Lettre du général Moreau.--Le secrétaire de la légation
hollandaise.--Nouvelles qu'il me donne de Van-M*** et de sa
famille.--J'écris à l'ambassadeur et à Van-M***.
Il y avait déjà quelques mois que je vivais dans une solitude complète
et que je trouvais bien douce, lorsque je reçus de Moreau une lettre
dont j'extrairai le passage suivant: «Vous aviez eu, ma chère amie, plus
de pénétration que nous: bientôt je vous conterai tout de vive voix.
J'instruis en ce moment le Directoire; si l'amitié m'a d'abord fait
hésiter, si avant d'agir j'ai voulu dissiper tous les doutes qui
pouvaient me rester encore, maintenant que le hasard le plus singulier a
mis entre mes mains des témoignages irrécusables, ce serait m'associer à
la trahison que de garder plus long-temps le silence.»
Le hasard le plus extraordinaire avait en effet révélé à Moreau la
trahison de Pichegru. Des hussards français avaient saisi beaucoup de
papiers dans un fourgon appartenant au général autrichien Klinglin, et
ils apportèrent au bout de leurs sabres ce trophée de nouvelle espèce.
Ces papiers ne restèrent pas entre leurs mains; quelques-uns furent
remis, à Moreau, et il y trouva la preuve manifeste des relations que
Pichegru était depuis quelque temps soupçonné d'entretenir, avec les
généraux autrichiens et les émigrés français. Plus il était attaché à
Pichegru, plus une telle découverte lui devenait pénible. Mais il
fallait avant tout rester fidèle à ses sermens et à son devoir; ce
devoir, Moreau ne pouvait le remplir qu'en révélant la trahison dont
s'était rendu coupable l'homme auquel il devait en partie sa fortune
militaire. Il ne voulut rien précipiter dans une circonstance si grave;
seul il n'aurait pu vérifier toutes les preuves que le hasard venait de
lui fournir; peut-être se défiait-il de la faiblesse de son cœur. Il
chargea donc de ce travail épineux deux des généraux placés
immédiatement sous ses ordres: je crois que ces deux généraux étaient
Sainte-Suzanne et Saint-Cyr; mais ici mes souvenirs sont incertains, et
je n'oserais rien affirmer. Ce que je me rappelle parfaitement, c'est
que les deux généraux auxquels il donna sa confiance dans cette
importante affaire se trouvaient alors souffrans de blessures récentes.
Lorsque la trahison fut enfin complètement constatée, Moreau ne tarda
pas davantage à écrire au Directoire: il remplit rigoureusement sans
doute le devoir d'un bon citoyen, mais il ne fut pas poussé, comme on
l'a dit, par une basse jalousie; il se serait estimé bien heureux s'il
avait pu trouver Pichegru innocent.
Tous les détails qu'on vient de lire m'ont été donnés verbalement plus
tard par Moreau lui-même. En lisant la lettre que je viens de citer, je
m'applaudis de nouveau d'avoir résisté à la demande que m'avait adressée
Pichegru de l'aider à nouer des relations qui n'avaient d'autre but que
de l'amener à consommer plus promptement sa trahison.
