Nomination de Ney au grade d'adjudant-général sous les ordres de
Kléber.--Il inspire un enthousiasme général.--Bruits absurdes répandus
par les partisans du stadhouwer.
Les Français perdent rarement leur temps à gémir des peines de
l'absence, et ils ne refusent jamais l'occasion de se consoler: c'est ce
qu'avait fait le général Grouchy. Je le revis à Utrecht, où nous nous
arrêtâmes pendant deux jours en retournant à Amsterdam. Si je n'avais eu
que de la vanité, j'aurais pu être piquée de le retrouver attaché à un
autre char que le mien; si j'avais eu de l'amour, j'aurais dû être au
désespoir: heureusement pour moi, ni l'un ni l'autre de ces sentimens ne
dominaient dans mon âme. Le général Grouchy m'inspirait de l'estime, une
amitié sincère, fondées beaucoup plus sur la noblesse de son caractère,
que sur les avantages de sa personne. Cette amitié paraissait payée d'un
parfait retour; et l'on croira sans peine qu'en y réfléchissant, je me
trouvais plus heureuse d'inspirer un sentiment que j'avais toute raison
de croire durable, qu'une passion dont je connaissais déjà l'inconstance
et la mobilité. Le soir de notre arrivée à Utrecht, il y eut un souper
chez le général en chef. Van-M*** y fut invité; je l'accompagnai, et ce
fut là que j'entendis pour la première fois prononcer le nom de Ney, nom
qui plus tard devait exercer une si grande influence sur ma destinée. Le
colonel Meynier (mort depuis glorieusement au champ d'honneur) avait
reçu des nouvelles d'un de ses amis qui servait à l'armée du Rhin: comme
ces nouvelles intéressaient le plus grand nombre des convives, le
colonel les lut à haute voix vers la fin du souper. La lettre annonçait
que Kléber venait de conférer le grade d'adjudant-général au colonel
Ney: cet avancement était dû à une action d'éclat dont la lettre
contenait le récit. La nouvelle fut reçue avec un plaisir marqué par la
plupart des officiers présens: tous exaltaient à l'envi la valeur de
Ney; tous paraissaient joyeux de voir une telle faveur tomber sur un
officier qui en était si généralement jugé digne; chacun se plaisait à
rappeler les preuves de courage et de talent militaire qu'il avait
souvent données; pas un mot qui pût faire soupçonner que dans une
réunion aussi nombreuse il se trouvât un seul homme dont l'opinion ne
s'accordât pas avec celle de la majorité; la gloire de l'un semblait
faire la gloire de tous.
Je ne saurais dire ce qui se passait en moi pendant ce souper: muette et
vivement émue, je partageais l'enthousiasme général, sans connaître
celui qui en était l'objet. Lorsqu'on se leva de table, je me rapprochai
insensiblement du colonel Meynier: je ne savais pas trop ce que je
voulais lui dire en arrivant près de lui; mais la conversation s'engagea
bientôt, et je la ramenai sur le compte du nouvel adjudant-général.
J'appris ainsi qu'il joignait à toutes ses vertus guerrières les
principaux avantages dont la nature puisse douer les hommes destinés au
commandement; c'est-à-dire, une taille élevée, une figure mâle, une
élocution vive, facile et énergique. Terrible dans le combat, il était,
à entendre ses compagnons d'armes, doux et humain après la victoire.
Je me retirai la tête remplie de tout ce que je venais d'entendre. Ce
n'était point un être imaginaire, un héros de roman qui préoccupait
ainsi mon imagination; le hasard pouvait offrir bientôt à mes regards
celui dont le nom sonnait déjà d'une manière si douce à mon oreille.
