Arrivée à Bois-le-Duc.--Ma cousine Maria.--Le général Moreau.--Leurs
amours.--Générosité de Moreau.--Son départ.
Nous descendîmes à Bois-le-Duc chez mon oncle maternel, le baron
Vanderke; il habitait une maison immense, qu'on eût décorée à Paris du
titre d'hôtel. Cette maison était occupée par le grand quartier-général
de l'armée française, et servait de logement au général en chef
Pichegru. Mon oncle avait abandonné à l'état-major le principal corps de
logis, qui renfermait les plus beaux appartemens; il s'était retiré avec
sa famille et ses nombreux domestiques dans l'aile droite, et les
bâtimens qui donnaient sur le jardin. Cette vaste maison ressemblait
véritablement à une ville, et à une ville bien peuplée. Nous fûmes reçus
à bras ouverts; on nous donna dès le lendemain un dîner d'apparat,
auquel furent invités tous ceux des parens de Van-M*** qui habitaient le
pays. La famille du baron se composait de sa femme, de ses filles et de
deux fils: toutes mes cousines étaient jolies, mais aucune ne pouvait
être comparée à Maria, la seconde d'entre elles par ordre de naissance.
Dans cette maison comme dans celle de Van-M***, on avait adopté presque
tous les usages de la France: né à Batavia d'une famille immensément
riche, le baron avait rapporté en Europe toutes les habitudes d'un luxe
excessif; il avait l'imagination vive, la conversation très gaie. Ses
goûts sympathisaient singulièrement avec ceux de sa nièce Florentine,
ainsi qu'il se plaisait à m'appeler: aussi éprouvions-nous un grand
plaisir à causer ensemble. Mon oncle avait alors quarante-six ans; sa
figure était belle, son maintien imposant; il aimait et cultivait les
lettres et les arts, mais sans aucune prétention; souvent il me
développait les beautés des poètes anciens, et moi je lui déclamais les
strophes du Tasse, ou je récitais devant lui les vers du Dante. Il
félicitait Van-M*** du bonheur qu'il avait de vivre avec une femme dont
l'esprit était si bien orné. Je riais des éloges qu'il donnait à mon
_érudition_ prétendue; comme il ne m'en avait rien coûté pour
l'acquérir, je n'y attachais que peu d'importance: c'était au milieu des
jeux de mon enfance que ma mémoire s'était enrichie des beaux vers des
meilleurs poètes de l'Italie. J'avais puisé une foule de connaissances
dans la conversation de mes parens qui m'avaient instruite sans y
songer, pour ainsi dire, eux-mêmes. L'amitié que me témoignait le baron
donna une nouvelle force à l'attachement que Van-M*** avait toujours eu
pour lui.
Dès le lendemain de notre arrivée, les généraux Pichegru, Moreau et
quelques autres officiers supérieurs nous avaient été présentés comme
les amis de la famille. Je parlerai plus tard du premier: Moreau seul
eut alors toute mon attention. Deux motifs puissans m'avaient inspiré la
curiosité de le connaître: d'abord les éloges que lui avait plus d'une
fois donnés devant moi le général Dessoles, ensuite l'extrême chaleur
que ma cousine Maria avait mise à me vanter son courage, sa bonté, et
bien d'autres qualités également précieuses et rarement unies ensemble.
Sans les préventions favorables qu'on m'avait inspirées sur le compte de
Moreau, je ne l'aurais sans doute pas distingué dans la foule des
généraux français, car son extérieur n'avait rien de remarquable qu'une
extrême simplicité. Nous prenions le soir, comme de coutume, le thé en
famille; les généraux y étaient toujours invités. Maria paraissait
tellement occupée du général Moreau, ses beaux yeux paraissaient si
constamment fixés sur lui, son oreille saisissait si avidement les
moindres paroles échappées de sa bouche, que mes soupçons, d'abord assez
vagues, se changèrent bientôt en certitude. Mon cœur se serra à l'aspect
du danger que courait ma jeune cousine; sa sécurité m'inspirait un
sentiment pénible: c'était ainsi que je m'étais perdue! J'étais déjà
peut-être trop avancée pour revenir sur mes pas; mais ce n'était pas
sans effroi que je portais mes regards en arrière, et je tremblais de
voir Maria s'engager dans la route que je n'étais plus assez forte pour
abandonner moi-même.
Le baron, comme Van-M***, fournissait aux armées françaises des sommes
considérables; il avait chaque jour à régler avec les chefs des intérêts
beaucoup trop graves pour qu'une femme de mon âge pût trouver quelque
plaisir à les entendre discuter. Un soir, lorsque je vis la conversation
engagée sur les affaires sérieuses, je quittai le salon pour me rendre à
mon appartement; Maria m'y suivit: «Eh bien! dit-elle en s'asseyant près
de moi, vous l'avez vu, ma chère cousine, ce général célèbre; mais c'est
peu de le voir, il faut encore connaître son âme.»
