Henri.--Projet d'adoption.--Soins maternels.
Nous approchions du village de Boulogne lorsque j'aperçus sur l'un des
côtés de la route une femme et deux enfans occupés à ramasser des
branches sèches. Tous trois portaient les livrées de la misère;
cependant la petite fille était jolie et paraissait fort gaie. Le petit
garçon était triste, d'une maigreur extrême, et, quoique les traits de
son visage eussent quelque chose de distingué, il me parut laid au
premier abord. Je donnai une pièce de monnaie à cette femme, et je lui
adressai quelques questions. Comme je paraissais remarquer la maigreur
et l'air maladif du petit garçon, elle me répondit que le pain était
cher, que cet enfant ne mangeait pas beaucoup, que d'ailleurs il ne lui
appartenait pas, qu'il était resté à sa charge après la mort de sa mère.
Je m'approchai du petit garçon qui s'était assis, et qui pleurait à
chaudes larmes: «Comment te nommes-tu, mon enfant? lui dis-je, en
surmontant l'impression fâcheuse que son aspect avait d'abord produite
sur moi.
«--Maman m'appelait Henri, me répondit-il d'une voix douce; mais mon nom
est Adolphe; c'est ainsi qu'on m'a baptisé.
«--Et pourquoi ta maman t'appelait-elle Henri?
«--Je ne sais pas, madame.
«--Ne peux-tu pas dire citoyenne? interrompit d'un ton menaçant la
mendiante: je t'apprendrai à parler.» Elle allait venger par un soufflet
la violation des lois de la politesse républicaine, si Philippe ne l'eût
retenue par le bras. Henri me regardait en continuant de pleurer: son
air était doux et suppliant. Il me semblait que je l'avais mal regardé
d'abord. Ses yeux me paraissaient si beaux, l'expression de sa
physionomie si touchante, que l'idée de me charger tout-à-fait de cet
enfant s'empara de moi soudain.
J'engageai sur-le-champ la mendiante à venir me trouver le lendemain; je
lui promis de la faire habiller, elle et ses deux enfans; je lui remis à
l'instant même une nouvelle aumône de dix francs. La petite fille,
formée dès sa plus tendre enfance au métier honteux de sa mère, tendit
la main. Il n'en fut pas de même de Henri, qui s'était placé près de
moi, comme pour se mettre sous ma protection. Ce mouvement me toucha; je
lui pris la main; j'ordonnai à la mendiante de me suivre, et je les
conduisis tous trois chez un traiteur voisin. Philippe, à qui j'avais
fait connaître mes intentions, m'y avait devancée; et nous trouvâmes la
table déjà dressée.
Quand le repas fut achevé, je recommandai de nouveau Henri à la
mendiante, et je lui donnai mon adresse, en lui répétant que je
l'attendrais le lendemain matin de bonne heure. Je me disposai ensuite à
reprendre le chemin de La Muette. Henri pleurait, et gardait le silence
au milieu des remercîmens et des bénédictions outrées dont m'accablaient
la mère et la fille. Philippe, s'approchant de moi, me dit qu'il
craignait que cette femme ne revînt pas le lendemain; c'était sans doute
aussi la crainte de Henri. J'entrai dans l'idée de Philippe; je
m'arrêtai et je fis signe à Henri: d'un saut il s'élança vers moi; sa
figure était radieuse. «Où demeures-tu, mon enfant? lui dis-je.
«--À Sèvres, dans une chaumière, chez M. Hubert.
«--C'est bien, mon ami; prends cet argent: c'est pour toi seul;» et je
lui glissai dans la main une pièce de cinq francs.
«Je resterai donc avec vous demain? reprit-il d'un ton caressant.
«--Oui, mon enfant: demain, et toujours.
«--Oh! pourquoi ne m'emmenez-vous pas aujourd'hui?
