CHAPITRE XII.

Un aveu.--Excès d'indulgence de Van-M***.--Sentimens que cette

indulgence fait naître en moi.--Résolution qui en est la suite.

En sortant de la maison où j'avais été pendant plus de trois heures

exposée à des regards sévères, à des interpellations qui ne l'étaient

pas moins, j'éprouvais le besoin de la solitude. Je rentrai aussitôt

chez moi, et je renonçai au projet que j'avais eu de faire des visites

dans la soirée. À mon retour on me remit une boîte qui était arrivée,

pendant mon absence, de Dampierre-le-Château: mes mains tremblèrent en

touchant cette boîte; j'ordonnai de ne laisser entrer personne, et je

courus m'enfermer dans mon appartement.

Comment expliquer le bouleversement qui s'était opéré en moi au seul nom

de Dampierre-le-Château, à la seule vue de l'adresse tracée de la main

de Marescot! Mille souvenirs bien tristes, mille pressentimens sinistres

oppressaient à la fois mon cœur; je respirais à peine. En entrant dans

ma chambre je me jetai sur un siége, accablée de l'idée que cette boîte

contenait le dernier gage d'amour, peut-être le dernier adieu de l'homme

que j'avais tant aimé. Je n'osais ni regarder ni ouvrir la boîte.

Prosternée à deux genoux, je la presse avec un mouvement convulsif

contre mon sein, d'où s'échappent des cris de douleur. Il semblait que

ma passion fût réveillée tout à coup par la pensée que j'avais perdu

pour toujours celui qui en avait été l'objet.

Je revins à moi dans les bras de Van-M***, qui me prodiguait les noms

les plus doux et les plus tendres caresses. M'arracher de ses bras,

tomber à ses pieds, tel fut mon premier mouvement, et mon premier cri:

«Ah! laissez-moi, laissez-moi; je suis indigne de vous! Cachez ma honte

à ma malheureuse mère.» Van-M*** me relève doucement et me serre contre

son cœur. Hélas! déjà il n'ignorait plus rien: un bracelet et une lettre

contenus dans la boîte qu'il venait d'ouvrir lui avaient tout appris.

Muette, baignée de larmes, anéantie par mes remords, tremblant de tous

mes membres, je crus que j'allais mourir; ma voix était étouffée par les

sanglots. Van-M*** me place sur un fauteuil, et me tenant toujours

entourée d'un de ses bras, de l'autre main il attire une chaise et

s'assied près de moi. Je me dégage une seconde fois; alors saisissant

mes deux mains, il les écarte de ma figure, les retient serrées dans les

siennes, et prononce ce seul mot: «Elzelina!» Effrayée de l'altération

de sa voix, je relève la tête, en écartant par ce brusque mouvement mes

cheveux épars qui me voilaient tout entière, et je jette un cri d'effroi

à la vue de la pâleur qui couvrait ce beau visage, et de la tristesse

profonde qui se peignait dans tous ses traits. Les reproches les plus

amers, la sévérité la plus inexorable n'auraient jamais produit sur moi

un effet aussi terrible que la douleur où paraissait plongé le

malheureux Van-M***.

Il devina ce qui se passait en moi, pressa encore une fois sur son cœur

ma tête brûlante, et déposa un baiser sur mon front: «Elzelina, dit-il,

gardons un silence éternel sur cette affreuse découverte. Je suis aussi

coupable que vous: votre mère m'avait averti des dangers auxquels

j'allais vous exposer... Je ne l'ai point écoutée; Elzelina, elle doit

tout ignorer. Ainsi point d'éclat, point de changement dans notre

manière de vivre... Agir autrement, ce serait nous exposer de plus en

plus aux traits de la médisance.»

Les larmes ruisselaient de mes yeux tandis qu'il parlait. Oh! j'aurais

voulu que la terre s'entr'ouvrît pour m'engloutir: «Ma tendre amie,

ajouta-t-il, fiez-vous à moi du soin de vous rendre avec le temps le

repos et le bonheur: oui, tu trouveras toujours en moi le meilleur et le

plus indulgent ami. Demain nous nous occuperons d'aller passer quelques

jours dans la retraite. Ah! tu ne dois pas craindre de te trouver seule

avec moi! Tu n'as rien perdu de tes droits sur mon cœur; tu seras

toujours ce que j'aime le plus au monde, celle en qui repose mon seul

espoir de bonheur.»

