CHAPITRE XI.

Nomination de Ney au grade d'adjudant-général sous les ordres de

Kléber.--Il inspire un enthousiasme général.--Bruits absurdes répandus

par les partisans du stadhouwer.

Les Français perdent rarement leur temps à gémir des peines de

l'absence, et ils ne refusent jamais l'occasion de se consoler: c'est ce

qu'avait fait le général Grouchy. Je le revis à Utrecht, où nous nous

arrêtâmes pendant deux jours en retournant à Amsterdam. Si je n'avais eu

que de la vanité, j'aurais pu être piquée de le retrouver attaché à un

autre char que le mien; si j'avais eu de l'amour, j'aurais dû être au

désespoir: heureusement pour moi, ni l'un ni l'autre de ces sentimens ne

dominaient dans mon âme. Le général Grouchy m'inspirait de l'estime, une

amitié sincère, fondées beaucoup plus sur la noblesse de son caractère,

que sur les avantages de sa personne. Cette amitié paraissait payée d'un

parfait retour; et l'on croira sans peine qu'en y réfléchissant, je me

trouvais plus heureuse d'inspirer un sentiment que j'avais toute raison

de croire durable, qu'une passion dont je connaissais déjà l'inconstance

et la mobilité. Le soir de notre arrivée à Utrecht, il y eut un souper

chez le général en chef. Van-M*** y fut invité; je l'accompagnai, et ce

fut là que j'entendis pour la première fois prononcer le nom de Ney, nom

qui plus tard devait exercer une si grande influence sur ma destinée. Le

colonel Meynier (mort depuis glorieusement au champ d'honneur) avait

reçu des nouvelles d'un de ses amis qui servait à l'armée du Rhin: comme

ces nouvelles intéressaient le plus grand nombre des convives, le

colonel les lut à haute voix vers la fin du souper. La lettre annonçait

que Kléber venait de conférer le grade d'adjudant-général au colonel

Ney: cet avancement était dû à une action d'éclat dont la lettre

contenait le récit. La nouvelle fut reçue avec un plaisir marqué par la

plupart des officiers présens: tous exaltaient à l'envi la valeur de

Ney; tous paraissaient joyeux de voir une telle faveur tomber sur un

officier qui en était si généralement jugé digne; chacun se plaisait à

rappeler les preuves de courage et de talent militaire qu'il avait

souvent données; pas un mot qui pût faire soupçonner que dans une

réunion aussi nombreuse il se trouvât un seul homme dont l'opinion ne

s'accordât pas avec celle de la majorité; la gloire de l'un semblait

faire la gloire de tous.

Je ne saurais dire ce qui se passait en moi pendant ce souper: muette et

vivement émue, je partageais l'enthousiasme général, sans connaître

celui qui en était l'objet. Lorsqu'on se leva de table, je me rapprochai

insensiblement du colonel Meynier: je ne savais pas trop ce que je

voulais lui dire en arrivant près de lui; mais la conversation s'engagea

bientôt, et je la ramenai sur le compte du nouvel adjudant-général.

J'appris ainsi qu'il joignait à toutes ses vertus guerrières les

principaux avantages dont la nature puisse douer les hommes destinés au

commandement; c'est-à-dire, une taille élevée, une figure mâle, une

élocution vive, facile et énergique. Terrible dans le combat, il était,

à entendre ses compagnons d'armes, doux et humain après la victoire.

Je me retirai la tête remplie de tout ce que je venais d'entendre. Ce

n'était point un être imaginaire, un héros de roman qui préoccupait

ainsi mon imagination; le hasard pouvait offrir bientôt à mes regards

celui dont le nom sonnait déjà d'une manière si douce à mon oreille.

Cette idée me transportait de joie: je ne fermai pas l'œil de toute la

nuit; je cherchais à me rappeler tout ce que j'avais entendu raconter

d'honorable pour Ney; enfin je me livrais sans contrainte à cette

exaltation qui m'a toujours été naturelle, et qui ne finira sans doute

chez moi qu'avec la vie. Comme nous déjeunions le lendemain matin, mon

mari et moi, plusieurs des officiers avec lesquels nous avions passé la

soirée de la veille vinrent nous engager à faire une promenade au Mail:

cette promenade devait être suivie d'un dîner champêtre. La proposition

fut acceptée: le colonel Meynier était de la partie: ce motif ne

contribua pas peu à ma détermination. Je ramenai, le plus naturellement

qu'il me fut possible, l'entretien sur le même sujet qui nous avait tant

occupés le jour précédent. «Colonel, dis-je, si vous écrivez à votre

ami, je vous prie de lui dire qu'il y a en Hollande quelqu'un qui prend

une part bien sincère à ses succès et à sa gloire.» Le colonel me promit

de ne pas oublier ma recommandation, et, dans la suite de l'entretien,

j'appris qu'il me connaissait de nom bien long-temps avant de m'avoir

vue. C'était le meilleur ami du capitaine de grenadiers Cornier, blessé

à mort près de moi, sur le champ de bataille de Valmy, que j'avais alors

secouru de tous les moyens que j'avais en mon pouvoir, et qui était pour

ainsi dire mort dans mes bras. Meynier me rappela plusieurs faits que

les trois ou quatre années qui venaient de s'écouler avaient presque

entièrement effacés de ma mémoire. J'avouerai franchement que ses éloges

me donnaient meilleure opinion de moi-même: il me semblait doux de

penser que Ney lui-même pouvait ne pas ignorer mon nom, ni le peu de

bien que j'avais pu faire; dès ce moment, je regardai le colonel comme

un de mes meilleurs amis, et je le traitai comme tel.

Depuis l'entrée des Français en Hollande, le faible parti qu'y

conservait encore le Stadhouwer avait révélé çà et là son existence par

quelques tentatives d'insurrection. C'était dans quelques villes de la

Gueldre qu'il avait concentré tous ses efforts pour troubler la

tranquillité dont on commençait à jouir. Van-M***, quoique bien jeune

encore, avait été nommé membre du conseil municipal. Il était tellement

convaincu que les malheurs de la Hollande avaient pour cause unique

l'asservissement de la maison d'Orange à la politique de l'Angleterre,

qu'il eût préféré l'exil à la douleur de retomber sous un joug qu'il

détestait: il employait donc tous les moyens qu'il avait à sa

disposition, surtout les ressources de son immense fortune, à faire

surveiller les hommes qui lui inspiraient le plus de défiance et à

déjouer leurs complots. Il était bien servi, parce qu'il n'épargnait

rien pour l'être: c'est ainsi qu'il avait été des premiers instruit des

troubles que s'efforçaient de fomenter à Bréda, à Bois-le-Duc, à

Middelbourg, au Texel, les agens de l'Angleterre excités par le prince

et surtout par la princesse d'Orange. On cherchait à soulever le bas

peuple en semant par tout le pays les bruits les plus absurdes; on le

menaçait de la famine et de tous les maux que peuvent enfanter les

réactions politiques. Toute religion a ses fanatiques; le

protestantisme, si tolérant, n'en est pas plus exempt que d'autres.

C'était sur cette espèce d'hommes qu'on essayait le pouvoir des

insinuations les plus mensongères. On leur disait que l'expédition

française en Hollande n'avait d'autre but que le rétablissement du culte

catholique: et certes il n'y avait rien de moins catholique que l'armée

française à cette époque. C'était dans le but de contribuer à étouffer

dès leur naissance ces germes de discorde que Van-M***avait entrepris un

voyage à Bois-le-Duc; les mêmes motifs le déterminèrent promptement à

reprendre le chemin d'Amsterdam. Nous quittâmes Utrecht si brusquement,

que j'eus à peine le temps de faire mes adieux au colonel Meynier, en

l'assurant de mon amitié. Je trouvai cependant le moyen de lui parler

encore une fois de Ney, et il me renouvela la promesse de faire

connaître à son ami les sentimens de bienveillance et d'estime dont

j'étais animée pour lui. À peine étions-nous arrivés à Amsterdam que

Van-M*** se trouva forcé de faire une nouvelle absence; il partit avec

ses amis Deele et Van-Over... et je restai seule pendant huit jours.

Il s'était passé bien des choses à Amsterdam pendant notre séjour à

Bois-le-Duc: ma mère, dans l'ardeur de sa tendresse pour moi, n'avait pu

dissimuler les inquiétudes que lui causaient les inconséquences de ma

conduite; ces inquiétudes, elle les avait communiquées à plusieurs

membres de la famille de mon mari; dans cette famille on m'avait

toujours jugée avec sévérité. La légèreté de mon caractère contrastait

singulièrement avec la gravité des mœurs hollandaises; et les mœurs

hollandaises s'étaient conservées pures de tout mélange dans la famille

de Van-M***.

