CHAPITRE XVII.

Henri.--Projet d'adoption.--Soins maternels.

Nous approchions du village de Boulogne lorsque j'aperçus sur l'un des

côtés de la route une femme et deux enfans occupés à ramasser des

branches sèches. Tous trois portaient les livrées de la misère;

cependant la petite fille était jolie et paraissait fort gaie. Le petit

garçon était triste, d'une maigreur extrême, et, quoique les traits de

son visage eussent quelque chose de distingué, il me parut laid au

premier abord. Je donnai une pièce de monnaie à cette femme, et je lui

adressai quelques questions. Comme je paraissais remarquer la maigreur

et l'air maladif du petit garçon, elle me répondit que le pain était

cher, que cet enfant ne mangeait pas beaucoup, que d'ailleurs il ne lui

appartenait pas, qu'il était resté à sa charge après la mort de sa mère.

Je m'approchai du petit garçon qui s'était assis, et qui pleurait à

chaudes larmes: «Comment te nommes-tu, mon enfant? lui dis-je, en

surmontant l'impression fâcheuse que son aspect avait d'abord produite

sur moi.

«--Maman m'appelait Henri, me répondit-il d'une voix douce; mais mon nom

est Adolphe; c'est ainsi qu'on m'a baptisé.

«--Et pourquoi ta maman t'appelait-elle Henri?

«--Je ne sais pas, madame.

«--Ne peux-tu pas dire citoyenne? interrompit d'un ton menaçant la

mendiante: je t'apprendrai à parler.» Elle allait venger par un soufflet

la violation des lois de la politesse républicaine, si Philippe ne l'eût

retenue par le bras. Henri me regardait en continuant de pleurer: son

air était doux et suppliant. Il me semblait que je l'avais mal regardé

d'abord. Ses yeux me paraissaient si beaux, l'expression de sa

physionomie si touchante, que l'idée de me charger tout-à-fait de cet

enfant s'empara de moi soudain.

J'engageai sur-le-champ la mendiante à venir me trouver le lendemain; je

lui promis de la faire habiller, elle et ses deux enfans; je lui remis à

l'instant même une nouvelle aumône de dix francs. La petite fille,

formée dès sa plus tendre enfance au métier honteux de sa mère, tendit

la main. Il n'en fut pas de même de Henri, qui s'était placé près de

moi, comme pour se mettre sous ma protection. Ce mouvement me toucha; je

lui pris la main; j'ordonnai à la mendiante de me suivre, et je les

conduisis tous trois chez un traiteur voisin. Philippe, à qui j'avais

fait connaître mes intentions, m'y avait devancée; et nous trouvâmes la

table déjà dressée.

Quand le repas fut achevé, je recommandai de nouveau Henri à la

mendiante, et je lui donnai mon adresse, en lui répétant que je

l'attendrais le lendemain matin de bonne heure. Je me disposai ensuite à

reprendre le chemin de La Muette. Henri pleurait, et gardait le silence

au milieu des remercîmens et des bénédictions outrées dont m'accablaient

la mère et la fille. Philippe, s'approchant de moi, me dit qu'il

craignait que cette femme ne revînt pas le lendemain; c'était sans doute

aussi la crainte de Henri. J'entrai dans l'idée de Philippe; je

m'arrêtai et je fis signe à Henri: d'un saut il s'élança vers moi; sa

figure était radieuse. «Où demeures-tu, mon enfant? lui dis-je.

«--À Sèvres, dans une chaumière, chez M. Hubert.

«--C'est bien, mon ami; prends cet argent: c'est pour toi seul;» et je

lui glissai dans la main une pièce de cinq francs.

«Je resterai donc avec vous demain? reprit-il d'un ton caressant.

«--Oui, mon enfant: demain, et toujours.

«--Oh! pourquoi ne m'emmenez-vous pas aujourd'hui?

