Le général Pichegru.--Double méprise.--Lettre du général
Moreau.--Nouvelle preuve de son humanité. Son désintéressement.
Mon oncle était tellement prévenu en ma faveur qu'il me supposait douée
d'une foule de qualités plus rares les unes que les autres, et qui
presque toutes me manquaient absolument. Malgré l'étourderie qui
dominait évidemment dans mon caractère, il avait cru démêler en moi de
la finesse, une prudence au dessus de mon âge, beaucoup de courage et de
résolution. Cette dernière qualité ne m'a jamais manqué; je l'ai poussée
quelquefois jusqu'à la témérité; mais pour la prudence et la finesse,
j'en ai toujours été dépourvue. Avec une si haute idée de mon esprit, il
n'était pas étonnant qu'il m'attribuât une grande influence dans toutes
les affaires qui se traitaient à Amsterdam, et auxquelles Van-M*** se
trouvait toujours mêlé. Mon sexe, mes goûts et mon âge me rendaient
tout-à-fait étrangère aux combinaisons de la politique. Quoi qu'il en
fût, mon oncle avait communiqué son opinion sur mon compte au général
Pichegru, qui la partageait entièrement: dès lors j'avais été, de la
part de ce général, l'objet d'un empressement marqué, que j'avais très
naturellement attribué à tout autre motif qu'un intérêt politique.
J'étais tellement habituée aux hommages, qu'une nouvelle conquête
n'étonnait nullement mon amour-propre. Le général Pichegru ne manquait
pas d'une certaine amabilité, quand il se croyait intéressé à paraître
aimable. Un matin, je m'occupais d'écrire à Van-M***, qui se trouvait
encore à Bommel avec le général Moreau, lorsqu'on vint m'avertir que le
général Pichegru demandait s'il pouvait être admis à l'honneur de me
voir: j'ordonnai qu'on le fît entrer. J'attribuai d'abord tout l'honneur
de cette visite à l'impression que j'avais faite sur le cœur du général.
Il passait pour être peu sensible au mérite des femmes; on le disait
exclusivement préoccupé des intérêts de la politique ou des calculs de
son ambition personnelle. Ma petite vanité pouvait donc être flattée
jusqu'à un certain point de la persévérance qu'il mettait à me chercher
partout: l'illusion de ma coquetterie fut bientôt détruite.
Pichegru avait réellement beaucoup d'esprit: il en fit preuve dans cette
circonstance en amenant sans affectation l'entretien sur le sujet qui
l'intéressait vivement. Malgré toute son adresse, je ne tardai point à
démêler qu'il avait jeté ses vues sur moi pour le servir dans une petite
intrigue politique dont je ne devinais pas le but. Pour mettre au
courant le lecteur, j'ai besoin de reprendre les faits d'un peu plus
haut.
J'avais connu à Amsterdam un médecin nommé Krayenhof: c'était un homme
très spirituel, et doué d'une fermeté de caractère peu commune. Il était
en outre très dévoué au parti français; c'était presque le seul
Hollandais qui eût le don de me plaire, et que j'admisse habituellement
dans ma société intime. J'aimais sa franchise, l'originalité de son
esprit, et j'admirais son savoir exempt de pédantisme. Je jouissais de
la santé la plus robuste, mais il n'en était pas moins mon médecin en
titre, et je recevais presque journellement sa visite[7]. Ce médecin
était l'ami d'une dame qui habitait Utrecht, et que l'on soupçonnait
fort d'avoir entretenu ou d'entretenir encore des relations avec un
officier de l'armée autrichienne, sous les ordres immédiats du général
Klinglin. Pichegru espérait, par mon entremise, se lier d'abord avec
Krayenhof, et se servir ensuite de cette liaison pour arriver jusqu'à la
dame qu'il lui importait de connaître. L'espèce d'insouciance qu'il
affectait en me demandant de le mettre en rapport avec Krayenhof, sa
feinte légèreté sous laquelle perçaient malgré lui beaucoup d'embarras
et d'inquiétudes, n'échappèrent pas à mon attention. Mes soupçons
s'éveillèrent, je sentis qu'on me tendait un piége, et je répondis avec
assez de sécheresse: «Vous vous êtes trompé, général, si vous avez cru
que je pouvais le moindrement servir vos vues; mes goûts et mon
caractère m'éloignent naturellement des affaires sérieuses; en dépit des
principes de mon éducation et de l'opinion de toute ma famille, j'ai
adopté le parti qu'embrassait mon mari. J'admire la valeur française,
mais je ne comprends rien aux intrigues politiques, et j'en resterai
toujours éloignée.»
