CHAPITRE XIII.

Noomz, poète hollandais.--J'exécute mon projet de fuite.--Mes lettres à

Van-M*** et à ma mère.

Une fois le retour de Van-M*** bien connu, il était naturel que rien ne

parût changé au train ordinaire de sa maison; il me fit de nouveau

sentir la nécessité de reprendre notre manière de vivre habituelle.

Sur-le-champ il m'annonça l'intention de donner dès le surlendemain un

grand dîner et un bal, en me conjurant, au nom de son repos et de son

bonheur, de faire, comme de coutume, les honneurs de sa maison. Je me

soumis à ce qu'il désirait de moi; mais ce fut pour la première fois

peut-être que je m'occupai avec une sincère répugnance du soin de ma

parure. Sans cesse poursuivie par l'idée que mon mari ne me considérait

plus que comme une maîtresse, je me trouvais humiliée des témoignages

d'une tendresse qui ne pouvait plus être fondée sur l'estime; je sentais

en moi-même que cette tendresse me pesait, et que j'étais poussée par

une force irrésistible à la payer de la plus noire ingratitude. Van-M***

avait deviné, sans doute, et ma répugnance pour cette fête, et mon

indifférence pour ma parure: aussi donna-t-il tous ses soins à diminuer

pour ce jour tous mes embarras domestiques, et la richesse de ses

nouveaux dons suppléa à l'insouciance de ma coquetterie. Jamais, sans

que je l'eusse cherché, la toilette n'avait fait aussi bien ressortir

les avantages que je tenais de la nature. Au dîner comme au bal,

Van-M*** paraissait heureux d'entendre louer unanimement ma beauté. Je

l'avouerai à ma honte, la fumée de l'encens que je respirais de toutes

parts dissipa bientôt ma mélancolie, le chagrin et le repentir firent

bientôt place à d'autres sentimens. Entourée d'une foule de jeunes gens,

objet des hommages de tout ce qu'il y avait d'hommes distingués dans

notre réunion, je ne résistai point aux illusions de la vanité, et je

résolus de ne plus vivre que pour de tels succès, puisque je n'avais pas

su m'assurer, par une conduite irréprochable, un bonheur plus tranquille

et plus vrai. Au nombre de nos convives était un poète hollandais

distingué, M. Noomz[9]; il avait souvent entendu parler de moi, mais il

me voyait alors pour la première fois. Je crus m'apercevoir qu'il

m'observait avec attention, et que j'étais le sujet de la conversation

dans le groupe dont il faisait partie. Par suite de ce sentiment qui m'a

toujours portée à rechercher les gens de lettres et les artistes

célèbres, je m'approchai de lui, et je lui témoignai le plaisir que

j'éprouvais à faire sa connaissance: nous causâmes long-temps ensemble;

je lui parlai de ses vers et du talent avec lequel il avait su plier aux

lois de la poésie une langue rude et dépourvue d'harmonie. Noomz me

parut bon, aimable et sensible; il me félicita d'être née en Italie et

de conserver, au milieu d'un monde tout occupé de spéculations

positives, un goût aussi vif pour les jouissances idéales des lettres et

des arts. J'appris plus tard que Noomz avait parlé de moi à plusieurs

personnes dans les termes les plus flatteurs: peu d'instans avaient

suffi pour lui faire connaître à fond mon caractère, et il avait tiré de

moi un horoscope dont je rapporterai ici les principaux traits, parce

qu'ils s'accordent merveilleusement avec les événemens étranges et les

vicissitudes de ma vie.

«Madame Van-M***, avait-il dit, me paraît réunir beaucoup de grâces et

de beauté, une âme sensible et un esprit élevé; mais je crains que son

imagination ne soit trop ardente, son caractère trop indépendant, pour

qu'elle puisse jamais trouver le bonheur dans l'accomplissement des

devoirs d'épouse. On n'aurait pas dû la marier: riche, libre et protégée

par un beau nom, elle se serait peut-être livrée à l'étude, elle aurait

pu développer les dispositions naturelles qui l'appellent à la culture

des lettres et des arts. Son âme se peint dans ses regards, et ces

regards n'annoncent point qu'elle puisse supporter la monotonie de la

vie ordinaire, ou qu'elle soit destinée à goûter jamais la félicité

domestique. Aujourd'hui elle cherche dans les plaisirs cette félicité

dont le besoin est dans son âme: je désire me tromper; mais je crains

pour Van-M*** la violence des passions de sa femme.

Huit jours après on lui apprit ma fuite! Le surlendemain du bal, je

reçus la visite du jeune D***, Hollandais, aide-de-camp du général

Kellermann; il était ami intime de Marescot, et m'apportait une lettre

de lui. J'étais trop joyeuse d'apprendre que mes inquiétudes sur la vie

de ce général étaient sans fondement, pour m'offenser de l'indiscrétion

qu'il commettait en m'écrivant par la voie d'un tiers: d'ailleurs la

lecture de cette lettre le justifiait complètement à mes yeux. Il se

plaignait de mon long silence, et me témoignait la crainte qu'une boîte

qu'il m'avait adressée de Dampierre-le-Château ne me fût point parvenue;

il me marquait encore que les devoirs du service l'avaient récemment

appelé à Paris, et l'y retiendraient probablement quelque temps.