«--Il a raison, madame, dit Philippe: pourquoi ne l'emmeneriez-vous

pas?» et, sans attendre ma réponse, il courut rappeler la femme, qui

s'était déjà éloignée. Je lui dis que je désirais emmener Henri dès ce

jour même. Elle y consentit avec une indifférence qui me prouva combien

étaient fondés les soupçons de Philippe. Je tirai encore vingt francs de

ma bourse: «Eh! mon Dieu! citoyenne, me dit cette femme en les recevant,

puisque vous voulez acheter un enfant, prenez plutôt cette petite fille.

Si vous voulez, je vous la laisserai pour le double de ce que vous me

donnez là; au lieu que lui, je ne puis pas vous le vendre, puisqu'il

n'est pas à moi.»

Je me détournai à cette odieuse proposition, et, sans fixer davantage

mes regards sur celle qui me l'adressait, je lui enjoignis encore une

fois de venir le lendemain me trouver chez moi. Rien ne saurait exprimer

la joie de Henri: il s'était emparé de ma main et de celle du bon

domestique qu'il regardait avec raison comme un ami. Chemin faisant, il

nous raconta que sa mère était fille d'un des jardiniers de madame

Élisabeth; privée de toutes ses ressources par les événemens de la

révolution, elle s'était trouvée tout d'un coup précipitée dans la

misère. La femme dont je venais de le sauver était autrefois une fille

de basse-cour employée aussi chez madame Élisabeth. «Elle a donné bien

du chagrin à ma mère, disait Henri, par ses procédés violens et par sa

méchanceté. Maman savait lire, écrire; elle aimait le roi, la reine, les

princes, au lieu que Marianne n'avait de liaisons qu'avec les vilaines

gens qui ont fait la révolution.»

Ces mots parurent choquer Philippe, vieux soldat des armées de la

république. Je lui imposai silence d'un regard; nous arrivâmes à La

Muette, où la voiture nous attendait. Je ne voulais pas amener mon

protégé chez moi dans la triste toilette dont il était revêtu: je me fis

donc conduire d'abord aux bains Poitevins, et pendant que je le laissais

aux soins de Philippe, j'allai faire emplette au Palais-Royal d'un habit

assorti au changement qui venait de s'opérer dans sa condition. Le

pauvre enfant était vraiment charmant sous son nouveau costume; son

maintien était timide, mais sans gaucherie, et tous ses mouvemens

étaient empreints d'une grâce naturelle. Quand nous arrivâmes à la

maison, il était tout au plus sept heures du soir: mes domestiques

avaient profité de mon absence pour sortir. Aidée de Philippe, je

dressai dans ma chambre un petit lit pour mon Henri. L'aimable enfant ne

savait comment me témoigner sa reconnaissance. Je lui adressai alors

quelques questions qu'il m'avait été impossible de lui faire plus tôt.

Il m'annonça qu'il savait lire.--«Et qui te l'a appris? lui

demandai-je.»--«Ma pauvre maman,» répondit-il, et à ces mots, des larmes

coulèrent encore de ses yeux. Henri ne se lassait pas d'admirer le luxe

dont ses yeux étaient pour la première fois frappés. Mais mon

portefeuille de dessin, et un livre de _Voyages_ enrichi de gravures,

captivèrent bientôt toute son attention. La soirée s'écoula ainsi d'une

manière agréable pour lui, et le temps me parut aussi très court: je

formais des projets à perte de vue, je faisais des plans d'éducation; et

ma rêverie n'était interrompue que par les questions de mon enfant

adoptif, ou par celles que je lui adressais pour moi-même; je

l'embrassais à chaque instant avec une tendresse vraiment maternelle.

Après qu'il eut soupé, je me disposai moi-même à prendre du repos.

J'allais me mettre au lit, quand les plaintes étouffées de Henri

m'attirèrent auprès de son lit. Mon imprudence seule était cause du

malaise qu'il éprouvait. Je l'avais conduit au bain trop peu de temps

après le repas que je lui avais fait faire au bois de Boulogne, repas

dont l'abondance excédait les forces de son estomac, débilité par le

jeûne ou la mauvaise nourriture à laquelle l'odieuse Marianne l'avait

depuis si long-temps condamné. J'étais désolée de cet accident: Henri

paraissait moins touché de son mal que de mon inquiétude. Vers trois

heures du matin, il éprouva quelque soulagement; il s'endormit. À sept

heures, je fus réveillée par un léger bruit.