Je voulus balbutier quelques mots de réponse; mais il posa sa main sur

ma bouche, et m'attirant de nouveau sur son sein, il me dit pour me

consoler, tout ce que l'amour le plus vrai peut trouver de plus

persuasif et de plus tendre. Toutes ces consolations étaient vaines;

chacune de ces paroles si pleines de bonté donnait une nouvelle force à

mes remords. Van-M*** ne me croyait qu'égarée par un délire passager,

mais je me sentais criminelle. Cependant j'étais attendrie de l'entendre

répéter sans cesse qu'il ne survivrait pas à une séparation que je

regardais, moi, comme nécessaire et inévitable, et sur laquelle j'avais

risqué en tremblant quelques mots. Je l'écoutais sans oser lever les

yeux sur lui; mais je me promettais intérieurement de ne plus l'affliger

en reproduisant une idée qui lui faisait horreur, de tout faire pour

mériter à l'avenir son estime et sa confiance, et de devenir la

meilleure des sœurs si je n'étais plus digne d'être son épouse.

Telles étaient les pensées qui m'agitaient; mon état commençait

toutefois à devenir moins pénible. Van-M*** était plein de délicatesse;

malheureusement il était dans l'âge où les passions exercent le plus

d'empire. La vue d'une femme jeune et belle, que sa douleur embellissait

peut-être encore, le conduisit bientôt de l'attendrissement excité sans

doute par une généreuse pitié à ce sentiment qui, chez les hommes,

ressemble tant à l'amour. Mais dans la disposition où j'étais, les

témoignages de cet amour me paraissaient une insulte à mon désespoir, un

doute offensant sur la sincérité de mes remords, la preuve d'une

indifférence injurieuse pour des torts qui, une fois connus, devaient

séparer l'époux de celle qui l'avait déshonoré.

Je reculai avec effroi; et repoussant Van-M***, je me jetai à ses pieds,

les mains jointes, et, comme emportée par une force irrésistible, je

m'écriai, hors de moi: «Vous croyez que mon imagination seule s'est

égarée? Eh bien! non; je suis tout-à-fait coupable: laissez-moi fuir,

laissez-moi me cacher; une séparation éternelle, voilà ce que j'implore,

et ce que j'attends de vous.»

Mon action, la véhémence de mes paroles, rappelèrent Van-M*** à

lui-même: il m'obligea à me relever, et me replaça sur mon fauteuil. Il

allait et venait dans la chambre avec beaucoup d'agitation; pour moi, je

continuais de pleurer en silence. Van-M*** s'assied enfin à mes côtés,

et, avec l'accent le plus tendre, il me prie de lui _pardonner_ d'avoir

ajouté à mon affliction: «Elzelina? ajouta-t-il d'un ton plein de

douceur, je me soumettrai à tout ce que tu exigeras de moi; mais, je

t'en conjure, ne prends en ce moment aucune résolution définitive;

demain tu pourrais t'en repentir: nous avons devant nous un si long

avenir! Permets-moi d'espérer que le bonheur n'est pas encore

entièrement perdu pour tous deux: surtout, qu'on ne me parle plus de

séparation.» Il pressa encore une fois ma main sur son cœur, sonna ma

femme de chambre, et, après m'avoir recommandée à ses soins, il me

quitta.

Van-M*** avait laissé la fatale boîte sur la table. Cette vue était un

supplice pour moi; mais, pour l'écarter de mes yeux, il eût fallu y

toucher. Cet effort était au dessus de mon courage; je détournai les

yeux en continuant de verser des larmes amères. Je passai la nuit

entière à pleurer: ce n'était pas l'instinct d'une vaine curiosité qui

ramena malgré moi, pendant cette longue nuit, mes regards sur la boîte

que je pouvais apercevoir de mon lit. Cette boîte renfermait peut-être

un portait, peut-être un autre gage d'amour envoyé par Marescot à ses

derniers momens... L'incertitude m'était affreuse: j'avais depuis

long-temps cessé d'aimer celui dont l'imprudence venait de causer tant

de mal, mais je ne pouvais encore oublier combien il m'avait été cher.

Cependant j'eus le courage d'endurer ce supplice, et ma main ne

s'étendit pas une seule fois jusqu'à cette boîte sur laquelle mes yeux

se reportaient involontairement à chaque minute. Le lendemain Van-M***

passa une grande partie de la matinée près de moi: j'étais sérieusement

indisposée, et notre porte fut fermée à tout le monde. Cette infraction

aux usages bien connus de notre maison dut étonner bien des gens, car

personne n'ignorait que Van-M*** était de retour depuis l'avant-veille.

