Départ de Menin.--Rencontre sur la route.--Humanité de
Moreau.--Kehl.--Je me rends à Paris.--Talma.
Mon intention n'avait jamais été de m'arrêter long-temps à Menin. Je
brûlais de me rendre à Paris: sans prévoir aucunement les séductions
dont je pourrais être entourée, les plaisirs qui pourraient m'y être
offerts, je voulais vivre dans la retraite, et consacrer mon temps à
l'étude et aux arts. Un matin donc j'allais demander à Moreau une lettre
de recommandation pour l'un de ses amis de Paris, afin de faciliter mon
établissement dans cette ville, lorsque le général entra lui-même chez
moi: il venait m'annoncer qu'à l'instant même il avait reçu l'ordre de
se rendre à Kehl pour prendre le commandement de l'armée à la place du
général Pichegru. Sans m'en douter, je me trouvais déjà enchaînée à son
sort; je n'avais pas su résister aux témoignages de dévouement et
d'amour qu'il m'avait prodigués depuis mon arrivée à Menin; j'étais
fière des sentimens que j'inspirais à un tel homme: je ne refusai donc
point de le suivre. J'allais de nouveau me trouver au milieu des camps;
je ne pouvais manquer d'assister à de nouveaux combats. Cette existence
aventureuse plaisait à mon imagination romanesque, et ce voyage, qui
pouvait m'exposer à quelques dangers, n'était pour moi qu'une partie de
plaisir. Le nom de Pichegru vint naturellement se placer dans la bouche
de Moreau: il professait pour ce général une amitié sincère; mais je ne
pus dissimuler l'antipathie qu'il m'inspirait depuis la dernière
conversation que nous avions eue ensemble à Bois-le-Duc: «Vous êtes trop
juste, me disait Moreau, pour juger aussi légèrement un homme tel que
Pichegru; vous êtes trop généreuse pour persévérer à son égard dans des
préventions que je crois mal fondées. Peut-être pourrai-je le justifier
plus complètement un jour à vos yeux. Si dans ce moment il ne vous
paraît pas digne de vos bonnes grâces, vous trouverez à Kehl, en assez
grand nombre, des hommes tout-à-fait dignes de votre estime et de votre
admiration. Vous allez revoir Saint-Cyr, Lecourbe et Sainte-Suzanne, que
vous connaissez déjà; le jeune Delmas, que vous n'avez point encore vu.
Dieu veuille qu'aucun de ces braves officiers ne m'enlève votre
affection! Admirez, madame, mais n'aimez personne que moi.»
Je ne lui répondis que par un regard et un sourire; mais j'étais
heureuse de le voir si tendre pour moi. Le lendemain, vêtue en homme,
avec la cravate noire et l'habit bleu, j'attendais le moment du départ,
fixé à cinq heures du matin. Moreau paraissait charmé de son compagnon
de route; nous voyagions en calèche, suivis d'un fourgon qui contenait
notre bagage.
Je connais peu l'art des descriptions: je n'essaierai donc pas de tracer
ici le tableau du pays que nous eûmes à traverser. La nature n'était
rien moins que riante; car nous étions en plein hiver. Déjà nous
approchions du terme de notre voyage. Le mauvais état de la route que
nous suivions alors nous forçait de ralentir le pas de nos chevaux.
Tout-à-coup, au détour d'un pont, un homme couvert de haillons, dont la
longue barbe et l'effrayante pâleur relevaient le désordre et toutes les
angoisses de la misère, s'élance à notre portière: «Bons Français,
s'écrie-il, secourez-nous, par pitié! Ma pauvre femme est à deux pas
d'ici, en mal d'enfant, et près de rendre le dernier soupir dans un
ravin;» et il nous montrait de la main l'endroit où gisait la
malheureuse femme, ayant près d'elle un enfant de trois à quatre ans
dont les cris et les caresses augmentaient encore ses souffrances.