C'était Henri qui, debout sur son lit, s'efforçait d'atteindre un

portrait de moi placé dans ma chambre: je lui dis de laisser le portrait

et de venir m'embrasser. Il obéit en poussant un cri de joie. Le pauvre

enfant n'avait encore que huit ans; mais combien de maux il avait déjà

soufferts! Depuis la mort de sa mère, livré à l'infâme mendiante, il

n'avait pas cessé d'être en butte aux horreurs de la faim et aux plus

mauvais traitemens en tous genres. Les nouveaux récits qu'il me fit des

événemens de sa vie passée me touchèrent jusqu'aux larmes; j'avais déjà

pour lui tous les sentimens d'une mère, et je résolus irrévocablement de

l'adopter et de le traiter comme mon fils. Pendant la matinée je reçus

une lettre de Moreau, qui m'annonçait positivement son retour. J'étais

bien certaine qu'il approuverait tout ce que j'avais fait et tout ce que

je voulais faire encore pour le petit orphelin. Cependant je résolus de

ne pas lui faire connaître sur-le-champ cet enfant: il aurait voulu

pourvoir seul à son éducation, et prendre tous les soins que réclamaient

son âge si tendre et sa santé si faible. Je voulais bien recourir à

Moreau afin d'obtenir pour Henri une place dans une école militaire;

mais jusqu'à ce qu'il fût en âge d'entrer dans un établissement de ce

genre, je voulais me réserver le droit exclusif de veiller sur lui.

Le général devait arriver sous quatre ou cinq jours; je n'avais donc pas

un moment à perdre pour prendre tous mes arrangemens. J'ordonnai de

mettre les chevaux à ma voiture, et je me fis conduire à Mouceaux avec

Henri, chez un maître de pension dont j'avais entendu parler avec

quelque estime. Henri pleura beaucoup à l'idée de me quitter; mais il se

consola quand il sut que notre séparation ne devait avoir lieu que dans

trois jours: trois jours à cet âge sont trois années dont on ne croit

voir jamais arriver la fin. Tout fut bientôt convenu entre le maître de

pension et moi: je fis faire une promenade à mon enfant, et je le

ramenai chez moi. Marianne m'y attendait; elle me remit l'extrait de

baptême de Henri, et l'acte de décès de sa mère. J'appris par là que

Henri était un enfant naturel: il n'en devint que plus intéressant à mes

yeux. De combien de peines n'avait-il pas consolé peut-être sa

malheureuse mère, dont le souvenir faisait encore si souvent couler ses

larmes!

Le jour de la séparation arriva bientôt. J'allai conduire moi-même Henri

à sa pension; il avait un beau trousseau, des livres de toute espèce, et

force joujoux. Le soin que je pris de payer six mois d'avance, et de

faire au maître de pension quelques cadeaux qui annonçaient que je

reconnaîtrais généreusement tout ce qu'on ferait pour mon enfant, valut

à Henri un accueil tout-à-fait bienveillant. Je devais envoyer savoir de

ses nouvelles trois fois par semaine, et venir le voir moi-même aussi

souvent que je le pourrais. Cette promesse calma un peu le chagrin qu'il

éprouvait: je l'embrassai une dernière fois, et je partis moi-même les

larmes aux yeux. Le reste de la journée me parut bien long; j'avais déjà

contracté l'habitude d'avoir sans cesse près de moi l'aimable enfant

dont la société me faisait oublier tous mes ennuis. Dès le lendemain

j'allai le voir, en me répétant bien à moi-même que je renouvellerais

souvent mes visites, jusqu'au jour où je pourrais placer Henri sous une

protection plus puissante que la mienne.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 29 / 43 题