CHAPITRE X.

Le général Pichegru.--Double méprise.--Lettre du général

Moreau.--Nouvelle preuve de son humanité. Son désintéressement.

Mon oncle était tellement prévenu en ma faveur qu'il me supposait douée

d'une foule de qualités plus rares les unes que les autres, et qui

presque toutes me manquaient absolument. Malgré l'étourderie qui

dominait évidemment dans mon caractère, il avait cru démêler en moi de

la finesse, une prudence au dessus de mon âge, beaucoup de courage et de

résolution. Cette dernière qualité ne m'a jamais manqué; je l'ai poussée

quelquefois jusqu'à la témérité; mais pour la prudence et la finesse,

j'en ai toujours été dépourvue. Avec une si haute idée de mon esprit, il

n'était pas étonnant qu'il m'attribuât une grande influence dans toutes

les affaires qui se traitaient à Amsterdam, et auxquelles Van-M*** se

trouvait toujours mêlé. Mon sexe, mes goûts et mon âge me rendaient

tout-à-fait étrangère aux combinaisons de la politique. Quoi qu'il en

fût, mon oncle avait communiqué son opinion sur mon compte au général

Pichegru, qui la partageait entièrement: dès lors j'avais été, de la

part de ce général, l'objet d'un empressement marqué, que j'avais très

naturellement attribué à tout autre motif qu'un intérêt politique.

J'étais tellement habituée aux hommages, qu'une nouvelle conquête

n'étonnait nullement mon amour-propre. Le général Pichegru ne manquait

pas d'une certaine amabilité, quand il se croyait intéressé à paraître

aimable. Un matin, je m'occupais d'écrire à Van-M***, qui se trouvait

encore à Bommel avec le général Moreau, lorsqu'on vint m'avertir que le

général Pichegru demandait s'il pouvait être admis à l'honneur de me

voir: j'ordonnai qu'on le fît entrer. J'attribuai d'abord tout l'honneur

de cette visite à l'impression que j'avais faite sur le cœur du général.

Il passait pour être peu sensible au mérite des femmes; on le disait

exclusivement préoccupé des intérêts de la politique ou des calculs de

son ambition personnelle. Ma petite vanité pouvait donc être flattée

jusqu'à un certain point de la persévérance qu'il mettait à me chercher

partout: l'illusion de ma coquetterie fut bientôt détruite.

Pichegru avait réellement beaucoup d'esprit: il en fit preuve dans cette

circonstance en amenant sans affectation l'entretien sur le sujet qui

l'intéressait vivement. Malgré toute son adresse, je ne tardai point à

démêler qu'il avait jeté ses vues sur moi pour le servir dans une petite

intrigue politique dont je ne devinais pas le but. Pour mettre au

courant le lecteur, j'ai besoin de reprendre les faits d'un peu plus

haut.

J'avais connu à Amsterdam un médecin nommé Krayenhof: c'était un homme

très spirituel, et doué d'une fermeté de caractère peu commune. Il était

en outre très dévoué au parti français; c'était presque le seul

Hollandais qui eût le don de me plaire, et que j'admisse habituellement

dans ma société intime. J'aimais sa franchise, l'originalité de son

esprit, et j'admirais son savoir exempt de pédantisme. Je jouissais de

la santé la plus robuste, mais il n'en était pas moins mon médecin en

titre, et je recevais presque journellement sa visite[7]. Ce médecin

était l'ami d'une dame qui habitait Utrecht, et que l'on soupçonnait

fort d'avoir entretenu ou d'entretenir encore des relations avec un

officier de l'armée autrichienne, sous les ordres immédiats du général

Klinglin. Pichegru espérait, par mon entremise, se lier d'abord avec

Krayenhof, et se servir ensuite de cette liaison pour arriver jusqu'à la

dame qu'il lui importait de connaître. L'espèce d'insouciance qu'il

affectait en me demandant de le mettre en rapport avec Krayenhof, sa

feinte légèreté sous laquelle perçaient malgré lui beaucoup d'embarras

et d'inquiétudes, n'échappèrent pas à mon attention. Mes soupçons

s'éveillèrent, je sentis qu'on me tendait un piége, et je répondis avec

assez de sécheresse: «Vous vous êtes trompé, général, si vous avez cru

que je pouvais le moindrement servir vos vues; mes goûts et mon

caractère m'éloignent naturellement des affaires sérieuses; en dépit des

principes de mon éducation et de l'opinion de toute ma famille, j'ai

adopté le parti qu'embrassait mon mari. J'admire la valeur française,

mais je ne comprends rien aux intrigues politiques, et j'en resterai

toujours éloignée.»

