CHAPITRE XVI.

Lettre du général Moreau.--Le secrétaire de la légation

hollandaise.--Nouvelles qu'il me donne de Van-M*** et de sa

famille.--J'écris à l'ambassadeur et à Van-M***.

Il y avait déjà quelques mois que je vivais dans une solitude complète

et que je trouvais bien douce, lorsque je reçus de Moreau une lettre

dont j'extrairai le passage suivant: «Vous aviez eu, ma chère amie, plus

de pénétration que nous: bientôt je vous conterai tout de vive voix.

J'instruis en ce moment le Directoire; si l'amitié m'a d'abord fait

hésiter, si avant d'agir j'ai voulu dissiper tous les doutes qui

pouvaient me rester encore, maintenant que le hasard le plus singulier a

mis entre mes mains des témoignages irrécusables, ce serait m'associer à

la trahison que de garder plus long-temps le silence.»

Le hasard le plus extraordinaire avait en effet révélé à Moreau la

trahison de Pichegru. Des hussards français avaient saisi beaucoup de

papiers dans un fourgon appartenant au général autrichien Klinglin, et

ils apportèrent au bout de leurs sabres ce trophée de nouvelle espèce.

Ces papiers ne restèrent pas entre leurs mains; quelques-uns furent

remis, à Moreau, et il y trouva la preuve manifeste des relations que

Pichegru était depuis quelque temps soupçonné d'entretenir, avec les

généraux autrichiens et les émigrés français. Plus il était attaché à

Pichegru, plus une telle découverte lui devenait pénible. Mais il

fallait avant tout rester fidèle à ses sermens et à son devoir; ce

devoir, Moreau ne pouvait le remplir qu'en révélant la trahison dont

s'était rendu coupable l'homme auquel il devait en partie sa fortune

militaire. Il ne voulut rien précipiter dans une circonstance si grave;

seul il n'aurait pu vérifier toutes les preuves que le hasard venait de

lui fournir; peut-être se défiait-il de la faiblesse de son cœur. Il

chargea donc de ce travail épineux deux des généraux placés

immédiatement sous ses ordres: je crois que ces deux généraux étaient

Sainte-Suzanne et Saint-Cyr; mais ici mes souvenirs sont incertains, et

je n'oserais rien affirmer. Ce que je me rappelle parfaitement, c'est

que les deux généraux auxquels il donna sa confiance dans cette

importante affaire se trouvaient alors souffrans de blessures récentes.

Lorsque la trahison fut enfin complètement constatée, Moreau ne tarda

pas davantage à écrire au Directoire: il remplit rigoureusement sans

doute le devoir d'un bon citoyen, mais il ne fut pas poussé, comme on

l'a dit, par une basse jalousie; il se serait estimé bien heureux s'il

avait pu trouver Pichegru innocent.

Tous les détails qu'on vient de lire m'ont été donnés verbalement plus

tard par Moreau lui-même. En lisant la lettre que je viens de citer, je

m'applaudis de nouveau d'avoir résisté à la demande que m'avait adressée

Pichegru de l'aider à nouer des relations qui n'avaient d'autre but que

de l'amener à consommer plus promptement sa trahison.

L'espoir que j'avais de revoir sous peu de temps Moreau me remplissait

de joie; mais cette joie était accompagnée d'une agitation qui me

poussait malgré moi hors de ma solitude. Je sortais plus fréquemment de

chez moi, toujours suivie de ma femme-de-chambre. Un matin que j'étais

montée en voiture avec l'intention de faire quelques emplettes, je fus

arrêtée au pont Louis XVI par un embarras de charrettes qui dura quelque

temps. J'avais la tête à la portière: tout à coup je vois venir à moi un

jeune homme que je savais attaché à la légation hollandaise. Il m'avait

reconnue tout d'abord, et moi, de mon côté, je ne le reconnaissais que

trop bien. Si rien ne peut excuser l'inconcevable insouciance dans

laquelle j'avais vécu depuis quelque temps, rien ne saurait rendre

l'effet que produisit sur moi la seule vue d'un compatriote de Van-M***,

d'un homme qui connaissait ma position passée, et qui devait me juger

aussi sévèrement que je le méritais. Ce n'était pas seulement le

sentiment de mes fautes qui me faisait rougir, c'était encore la honte

de la position dans laquelle j'étais désormais condamnée à me montrer

aux yeux de ceux qui connaissaient ma naissance et ma fortune. J'avais

été intimement liée avec la famille du jeune Van-Shaapen; je savais

combien étaient sévères les principes de la plupart des membres de cette

famille. Qu'on juge de mon embarras: les larmes aux yeux et respirant à

peine, je fis signe au jeune Van-Shaapen de monter dans ma voiture. Il

obéit sans répondre, et se plaça vis-à-vis de moi en détournant ses

regards, comme s'il eût voulu me cacher l'émotion que lui causait cette

rencontre imprévue. Il m'aurait été impossible de prononcer un seul mot;

