques lignes destinées à affronter le
jugement du public. _Bélise_ et _Philaminte_ m'ont toujours paru
souverainement risibles, et je suis tout-à-fait, sur leur compte, de
l'avis de Molière.
Le soir nous allions ensemble au spectacle, ou bien j'y allais seule, et
Moreau venait m'y retrouver. Ce plaisir était le seul de tous qui me fît
oublier entièrement mes chagrins, qui m'enlevât, pour ainsi dire, à
moi-même... Le seul? Oh, non! j'en avais un autre, celui d'aller souvent
voir et embrasser mon cher petit Henri. Je jouissais de sa gaîté
enfantine, de ses progrès journaliers, et près de lui je trouvais encore
quelques minutes de bonheur. Moreau ignorait encore ce que j'avais fait
pour cet enfant. J'attendais, pour lui faire cette confidence, que mon
pupille fût digne de lui être présenté, et de l'intéresser pour le moins
autant par les progrès de son intelligence que par les grâces de sa
figure et le malheur de sa naissance.
Toutefois, je me consumais en vains efforts pour retrouver ce repos
d'esprit, cette tranquillité d'âme, qui semblaient me fuir sans retour.
Je voyais l'abîme où j'étais plongée, et je n'avais déjà plus la force
de me débattre pour en sortir. Habituée depuis mon enfance à dépenser
sans calcul, jamais je n'avais pu admettre la moindre idée d'économie.
Moreau m'excitait encore à satisfaire toutes mes fantaisies: il allait
même au devant de mes désirs, et insensiblement il était parvenu à me
faire accepter des présens considérables. Les schalls de Cachemire
avaient, à cette époque, en France, tout le mérite de la nouveauté; ils
étaient fort rares et du plus grand prix. Moreau m'en avait donné deux
des plus beaux que l'on connût. J'avais en ma possession tous les
diamans de ma mère; je n'aimais point ce genre de parure, et cette
répugnance était le seul motif que je pusse opposer au désir souvent
manifesté par Moreau de m'offrir les écrins les plus brillans. Ainsi,
peu à peu, je m'habituais à recevoir des dons magnifiques; quoique je
conservasse intérieurement l'intention de restituer un jour ce que je ne
voulais considérer que comme un prêt. Un mémoire acquitté, que Moreau
oublia par hasard sur une table, me fit voir clairement jusqu'à quel
point j'abusais, sans m'en douter, de sa faiblesse pour moi. Je voulus
parler de diminution de dépense: Moreau me répondit, en plaisantant, que
je n'entendais rien aux choses du ménage; que de tels soins ne me
convenaient aucunement, et il finit par obtenir que je ne changerais
rien au luxe de ma toilette, et que je me laisserais aller, comme par le
passé, à toutes mes fantaisies. Cette dépense surpassait de beaucoup mes
revenus actuels; je ne pouvais, la soutenir qu'en recourant à sa
générosité. Ainsi je me trouvais rangée dans cette classe de femmes que
j'ai perdu le droit de juger, et au-dessus desquelles j'aurais dû
toujours être placée par ma naissance et mon éducation.
Afin de vivre uniquement pour moi, Moreau avait négligé quelques uns de
ses amis les plus intimes; il avait abandonné tous les autres. Dans le
nombre des connaissances qu'il voyait habituellement, se trouvait un
nommé de La Mar***, dont la femme me voyait du plus mauvais œil. Elle me
supposait l'intention d'amener Moreau à m'épouser, et cette supposition
toute gratuite fit, je ne sais pourquoi, naître en elle contre moi la
haine la plus violente. Cette dame de La Mar*** devint plus tard, pour
le général, une sorte de mauvais génie, dont les conseils lui ont été
funestes. Ce fut elle qui s'employa le plus activement pour lui faire
contracter une alliance dans laquelle j'ai toujours pensé qu'il n'avait
pas trouvé le bonheur dont il était si bien digne. J'ai regardé et je
regarde en effet le mariage de Moreau comme une des principales causes
de sa perte: sans les instigations de sa femme, il ne serait point allé
se placer sous les drapeaux étrangers; il serait resté fidèle à cette
France dont il était l'enfant et qui s'enorgueillissait de sa gloire: ou
si la jalousie de Napoléon l'avait forcé de s'expatrier, il aurait coulé
dans un honorable exil des jours paisibles et embellis par de brillans
souvenirs. Qu'on me pardonne cette digression en faveur des sentimens
d'admiration et d'estime que je conserverai pour un tel homme jusqu'à
mon dernier soupir.