Le général ne put cacher d'abord le mécontentement que lui causait ma

réponse. Il reprit bientôt plus d'empire sur lui-même: «Eh! madame, me

dit-il en souriant, vous m'avez mal compris, et sans doute je ne dois

m'en prendre qu'à moi-même; mais il ne s'agit point ici d'_intrigue_. Je

vous demande un service fort léger, qui ne doit blesser aucunement votre

délicatesse. Ce service, si vous me le rendiez, assurerait peut-être à

M. Van-M*** de nouveaux droits à notre reconnaissance.

«--Si ce service est léger, comment, général, pouvez-vous me parler de

la reconnaissance que vous en témoigneriez à mon mari? «Avez-vous donc

oublié que son dévouement à la cause française a toujours été pur de

tout intérêt? Souvenez-vous de l'indépendance que lui assure sa fortune,

de l'estime qu'a dû vous inspirer la générosité de son caractère, et ne

me demandez plus de services également indignes de lui et de moi.»

Ainsi finit notre conférence. Nous nous étions, comme on le voit, tous

deux mépris dans les conjectures que nous avions pu former l'un sur

l'autre. Je ne conservai de cette conversation aucun souvenir fâcheux;

il n'en fut pas de même de Pichegru, qui ne pardonna ni à moi d'avoir

pénétré ses vues, ni à mon oncle de lui avoir donné une si fausse idée

de mon caractère. Ses manières avec moi changèrent tout à coup; la

défiance et le dépit perçaient dans tous ses discours: cette défiance

fut surtout remarquable le jour où je reçus une lettre du général

Moreau. Cette lettre m'arriva justement à l'heure où nous étions tous,

suivant la coutume, réunis en famille. Mon oncle me demanda si elle

était de mon mari; je répondis à sa question en nommant celui qui me

l'adressait. À ce nom, Pichegru dirigea sur moi des regards curieux; il

cherchait à lire sur mon visage quel pouvait être le sujet d'une telle

correspondance. Cet examen m'embarrassa tellement, que je ne pus le

soutenir au delà de quelques minutes; je quittai le salon, et j'allai

sur-le-champ retrouver Maria dans son appartement.

Moreau témoignait les plus sincères regrets de tout ce qui s'était

passé; il faisait à Maria l'offre de sa main, en réparation de l'injure

involontaire dont il s'était rendu coupable envers elle. Quelques

semaines plus tôt cette offre l'eût transportée de joie; maintenant

Maria voyait clairement qu'elle partait d'un cœur généreux, mais

dépourvu de cette tendresse qui seule pouvait satisfaire son ardent

amour. Maria n'hésita point à refuser: «Qu'il reste libre, qu'il soit

heureux, s'écria-t-elle en se jetant dans mes bras, le visage baigné de

larmes. Depuis long-temps je ne me crois plus digne de lui; mais j'en

serais bien plus indigne encore si j'abusais de sa loyauté en acceptant

ses offres. Répondez-lui, ma cousine: dites-lui combien je suis

reconnaissante; mais cachez-lui ma douleur, elle l'affligerait

peut-être, et je veux souffrir seule.»

Je la serrai dans mes bras, sans chercher à la faire changer de

résolution; j'étais d'avance convaincue que cette résolution était la

seule à laquelle ma pauvre cousine pût raisonnablement s'arrêter.

Pendant les premiers jours qui suivirent cette nouvelle et violente

secousse, elle parut puiser, dans le sacrifice même qu'elle venait de

faire, des forces et un courage surnaturels; mais sa raison et sa

sensibilité furent bientôt mises à une cruelle épreuve. Un des

magistrats de Bommel vint dîner chez mon oncle; il avait l'esprit plein

de tout ce qui s'était passé récemment dans sa ville, et le nom de

Moreau sortait à chaque instant de sa bouche. Après nous avoir raconté

comment huit cents hommes de troupes françaises venaient de battre, à

Bommel, cinq mille Anglais; après nous avoir parlé de la nouvelle

trahison des prétendus alliés de la Hollande, et de la retraite peu

honorable qu'ils avaient faite, il nous détailla l'aventure d'une pauvre

femme mariée à un sergent anglais, et que les troupes anglaises, en se

retirant, avaient abandonnée, dans une chaumière, avec ses deux enfans.

