Noomz, poète hollandais.--J'exécute mon projet de fuite.--Mes lettres à
Van-M*** et à ma mère.
Une fois le retour de Van-M*** bien connu, il était naturel que rien ne
parût changé au train ordinaire de sa maison; il me fit de nouveau
sentir la nécessité de reprendre notre manière de vivre habituelle.
Sur-le-champ il m'annonça l'intention de donner dès le surlendemain un
grand dîner et un bal, en me conjurant, au nom de son repos et de son
bonheur, de faire, comme de coutume, les honneurs de sa maison. Je me
soumis à ce qu'il désirait de moi; mais ce fut pour la première fois
peut-être que je m'occupai avec une sincère répugnance du soin de ma
parure. Sans cesse poursuivie par l'idée que mon mari ne me considérait
plus que comme une maîtresse, je me trouvais humiliée des témoignages
d'une tendresse qui ne pouvait plus être fondée sur l'estime; je sentais
en moi-même que cette tendresse me pesait, et que j'étais poussée par
une force irrésistible à la payer de la plus noire ingratitude. Van-M***
avait deviné, sans doute, et ma répugnance pour cette fête, et mon
indifférence pour ma parure: aussi donna-t-il tous ses soins à diminuer
pour ce jour tous mes embarras domestiques, et la richesse de ses
nouveaux dons suppléa à l'insouciance de ma coquetterie. Jamais, sans
que je l'eusse cherché, la toilette n'avait fait aussi bien ressortir
les avantages que je tenais de la nature. Au dîner comme au bal,
Van-M*** paraissait heureux d'entendre louer unanimement ma beauté. Je
l'avouerai à ma honte, la fumée de l'encens que je respirais de toutes
parts dissipa bientôt ma mélancolie, le chagrin et le repentir firent
bientôt place à d'autres sentimens. Entourée d'une foule de jeunes gens,
objet des hommages de tout ce qu'il y avait d'hommes distingués dans
notre réunion, je ne résistai point aux illusions de la vanité, et je
résolus de ne plus vivre que pour de tels succès, puisque je n'avais pas
su m'assurer, par une conduite irréprochable, un bonheur plus tranquille
et plus vrai. Au nombre de nos convives était un poète hollandais
distingué, M. Noomz[9]; il avait souvent entendu parler de moi, mais il
me voyait alors pour la première fois. Je crus m'apercevoir qu'il
m'observait avec attention, et que j'étais le sujet de la conversation
dans le groupe dont il faisait partie. Par suite de ce sentiment qui m'a
toujours portée à rechercher les gens de lettres et les artistes
célèbres, je m'approchai de lui, et je lui témoignai le plaisir que
j'éprouvais à faire sa connaissance: nous causâmes long-temps ensemble;
je lui parlai de ses vers et du talent avec lequel il avait su plier aux
lois de la poésie une langue rude et dépourvue d'harmonie. Noomz me
parut bon, aimable et sensible; il me félicita d'être née en Italie et
de conserver, au milieu d'un monde tout occupé de spéculations
positives, un goût aussi vif pour les jouissances idéales des lettres et
des arts. J'appris plus tard que Noomz avait parlé de moi à plusieurs
personnes dans les termes les plus flatteurs: peu d'instans avaient
suffi pour lui faire connaître à fond mon caractère, et il avait tiré de
moi un horoscope dont je rapporterai ici les principaux traits, parce
qu'ils s'accordent merveilleusement avec les événemens étranges et les
vicissitudes de ma vie.
«Madame Van-M***, avait-il dit, me paraît réunir beaucoup de grâces et
de beauté, une âme sensible et un esprit élevé; mais je crains que son
imagination ne soit trop ardente, son caractère trop indépendant, pour
qu'elle puisse jamais trouver le bonheur dans l'accomplissement des
devoirs d'épouse. On n'aurait pas dû la marier: riche, libre et protégée
par un beau nom, elle se serait peut-être livrée à l'étude, elle aurait
pu développer les dispositions naturelles qui l'appellent à la culture
des lettres et des arts. Son âme se peint dans ses regards, et ces
regards n'annoncent point qu'elle puisse supporter la monotonie de la
vie ordinaire, ou qu'elle soit destinée à goûter jamais la félicité
domestique. Aujourd'hui elle cherche dans les plaisirs cette félicité
dont le besoin est dans son âme: je désire me tromper; mais je crains
pour Van-M*** la violence des passions de sa femme.
Huit jours après on lui apprit ma fuite! Le surlendemain du bal, je
reçus la visite du jeune D***, Hollandais, aide-de-camp du général
Kellermann; il était ami intime de Marescot, et m'apportait une lettre
de lui. J'étais trop joyeuse d'apprendre que mes inquiétudes sur la vie
de ce général étaient sans fondement, pour m'offenser de l'indiscrétion
qu'il commettait en m'écrivant par la voie d'un tiers: d'ailleurs la
lecture de cette lettre le justifiait complètement à mes yeux. Il se
plaignait de mon long silence, et me témoignait la crainte qu'une boîte
qu'il m'avait adressée de Dampierre-le-Château ne me fût point parvenue;
il me marquait encore que les devoirs du service l'avaient récemment
appelé à Paris, et l'y retiendraient probablement quelque temps.