Cette idée me transportait de joie: je ne fermai pas l'œil de toute la
nuit; je cherchais à me rappeler tout ce que j'avais entendu raconter
d'honorable pour Ney; enfin je me livrais sans contrainte à cette
exaltation qui m'a toujours été naturelle, et qui ne finira sans doute
chez moi qu'avec la vie. Comme nous déjeunions le lendemain matin, mon
mari et moi, plusieurs des officiers avec lesquels nous avions passé la
soirée de la veille vinrent nous engager à faire une promenade au Mail:
cette promenade devait être suivie d'un dîner champêtre. La proposition
fut acceptée: le colonel Meynier était de la partie: ce motif ne
contribua pas peu à ma détermination. Je ramenai, le plus naturellement
qu'il me fut possible, l'entretien sur le même sujet qui nous avait tant
occupés le jour précédent. «Colonel, dis-je, si vous écrivez à votre
ami, je vous prie de lui dire qu'il y a en Hollande quelqu'un qui prend
une part bien sincère à ses succès et à sa gloire.» Le colonel me promit
de ne pas oublier ma recommandation, et, dans la suite de l'entretien,
j'appris qu'il me connaissait de nom bien long-temps avant de m'avoir
vue. C'était le meilleur ami du capitaine de grenadiers Cornier, blessé
à mort près de moi, sur le champ de bataille de Valmy, que j'avais alors
secouru de tous les moyens que j'avais en mon pouvoir, et qui était pour
ainsi dire mort dans mes bras. Meynier me rappela plusieurs faits que
les trois ou quatre années qui venaient de s'écouler avaient presque
entièrement effacés de ma mémoire. J'avouerai franchement que ses éloges
me donnaient meilleure opinion de moi-même: il me semblait doux de
penser que Ney lui-même pouvait ne pas ignorer mon nom, ni le peu de
bien que j'avais pu faire; dès ce moment, je regardai le colonel comme
un de mes meilleurs amis, et je le traitai comme tel.
Depuis l'entrée des Français en Hollande, le faible parti qu'y
conservait encore le Stadhouwer avait révélé çà et là son existence par
quelques tentatives d'insurrection. C'était dans quelques villes de la
Gueldre qu'il avait concentré tous ses efforts pour troubler la
tranquillité dont on commençait à jouir. Van-M***, quoique bien jeune
encore, avait été nommé membre du conseil municipal. Il était tellement
convaincu que les malheurs de la Hollande avaient pour cause unique
l'asservissement de la maison d'Orange à la politique de l'Angleterre,
qu'il eût préféré l'exil à la douleur de retomber sous un joug qu'il
détestait: il employait donc tous les moyens qu'il avait à sa
disposition, surtout les ressources de son immense fortune, à faire
surveiller les hommes qui lui inspiraient le plus de défiance et à
déjouer leurs complots. Il était bien servi, parce qu'il n'épargnait
rien pour l'être: c'est ainsi qu'il avait été des premiers instruit des
troubles que s'efforçaient de fomenter à Bréda, à Bois-le-Duc, à
Middelbourg, au Texel, les agens de l'Angleterre excités par le prince
et surtout par la princesse d'Orange. On cherchait à soulever le bas
peuple en semant par tout le pays les bruits les plus absurdes; on le
menaçait de la famine et de tous les maux que peuvent enfanter les
réactions politiques. Toute religion a ses fanatiques; le
protestantisme, si tolérant, n'en est pas plus exempt que d'autres.
C'était sur cette espèce d'hommes qu'on essayait le pouvoir des
insinuations les plus mensongères. On leur disait que l'expédition
française en Hollande n'avait d'autre but que le rétablissement du culte
catholique: et certes il n'y avait rien de moins catholique que l'armée
française à cette époque. C'était dans le but de contribuer à étouffer
dès leur naissance ces germes de discorde que Van-M***avait entrepris un
voyage à Bois-le-Duc; les mêmes motifs le déterminèrent promptement à
reprendre le chemin d'Amsterdam. Nous quittâmes Utrecht si brusquement,
que j'eus à peine le temps de faire mes adieux au colonel Meynier, en
l'assurant de mon amitié. Je trouvai cependant le moyen de lui parler
encore une fois de Ney, et il me renouvela la promesse de faire
connaître à son ami les sentimens de bienveillance et d'estime dont
j'étais animée pour lui. À peine étions-nous arrivés à Amsterdam que
Van-M*** se trouva forcé de faire une nouvelle absence; il partit avec
ses amis Deele et Van-Over... et je restai seule pendant huit jours.
Il s'était passé bien des choses à Amsterdam pendant notre séjour à
Bois-le-Duc: ma mère, dans l'ardeur de sa tendresse pour moi, n'avait pu
dissimuler les inquiétudes que lui causaient les inconséquences de ma
conduite; ces inquiétudes, elle les avait communiquées à plusieurs
membres de la famille de mon mari; dans cette famille on m'avait
toujours jugée avec sévérité. La légèreté de mon caractère contrastait
singulièrement avec la gravité des mœurs hollandaises; et les mœurs
hollandaises s'étaient conservées pures de tout mélange dans la famille
de Van-M***.