Moreau ordonne de tourner de ce côté: «Nous placerons la pauvre femme
dans la calèche, lui dis-je, et nous, nous irons à pied jusqu'à ce que
nous lui ayons trouvé un asile: je lui donnerai provisoirement les
premiers secours.» Moreau me fit une réponse pleine de sensibilité. On
arrête: nous sautons à terre: quel spectacle s'offre à nos yeux! c'était
le dernier moment de la crise qui précède l'accouchement. Moreau
pâlissait à la vue des douleurs que paraissait endurer la malheureuse
femme. Nous profitâmes des premiers momens de calme qui suivirent, pour
conduire l'accouchée dans un lieu où elle pût recevoir des secours plus
complets. Avec l'aide de son mari et des postillons, nous la
transportâmes dans la calèche. Elle exprimait par des exclamations
entrecoupées le chagrin qu'elle éprouvait de mourir si jeune,
d'abandonner son mari et ses enfans. Je m'efforçais de la consoler et de
ranimer son courage. Je m'assis près d'elle dans la voiture. Son mari,
placé de l'autre côté, m'aidait à la soutenir: ses pieds reposaient sur
la banquette de devant, occupée par Moreau qui tenait la petite fille
sur ses genoux. Il donna ordre sur-le-champ aux postillons de marcher au
petit pas et de nous conduire à la première ferme ou à la première
auberge que nous découvririons sur la route. Le plus âgé des postillons
offrit de mettre à notre disposition, pour la pauvre mère, une chambre
commode et un bon lit, dans la petite maison qu'il occupait avec sa
femme et neuf enfans: nous acceptâmes son offre.
Nous nous étions si exclusivement occupés depuis deux heures des
infortunés qui réclamaient nos secours, que nous n'avions nullement
pensé aux inconvéniens que pouvait avoir pour nous le contact de leurs
vêtemens, rongés par la plus affreuse vermine. Nous n'y songeâmes pas
davantage dans le trajet qu'il fallait faire pour gagner le logis du
postillon.
La pauvre mère, dont Moreau soutenait la tête affaiblie, buvait par
intervalles quelques gouttes de vin d'Alicante que nous avions fort
heureusement dans une gourde de voyage; le père dévorait la moitié d'un
pâté, la petite fille un énorme gâteau de Savoie. Tout en admirant la
généreuse complaisance de Moreau, je m'occupais de laver le visage de la
petite fille, qui, placée sur mes genoux, me regardait avec le plus
aimable sourire. Je cachai sous un _madras_ ses beaux cheveux bruns; je
plaçai un fichu sur son col: cette petite toilette la rendait encore
plus jolie.
Nous arrivâmes enfin à une maison qui paraissait, à l'extérieur, assez
commode: une femme de bonne apparence vint nous recevoir. Nos protégés
furent reçus sans difficulté. On plaça la mère dans un bon lit, puis on
nous servit une omelette au lard que l'appétit nous fit trouver
excellente. Pendant ce frugal repas nous réglâmes nos comptes avec
Tobie, notre honnête postillon. On stipula le prix de la pension du
père, de la mère, et des deux enfans. Tobie ne demandait que cinquante
francs pour loger pendant un an toute la famille. Le général lui en
remit deux cents, en exigeant de lui la promesse de procurer plus tard
du travail à ses nouveaux hôtes. Je voulus contribuer pour ma part à la
bonne œuvre: je donnai cent francs de ma bourse pour subvenir aux frais
d'habillemens. L'enfant que la malheureuse mère venait de mettre au
monde rendit le dernier soupir avant que nous eussions quitté la maison
de Tobie. J'allai sur-le-champ consoler cette pauvre femme; elle
pleurait à chaudes larmes, et regrettait amèrement de n'avoir pu acheter
la vie de son enfant au prix des horribles souffrances qu'elle avait
endurées. Comme nous allions remonter en voiture, la petite fille vint
se jeter en pleurant dans mes bras: j'eus beaucoup de peine à obtenir
qu'elle me laissât partir. Elle s'attachait à moi de toutes ses forces,
et ne voulait absolument plus me quitter. Ni Moreau ni moi n'avions
songé, comme je le disais tout à l'heure, à réparer le désordre de notre
toilette, tant que nous avions eu à nous occuper des secours que
réclamait la position de cette famille. Lorsque nous nous retrouvâmes
seuls dans la calèche, vis-à-vis l'un de l'autre, nous ne pûmes
comprimer un long éclat de rire qui nous échappa à tous les deux en même
temps. On nous eût pris, au désordre qui régnait sur nos personnes, pour
des aventuriers ou tout au moins pour des comédiens ambulans. Nous
arrivâmes enfin au terme de notre voyage.
Je n'ai pas la prétention de retracer ici les beaux faits d'armes dont
je fus témoin pendant mon séjour sur les bords du Rhin. Il faudrait une
plume plus exercée que la mienne pour perpétuer le souvenir de cette
mémorable campagne. Ses résultats furent tous glorieux pour la France.
