CHAPITRE XV.

Départ de Menin.--Rencontre sur la route.--Humanité de

Moreau.--Kehl.--Je me rends à Paris.--Talma.

Mon intention n'avait jamais été de m'arrêter long-temps à Menin. Je

brûlais de me rendre à Paris: sans prévoir aucunement les séductions

dont je pourrais être entourée, les plaisirs qui pourraient m'y être

offerts, je voulais vivre dans la retraite, et consacrer mon temps à

l'étude et aux arts. Un matin donc j'allais demander à Moreau une lettre

de recommandation pour l'un de ses amis de Paris, afin de faciliter mon

établissement dans cette ville, lorsque le général entra lui-même chez

moi: il venait m'annoncer qu'à l'instant même il avait reçu l'ordre de

se rendre à Kehl pour prendre le commandement de l'armée à la place du

général Pichegru. Sans m'en douter, je me trouvais déjà enchaînée à son

sort; je n'avais pas su résister aux témoignages de dévouement et

d'amour qu'il m'avait prodigués depuis mon arrivée à Menin; j'étais

fière des sentimens que j'inspirais à un tel homme: je ne refusai donc

point de le suivre. J'allais de nouveau me trouver au milieu des camps;

je ne pouvais manquer d'assister à de nouveaux combats. Cette existence

aventureuse plaisait à mon imagination romanesque, et ce voyage, qui

pouvait m'exposer à quelques dangers, n'était pour moi qu'une partie de

plaisir. Le nom de Pichegru vint naturellement se placer dans la bouche

de Moreau: il professait pour ce général une amitié sincère; mais je ne

pus dissimuler l'antipathie qu'il m'inspirait depuis la dernière

conversation que nous avions eue ensemble à Bois-le-Duc: «Vous êtes trop

juste, me disait Moreau, pour juger aussi légèrement un homme tel que

Pichegru; vous êtes trop généreuse pour persévérer à son égard dans des

préventions que je crois mal fondées. Peut-être pourrai-je le justifier

plus complètement un jour à vos yeux. Si dans ce moment il ne vous

paraît pas digne de vos bonnes grâces, vous trouverez à Kehl, en assez

grand nombre, des hommes tout-à-fait dignes de votre estime et de votre

admiration. Vous allez revoir Saint-Cyr, Lecourbe et Sainte-Suzanne, que

vous connaissez déjà; le jeune Delmas, que vous n'avez point encore vu.

Dieu veuille qu'aucun de ces braves officiers ne m'enlève votre

affection! Admirez, madame, mais n'aimez personne que moi.»

Je ne lui répondis que par un regard et un sourire; mais j'étais

heureuse de le voir si tendre pour moi. Le lendemain, vêtue en homme,

avec la cravate noire et l'habit bleu, j'attendais le moment du départ,

fixé à cinq heures du matin. Moreau paraissait charmé de son compagnon

de route; nous voyagions en calèche, suivis d'un fourgon qui contenait

notre bagage.

Je connais peu l'art des descriptions: je n'essaierai donc pas de tracer

ici le tableau du pays que nous eûmes à traverser. La nature n'était

rien moins que riante; car nous étions en plein hiver. Déjà nous

approchions du terme de notre voyage. Le mauvais état de la route que

nous suivions alors nous forçait de ralentir le pas de nos chevaux.

Tout-à-coup, au détour d'un pont, un homme couvert de haillons, dont la

longue barbe et l'effrayante pâleur relevaient le désordre et toutes les

angoisses de la misère, s'élance à notre portière: «Bons Français,

s'écrie-il, secourez-nous, par pitié! Ma pauvre femme est à deux pas

d'ici, en mal d'enfant, et près de rendre le dernier soupir dans un

ravin;» et il nous montrait de la main l'endroit où gisait la

malheureuse femme, ayant près d'elle un enfant de trois à quatre ans

dont les cris et les caresses augmentaient encore ses souffrances.