«--Il a raison, madame, dit Philippe: pourquoi ne l'emmeneriez-vous
pas?» et, sans attendre ma réponse, il courut rappeler la femme, qui
s'était déjà éloignée. Je lui dis que je désirais emmener Henri dès ce
jour même. Elle y consentit avec une indifférence qui me prouva combien
étaient fondés les soupçons de Philippe. Je tirai encore vingt francs de
ma bourse: «Eh! mon Dieu! citoyenne, me dit cette femme en les recevant,
puisque vous voulez acheter un enfant, prenez plutôt cette petite fille.
Si vous voulez, je vous la laisserai pour le double de ce que vous me
donnez là; au lieu que lui, je ne puis pas vous le vendre, puisqu'il
n'est pas à moi.»
Je me détournai à cette odieuse proposition, et, sans fixer davantage
mes regards sur celle qui me l'adressait, je lui enjoignis encore une
fois de venir le lendemain me trouver chez moi. Rien ne saurait exprimer
la joie de Henri: il s'était emparé de ma main et de celle du bon
domestique qu'il regardait avec raison comme un ami. Chemin faisant, il
nous raconta que sa mère était fille d'un des jardiniers de madame
Élisabeth; privée de toutes ses ressources par les événemens de la
révolution, elle s'était trouvée tout d'un coup précipitée dans la
misère. La femme dont je venais de le sauver était autrefois une fille
de basse-cour employée aussi chez madame Élisabeth. «Elle a donné bien
du chagrin à ma mère, disait Henri, par ses procédés violens et par sa
méchanceté. Maman savait lire, écrire; elle aimait le roi, la reine, les
princes, au lieu que Marianne n'avait de liaisons qu'avec les vilaines
gens qui ont fait la révolution.»
Ces mots parurent choquer Philippe, vieux soldat des armées de la
république. Je lui imposai silence d'un regard; nous arrivâmes à La
Muette, où la voiture nous attendait. Je ne voulais pas amener mon
protégé chez moi dans la triste toilette dont il était revêtu: je me fis
donc conduire d'abord aux bains Poitevins, et pendant que je le laissais
aux soins de Philippe, j'allai faire emplette au Palais-Royal d'un habit
assorti au changement qui venait de s'opérer dans sa condition. Le
pauvre enfant était vraiment charmant sous son nouveau costume; son
maintien était timide, mais sans gaucherie, et tous ses mouvemens
étaient empreints d'une grâce naturelle. Quand nous arrivâmes à la
maison, il était tout au plus sept heures du soir: mes domestiques
avaient profité de mon absence pour sortir. Aidée de Philippe, je
dressai dans ma chambre un petit lit pour mon Henri. L'aimable enfant ne
savait comment me témoigner sa reconnaissance. Je lui adressai alors
quelques questions qu'il m'avait été impossible de lui faire plus tôt.
Il m'annonça qu'il savait lire.--«Et qui te l'a appris? lui
demandai-je.»--«Ma pauvre maman,» répondit-il, et à ces mots, des larmes
coulèrent encore de ses yeux. Henri ne se lassait pas d'admirer le luxe
dont ses yeux étaient pour la première fois frappés. Mais mon
portefeuille de dessin, et un livre de _Voyages_ enrichi de gravures,
captivèrent bientôt toute son attention. La soirée s'écoula ainsi d'une
manière agréable pour lui, et le temps me parut aussi très court: je
formais des projets à perte de vue, je faisais des plans d'éducation; et
ma rêverie n'était interrompue que par les questions de mon enfant
adoptif, ou par celles que je lui adressais pour moi-même; je
l'embrassais à chaque instant avec une tendresse vraiment maternelle.
Après qu'il eut soupé, je me disposai moi-même à prendre du repos.
J'allais me mettre au lit, quand les plaintes étouffées de Henri
m'attirèrent auprès de son lit. Mon imprudence seule était cause du
malaise qu'il éprouvait. Je l'avais conduit au bain trop peu de temps
après le repas que je lui avais fait faire au bois de Boulogne, repas
dont l'abondance excédait les forces de son estomac, débilité par le
jeûne ou la mauvaise nourriture à laquelle l'odieuse Marianne l'avait
depuis si long-temps condamné. J'étais désolée de cet accident: Henri
paraissait moins touché de son mal que de mon inquiétude. Vers trois
heures du matin, il éprouva quelque soulagement; il s'endormit. À sept
heures, je fus réveillée par un léger bruit.