Le général ne put cacher d'abord le mécontentement que lui causait ma
réponse. Il reprit bientôt plus d'empire sur lui-même: «Eh! madame, me
dit-il en souriant, vous m'avez mal compris, et sans doute je ne dois
m'en prendre qu'à moi-même; mais il ne s'agit point ici d'_intrigue_. Je
vous demande un service fort léger, qui ne doit blesser aucunement votre
délicatesse. Ce service, si vous me le rendiez, assurerait peut-être à
M. Van-M*** de nouveaux droits à notre reconnaissance.
«--Si ce service est léger, comment, général, pouvez-vous me parler de
la reconnaissance que vous en témoigneriez à mon mari? «Avez-vous donc
oublié que son dévouement à la cause française a toujours été pur de
tout intérêt? Souvenez-vous de l'indépendance que lui assure sa fortune,
de l'estime qu'a dû vous inspirer la générosité de son caractère, et ne
me demandez plus de services également indignes de lui et de moi.»
Ainsi finit notre conférence. Nous nous étions, comme on le voit, tous
deux mépris dans les conjectures que nous avions pu former l'un sur
l'autre. Je ne conservai de cette conversation aucun souvenir fâcheux;
il n'en fut pas de même de Pichegru, qui ne pardonna ni à moi d'avoir
pénétré ses vues, ni à mon oncle de lui avoir donné une si fausse idée
de mon caractère. Ses manières avec moi changèrent tout à coup; la
défiance et le dépit perçaient dans tous ses discours: cette défiance
fut surtout remarquable le jour où je reçus une lettre du général
Moreau. Cette lettre m'arriva justement à l'heure où nous étions tous,
suivant la coutume, réunis en famille. Mon oncle me demanda si elle
était de mon mari; je répondis à sa question en nommant celui qui me
l'adressait. À ce nom, Pichegru dirigea sur moi des regards curieux; il
cherchait à lire sur mon visage quel pouvait être le sujet d'une telle
correspondance. Cet examen m'embarrassa tellement, que je ne pus le
soutenir au delà de quelques minutes; je quittai le salon, et j'allai
sur-le-champ retrouver Maria dans son appartement.
Moreau témoignait les plus sincères regrets de tout ce qui s'était
passé; il faisait à Maria l'offre de sa main, en réparation de l'injure
involontaire dont il s'était rendu coupable envers elle. Quelques
semaines plus tôt cette offre l'eût transportée de joie; maintenant
Maria voyait clairement qu'elle partait d'un cœur généreux, mais
dépourvu de cette tendresse qui seule pouvait satisfaire son ardent
amour. Maria n'hésita point à refuser: «Qu'il reste libre, qu'il soit
heureux, s'écria-t-elle en se jetant dans mes bras, le visage baigné de
larmes. Depuis long-temps je ne me crois plus digne de lui; mais j'en
serais bien plus indigne encore si j'abusais de sa loyauté en acceptant
ses offres. Répondez-lui, ma cousine: dites-lui combien je suis
reconnaissante; mais cachez-lui ma douleur, elle l'affligerait
peut-être, et je veux souffrir seule.»
Je la serrai dans mes bras, sans chercher à la faire changer de
résolution; j'étais d'avance convaincue que cette résolution était la
seule à laquelle ma pauvre cousine pût raisonnablement s'arrêter.
Pendant les premiers jours qui suivirent cette nouvelle et violente
secousse, elle parut puiser, dans le sacrifice même qu'elle venait de
faire, des forces et un courage surnaturels; mais sa raison et sa
sensibilité furent bientôt mises à une cruelle épreuve. Un des
magistrats de Bommel vint dîner chez mon oncle; il avait l'esprit plein
de tout ce qui s'était passé récemment dans sa ville, et le nom de
Moreau sortait à chaque instant de sa bouche. Après nous avoir raconté
comment huit cents hommes de troupes françaises venaient de battre, à
Bommel, cinq mille Anglais; après nous avoir parlé de la nouvelle
trahison des prétendus alliés de la Hollande, et de la retraite peu
honorable qu'ils avaient faite, il nous détailla l'aventure d'une pauvre
femme mariée à un sergent anglais, et que les troupes anglaises, en se
retirant, avaient abandonnée, dans une chaumière, avec ses deux enfans.
