Un aveu.--Excès d'indulgence de Van-M***.--Sentimens que cette
indulgence fait naître en moi.--Résolution qui en est la suite.
En sortant de la maison où j'avais été pendant plus de trois heures
exposée à des regards sévères, à des interpellations qui ne l'étaient
pas moins, j'éprouvais le besoin de la solitude. Je rentrai aussitôt
chez moi, et je renonçai au projet que j'avais eu de faire des visites
dans la soirée. À mon retour on me remit une boîte qui était arrivée,
pendant mon absence, de Dampierre-le-Château: mes mains tremblèrent en
touchant cette boîte; j'ordonnai de ne laisser entrer personne, et je
courus m'enfermer dans mon appartement.
Comment expliquer le bouleversement qui s'était opéré en moi au seul nom
de Dampierre-le-Château, à la seule vue de l'adresse tracée de la main
de Marescot! Mille souvenirs bien tristes, mille pressentimens sinistres
oppressaient à la fois mon cœur; je respirais à peine. En entrant dans
ma chambre je me jetai sur un siége, accablée de l'idée que cette boîte
contenait le dernier gage d'amour, peut-être le dernier adieu de l'homme
que j'avais tant aimé. Je n'osais ni regarder ni ouvrir la boîte.
Prosternée à deux genoux, je la presse avec un mouvement convulsif
contre mon sein, d'où s'échappent des cris de douleur. Il semblait que
ma passion fût réveillée tout à coup par la pensée que j'avais perdu
pour toujours celui qui en avait été l'objet.
Je revins à moi dans les bras de Van-M***, qui me prodiguait les noms
les plus doux et les plus tendres caresses. M'arracher de ses bras,
tomber à ses pieds, tel fut mon premier mouvement, et mon premier cri:
«Ah! laissez-moi, laissez-moi; je suis indigne de vous! Cachez ma honte
à ma malheureuse mère.» Van-M*** me relève doucement et me serre contre
son cœur. Hélas! déjà il n'ignorait plus rien: un bracelet et une lettre
contenus dans la boîte qu'il venait d'ouvrir lui avaient tout appris.
Muette, baignée de larmes, anéantie par mes remords, tremblant de tous
mes membres, je crus que j'allais mourir; ma voix était étouffée par les
sanglots. Van-M*** me place sur un fauteuil, et me tenant toujours
entourée d'un de ses bras, de l'autre main il attire une chaise et
s'assied près de moi. Je me dégage une seconde fois; alors saisissant
mes deux mains, il les écarte de ma figure, les retient serrées dans les
siennes, et prononce ce seul mot: «Elzelina!» Effrayée de l'altération
de sa voix, je relève la tête, en écartant par ce brusque mouvement mes
cheveux épars qui me voilaient tout entière, et je jette un cri d'effroi
à la vue de la pâleur qui couvrait ce beau visage, et de la tristesse
profonde qui se peignait dans tous ses traits. Les reproches les plus
amers, la sévérité la plus inexorable n'auraient jamais produit sur moi
un effet aussi terrible que la douleur où paraissait plongé le
malheureux Van-M***.
Il devina ce qui se passait en moi, pressa encore une fois sur son cœur
ma tête brûlante, et déposa un baiser sur mon front: «Elzelina, dit-il,
gardons un silence éternel sur cette affreuse découverte. Je suis aussi
coupable que vous: votre mère m'avait averti des dangers auxquels
j'allais vous exposer... Je ne l'ai point écoutée; Elzelina, elle doit
tout ignorer. Ainsi point d'éclat, point de changement dans notre
manière de vivre... Agir autrement, ce serait nous exposer de plus en
plus aux traits de la médisance.»
Les larmes ruisselaient de mes yeux tandis qu'il parlait. Oh! j'aurais
voulu que la terre s'entr'ouvrît pour m'engloutir: «Ma tendre amie,
ajouta-t-il, fiez-vous à moi du soin de vous rendre avec le temps le
repos et le bonheur: oui, tu trouveras toujours en moi le meilleur et le
plus indulgent ami. Demain nous nous occuperons d'aller passer quelques
jours dans la retraite. Ah! tu ne dois pas craindre de te trouver seule
avec moi! Tu n'as rien perdu de tes droits sur mon cœur; tu seras
toujours ce que j'aime le plus au monde, celle en qui repose mon seul
espoir de bonheur.»