On me pardonnera de le répéter encore, cette première passion était
depuis long-temps éteinte dans mon cœur: cependant je ne reçus pas sans
émotion ce souvenir d'un homme que j'avais si tendrement aimé. Sans
m'être positivement arrêtée encore à aucun parti, j'étais certaine
maintenant de trouver un protecteur, si j'en avais besoin. Je n'hésitai
bientôt plus à me dérober au supplice que je trouvais à vivre près de
l'homme que j'avais si cruellement offensé, et à recevoir chaque jour
les preuves d'une tendresse que je ne pouvais plus partager.
Je suis naturellement très désintéressée: née au sein de l'opulence,
mariée à un homme dont la fortune surpassait encore celle que je pouvais
attendre de ma famille, j'ignorais alors le prix des richesses. Je
renonçai donc sans aucun regret à l'opulence de Van-M***, et je ne
voulus garder aucun des présens dont il m'avait comblée pendant la durée
de notre union. Ma dot était de soixante mille florins[10]; mon mari
n'avait pas voulu que ma mère se dessaisît du capital, et elle nous en
payait seulement l'intérêt à un taux modique; mais elle m'avait donné,
le jour de mon mariage, ses dentelles et ses diamans, évalués à cent
trente mille florins. Je résolus d'emporter seulement ce que je
regardais comme ma propriété personnelle, et mille ducats en argent
comptant, que je devais encore à la générosité de ma mère.
Il semblait que le hasard se plût à favoriser mon projet, en écartant
d'avance tous les obstacles qui auraient pu m'arrêter. Van-M***, obligé
de s'absenter d'Amsterdam pendant deux jours, me pria d'aller passer ces
deux jours à notre maison de l'Amstel; il m'annonça qu'il viendrait m'y
prendre pour me conduire à Sgravsand, de la maison de campagne même où
plus anciennement j'avais si bien réussi à le tirer des mains des
Anglais. Je promis tout ce qu'il me demanda de promettre: qu'on veuille
bien m'épargner les détails; il suffira de dire que je ne perdis pas un
seul instant pour faire mes préparatifs. Je serrai dans une cassette les
diamans et les dentelles que je tenais de ma mère, ainsi que les mille
ducats que je regardais comme m'appartenant en propre; je remplis une
malle de mon linge et de quelques vêtemens; j'adressai ensuite le tout à
Utrecht, à l'hôtel du Mail, avec une lettre à l'hôte, pour le prévenir
de ma prochaine arrivée. Je me rendis ensuite à la maison de l'Amstel;
et ce fut de là que je partis, à la nuit tombante, par une porte du
jardin près de laquelle m'attendait une chaise de poste.
Avant de quitter pour jamais la maison de mon mari, je rédigeai et je
lui adressai un aveu complet de tous mes torts envers lui et une
renonciation à tous mes droits, avec promesse de ne plus porter et de ne
jamais signer à l'avenir un nom dont je me reconnaissais indigne. À ces
deux pièces étaient jointes deux lettres, l'une pour mon mari, l'autre
pour ma mère; la première était ainsi conçue:
«Lorsque vous jetterez les yeux sur ce papier, un éclat scandaleux
aura mis entre vous et moi une distance qu'il ne sera plus possible
de franchir: la juste sévérité de l'opinion.
«Ne me maudissez pas: je me savais indigne de vous; je ne pouvais
vous appartenir davantage sans me rendre méprisable à mes propres
yeux. Vous-même vous m'eussiez dédaignée, du moment où, cessant
d'être ébloui par ce qu'on veut bien appeler ma beauté, vous auriez
commencé à vous repentir de votre indulgence pour des torts dont la
gravité vous est entièrement connue.
«Van-M***, cette indulgence vous couvrirait désormais de honte aux
yeux du public: dois-je le dire? elle vous rendrait peut-être moins
estimable à mes yeux.
«Oh! pardonnez-moi: je sais tout le chagrin que je vais vous
causer; et cependant il est au-dessus de mes forces de rester près
de vous, sachant combien je suis désormais indigne d'être votre
compagne. Vous savez vous-même comment votre amour et votre
confiance ont été récompensés. Voyez-moi telle que je suis, et
arrachez de votre cœur jusqu'au souvenir d'une femme criminelle;
abandonnez-vous tout entier à ce que vous inspire de généreux
l'amour du bien public et de votre patrie.