Cette malheureuse mère, réduite à mendier de village en village le pain
que lui refusaient souvent les paysans exaspérés par les vexations que
leur avaient fait endurer les Anglais, arriva enfin, presque morte de
faim et de fatigue, jusqu'à deux lieues de Bommel. Sa misère était
affreuse; sur toute la route qu'elle avait suivie, elle avait entendu
prononcer avec respect et admiration le nom du général Moreau. Résolue
de recourir à sa générosité bien connue, elle fit un dernier effort pour
se traîner jusqu'à Bommel, où le général se trouvait encore. À peine
arrivée, elle lui écrivit, en mauvais français, un billet très court,
dans lequel elle réclamait de lui les secours les plus pressans, et
implorait de sa générosité les moyens de quitter promptement le pays
occupé par les armées françaises, et de retourner dans sa patrie.
Pendant une journée entière elle attendit, à la porte de la maison
qu'habitait le général, le moment opportun pour lui remettre la lettre
qu'elle avait osé lui écrire. Triste et abattue, elle regagna, sans
avoir pu le voir, l'asile qu'elle devait à la pitié publique; enfin, un
caporal de la garnison se chargea de faire parvenir sa demande au
général. Enveloppé d'une simple redingote, Moreau vint sur-le-champ
trouver la pauvre mère. Deux heures s'étaient à peine écoulées que déjà
elle se trouvait placée, avec ses enfans, dans un hospice où on lui
prodiguait les secours de la charité la plus active, et dix jours après
elle avait pu partir en toute sécurité pour l'Angleterre.
Le magistrat de Bommel, M. Van-Lover, qui nous donnait ces détails, ne
trouvait pas de termes assez forts pour exprimer les sentimens que lui
inspiraient la conduite et le caractère de Moreau. Ces sentimens
étaient, au reste, ceux de toute la Hollande. Aux grandes qualités
militaires dont il faisait preuve depuis quelques années, Moreau
joignait un désintéressement bien rare parmi les chefs d'une armée
conquérante; jamais on ne le vit accepter les présens que chaque ville
était en usage d'offrir aux généraux; sa réputation de droiture était si
bien établie, que plus d'une fois des Hollandais vinrent le consulter
sur leurs affaires personnelles. Hélas! pourquoi n'est-il pas tombé en
Hollande, en Allemagne ou en Italie, au milieu de ces Français qu'il
avait si souvent conduits à la victoire! pourquoi sa mort n'a-t-elle pas
été digne d'une si belle vie!
Qu'on juge, s'il est possible, de l'émotion de Maria en entendant le
récit de M. Van-Lover; qu'on juge de l'effet que du produire sur son âme
l'enthousiasme si vrai du narrateur. Sa blessure mal cicatrisée venait
de se rouvrir: elle fut obligée de quitter la table; son cœur était
brisé; les larmes ruisselaient de ses yeux. Je la suivis: long-temps les
sanglots l'empêchèrent de m'adresser une seule parole. Enfin elle me
dit: «Puisque je dois l'oublier, il faut m'éloigner et partir: tout ici
me le rappelle; à chaque instant son nom vient frapper mon oreille. Mais
où le fuir? où trouver le repos nécessaire à mon cœur?» À ces mots ses
larmes redoublèrent. Je la pressai de nouveau dans mes bras; j'étais
accablée de sa douleur, et malheureusement je n'avais point de
consolation à lui offrir: mon prochain départ allait bientôt la priver
du triste plaisir qu'elle trouvait encore à me confier ses chagrins.
Pauvre Maria! l'avenir s'était chargé de te venger! Moreau devait
connaître à son tour les tourmens d'un amour mal récompensé; mais que
nous étions loin de prévoir alors à quelle main était réservé le funeste
privilége de déchirer son noble cœur!