mais lors même que j'eusse voulu entamer la conversation, la présence de

ma femme-de-chambre m'en aurait empêchée. Nous allions très-vite: la

rapidité de notre marche était la seule sensation agréable que je pusse

éprouver en ce moment; et cette sensation avait un caractère particulier

que je ne saurais exprimer. Lorsque nous fûmes arrivés devant le

ministère de la marine, je tirai vivement le cordon, et donnant ma

bourse à ma femme-de-chambre, je la chargeai en peu de mots d'aller

faire elle-même les emplettes que j'avais projetées. J'étais trop

troublée pour remarquer l'air dont cette fille reçut la mission que je

lui donnais: dans la soirée même, elle ne craignit pas de trahir plus

clairement sa pensée; elle reçut sur-le-champ son congé avec deux mois

de gages. Je ne concevais pas alors qu'on pût jamais trouver commode de

perdre toute considération aux yeux de ses domestiques; les soupçons de

cette fille me blessèrent au vif, et je la congédiai, parce qu'il m'eût

été désormais impossible de conserver pour elle les bontés que j'ai

toujours eues pour quiconque a été à mon service.

À peine ma femme-de-chambre était-elle partie, que j'ordonnai de tourner

vers les Champs-Élysées. Van-Shaapen ne tarda pas davantage à me parler

de ma mère, de mon mari, et de toutes les personnes qui pouvaient encore

m'intéresser en Hollande. Ma pauvre mère, dans la juste indignation que

lui inspirait ma conduite, s'était liguée avec la famille de Van-M***:

elle donnait hautement son approbation à toutes les mesures de rigueur

qu'on voudrait prendre contre moi. Van-M*** seul, qui avait tant de

motifs pour me traiter avec une juste sévérité, refusait de se prêter à

aucun acte qui aurait eu pour but de me priver de ma liberté. Le

lendemain même de ma fuite, il était parti pour Paris. Son intention

n'était pas de chercher à me ramener en Hollande, il voulait seulement

m'offrir de s'expatrier avec moi, d'autoriser mon séjour dans le pays ou

le lieu qu'il me conviendrait de choisir, et de m'assurer alors les

moyens de vivre heureuse loin de lui et des siens, sans que ma vie fût

jamais livrée aux jugemens de l'opinion que je redoutais. Dévoré

d'inquiétudes, accablé du chagrin de ne pas me trouver à Paris, il était

bientôt tombé dangereusement malade. Depuis vingt jours seulement il

était reparti pour Amsterdam avec l'intention de mettre ordre à ses

affaires, de m'assurer la plus grande partie de sa fortune, et de

revenir encore essayer de découvrir ma retraite.

J'étais hors de moi-même pendant que M. Van-Shaapen me donnait tous ces

détails. Touché de la franchise et de la vivacité de ma douleur, le

jeune Hollandais m'adressa quelques paroles de consolation et s'efforça

de ranimer mon courage. Peut-être ses efforts auraient-ils été vains, si

la connaissance qu'il me donna de la conspiration qu'on tramait contre

moi n'était venue me rendre tout d'un coup à moi-même. L'ambassadeur

hollandais Chimmelpenning avait, me dit-il, le projet d'obtenir du

gouvernement français l'autorisation nécessaire pour me faire enlever et

remettre au pouvoir de ma famille, en dépit des intentions formellement

opposées de mon mari.