C'était Henri qui, debout sur son lit, s'efforçait d'atteindre un
portrait de moi placé dans ma chambre: je lui dis de laisser le portrait
et de venir m'embrasser. Il obéit en poussant un cri de joie. Le pauvre
enfant n'avait encore que huit ans; mais combien de maux il avait déjà
soufferts! Depuis la mort de sa mère, livré à l'infâme mendiante, il
n'avait pas cessé d'être en butte aux horreurs de la faim et aux plus
mauvais traitemens en tous genres. Les nouveaux récits qu'il me fit des
événemens de sa vie passée me touchèrent jusqu'aux larmes; j'avais déjà
pour lui tous les sentimens d'une mère, et je résolus irrévocablement de
l'adopter et de le traiter comme mon fils. Pendant la matinée je reçus
une lettre de Moreau, qui m'annonçait positivement son retour. J'étais
bien certaine qu'il approuverait tout ce que j'avais fait et tout ce que
je voulais faire encore pour le petit orphelin. Cependant je résolus de
ne pas lui faire connaître sur-le-champ cet enfant: il aurait voulu
pourvoir seul à son éducation, et prendre tous les soins que réclamaient
son âge si tendre et sa santé si faible. Je voulais bien recourir à
Moreau afin d'obtenir pour Henri une place dans une école militaire;
mais jusqu'à ce qu'il fût en âge d'entrer dans un établissement de ce
genre, je voulais me réserver le droit exclusif de veiller sur lui.
Le général devait arriver sous quatre ou cinq jours; je n'avais donc pas
un moment à perdre pour prendre tous mes arrangemens. J'ordonnai de
mettre les chevaux à ma voiture, et je me fis conduire à Mouceaux avec
Henri, chez un maître de pension dont j'avais entendu parler avec
quelque estime. Henri pleura beaucoup à l'idée de me quitter; mais il se
consola quand il sut que notre séparation ne devait avoir lieu que dans
trois jours: trois jours à cet âge sont trois années dont on ne croit
voir jamais arriver la fin. Tout fut bientôt convenu entre le maître de
pension et moi: je fis faire une promenade à mon enfant, et je le
ramenai chez moi. Marianne m'y attendait; elle me remit l'extrait de
baptême de Henri, et l'acte de décès de sa mère. J'appris par là que
Henri était un enfant naturel: il n'en devint que plus intéressant à mes
yeux. De combien de peines n'avait-il pas consolé peut-être sa
malheureuse mère, dont le souvenir faisait encore si souvent couler ses
larmes!
Le jour de la séparation arriva bientôt. J'allai conduire moi-même Henri
à sa pension; il avait un beau trousseau, des livres de toute espèce, et
force joujoux. Le soin que je pris de payer six mois d'avance, et de
faire au maître de pension quelques cadeaux qui annonçaient que je
reconnaîtrais généreusement tout ce qu'on ferait pour mon enfant, valut
à Henri un accueil tout-à-fait bienveillant. Je devais envoyer savoir de
ses nouvelles trois fois par semaine, et venir le voir moi-même aussi
souvent que je le pourrais. Cette promesse calma un peu le chagrin qu'il
éprouvait: je l'embrassai une dernière fois, et je partis moi-même les
larmes aux yeux. Le reste de la journée me parut bien long; j'avais déjà
contracté l'habitude d'avoir sans cesse près de moi l'aimable enfant
dont la société me faisait oublier tous mes ennuis. Dès le lendemain
j'allai le voir, en me répétant bien à moi-même que je renouvellerais
souvent mes visites, jusqu'au jour où je pourrais placer Henri sous une
protection plus puissante que la mienne.