Il s'était aperçu de l'impression fâcheuse que la vue de la boîte

produisait sur moi: il avait pu se convaincre également qu'elle était

restée dans l'état où il l'avait laissée lui-même. Il l'emporta; mais

dans la journée, comme j'étais avec lui dans son cabinet, où il m'avait

priée de le suivre, afin, disait-il, que je ne me séparasse jamais de

lui, il me la remit en me disant: «Elzelina, c'est à toi d'ordonner ce

que j'en dois faire.» Je la pris d'une main tremblante, et je la plaçai

dans le double-fond de son secrétaire. «Ne serait-il pas plus prudent,

reprit-il, d'anéantir cette boîte avec tout ce qu'elle contient?--Elle

est à vous,» répondis-je sans hésiter; et aussitôt la boîte fut livrée

aux flammes.

Vers le soir mon abattement augmenta. L'attention de Van-M*** à me

considérer, ses questions d'abord détournées, et bientôt plus positives,

me firent juger qu'il me soupçonnait de feindre une indisposition

beaucoup plus grave que celle dont j'étais réellement atteinte. Je

m'attachai à détruire cette opinion, et quoique je lui eusse demandé

comme une grâce de me traiter désormais en sœur, il n'en redoubla pas

moins de caresses pour moi. Ces caresses, je les repoussais toujours; je

ne pouvais intérieurement pardonner à Van-M*** l'oubli si prompt d'une

faute qui aurait dû lui inspirer pour moi sinon la plus profonde

aversion, du moins la plus complète indifférence. J'étais sans doute

injuste envers lui, mais il me semblait que j'étais rabaissée au rang

d'une maîtresse. Cette idée fermenta dans ma tête; elle acheva de

m'aveugler sur la détermination que j'avais prise dès le moment où mon

fatal secret avait été découvert; je résolus irrévocablement de quitter

ma mère et mon mari, dût cette résolution entraîner pour moi la perte de

tous les avantages de ma naissance et de ma fortune.

Le surlendemain du retour de Van-M***, il reçut la visite de quelques

membres de sa famille: on ne manqua pas de lui répéter tout ce qu'on

m'avait dit à moi-même sur l'imprudence de ma conduite; on se plaignit

du peu de docilité avec laquelle j'avais paru écouter des

représentations amicales. Les accusations dont j'étais l'objet

reposaient sur des ouï-dire bien vagues et des allégations bien légères:

cependant on pressait mon mari d'employer envers moi la plus grande

rigueur; et lui, qui savait toute la vérité, s'obstinait à me protéger

contre les moindres soupçons; il ne montrait qu'une généreuse

indulgence. Il plaidait ma cause avec toute la chaleur qu'il aurait mise

à me défendre s'il eût été convaincu de mon innocence. Ses efforts pour

dissiper les préventions qu'on avait justement conçues contre moi ne

servirent qu'à leur donner une nouvelle force, et chacun se retira en

lui annonçant qu'avant peu je l'abreuverais de honte et de douleur. Il

était dans ma destinée d'accomplir cette funeste prédiction.

Van-M*** mettait tout en œuvre pour effacer de mon esprit jusqu'aux

moindres traces du passé; mais tous ses efforts étaient vains, et chaque

jour me confirmait dans ma résolution d'abandonner pour toujours mon

pays et ma famille. Il m'avait témoigné le désir d'aller passer quelque

temps dans une terre qu'il possédait à Broeck[8], et si nous avions pu

partir sur-le-champ soit pour cette terre, soit pour aller retrouver ma

mère, ou entreprendre avec elle le voyage d'Italie, j'aurais encore pu

être sauvée; le temps, la constante bonté de Van-M***, les sages

conseils de ma mère, m'eussent certainement rendue à la raison. Mais

Van-M*** aimait trop son pays, il était trop occupé des affaires

publiques pour faire aucun sacrifice à ses affections particulières et à

son bonheur personnel. Son esprit était juste, son caractère ferme dans

tout ce qui ne le regardait pas personnellement. Dès qu'il s'agissait de

lui-même, ou de moi, son aveuglement et sa faiblesse ne connaissaient

point de bornes. Il ne pouvait en ce moment s'absenter d'Amsterdam sans

nuire aux affaires importantes dont il était chargé. D'un autre côté, il

ne voulait, sous aucun prétexte, se séparer de moi, ni m'envoyer à ma

mère, dont il redoutait la sévérité; et ce fut ainsi qu'il me retint

près de lui, persuadé qu'il saurait bien seul me consoler et me

réconcilier avec moi-même.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 24 / 43 题