On me pardonnera de le répéter encore, cette première passion était

depuis long-temps éteinte dans mon cœur: cependant je ne reçus pas sans

émotion ce souvenir d'un homme que j'avais si tendrement aimé. Sans

m'être positivement arrêtée encore à aucun parti, j'étais certaine

maintenant de trouver un protecteur, si j'en avais besoin. Je n'hésitai

bientôt plus à me dérober au supplice que je trouvais à vivre près de

l'homme que j'avais si cruellement offensé, et à recevoir chaque jour

les preuves d'une tendresse que je ne pouvais plus partager.

Je suis naturellement très désintéressée: née au sein de l'opulence,

mariée à un homme dont la fortune surpassait encore celle que je pouvais

attendre de ma famille, j'ignorais alors le prix des richesses. Je

renonçai donc sans aucun regret à l'opulence de Van-M***, et je ne

voulus garder aucun des présens dont il m'avait comblée pendant la durée

de notre union. Ma dot était de soixante mille florins[10]; mon mari

n'avait pas voulu que ma mère se dessaisît du capital, et elle nous en

payait seulement l'intérêt à un taux modique; mais elle m'avait donné,

le jour de mon mariage, ses dentelles et ses diamans, évalués à cent

trente mille florins. Je résolus d'emporter seulement ce que je

regardais comme ma propriété personnelle, et mille ducats en argent

comptant, que je devais encore à la générosité de ma mère.

Il semblait que le hasard se plût à favoriser mon projet, en écartant

d'avance tous les obstacles qui auraient pu m'arrêter. Van-M***, obligé

de s'absenter d'Amsterdam pendant deux jours, me pria d'aller passer ces

deux jours à notre maison de l'Amstel; il m'annonça qu'il viendrait m'y

prendre pour me conduire à Sgravsand, de la maison de campagne même où

plus anciennement j'avais si bien réussi à le tirer des mains des

Anglais. Je promis tout ce qu'il me demanda de promettre: qu'on veuille

bien m'épargner les détails; il suffira de dire que je ne perdis pas un

seul instant pour faire mes préparatifs. Je serrai dans une cassette les

diamans et les dentelles que je tenais de ma mère, ainsi que les mille

ducats que je regardais comme m'appartenant en propre; je remplis une

malle de mon linge et de quelques vêtemens; j'adressai ensuite le tout à

Utrecht, à l'hôtel du Mail, avec une lettre à l'hôte, pour le prévenir

de ma prochaine arrivée. Je me rendis ensuite à la maison de l'Amstel;

et ce fut de là que je partis, à la nuit tombante, par une porte du

jardin près de laquelle m'attendait une chaise de poste.

Avant de quitter pour jamais la maison de mon mari, je rédigeai et je

lui adressai un aveu complet de tous mes torts envers lui et une

renonciation à tous mes droits, avec promesse de ne plus porter et de ne

jamais signer à l'avenir un nom dont je me reconnaissais indigne. À ces

deux pièces étaient jointes deux lettres, l'une pour mon mari, l'autre

pour ma mère; la première était ainsi conçue:

«Lorsque vous jetterez les yeux sur ce papier, un éclat scandaleux

aura mis entre vous et moi une distance qu'il ne sera plus possible

de franchir: la juste sévérité de l'opinion.

«Ne me maudissez pas: je me savais indigne de vous; je ne pouvais

vous appartenir davantage sans me rendre méprisable à mes propres

yeux. Vous-même vous m'eussiez dédaignée, du moment où, cessant

d'être ébloui par ce qu'on veut bien appeler ma beauté, vous auriez

commencé à vous repentir de votre indulgence pour des torts dont la

gravité vous est entièrement connue.

«Van-M***, cette indulgence vous couvrirait désormais de honte aux

yeux du public: dois-je le dire? elle vous rendrait peut-être moins

estimable à mes yeux.

«Oh! pardonnez-moi: je sais tout le chagrin que je vais vous

causer; et cependant il est au-dessus de mes forces de rester près

de vous, sachant combien je suis désormais indigne d'être votre

compagne. Vous savez vous-même comment votre amour et votre

confiance ont été récompensés. Voyez-moi telle que je suis, et

arrachez de votre cœur jusqu'au souvenir d'une femme criminelle;

abandonnez-vous tout entier à ce que vous inspire de généreux

l'amour du bien public et de votre patrie.