Ainsi donc, tandis que mon mari s'occupait de conjurer les tempêtes

politiques, il se formait sur ma tête un orage qui menaçait de troubler

ou de détruire à jamais notre repos et le bonheur de notre union. On

connaissait mon caractère ferme et décidé; on n'ignorait pas non plus

quel était mon empire sur l'esprit de mon mari, et l'on présumait qu'il

n'y avait rien à espérer de moi si l'on employait, pour me faire rentrer

dans les voies de la prudence et de la raison, le ton d'aigreur et le

langage de l'autorité. La première démarche fut toute conciliante: on

m'invita à dîner chez un des plus proches parens de mon mari; la femme

de ce parent m'avait donné à l'époque de mon mariage quelques sujets de

mécontentement que je n'avais malheureusement pas oubliés. Je n'avais

pas eu davantage à me louer du fils et des deux jeunes personnes qui

composaient le reste de cette famille. Ces demoiselles ne manquaient

jamais, quand je leur adressais la parole en français, de me répondre en

langue hollandaise, comme pour me faire voir combien leur répugnaient

mes habitudes et mes modes françaises. L'aînée des deux, mademoiselle

Élisabeth ****, avait été destinée à devenir l'épouse de Van-M***;

l'amour subit dont il s'était senti enflammé pour moi avait mis obstacle

à l'exécution de ce projet, dès long-temps concerté entre les deux

familles. Ce fut un grand malheur pour Van-M***, qui aurait trouvé dans

sa cousine la plupart des qualités qui me manquaient, et qui toutes

étaient propres à faire le bonheur d'un mari. Tels étaient les convives

au milieu desquels j'allais me trouver. On avait encore invité plusieurs

parens de Van-M*** dont les sentimens pour moi n'étaient pas beaucoup

plus favorables. J'avais accepté l'invitation pour ne pas manquer aux

déférences que mon mari devait à une famille dont il n'avait qu'à se

louer. J'arrivai à l'heure indiquée; le repas fut long et triste.

C'était seulement après être sorti de table qu'on devait m'adresser la

mercuriale convenue; seulement quelques traits assez amers, qu'on me

décocha indirectement pendant le dîner, me firent pressentir la tournure

que la conversation devait prendre plus tard. L'impatience me gagnait:

mais, quelque coupable que je me sentisse intérieurement envers

Van-M***, je conservais toujours pour lui une sorte d'attachement

respectueux qui m'empêcha de répondre comme je l'aurais fait sans doute,

si je n'avais suivi que la violence de mon humeur. Je restai donc assez

maîtresse de moi pour ne pas manquer aux plus austères convenances; ce

devoir me devint plus facile à remplir quand je m'aperçus qu'on ignorait

entièrement ce que ma conduite avait de véritablement coupable. Aux

reproches qu'on m'adressa bientôt sur mes inconséquences, ma légèreté,

mon goût excessif pour la dépense, l'affection exclusive que je

manifestais en toute occasion pour la société des Français, je ne fis

que cette réponse: «Tant que Van-M*** ne désapprouvera pas ma conduite,

tant que mes sociétés seront les siennes, que ses amis seront les miens,

je ne croirai devoir réformer en rien ma manière de vivre, et je serai

loin de me réputer aussi coupable que vous le prétendez.»

Le sang froid que je sus conserver, et qui paraissait tout-à-fait

contraire à l'emportement bien connu de mon caractère, étonna mes juges,

et mit fin à toute discussion entre nous. Je me retirai promptement: de

part et d'autre on était plus mécontent que jamais. Dès mon arrivée à

Amsterdam, mon premier soin avait été d'écrire à ma mère; elle ne

m'avait point répondu. Cette sévérité, juste et méritée sans doute,

était cependant venue bien mal à propos. Mon cœur, habitué à une grande

indulgence, avait été profondément blessé d'une rigueur tout-à-fait

nouvelle. Puisque Van-M*** ne paraissait pas mécontent de moi, personne,

à mon avis, n'avait le droit de se montrer plus sévère que lui; je me

faisais ainsi un petit code d'ingratitude et de mauvaise foi, à l'aide

duquel j'espérais échapper à ma conscience.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 23 / 43 题