J'avais fixé à une époque assez éloignée la présentation de mon cher
Henri au général; mais les droits qu'acquérait chaque jour à mon
affection cet aimable enfant redoublèrent mon impatience de le placer
sous la tutelle immédiate d'un protecteur si puissant. Je conduisis donc
Moreau à Mouceaux: chemin faisant, je l'instruisis de ce que j'avais
déjà fait pour mon fils d'adoption, et je lui expliquai toutes les
espérances que j'avais fondées sur sa bonté en faveur du pauvre
orphelin. Il est inutile de dire que mon attente ne fut pas trompée, et
que Moreau ne me répondit que par les éloges les plus doux et les plus
flatteurs.
On ne saurait se figurer l'étonnant changement qui s'était opéré dans la
personne de Henri: il me paraissait à moi-même à peine reconnaissable;
mais à la gaîté, à l'heureuse insouciance de son âge, se mêlait je ne
sais quoi de mélancolique et de touchant, qui doublait après quelques
minutes l'intérêt qu'il inspirait au premier abord. Nous l'emmenâmes
pour trois jours; il eut bientôt gagné le cœur du général par la candeur
de son caractère, sa sensibilité extrême, surtout par les témoignages
d'affection qu'il me prodiguait. Le soir, il vint avec nous voir Talma.
C'était la première fois que les merveilles du théâtre s'offraient à ses
regards; il était dans un état d'exaltation inexprimable. À notre
retour, il nous amusa beaucoup par l'exactitude vraiment originale qu'il
mit à contrefaire quelques uns des acteurs qu'il venait de voir: il nous
étonnait en même temps par sa mémoire prodigieuse.
Je partageai tous les jeux de ce cher enfant pendant les trois jours
qu'il demeura près de moi: je courais avec lui dans le jardin comme un
véritable écolier, et chaque minute semblait ajouter à sa tendresse
toute filiale pour moi. Il fallut enfin le ramener à sa pension; il y
rentra comblé de caresses et de présens. Quelques jours après, Moreau
vint m'annoncer qu'il était obligé de faire un voyage de courte durée:
pendant son absence il me supplia d'assister à la première
représentation d'un opéra comique, ouvrage d'un de ses compatriotes, et
pour laquelle il avait retenu une loge. Cette représentation devait
avoir lieu le lendemain. Moreau paraissait désirer vivement le succès de
cet ouvrage, dont l'auteur était, disait-il, son ami, homme de talent et
de cœur, excellent citoyen. Le rôle principal devait être rempli par un
acteur chéri du public, enfant de la Bretagne comme Moreau, et qui lui
était depuis long-temps uni par les liens de l'amitié. J'allai donc voir
le nouvel opéra, et j'en revins enchantée: cet opéra c'était _le
Prisonnier_, l'acteur était Elleviou, l'auteur M. Alexandre Duval. La
France connaît et apprécie son talent; ses amis seuls connaissent la
noblesse de son âme, la bonté, la franchise, la générosité de son
caractère. Qu'il me permette de consigner ici l'expression d'une
reconnaissance bien profonde et d'un attachement qui ne finiront qu'avec
ma vie.
Cette représentation d'un opéra charmant me fit faire de grandes
réflexions sur le génie de cette langue française tout à la fois si
simple, si élégante et si gracieuse. L'italien, ma langue maternelle,
m'a toujours paru propre à peindre les passions fortes, les grands
effets de la nature; mais il n'appartient qu'au français de rendre le
naturel, la grâce légère et la délicatesse, qui sont les caractères
dominans de cette nation.