À ces mots, mes larmes se tarirent, la colère fit place à la douleur, et

je repris toute ma force et ma résolution naturelles. Je proposai à

Van-Shaapen de venir sur-le-champ avec moi à l'ambassade, et de

m'obtenir à l'instant même une audience de l'ambassadeur. Van-Shaapen

refusa, par la crainte qu'il avait, disait-il, de me livrer à mes

ennemis. Je lui répondis que j'étais déterminée à tout braver, et que

j'avais en main tous les moyens de confondre les projets qu'on pouvait

former contre moi. Étourdi de mes paroles, étonné du ton que j'avais

pris tout à coup, il essaya vainement de me calmer. C'était un bon jeune

homme; mais il paraissait à peine comprendre le langage que je venais de

lui parler. Je le quittai sans délai, et je revins chez moi. Sans

descendre de voiture je fis venir ma femme-de-chambre, qui donna tous

les témoignages de la plus impertinente surprise en me voyant,

disait-elle, déjà de retour. J'annonçai que je serais absente toute la

journée, et je donnai ordre de me conduire au bois de Boulogne. Arrivée

à la grille du bois, je descendis suivie d'un domestique qui portait un

portefeuille, et je cherchai un endroit solitaire pour m'y établir,

écrire quelques lettres et déjeuner sur l'herbe. Je ne pus trouver un

endroit assez éloigné de tous les regards, et j'arrivai enfin à une

jolie chaumière située près du château de la Muette. C'était un asile

tout-à-fait champêtre où la propreté paraissait poussée jusqu'à la

recherche. Tandis que mon domestique Philippe s'occupait des préparatifs

de mon déjeuner, j'écrivis une lettre à M. l'ambassadeur. J'y prenais,

mal à propos sans doute, le ton du persiflage le plus amer, et je

finissais, tout en lui donnant mon adresse, par lui déclarer que, placée

sous la protection immédiate du général Moreau, je ne craignais plus

rien de ce qu'on pourrait entreprendre contre moi. Mon cœur me dicta

ensuite une autre lettre pour mon mari: elle était conçue en ces termes:

«Cachée à Paris depuis trois mois sans avoir aucunes nouvelles directes,

soit de vous, soit de ma malheureuse mère, je cherche en vain à

m'étourdir sur le passé en me créant un avenir imaginaire. Van-M***, je

suis bien malheureuse des peines que je vous cause; cependant je sens

mon impuissance à réparer le mal que je vous ai fait. Je n'ose me

demander sur quelle base je voudrais fonder mon bonheur, s'il est encore

pour moi quelques moyens d'être heureuse. Je n'ai pas su l'être auprès

de vous qui m'entouriez de tant d'amour. Ne me regrettez pas; je n'étais

pas digne de vous... Ma seule consolation est de penser que je trouverai

toujours en vous un protecteur, que jamais vous ne consentirez à ce

qu'on me ravisse le bien auquel j'ai sacrifié tous les autres, la

liberté! Cette liberté me paraîtra toujours plus chère quand je la

saurai placée sous la sauvegarde de votre noble caractère.

«Rassurez-moi sur votre santé, je vous en conjure: si elle tardait à se

rétablir, si mes soins, ma présence devaient apporter quelque

adoucissement à vos maux, je ne balancerais pas un instant à me rendre

auprès de vous, bien sûre que votre générosité m'épargnerait les

reproches amers de votre famille. À vous seul je reconnais le droit de

me blâmer et de me punir. J'ai bien mal payé votre amour, mais je ne

cesserai jamais de rendre hommage à votre cœur.»

Quand j'eus terminé cette lettre, je tombai dans une profonde rêverie.

Je ne cherchais point à m'abuser sur mes fautes et leurs terribles

conséquences. Je voyais bien clairement toute l'étendue de l'abîme dans

lequel je m'étais jetée; je songeais à la possibilité de retourner près

de Van-M***, et de reconquérir par une conduite exempte de tout reproche

l'estime publique que j'avais perdue. Mais cette idée fut presque

aussitôt rejetée que conçue: mon orgueil s'indignait d'avance de toutes

les humiliations que j'aurais à dévorer avant de me retrouver au rang

dont j'étais volontairement descendue. Mon esprit flottait incertain

entre mille projets plus extravagans les uns que les autres; mais toutes

mes réflexions me ramenaient à la résolution irrévocable de vivre

toujours libre et indépendante.

Philippe vint enfin donner un autre cours à mes pensées; il m'avait

servi mon déjeuner dans le jardin: le ciel était pur, la campagne

riante. J'oubliai bientôt les rêves auxquels je venais de m'abandonner;

je déjeunai, et je repris bientôt, suivie de Philippe, ma promenade dans

le bois.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 28 / 43 题