Je voulus balbutier quelques mots de réponse; mais il posa sa main sur
ma bouche, et m'attirant de nouveau sur son sein, il me dit pour me
consoler, tout ce que l'amour le plus vrai peut trouver de plus
persuasif et de plus tendre. Toutes ces consolations étaient vaines;
chacune de ces paroles si pleines de bonté donnait une nouvelle force à
mes remords. Van-M*** ne me croyait qu'égarée par un délire passager,
mais je me sentais criminelle. Cependant j'étais attendrie de l'entendre
répéter sans cesse qu'il ne survivrait pas à une séparation que je
regardais, moi, comme nécessaire et inévitable, et sur laquelle j'avais
risqué en tremblant quelques mots. Je l'écoutais sans oser lever les
yeux sur lui; mais je me promettais intérieurement de ne plus l'affliger
en reproduisant une idée qui lui faisait horreur, de tout faire pour
mériter à l'avenir son estime et sa confiance, et de devenir la
meilleure des sœurs si je n'étais plus digne d'être son épouse.
Telles étaient les pensées qui m'agitaient; mon état commençait
toutefois à devenir moins pénible. Van-M*** était plein de délicatesse;
malheureusement il était dans l'âge où les passions exercent le plus
d'empire. La vue d'une femme jeune et belle, que sa douleur embellissait
peut-être encore, le conduisit bientôt de l'attendrissement excité sans
doute par une généreuse pitié à ce sentiment qui, chez les hommes,
ressemble tant à l'amour. Mais dans la disposition où j'étais, les
témoignages de cet amour me paraissaient une insulte à mon désespoir, un
doute offensant sur la sincérité de mes remords, la preuve d'une
indifférence injurieuse pour des torts qui, une fois connus, devaient
séparer l'époux de celle qui l'avait déshonoré.
Je reculai avec effroi; et repoussant Van-M***, je me jetai à ses pieds,
les mains jointes, et, comme emportée par une force irrésistible, je
m'écriai, hors de moi: «Vous croyez que mon imagination seule s'est
égarée? Eh bien! non; je suis tout-à-fait coupable: laissez-moi fuir,
laissez-moi me cacher; une séparation éternelle, voilà ce que j'implore,
et ce que j'attends de vous.»
Mon action, la véhémence de mes paroles, rappelèrent Van-M*** à
lui-même: il m'obligea à me relever, et me replaça sur mon fauteuil. Il
allait et venait dans la chambre avec beaucoup d'agitation; pour moi, je
continuais de pleurer en silence. Van-M*** s'assied enfin à mes côtés,
et, avec l'accent le plus tendre, il me prie de lui _pardonner_ d'avoir
ajouté à mon affliction: «Elzelina? ajouta-t-il d'un ton plein de
douceur, je me soumettrai à tout ce que tu exigeras de moi; mais, je
t'en conjure, ne prends en ce moment aucune résolution définitive;
demain tu pourrais t'en repentir: nous avons devant nous un si long
avenir! Permets-moi d'espérer que le bonheur n'est pas encore
entièrement perdu pour tous deux: surtout, qu'on ne me parle plus de
séparation.» Il pressa encore une fois ma main sur son cœur, sonna ma
femme de chambre, et, après m'avoir recommandée à ses soins, il me
quitta.
Van-M*** avait laissé la fatale boîte sur la table. Cette vue était un
supplice pour moi; mais, pour l'écarter de mes yeux, il eût fallu y
toucher. Cet effort était au dessus de mon courage; je détournai les
yeux en continuant de verser des larmes amères. Je passai la nuit
entière à pleurer: ce n'était pas l'instinct d'une vaine curiosité qui
ramena malgré moi, pendant cette longue nuit, mes regards sur la boîte
que je pouvais apercevoir de mon lit. Cette boîte renfermait peut-être
un portait, peut-être un autre gage d'amour envoyé par Marescot à ses
derniers momens... L'incertitude m'était affreuse: j'avais depuis
long-temps cessé d'aimer celui dont l'imprudence venait de causer tant
de mal, mais je ne pouvais encore oublier combien il m'avait été cher.
Cependant j'eus le courage d'endurer ce supplice, et ma main ne
s'étendit pas une seule fois jusqu'à cette boîte sur laquelle mes yeux
se reportaient involontairement à chaque minute. Le lendemain Van-M***
passa une grande partie de la matinée près de moi: j'étais sérieusement
indisposée, et notre porte fut fermée à tout le monde. Cette infraction
aux usages bien connus de notre maison dut étonner bien des gens, car
personne n'ignorait que Van-M*** était de retour depuis l'avant-veille.