L'espoir que j'avais de revoir sous peu de temps Moreau me remplissait
de joie; mais cette joie était accompagnée d'une agitation qui me
poussait malgré moi hors de ma solitude. Je sortais plus fréquemment de
chez moi, toujours suivie de ma femme-de-chambre. Un matin que j'étais
montée en voiture avec l'intention de faire quelques emplettes, je fus
arrêtée au pont Louis XVI par un embarras de charrettes qui dura quelque
temps. J'avais la tête à la portière: tout à coup je vois venir à moi un
jeune homme que je savais attaché à la légation hollandaise. Il m'avait
reconnue tout d'abord, et moi, de mon côté, je ne le reconnaissais que
trop bien. Si rien ne peut excuser l'inconcevable insouciance dans
laquelle j'avais vécu depuis quelque temps, rien ne saurait rendre
l'effet que produisit sur moi la seule vue d'un compatriote de Van-M***,
d'un homme qui connaissait ma position passée, et qui devait me juger
aussi sévèrement que je le méritais. Ce n'était pas seulement le
sentiment de mes fautes qui me faisait rougir, c'était encore la honte
de la position dans laquelle j'étais désormais condamnée à me montrer
aux yeux de ceux qui connaissaient ma naissance et ma fortune. J'avais
été intimement liée avec la famille du jeune Van-Shaapen; je savais
combien étaient sévères les principes de la plupart des membres de cette
famille. Qu'on juge de mon embarras: les larmes aux yeux et respirant à
peine, je fis signe au jeune Van-Shaapen de monter dans ma voiture. Il
obéit sans répondre, et se plaça vis-à-vis de moi en détournant ses
regards, comme s'il eût voulu me cacher l'émotion que lui causait cette
rencontre imprévue. Il m'aurait été impossible de prononcer un seul mot;
mais lors même que j'eusse voulu entamer la conversation, la présence de
ma femme-de-chambre m'en aurait empêchée. Nous allions très-vite: la
rapidité de notre marche était la seule sensation agréable que je pusse
éprouver en ce moment; et cette sensation avait un caractère particulier
que je ne saurais exprimer. Lorsque nous fûmes arrivés devant le
ministère de la marine, je tirai vivement le cordon, et donnant ma
bourse à ma femme-de-chambre, je la chargeai en peu de mots d'aller
faire elle-même les emplettes que j'avais projetées. J'étais trop
troublée pour remarquer l'air dont cette fille reçut la mission que je
lui donnais: dans la soirée même, elle ne craignit pas de trahir plus
clairement sa pensée; elle reçut sur-le-champ son congé avec deux mois
de gages. Je ne concevais pas alors qu'on pût jamais trouver commode de
perdre toute considération aux yeux de ses domestiques; les soupçons de
cette fille me blessèrent au vif, et je la congédiai, parce qu'il m'eût
été désormais impossible de conserver pour elle les bontés que j'ai
toujours eues pour quiconque a été à mon service.
À peine ma femme-de-chambre était-elle partie, que j'ordonnai de tourner
vers les Champs-Élysées. Van-Shaapen ne tarda pas davantage à me parler
de ma mère, de mon mari, et de toutes les personnes qui pouvaient encore
m'intéresser en Hollande. Ma pauvre mère, dans la juste indignation que
lui inspirait ma conduite, s'était liguée avec la famille de Van-M***:
elle donnait hautement son approbation à toutes les mesures de rigueur
qu'on voudrait prendre contre moi. Van-M*** seul, qui avait tant de
motifs pour me traiter avec une juste sévérité, refusait de se prêter à
aucun acte qui aurait eu pour but de me priver de ma liberté. Le
lendemain même de ma fuite, il était parti pour Paris. Son intention
n'était pas de chercher à me ramener en Hollande, il voulait seulement
m'offrir de s'expatrier avec moi, d'autoriser mon séjour dans le pays ou
le lieu qu'il me conviendrait de choisir, et de m'assurer alors les
moyens de vivre heureuse loin de lui et des siens, sans que ma vie fût
jamais livrée aux jugemens de l'opinion que je redoutais. Dévoré
d'inquiétudes, accablé du chagrin de ne pas me trouver à Paris, il était
bientôt tombé dangereusement malade. Depuis vingt jours seulement il
était reparti pour Amsterdam avec l'intention de mettre ordre à ses
affaires, de m'assurer la plus grande partie de sa fortune, et de
revenir encore essayer de découvrir ma retraite.
J'étais hors de moi-même pendant que M. Van-Shaapen me donnait tous ces
détails. Touché de la franchise et de la vivacité de ma douleur, le
jeune Hollandais m'adressa quelques paroles de consolation et s'efforça
de ranimer mon courage. Peut-être ses efforts auraient-ils été vains, si
la connaissance qu'il me donna de la conspiration qu'on tramait contre
moi n'était venue me rendre tout d'un coup à moi-même. L'ambassadeur
hollandais Chimmelpenning avait, me dit-il, le projet d'obtenir du
gouvernement français l'autorisation nécessaire pour me faire enlever et
remettre au pouvoir de ma famille, en dépit des intentions formellement
opposées de mon mari.