Ainsi donc, tandis que mon mari s'occupait de conjurer les tempêtes
politiques, il se formait sur ma tête un orage qui menaçait de troubler
ou de détruire à jamais notre repos et le bonheur de notre union. On
connaissait mon caractère ferme et décidé; on n'ignorait pas non plus
quel était mon empire sur l'esprit de mon mari, et l'on présumait qu'il
n'y avait rien à espérer de moi si l'on employait, pour me faire rentrer
dans les voies de la prudence et de la raison, le ton d'aigreur et le
langage de l'autorité. La première démarche fut toute conciliante: on
m'invita à dîner chez un des plus proches parens de mon mari; la femme
de ce parent m'avait donné à l'époque de mon mariage quelques sujets de
mécontentement que je n'avais malheureusement pas oubliés. Je n'avais
pas eu davantage à me louer du fils et des deux jeunes personnes qui
composaient le reste de cette famille. Ces demoiselles ne manquaient
jamais, quand je leur adressais la parole en français, de me répondre en
langue hollandaise, comme pour me faire voir combien leur répugnaient
mes habitudes et mes modes françaises. L'aînée des deux, mademoiselle
Élisabeth ****, avait été destinée à devenir l'épouse de Van-M***;
l'amour subit dont il s'était senti enflammé pour moi avait mis obstacle
à l'exécution de ce projet, dès long-temps concerté entre les deux
familles. Ce fut un grand malheur pour Van-M***, qui aurait trouvé dans
sa cousine la plupart des qualités qui me manquaient, et qui toutes
étaient propres à faire le bonheur d'un mari. Tels étaient les convives
au milieu desquels j'allais me trouver. On avait encore invité plusieurs
parens de Van-M*** dont les sentimens pour moi n'étaient pas beaucoup
plus favorables. J'avais accepté l'invitation pour ne pas manquer aux
déférences que mon mari devait à une famille dont il n'avait qu'à se
louer. J'arrivai à l'heure indiquée; le repas fut long et triste.
C'était seulement après être sorti de table qu'on devait m'adresser la
mercuriale convenue; seulement quelques traits assez amers, qu'on me
décocha indirectement pendant le dîner, me firent pressentir la tournure
que la conversation devait prendre plus tard. L'impatience me gagnait:
mais, quelque coupable que je me sentisse intérieurement envers
Van-M***, je conservais toujours pour lui une sorte d'attachement
respectueux qui m'empêcha de répondre comme je l'aurais fait sans doute,
si je n'avais suivi que la violence de mon humeur. Je restai donc assez
maîtresse de moi pour ne pas manquer aux plus austères convenances; ce
devoir me devint plus facile à remplir quand je m'aperçus qu'on ignorait
entièrement ce que ma conduite avait de véritablement coupable. Aux
reproches qu'on m'adressa bientôt sur mes inconséquences, ma légèreté,
mon goût excessif pour la dépense, l'affection exclusive que je
manifestais en toute occasion pour la société des Français, je ne fis
que cette réponse: «Tant que Van-M*** ne désapprouvera pas ma conduite,
tant que mes sociétés seront les siennes, que ses amis seront les miens,
je ne croirai devoir réformer en rien ma manière de vivre, et je serai
loin de me réputer aussi coupable que vous le prétendez.»
Le sang froid que je sus conserver, et qui paraissait tout-à-fait
contraire à l'emportement bien connu de mon caractère, étonna mes juges,
et mit fin à toute discussion entre nous. Je me retirai promptement: de
part et d'autre on était plus mécontent que jamais. Dès mon arrivée à
Amsterdam, mon premier soin avait été d'écrire à ma mère; elle ne
m'avait point répondu. Cette sévérité, juste et méritée sans doute,
était cependant venue bien mal à propos. Mon cœur, habitué à une grande
indulgence, avait été profondément blessé d'une rigueur tout-à-fait
nouvelle. Puisque Van-M*** ne paraissait pas mécontent de moi, personne,
à mon avis, n'avait le droit de se montrer plus sévère que lui; je me
faisais ainsi un petit code d'ingratitude et de mauvaise foi, à l'aide
duquel j'espérais échapper à ma conscience.