Telles étaient les réflexions qui m'occupaient dans le trajet du théâtre
de l'Opéra-Comique à Passy, et, tout en m'y livrant, je revenais avec un
plaisir nouveau sur les émotions délicieuses qu'avaient excitées en moi
la pièce, madame Saint-Aubin, Elleviou et la musique de Della-Maria,
lorsqu'une violente secousse donnée à ma voiture, et un cri perçant qui
frappa mon oreille au même instant, vinrent m'arracher à ma rêverie. Je
m'élance à la portière, je l'ouvre, et avant que Philippe ait eu le
temps de descendre, je saute à terre, au risque de me faire écraser par
la voiture dont les roues avaient si violemment ébranlé la mienne.
C'était l'équipage de madame Tallien qui avait causé cet accident; elle
allait à Paris: sa voiture s'était croisée avec la mienne à l'entrée du
Cours-la-Reine, et l'un de ses essieux était rompu.
Je m'approchai d'elle en m'informant si elle n'était pas blessée:
heureusement elle en était quitte pour la peur. J'avais beaucoup entendu
parler de sa beauté, mais elle me parut supérieure à tout ce qu'on avait
pu m'en dire. Madame Tallien était en grande parure; elle se rendait au
Luxembourg chez le directeur Barras. Ma vue parut produire sur elle le
même effet que son aspect avait produit sur moi. Je la priai de vouloir
bien accepter une place dans ma voiture, et je lui offris de la conduire
au lieu de sa destination, puisque son équipage se trouvait hors de
service: elle accepta ma proposition avec une grâce charmante, et nous
partîmes à l'instant.
«Vous vous rendiez sans doute chez vous, madame, me dit-elle; aurais-je
donc le bonheur d'avoir une aussi belle voisine? Je crains que ce retard
ne jette l'inquiétude dans votre maison;» et elle me prit la main de la
manière la plus aimable.
«--Rassurez-vous, madame, répondis-je, personne ne s'inquiétera de mon
absence. J'habite seule à la campagne avec mes domestiques; quand bien
même quelqu'un m'attendrait, on me pardonnerait aisément ce retard dès
qu'on en connaîtrait le motif.
«--C'est joindre la grâce à l'obligeance, reprit Mme Tallien avec ce ton
séduisant qui lui conquérait tant de cœurs; puis-je savoir quelle est la
charmante protectrice que le hasard m'a donnée, et qui, j'espère, ne
refusera pas de devenir mon amie?
«--Mon nom ne vous apprendrait rien, madame; retirée à la campagne,
étrangère dans ce pays...
«--Étrangère! reprit-elle avec vivacité; vous êtes, j'en suis sûre,
cette dame hollandaise que le général Moreau cache si soigneusement à
tous les yeux, et qu'il a conduite en France après l'avoir enlevée.
«--Quelle calomnie! m'écriai-je à mon tour aussi vivement; et qui a pu,
madame, vous induire si grossièrement en erreur? c'est moi qui suis
venue de mon propre mouvement implorer le général et me placer sous sa
protection.
«--À la bonne heure: mais comment, si jeune et si belle, vous condamner
à un isolement aussi absolu? Promettez-moi de venir me voir; n'en dites
rien au général. J'ai tout lieu de croire qu'il s'y opposerait: il a des
préventions bien injustes contre moi; car, au fait, je l'estime et je
l'admire.
«--Soyez persuadée, madame, qu'il sait aussi vous rendre justice.»
Ici je commençais à mentir. Moreau n'avait jamais refusé devant moi de
rendre témoignage à ce qu'il y avait de vraiment noble dans le caractère
de madame Tallien; mais il était fort loin d'estimer la plupart de ses
amis les plus intimes. À ses yeux, une telle société n'était
certainement pas plus convenable pour moi que pour lui, et madame
Tallien ne se trompait pas en pensant qu'il mettrait sans doute obstacle
à toute liaison entre nous. La politesse et le penchant qui m'entraînait
déjà vers madame Tallien m'empêchèrent toutefois d'en convenir avec
elle.