À ces mots, mes larmes se tarirent, la colère fit place à la douleur, et
je repris toute ma force et ma résolution naturelles. Je proposai à
Van-Shaapen de venir sur-le-champ avec moi à l'ambassade, et de
m'obtenir à l'instant même une audience de l'ambassadeur. Van-Shaapen
refusa, par la crainte qu'il avait, disait-il, de me livrer à mes
ennemis. Je lui répondis que j'étais déterminée à tout braver, et que
j'avais en main tous les moyens de confondre les projets qu'on pouvait
former contre moi. Étourdi de mes paroles, étonné du ton que j'avais
pris tout à coup, il essaya vainement de me calmer. C'était un bon jeune
homme; mais il paraissait à peine comprendre le langage que je venais de
lui parler. Je le quittai sans délai, et je revins chez moi. Sans
descendre de voiture je fis venir ma femme-de-chambre, qui donna tous
les témoignages de la plus impertinente surprise en me voyant,
disait-elle, déjà de retour. J'annonçai que je serais absente toute la
journée, et je donnai ordre de me conduire au bois de Boulogne. Arrivée
à la grille du bois, je descendis suivie d'un domestique qui portait un
portefeuille, et je cherchai un endroit solitaire pour m'y établir,
écrire quelques lettres et déjeuner sur l'herbe. Je ne pus trouver un
endroit assez éloigné de tous les regards, et j'arrivai enfin à une
jolie chaumière située près du château de la Muette. C'était un asile
tout-à-fait champêtre où la propreté paraissait poussée jusqu'à la
recherche. Tandis que mon domestique Philippe s'occupait des préparatifs
de mon déjeuner, j'écrivis une lettre à M. l'ambassadeur. J'y prenais,
mal à propos sans doute, le ton du persiflage le plus amer, et je
finissais, tout en lui donnant mon adresse, par lui déclarer que, placée
sous la protection immédiate du général Moreau, je ne craignais plus
rien de ce qu'on pourrait entreprendre contre moi. Mon cœur me dicta
ensuite une autre lettre pour mon mari: elle était conçue en ces termes:
«Cachée à Paris depuis trois mois sans avoir aucunes nouvelles directes,
soit de vous, soit de ma malheureuse mère, je cherche en vain à
m'étourdir sur le passé en me créant un avenir imaginaire. Van-M***, je
suis bien malheureuse des peines que je vous cause; cependant je sens
mon impuissance à réparer le mal que je vous ai fait. Je n'ose me
demander sur quelle base je voudrais fonder mon bonheur, s'il est encore
pour moi quelques moyens d'être heureuse. Je n'ai pas su l'être auprès
de vous qui m'entouriez de tant d'amour. Ne me regrettez pas; je n'étais
pas digne de vous... Ma seule consolation est de penser que je trouverai
toujours en vous un protecteur, que jamais vous ne consentirez à ce
qu'on me ravisse le bien auquel j'ai sacrifié tous les autres, la
liberté! Cette liberté me paraîtra toujours plus chère quand je la
saurai placée sous la sauvegarde de votre noble caractère.
«Rassurez-moi sur votre santé, je vous en conjure: si elle tardait à se
rétablir, si mes soins, ma présence devaient apporter quelque
adoucissement à vos maux, je ne balancerais pas un instant à me rendre
auprès de vous, bien sûre que votre générosité m'épargnerait les
reproches amers de votre famille. À vous seul je reconnais le droit de
me blâmer et de me punir. J'ai bien mal payé votre amour, mais je ne
cesserai jamais de rendre hommage à votre cœur.»
Quand j'eus terminé cette lettre, je tombai dans une profonde rêverie.
Je ne cherchais point à m'abuser sur mes fautes et leurs terribles
conséquences. Je voyais bien clairement toute l'étendue de l'abîme dans
lequel je m'étais jetée; je songeais à la possibilité de retourner près
de Van-M***, et de reconquérir par une conduite exempte de tout reproche
l'estime publique que j'avais perdue. Mais cette idée fut presque
aussitôt rejetée que conçue: mon orgueil s'indignait d'avance de toutes
les humiliations que j'aurais à dévorer avant de me retrouver au rang
dont j'étais volontairement descendue. Mon esprit flottait incertain
entre mille projets plus extravagans les uns que les autres; mais toutes
mes réflexions me ramenaient à la résolution irrévocable de vivre
toujours libre et indépendante.
Philippe vint enfin donner un autre cours à mes pensées; il m'avait
servi mon déjeuner dans le jardin: le ciel était pur, la campagne
riante. J'oubliai bientôt les rêves auxquels je venais de m'abandonner;
je déjeunai, et je repris bientôt, suivie de Philippe, ma promenade dans
le bois.