Moreau ordonne de tourner de ce côté: «Nous placerons la pauvre femme

dans la calèche, lui dis-je, et nous, nous irons à pied jusqu'à ce que

nous lui ayons trouvé un asile: je lui donnerai provisoirement les

premiers secours.» Moreau me fit une réponse pleine de sensibilité. On

arrête: nous sautons à terre: quel spectacle s'offre à nos yeux! c'était

le dernier moment de la crise qui précède l'accouchement. Moreau

pâlissait à la vue des douleurs que paraissait endurer la malheureuse

femme. Nous profitâmes des premiers momens de calme qui suivirent, pour

conduire l'accouchée dans un lieu où elle pût recevoir des secours plus

complets. Avec l'aide de son mari et des postillons, nous la

transportâmes dans la calèche. Elle exprimait par des exclamations

entrecoupées le chagrin qu'elle éprouvait de mourir si jeune,

d'abandonner son mari et ses enfans. Je m'efforçais de la consoler et de

ranimer son courage. Je m'assis près d'elle dans la voiture. Son mari,

placé de l'autre côté, m'aidait à la soutenir: ses pieds reposaient sur

la banquette de devant, occupée par Moreau qui tenait la petite fille

sur ses genoux. Il donna ordre sur-le-champ aux postillons de marcher au

petit pas et de nous conduire à la première ferme ou à la première

auberge que nous découvririons sur la route. Le plus âgé des postillons

offrit de mettre à notre disposition, pour la pauvre mère, une chambre

commode et un bon lit, dans la petite maison qu'il occupait avec sa

femme et neuf enfans: nous acceptâmes son offre.

Nous nous étions si exclusivement occupés depuis deux heures des

infortunés qui réclamaient nos secours, que nous n'avions nullement

pensé aux inconvéniens que pouvait avoir pour nous le contact de leurs

vêtemens, rongés par la plus affreuse vermine. Nous n'y songeâmes pas

davantage dans le trajet qu'il fallait faire pour gagner le logis du

postillon.

La pauvre mère, dont Moreau soutenait la tête affaiblie, buvait par

intervalles quelques gouttes de vin d'Alicante que nous avions fort

heureusement dans une gourde de voyage; le père dévorait la moitié d'un

pâté, la petite fille un énorme gâteau de Savoie. Tout en admirant la

généreuse complaisance de Moreau, je m'occupais de laver le visage de la

petite fille, qui, placée sur mes genoux, me regardait avec le plus

aimable sourire. Je cachai sous un _madras_ ses beaux cheveux bruns; je

plaçai un fichu sur son col: cette petite toilette la rendait encore

plus jolie.

Nous arrivâmes enfin à une maison qui paraissait, à l'extérieur, assez

commode: une femme de bonne apparence vint nous recevoir. Nos protégés

furent reçus sans difficulté. On plaça la mère dans un bon lit, puis on

nous servit une omelette au lard que l'appétit nous fit trouver

excellente. Pendant ce frugal repas nous réglâmes nos comptes avec

Tobie, notre honnête postillon. On stipula le prix de la pension du

père, de la mère, et des deux enfans. Tobie ne demandait que cinquante

francs pour loger pendant un an toute la famille. Le général lui en

remit deux cents, en exigeant de lui la promesse de procurer plus tard

du travail à ses nouveaux hôtes. Je voulus contribuer pour ma part à la

bonne œuvre: je donnai cent francs de ma bourse pour subvenir aux frais

d'habillemens. L'enfant que la malheureuse mère venait de mettre au

monde rendit le dernier soupir avant que nous eussions quitté la maison

de Tobie. J'allai sur-le-champ consoler cette pauvre femme; elle

pleurait à chaudes larmes, et regrettait amèrement de n'avoir pu acheter

la vie de son enfant au prix des horribles souffrances qu'elle avait

endurées. Comme nous allions remonter en voiture, la petite fille vint

se jeter en pleurant dans mes bras: j'eus beaucoup de peine à obtenir

qu'elle me laissât partir. Elle s'attachait à moi de toutes ses forces,

et ne voulait absolument plus me quitter. Ni Moreau ni moi n'avions

songé, comme je le disais tout à l'heure, à réparer le désordre de notre

toilette, tant que nous avions eu à nous occuper des secours que

réclamait la position de cette famille. Lorsque nous nous retrouvâmes

seuls dans la calèche, vis-à-vis l'un de l'autre, nous ne pûmes

comprimer un long éclat de rire qui nous échappa à tous les deux en même

temps. On nous eût pris, au désordre qui régnait sur nos personnes, pour

des aventuriers ou tout au moins pour des comédiens ambulans. Nous

arrivâmes enfin au terme de notre voyage.

Je n'ai pas la prétention de retracer ici les beaux faits d'armes dont

je fus témoin pendant mon séjour sur les bords du Rhin. Il faudrait une

plume plus exercée que la mienne pour perpétuer le souvenir de cette

mémorable campagne. Ses résultats furent tous glorieux pour la France.