«Van-M***, comme je sais que je n'ai rien à redouter de vous, je ne
chercherai point à vous dérober mes traces. Mon projet est de
passer quelque temps à Paris, d'y vivre sous un nom emprunté, et de
me consacrer à l'étude et aux arts. Je pars seule; personne ne
m'accompagne, et je ne vais retrouver personne. L'aveu que je fais
doit vous prouver que je n'ai point perdu une qualité que vous
aimiez en moi, la franchise. Je veux penser surtout que vous
ajouterez foi à cette dernière assertion.
«Grâce, encore une fois! j'ai besoin de vivre indépendante; la
fougue de mon caractère m'aurait toujours empêchée de vous rendre
heureux et de trouver moi-même le bonheur dans un lien respectable.
Je me connais, je me juge; et c'est par ce motif même que je
m'arrache à votre amour.
«Les papiers que vous trouverez joints à cette lettre dans mon
secrétaire vous laissent maître absolu d'une fortune qui ne
m'appartient plus. Si le malheur vient à m'atteindre, c'est de vous
seul que j'implorerai secours et protection: je m'estimerai
toujours heureuse de dépendre absolument de votre bonté: ah!
croyez-le bien, quoique j'aie si mal répondu à votre tendresse.
«Si vous me permettez de disposer des objets[11] relatés dans une
petite note que vous trouverez jointe à cette lettre, ce sera une
consolation pour moi de penser que je vous ai une obligation de
plus.
«Van-M***, je n'ai pas besoin de vous recommander ma malheureuse
mère: il ne lui reste plus que vous, que vous seul; elle ne perd en
moi qu'une fille indigne d'elle... Cependant elle me pleurera: je
vous en supplie, consolez-la.
«Dès que je serai arrivée au terme de mon voyage, je vous
instruirai de ma demeure. Bien certaine de votre cœur, je ne dois
craindre aucune tentative qui déshonorerait l'époux; et j'apprécie
trop vos bontés passées pour jamais me dérober à l'ami: veuillez
permettre que je vous donne encore ce titre.
«ELZELINA VAN-AYLDE-JONGHE.»
Voici maintenant la lettre que j'écrivis à ma mère:
«C'est à genoux devant l'image de mon père que j'ose implorer de
vous pardon et pitié. Vous ne m'avez jamais donné que des exemples
de vertu, et cependant j'ai violé tous les devoirs que j'avais à
remplir envers le meilleur des époux. Également indigne désormais
de vous et de lui, je n'ai pas voulu ajouter à tant de torts celui
de faire éclater ma honte aux lieux mêmes où j'ai vécu long-temps
pure et honorée, où vous-même, ma mère, vous êtes entourée de tant
de respect. Ne me regrettez pas; mais ne m'accablez pas de votre
malédiction. Van-M*** vous reste... Je vous demande grâce à tous
deux.
«Vous avez eu jadis le bonheur d'enrichir votre mari: ce n'est donc
pas devant vous, ma mère, que je chercherai à justifier ma
renonciation à une fortune sur laquelle je ne me reconnais plus
aucun droit. Vous savez ce que Van-M*** a fait pour réparer vos
pertes autant qu'il était en lui. Ce que je fais aujourd'hui me
semble un juste témoignage de reconnaissance, et je me flatte que
vous ne me désapprouverez pas. Ma mère verra du moins que mes
égaremens n'ont pas détruit en moi tous les bons sentimens qu'elle
n'a jamais cessé de m'inspirer. «En donnant une preuve de
désintéressement, je ne fais qu'imiter son exemple et suivre ses
principes.
«La famille de mon mari et la mienne doivent ignorer le lieu de ma
retraite; mais Van-M*** et vous, ma mère, vous en serez toujours
instruits. Je me jette encore une fois à vos pieds, que j'arrose de
mes larmes.
«ELZELINA.»
Mes remords n'étaient point affectés. On pourrait douter de leur
franchise en me voyant persévérer dans une résolution dont le scandale
allait m'ôter tout espoir de retour dans ma famille et dans le pays que
j'avais si long-temps habité: mais ces remords prenaient moins leur
source dans la conviction de mes torts que dans celle de la douleur que
j'allais causer à mon mari et à ma mère. Je n'avais pas dix-sept ans, et
déjà je m'étais habituée à regarder comme chimériques tous les devoirs
qui m'étaient imposés. Noomz ne m'avait que trop bien jugée: non, je
n'étais point faite pour la vie domestique, je ne pouvais pas renfermer
ma vie dans un cercle d'habitudes paisibles. Il y avait et il y a encore
dans ma tête, malgré mon âge, un besoin d'activité, d'agitation et
d'indépendance qui m'a toujours fait un tourment de ce qui ressemble à
une habitude, à un devoir, à une règle établie. Si Van-M*** n'avait
point été mon époux, son indulgence m'aurait enchaînée à lui pour la
vie, parce que, libre de me séparer de lui, je n'aurais pas eu à
craindre qu'il se méprît sur la source de mon amour. Mais unie à lui par
un lien indissoluble, la mort m'eût paru préférable à l'humiliante
position où mes fautes m'avaient placée.