En effet, lorsqu'à son retour Moreau apprit de moi cette rencontre, il
parut contrarié du désir que je témoignais de répondre aux marques de
bienveillance qu'on m'avait déjà données. Il lui en coûtait de se
montrer, pour la première fois, d'un avis opposé au mien; mais les
liaisons politiques de madame Tallien lui inspiraient une répugnance
invincible. En vain lui représentais-je que madame Tallien m'ayant seule
fait des avances, c'était elle seule que je voulais voir: «Bientôt me
répondait-il, vous serez entraînée comme malgré vous dans ces salons
peuplés de mes ennemis: et madame Tallien, sans le vouloir, deviendra
l'instrument dont on se servira pour m'entraîner sur vos pas dans
quelque piége.» J'insistai en lui rappelant tout le bien qu'il m'avait
plus d'une fois dit lui-même de cette femme qui se montrait aujourd'hui,
fort honorablement pour moi, empressée de devenir mon amie: «Elzelina,
me dit-il enfin, comme j'estime autant votre cœur et votre caractère que
j'aime votre personne, je remets avec confiance en vos mains le soin de
mon repos. Voyez madame Tallien, puisque cette nouvelle liaison a pour
vous un attrait si puissant: mais promettez-moi d'être toujours sur vos
gardes, même avec elle, et surtout de me faire connaître la première
question qu'on vous adressera directement ou indirectement sur mon
compte.»
Je lui promis sans peine ce qu'il me demandait. Lorsque j'obtenais ce
que j'avais désiré, j'étais toujours d'une humeur charmante; c'est ce
qui arrive, je crois, à bien des gens, et particulièrement aux femmes:
je donnai donc libre essor à ma gaîté; et je racontai à Moreau tout le
plaisir que m'avaient fait éprouver, non seulement la première, mais
encore la seconde et la troisième représentation du _Prisonnier_,
auxquelles j'avais assisté. Personne plus que Moreau ne jouissait du
bonheur de ses amis. Il était charmé de la chaleur que je mettais à lui
retracer le triomphe de son compatriote. Le soir même nous allâmes voir
la sixième représentation, et Moreau put se convaincre par ses propres
yeux que je n'avais rien exagéré. Afin de ne pas renouveler des
inquiétudes que le désir seul de me complaire avait pu calmer, je cessai
de parler à Moreau de madame Tallien; je me contentai de mettre à profit
la permission qu'il m'avait donnée. Je voyais ma nouvelle amie le plus
souvent qu'il m'était possible; mais nos rencontres étaient encore trop
rares au gré de mes désirs. Cette amitié recevait un nouvel attrait et
de nouvelles forces du mystère qui en accompagnait les témoignages: car
l'amour n'est pas le seul sentiment auquel le secret prête des charmes.
Moins distraite et naturellement plus vive que madame Tallien qui vivait
dans le tourbillon du grand monde, je me livrais à mon affection pour
elle avec toute l'ardeur de mon imagination _florentine_, et tout
l'abandon de mon cœur. Elle, au contraire, occupée de plaisirs et de
politique, de toilette et d'affaires d'état, n'apportait dans notre
liaison que cette bienveillance douce et calme à laquelle l'esprit et la
grâce peuvent quelquefois donner l'apparence d'un sentiment profond et
durable. Avertie toujours la veille des heures auxquelles Moreau me
faisait ses visites, je profitais de toutes les matinées où je ne
l'attendais pas pour aller voir madame Tallien. Je partais ordinairement
de bonne heure, habillée en homme: des ordres étaient donnés pour qu'on
me laissât entrer dans son appartement à toute heure, et sans que je
fusse obligée de me faire annoncer. Le plus souvent c'était moi qui la
réveillais: moitié de gré, moitié de force, elle se levait,
s'enveloppait d'une robe du matin, jetait un schall sur ses épaules. Je
l'aidais à faire cette simple toilette, quoiqu'elle m'y trouvât aussi
maladroite qu'un garçon, et nous partions dans un boguey que Philippe
suivait constamment à cheval. Souvent, en lui faisant parcourir les
boulevards neufs, le Champ-de-Mars, ou bien en déjeunant avec du laitage
à la chaumière du Mont-Parnasse, encore toute rustique à cette époque,
je voyais briller sur son beau visage l'enjouement et la gaîté naturelle
qui ne s'y montraient pas toujours dans les salons du Luxembourg. Elle
avait cependant dans le monde tous les succès que procurent tous les
dons de l'esprit, lorsqu'ils parent la beauté. Pour ceux qui la
connaissaient davantage, sa bonté seule aurait suffi pour la faire
chérir.