J'avais eu ma bonne part de toutes les privations, de toutes les

fatigues de la guerre. Plusieurs fois, il m'était arrivé de passer deux

ou trois jours sans changer aucunement d'habits, sans quitter mes

bottes, dormant sur la dure, et mangeant le pain noir des soldats. Ce

fut à cette époque que je vis pour la première fois l'adjudant général

Ney. J'avais le bonheur d'entendre partout combler d'éloges et de

bénédictions le général Moreau; j'étais gaie, fraîche et bien portante.

Cependant je commençais à sentir le besoin du repos: j'éprouvais aussi

le vif désir de recevoir au moins indirectement des nouvelles de ma mère

et de Van-M***. Je priai donc Moreau de ne pas retarder plus long-temps

mon départ pour Paris. Il me donna pour m'accompagner son domestique de

confiance, et de plus une escorte qui ne devait me quitter que lorsque

je serais à quelque distance du théâtre de la guerre. Le général

m'adressait à madame Duf***, rue Saint-Dominique, et, par une lettre

pressante, me recommandait à tous ses égards et à ses soins. Je dus lui

promettre de vivre dans la plus grande retraite, jusqu'au moment où il

viendrait me rejoindre: «Si votre famille, me disait-il, venait à

connaître le lieu que vous habitez, sans doute elle tenterait encore une

fois de vous ravir votre liberté. Quelle serait mon inquiétude si je

n'étais pas certain que ma protection vous préservera d'un si affreux

malheur! Quand nous serons réunis, nous nous occuperons des moyens de

calmer la colère de vos parens, et je me flatte que nous pourrons y

réussir.»

Mon voyage fut très heureux. Aucun accident fâcheux ne retarda mon

arrivée, et je me trouvai enfin installée à Paris. Le logement que

Moreau m'avait fait préparer n'était pas un de ces appartemens somptueux

que j'avais habités jusqu'alors. Il était toutefois extrêmement commode.

Le mobilier était simple, mais d'une élégance bien entendue. Un pavillon

situé au milieu d'un petit jardin dont j'avais la jouissance renfermait

une bibliothèque bien garnie. C'est là que je passais la plus grande

partie de mes matinées. Vers le milieu du jour je courais en cabriolet

chez les marchandes de modes, et le soir j'allais en voiture me promener

au bois de Boulogne, accompagnée de la dame du logis. Ce bois était dès

lors le rendez-vous des riches oisifs de la capitale. Cette promenade

m'ennuya bientôt; j'y renonçai. Je consacrai presque toutes mes journées

à l'étude; je ne sortais plus que pour faire quelques emplettes, et le

plus souvent je passais mes soirées au spectacle. De tous les théâtres

le Théâtre-Français était celui que je fréquentais le plus assidûment.

J'aimais la tragédie avec passion: je ne saurais peindre l'enthousiasme

dont je fus saisie la première fois que j'entendis Talma dans le rôle de

Macbeth. Je le vis successivement, et plusieurs fois de suite, dans

Néron d'_Epicharis_, dans _Oscar_, _Othello_, et Néron de _Britannicus_.

J'apprenais par cœur les pièces dans lesquelles jouait mon acteur de

prédilection. Seule dans mon boudoir, je passais des journées entières à

répéter mon rôle, et à lire le sien. Le son de sa voix vibrait sans

cesse à mon oreille; j'avais toujours devant les yeux ses poses si

naturelles et si nobles: j'admirais cette manière de dire _avec son

âme_, et d'écouter _avec son esprit_. C'est à cette époque qu'il faut

faire remonter la vocation qui m'entraîna quelques années plus tard sur

la scène. Madame Duf***, mon hôtesse, qui m'accompagnait toujours, se

félicitait de me voir renoncer à la promenade du bois de Boulogne: elle

ne partageait pas ma passion pour la tragédie, mais elle prenait

beaucoup de plaisir à la comédie, qui était encore soutenue à cette

époque par le talent de Molé et de mademoiselle Contat. Ainsi s'écoulait

ma vie et je me regardais comme heureuse, jusqu'à un certain point. Du

moment où mon imagination trouvait un aliment à son activité, tout

devenait pour moi jouissance et bonheur réel. Et cependant c'est à

l'ardeur immodérée de cette imagination que je dois attribuer tous mes

maux.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 27 / 43 题