Cette malheureuse mère, réduite à mendier de village en village le pain

que lui refusaient souvent les paysans exaspérés par les vexations que

leur avaient fait endurer les Anglais, arriva enfin, presque morte de

faim et de fatigue, jusqu'à deux lieues de Bommel. Sa misère était

affreuse; sur toute la route qu'elle avait suivie, elle avait entendu

prononcer avec respect et admiration le nom du général Moreau. Résolue

de recourir à sa générosité bien connue, elle fit un dernier effort pour

se traîner jusqu'à Bommel, où le général se trouvait encore. À peine

arrivée, elle lui écrivit, en mauvais français, un billet très court,

dans lequel elle réclamait de lui les secours les plus pressans, et

implorait de sa générosité les moyens de quitter promptement le pays

occupé par les armées françaises, et de retourner dans sa patrie.

Pendant une journée entière elle attendit, à la porte de la maison

qu'habitait le général, le moment opportun pour lui remettre la lettre

qu'elle avait osé lui écrire. Triste et abattue, elle regagna, sans

avoir pu le voir, l'asile qu'elle devait à la pitié publique; enfin, un

caporal de la garnison se chargea de faire parvenir sa demande au

général. Enveloppé d'une simple redingote, Moreau vint sur-le-champ

trouver la pauvre mère. Deux heures s'étaient à peine écoulées que déjà

elle se trouvait placée, avec ses enfans, dans un hospice où on lui

prodiguait les secours de la charité la plus active, et dix jours après

elle avait pu partir en toute sécurité pour l'Angleterre.

Le magistrat de Bommel, M. Van-Lover, qui nous donnait ces détails, ne

trouvait pas de termes assez forts pour exprimer les sentimens que lui

inspiraient la conduite et le caractère de Moreau. Ces sentimens

étaient, au reste, ceux de toute la Hollande. Aux grandes qualités

militaires dont il faisait preuve depuis quelques années, Moreau

joignait un désintéressement bien rare parmi les chefs d'une armée

conquérante; jamais on ne le vit accepter les présens que chaque ville

était en usage d'offrir aux généraux; sa réputation de droiture était si

bien établie, que plus d'une fois des Hollandais vinrent le consulter

sur leurs affaires personnelles. Hélas! pourquoi n'est-il pas tombé en

Hollande, en Allemagne ou en Italie, au milieu de ces Français qu'il

avait si souvent conduits à la victoire! pourquoi sa mort n'a-t-elle pas

été digne d'une si belle vie!

Qu'on juge, s'il est possible, de l'émotion de Maria en entendant le

récit de M. Van-Lover; qu'on juge de l'effet que du produire sur son âme

l'enthousiasme si vrai du narrateur. Sa blessure mal cicatrisée venait

de se rouvrir: elle fut obligée de quitter la table; son cœur était

brisé; les larmes ruisselaient de ses yeux. Je la suivis: long-temps les

sanglots l'empêchèrent de m'adresser une seule parole. Enfin elle me

dit: «Puisque je dois l'oublier, il faut m'éloigner et partir: tout ici

me le rappelle; à chaque instant son nom vient frapper mon oreille. Mais

où le fuir? où trouver le repos nécessaire à mon cœur?» À ces mots ses

larmes redoublèrent. Je la pressai de nouveau dans mes bras; j'étais

accablée de sa douleur, et malheureusement je n'avais point de

consolation à lui offrir: mon prochain départ allait bientôt la priver

du triste plaisir qu'elle trouvait encore à me confier ses chagrins.

Pauvre Maria! l'avenir s'était chargé de te venger! Moreau devait

connaître à son tour les tourmens d'un amour mal récompensé; mais que

nous étions loin de prévoir alors à quelle main était réservé le funeste

privilége de déchirer son noble cœur!

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 22 / 43 题