Dans une de nos promenades, il nous arriva de nous diriger vers le
quartier du Gros-Caillou. Nous passâmes une grande partie de la matinée
à contempler d'un peu loin la pompe grotesque d'un repas de noce qui
avait réuni bon nombre d'ouvriers endimanchés. La grosse joie de ces
bonnes gens offrait un tableau digne du pinceau de Téniers, et
contrastait singulièrement avec le spectacle que madame Tallien avait
ordinairement sous les yeux. Pour moi, qui avais vécu dans les camps, je
ne m'étonnais pas des éclats de la joie populaire. Disposées comme nous
l'étions, madame Tallien et moi, à nous amuser de tout, nous laissâmes
ce jour-là passer les heures avec plus d'insouciance que de coutume, et
notre retour se trouva beaucoup retardé. En arrivant près de la maison
de madame Tallien, nous vîmes, sur la pelouse, trois promeneurs qui
paraissaient l'attendre. J'arrêtai le boguey, et je lui donnai la main
pour descendre. Soit qu'elle craignît quelque soupçon défavorable sur
cette course matinale avec un jeune homme, soit qu'elle voulût
satisfaire la curiosité de ses amis, elle exigea que j'entrasse chez
elle. Par politesse je n'osai lui refuser; mais je me rendis à son
invitation de mauvaise grâce, très contrariée que j'étais de me trouver
pour la première fois avec cet _entourage_ dont Moreau m'avait effrayée,
et que j'étais parvenue à éviter jusqu'alors. Madame Tallien paraissait
au contraire plus aimable et plus gaie que jamais: «Messieurs, dit-elle
aux personnes qui l'attendaient, permettez-moi de vous présenter l'amie
du général Moreau, qui veut bien être aussi la mienne. Habituée de bonne
heure à la vie active des camps, madame est assez bonne pour chercher à
me guérir de ma paresse, en m'associant à ses promenades du matin.» Puis
elle m'adressa les complimens les plus flatteurs, avec ce ton que donne
le savoir-vivre et qu'elle possédait au suprême degré. Au nombre de ces
trois messieurs se trouvait un nommé Lher***, autrefois secrétaire de la
légation cisalpine. Dès la première vue, il m'inspira une antipathie
extrême et qu'il ne tarda guère à justifier; car il fut surtout cause de
ma rupture avec madame Tallien. Après avoir répondu d'une manière assez
gauche aux politesses excessives dont j'étais l'objet, je quittai tout
ce monde le plus promptement qu'il me fut possible. Lorsque je revis
madame Tallien, le lendemain, dans la matinée, je crus remarquer en elle
une certaine gêne. Plusieurs fois elle tenta d'amener la conversation
sur Moreau, ce qu'elle n'avait point fait jusqu'alors. Je changeai
d'entretien; mais, à l'entrevue suivante, ses questions devinrent plus
directes; elle me les adressait en détournant les yeux et d'un air
embarrassé. Son âme noble et franche répugnait aux détours qu'elle était
obligée de prendre; elle sentait que je ne devais pas répondre. Je ne
répondis pas en effet; et le soir même, comme Moreau et moi nous nous
rendions à Paris, pour y dîner: «Général, lui dis-je, vous aviez raison:
la société que j'ai rencontrée chez madame Tallien ne saurait me
convenir; comme je ne puis éviter cette société qu'en cessant toute
relation avec la femme qui en est l'âme, je me résous à ce pénible
sacrifice, puisque votre sûreté et votre repos en dépendent.»
Moreau me remercia avec transport: «Je rends justice aux qualités de
madame Tallien, me dit-il; mais, vous l'avez vu par vous-même, ma chère
amie, _l'entourage_ ne vaut rien.»
Deux jours après j'écrivis un billet poli, amical, tel que je le
_devais_. Je reçus cette courte réponse:
«Vous qui parlez des autres, vous vous laissez influencer à ce point!
Soit; mais vous perdez une bien véritable amie.»
Ainsi finit cette liaison qui avait eu d'abord pour moi tant de charmes.
J'en ressentis un vif chagrin: mais j'eus à m'applaudir plus tard de
m'être éloignée d'une maison que fréquentait Lher***. Si j'avais pu
conserver quelque doute sur son caractère, mes yeux se seraient ouverts
à Milan, lorsque je l'y rencontrai à quelque temps de là.