«Van-M***, comme je sais que je n'ai rien à redouter de vous, je ne

chercherai point à vous dérober mes traces. Mon projet est de

passer quelque temps à Paris, d'y vivre sous un nom emprunté, et de

me consacrer à l'étude et aux arts. Je pars seule; personne ne

m'accompagne, et je ne vais retrouver personne. L'aveu que je fais

doit vous prouver que je n'ai point perdu une qualité que vous

aimiez en moi, la franchise. Je veux penser surtout que vous

ajouterez foi à cette dernière assertion.

«Grâce, encore une fois! j'ai besoin de vivre indépendante; la

fougue de mon caractère m'aurait toujours empêchée de vous rendre

heureux et de trouver moi-même le bonheur dans un lien respectable.

Je me connais, je me juge; et c'est par ce motif même que je

m'arrache à votre amour.

«Les papiers que vous trouverez joints à cette lettre dans mon

secrétaire vous laissent maître absolu d'une fortune qui ne

m'appartient plus. Si le malheur vient à m'atteindre, c'est de vous

seul que j'implorerai secours et protection: je m'estimerai

toujours heureuse de dépendre absolument de votre bonté: ah!

croyez-le bien, quoique j'aie si mal répondu à votre tendresse.

«Si vous me permettez de disposer des objets[11] relatés dans une

petite note que vous trouverez jointe à cette lettre, ce sera une

consolation pour moi de penser que je vous ai une obligation de

plus.

«Van-M***, je n'ai pas besoin de vous recommander ma malheureuse

mère: il ne lui reste plus que vous, que vous seul; elle ne perd en

moi qu'une fille indigne d'elle... Cependant elle me pleurera: je

vous en supplie, consolez-la.

«Dès que je serai arrivée au terme de mon voyage, je vous

instruirai de ma demeure. Bien certaine de votre cœur, je ne dois

craindre aucune tentative qui déshonorerait l'époux; et j'apprécie

trop vos bontés passées pour jamais me dérober à l'ami: veuillez

permettre que je vous donne encore ce titre.

«ELZELINA VAN-AYLDE-JONGHE.»

Voici maintenant la lettre que j'écrivis à ma mère:

«C'est à genoux devant l'image de mon père que j'ose implorer de

vous pardon et pitié. Vous ne m'avez jamais donné que des exemples

de vertu, et cependant j'ai violé tous les devoirs que j'avais à

remplir envers le meilleur des époux. Également indigne désormais

de vous et de lui, je n'ai pas voulu ajouter à tant de torts celui

de faire éclater ma honte aux lieux mêmes où j'ai vécu long-temps

pure et honorée, où vous-même, ma mère, vous êtes entourée de tant

de respect. Ne me regrettez pas; mais ne m'accablez pas de votre

malédiction. Van-M*** vous reste... Je vous demande grâce à tous

deux.

«Vous avez eu jadis le bonheur d'enrichir votre mari: ce n'est donc

pas devant vous, ma mère, que je chercherai à justifier ma

renonciation à une fortune sur laquelle je ne me reconnais plus

aucun droit. Vous savez ce que Van-M*** a fait pour réparer vos

pertes autant qu'il était en lui. Ce que je fais aujourd'hui me

semble un juste témoignage de reconnaissance, et je me flatte que

vous ne me désapprouverez pas. Ma mère verra du moins que mes

égaremens n'ont pas détruit en moi tous les bons sentimens qu'elle

n'a jamais cessé de m'inspirer. «En donnant une preuve de

désintéressement, je ne fais qu'imiter son exemple et suivre ses

principes.

«La famille de mon mari et la mienne doivent ignorer le lieu de ma

retraite; mais Van-M*** et vous, ma mère, vous en serez toujours

instruits. Je me jette encore une fois à vos pieds, que j'arrose de

mes larmes.

«ELZELINA.»

Mes remords n'étaient point affectés. On pourrait douter de leur

franchise en me voyant persévérer dans une résolution dont le scandale

allait m'ôter tout espoir de retour dans ma famille et dans le pays que

j'avais si long-temps habité: mais ces remords prenaient moins leur

source dans la conviction de mes torts que dans celle de la douleur que

j'allais causer à mon mari et à ma mère. Je n'avais pas dix-sept ans, et

déjà je m'étais habituée à regarder comme chimériques tous les devoirs

qui m'étaient imposés. Noomz ne m'avait que trop bien jugée: non, je

n'étais point faite pour la vie domestique, je ne pouvais pas renfermer

ma vie dans un cercle d'habitudes paisibles. Il y avait et il y a encore

dans ma tête, malgré mon âge, un besoin d'activité, d'agitation et

d'indépendance qui m'a toujours fait un tourment de ce qui ressemble à

une habitude, à un devoir, à une règle établie. Si Van-M*** n'avait

point été mon époux, son indulgence m'aurait enchaînée à lui pour la

vie, parce que, libre de me séparer de lui, je n'aurais pas eu à

craindre qu'il se méprît sur la source de mon amour. Mais unie à lui par

un lien indissoluble, la mort m'eût paru préférable à l'humiliante

position où mes fautes m'avaient placée.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 25 / 43 题