J'avais eu ma bonne part de toutes les privations, de toutes les
fatigues de la guerre. Plusieurs fois, il m'était arrivé de passer deux
ou trois jours sans changer aucunement d'habits, sans quitter mes
bottes, dormant sur la dure, et mangeant le pain noir des soldats. Ce
fut à cette époque que je vis pour la première fois l'adjudant général
Ney. J'avais le bonheur d'entendre partout combler d'éloges et de
bénédictions le général Moreau; j'étais gaie, fraîche et bien portante.
Cependant je commençais à sentir le besoin du repos: j'éprouvais aussi
le vif désir de recevoir au moins indirectement des nouvelles de ma mère
et de Van-M***. Je priai donc Moreau de ne pas retarder plus long-temps
mon départ pour Paris. Il me donna pour m'accompagner son domestique de
confiance, et de plus une escorte qui ne devait me quitter que lorsque
je serais à quelque distance du théâtre de la guerre. Le général
m'adressait à madame Duf***, rue Saint-Dominique, et, par une lettre
pressante, me recommandait à tous ses égards et à ses soins. Je dus lui
promettre de vivre dans la plus grande retraite, jusqu'au moment où il
viendrait me rejoindre: «Si votre famille, me disait-il, venait à
connaître le lieu que vous habitez, sans doute elle tenterait encore une
fois de vous ravir votre liberté. Quelle serait mon inquiétude si je
n'étais pas certain que ma protection vous préservera d'un si affreux
malheur! Quand nous serons réunis, nous nous occuperons des moyens de
calmer la colère de vos parens, et je me flatte que nous pourrons y
réussir.»
Mon voyage fut très heureux. Aucun accident fâcheux ne retarda mon
arrivée, et je me trouvai enfin installée à Paris. Le logement que
Moreau m'avait fait préparer n'était pas un de ces appartemens somptueux
que j'avais habités jusqu'alors. Il était toutefois extrêmement commode.
Le mobilier était simple, mais d'une élégance bien entendue. Un pavillon
situé au milieu d'un petit jardin dont j'avais la jouissance renfermait
une bibliothèque bien garnie. C'est là que je passais la plus grande
partie de mes matinées. Vers le milieu du jour je courais en cabriolet
chez les marchandes de modes, et le soir j'allais en voiture me promener
au bois de Boulogne, accompagnée de la dame du logis. Ce bois était dès
lors le rendez-vous des riches oisifs de la capitale. Cette promenade
m'ennuya bientôt; j'y renonçai. Je consacrai presque toutes mes journées
à l'étude; je ne sortais plus que pour faire quelques emplettes, et le
plus souvent je passais mes soirées au spectacle. De tous les théâtres
le Théâtre-Français était celui que je fréquentais le plus assidûment.
J'aimais la tragédie avec passion: je ne saurais peindre l'enthousiasme
dont je fus saisie la première fois que j'entendis Talma dans le rôle de
Macbeth. Je le vis successivement, et plusieurs fois de suite, dans
Néron d'_Epicharis_, dans _Oscar_, _Othello_, et Néron de _Britannicus_.
J'apprenais par cœur les pièces dans lesquelles jouait mon acteur de
prédilection. Seule dans mon boudoir, je passais des journées entières à
répéter mon rôle, et à lire le sien. Le son de sa voix vibrait sans
cesse à mon oreille; j'avais toujours devant les yeux ses poses si
naturelles et si nobles: j'admirais cette manière de dire _avec son
âme_, et d'écouter _avec son esprit_. C'est à cette époque qu'il faut
faire remonter la vocation qui m'entraîna quelques années plus tard sur
la scène. Madame Duf***, mon hôtesse, qui m'accompagnait toujours, se
félicitait de me voir renoncer à la promenade du bois de Boulogne: elle
ne partageait pas ma passion pour la tragédie, mais elle prenait
beaucoup de plaisir à la comédie, qui était encore soutenue à cette
époque par le talent de Molé et de mademoiselle Contat. Ainsi s'écoulait
ma vie et je me regardais comme heureuse, jusqu'à un certain point. Du
moment où mon imagination trouvait un aliment à son activité, tout
devenait pour moi jouissance et bonheur réel. Et cependant c'est à
l'ardeur immodérée de cette imagination que je dois attribuer tous mes
maux.