Il s'était aperçu de l'impression fâcheuse que la vue de la boîte
produisait sur moi: il avait pu se convaincre également qu'elle était
restée dans l'état où il l'avait laissée lui-même. Il l'emporta; mais
dans la journée, comme j'étais avec lui dans son cabinet, où il m'avait
priée de le suivre, afin, disait-il, que je ne me séparasse jamais de
lui, il me la remit en me disant: «Elzelina, c'est à toi d'ordonner ce
que j'en dois faire.» Je la pris d'une main tremblante, et je la plaçai
dans le double-fond de son secrétaire. «Ne serait-il pas plus prudent,
reprit-il, d'anéantir cette boîte avec tout ce qu'elle contient?--Elle
est à vous,» répondis-je sans hésiter; et aussitôt la boîte fut livrée
aux flammes.
Vers le soir mon abattement augmenta. L'attention de Van-M*** à me
considérer, ses questions d'abord détournées, et bientôt plus positives,
me firent juger qu'il me soupçonnait de feindre une indisposition
beaucoup plus grave que celle dont j'étais réellement atteinte. Je
m'attachai à détruire cette opinion, et quoique je lui eusse demandé
comme une grâce de me traiter désormais en sœur, il n'en redoubla pas
moins de caresses pour moi. Ces caresses, je les repoussais toujours; je
ne pouvais intérieurement pardonner à Van-M*** l'oubli si prompt d'une
faute qui aurait dû lui inspirer pour moi sinon la plus profonde
aversion, du moins la plus complète indifférence. J'étais sans doute
injuste envers lui, mais il me semblait que j'étais rabaissée au rang
d'une maîtresse. Cette idée fermenta dans ma tête; elle acheva de
m'aveugler sur la détermination que j'avais prise dès le moment où mon
fatal secret avait été découvert; je résolus irrévocablement de quitter
ma mère et mon mari, dût cette résolution entraîner pour moi la perte de
tous les avantages de ma naissance et de ma fortune.
Le surlendemain du retour de Van-M***, il reçut la visite de quelques
membres de sa famille: on ne manqua pas de lui répéter tout ce qu'on
m'avait dit à moi-même sur l'imprudence de ma conduite; on se plaignit
du peu de docilité avec laquelle j'avais paru écouter des
représentations amicales. Les accusations dont j'étais l'objet
reposaient sur des ouï-dire bien vagues et des allégations bien légères:
cependant on pressait mon mari d'employer envers moi la plus grande
rigueur; et lui, qui savait toute la vérité, s'obstinait à me protéger
contre les moindres soupçons; il ne montrait qu'une généreuse
indulgence. Il plaidait ma cause avec toute la chaleur qu'il aurait mise
à me défendre s'il eût été convaincu de mon innocence. Ses efforts pour
dissiper les préventions qu'on avait justement conçues contre moi ne
servirent qu'à leur donner une nouvelle force, et chacun se retira en
lui annonçant qu'avant peu je l'abreuverais de honte et de douleur. Il
était dans ma destinée d'accomplir cette funeste prédiction.
Van-M*** mettait tout en œuvre pour effacer de mon esprit jusqu'aux
moindres traces du passé; mais tous ses efforts étaient vains, et chaque
jour me confirmait dans ma résolution d'abandonner pour toujours mon
pays et ma famille. Il m'avait témoigné le désir d'aller passer quelque
temps dans une terre qu'il possédait à Broeck[8], et si nous avions pu
partir sur-le-champ soit pour cette terre, soit pour aller retrouver ma
mère, ou entreprendre avec elle le voyage d'Italie, j'aurais encore pu
être sauvée; le temps, la constante bonté de Van-M***, les sages
conseils de ma mère, m'eussent certainement rendue à la raison. Mais
Van-M*** aimait trop son pays, il était trop occupé des affaires
publiques pour faire aucun sacrifice à ses affections particulières et à
son bonheur personnel. Son esprit était juste, son caractère ferme dans
tout ce qui ne le regardait pas personnellement. Dès qu'il s'agissait de
lui-même, ou de moi, son aveuglement et sa faiblesse ne connaissaient
point de bornes. Il ne pouvait en ce moment s'absenter d'Amsterdam sans
nuire aux affaires importantes dont il était chargé. D'un autre côté, il
ne voulait, sous aucun prétexte, se séparer de moi, ni m'envoyer à ma
mère, dont il redoutait la sévérité; et ce fut ainsi qu'il me retint
près de lui, persuadé qu'il saurait bien seul me consoler et me
réconcilier avec moi-même.