Je ne m'attendais pas à entendre jamais le nom de Moreau sortir sans
éloges de la bouche de Maria; mais le ton d'enthousiasme auquel elle
s'était élevée tout à coup me frappa d'étonnement. Elle continua
long-temps à me parler de son héros, et avec une exaltation toujours
croissante: rien ne me semblait cependant justifier son délire. Plus
tard j'ai eu l'occasion de reconnaître et d'apprécier toutes les nobles
qualités de Moreau; je ne crains donc pas d'avouer que sa personne ne
m'avait pas d'abord paru répondre à la grandeur de sa renommée; sa
timidité naturelle approchait presque de la gaucherie, et j'avais besoin
d'être prévenue d'avance en sa faveur pour arrêter pendant quelques
minutes mon attention sur lui. Je tournai mes yeux vers Maria: «Ma
cousine, lui dis-je, votre attachement pour le général Moreau me paraît
plus tendre que ne l'est d'ordinaire la simple amitié.
«--Oui, dit-elle en levant la tête avec une sorte de fierté, il a tout
mon amour, et cet amour ne finira qu'avec ma vie.»
Je restai tout étourdie de cette réponse et du ton qu'avait pris Maria;
elle revint bientôt au langage simple et naïf qui la rendait si
intéressante, mais ce fut encore pour me vanter l'homme qu'elle adorait.
Je ne rapporterai point ici tout ce qu'elle m'apprit d'honorable pour le
caractère de Moreau; il avait, à entendre Maria, le désintéressement de
Fabricius et la continence de Scipion. Je ne me refusais point à croire
ma cousine sur parole, mais il était impossible de ne pas la soupçonner
d'un peu de partialité. Il fallait la voir s'animer en parlant, fixer
sur moi ses grands yeux avec tous les indices d'une émotion profonde, et
s'indigner presque de ce que je ne partageais pas son enthousiasme.
Effrayée d'une passion si violente, je n'osais plus interroger Maria; je
n'osais lui demander jusqu'à quel point Moreau était instruit du secret
de son cœur. La suite de la conversation m'apprit bientôt que je pouvais
donner toute carrière à mes soupçons et à mes craintes. J'éprouvais le
vif désir d'arracher ma jeune parente à un égarement qui, tôt ou tard,
pouvait lui devenir si funeste; sans heurter ses affections en traitant
avec trop de sévérité l'homme qui avait profité de son délire, je lui
représentai cependant que Moreau avait violé tous les droits de
l'hospitalité en la séduisant elle-même au sein d'une famille qui devait
être pour lui l'objet de tant de respects et d'égards.
«Non, me répondit-elle; vous vous trompez, il n'a point abusé de la
confiance qu'on lui témoignait: il m'a fuie d'abord; il a combattu le
penchant irrésistible qui m'entraînait vers lui; moi seule je suis à
blâmer, et c'est mon imprudence qui m'a perdue. Je connaissais la
fortune de mon père et son attachement pour les Français; j'aurais été
heureuse de pouvoir enrichir Moreau en devenant un jour sa femme. Dans
cet espoir j'aimais à saisir toutes les occasions de le rencontrer; je
lui servais d'interprète dans ses relations avec les Hollandais, ou je
lui donnais quelques notions de notre langue. Il y a trois semaines
qu'il vint à l'improviste me prier de lui traduire une lettre qu'il
venait de recevoir; j'étais occupée à dessiner un emblême de fleurs au
bas duquel j'avais tracé son nom: Je cachai mon dessin en rougissant; il
me pria de le lui montrer; je refusai: alors il chercha à s'en emparer,
il y réussit; et je ne revins à moi que tout en larmes, et dans les bras
de celui à qui ma vie appartient maintenant tout entière.» Elle cacha sa
tête dans mon sein en achevant ces mots; puis elle ajouta d'une voix
tremblante: «Jugez de ma douleur et de mes inquiétudes, ma chère
cousine! plaignez-moi, conseillez-moi; mais ne me dites pas de
l'oublier, je suis à lui pour toujours.
«--Je le pense comme vous, lui répondis-je; mais vous devez lui
appartenir par des liens plus sacrés. Vous a-t-il communiqué ses projets
à votre égard?
«--Non; mais puis-je m'en plaindre? de quel droit prétendrais-je
maintenant à devenir venir sa femme? Il faut tout vous avouer: chaque
nuit, lorsque tout dort dans la maison, je vais le trouver chez lui. Je
le vois si peu pendant le jour!--Est-il possible, Maria! quelle
imprudence!--Je sais que je fais mal, et cependant je ne puis vaincre
mon amour. Je pleure sans cesse sur ma faute; mais à quoi bon? Deux fois
j'ai manqué d'être découverte. Imaginez-vous que je suis obligée de
passer devant la chambre où reposent mon père et ma mère: oh! comme mon
cœur se serre alors! S'ils savaient à quel point je suis coupable, comme
ils me mépriseraient, eux qui m'aiment si tendrement!... Ensuite il me
faut traverser la chambre qu'occupent mes petites sœurs avec leur bonne,
puis le grand corps de logis situé entre les deux ailes. Un jour je suis
restée deux heures cachée derrière une statue dans la grande salle, où
aboutissent plusieurs issues des chambres occupées par les officiers
français. Je tremblais moins de froid que de terreur.
«--Malheureuse enfant! et si l'on vous avait vue!--Sans doute: mais
croirait-il que je l'aime si je n'osais braver tous les dangers pour
arriver jusqu'à lui?»
Je ne saurais rendre les divers sentimens que faisaient naître en moi
les confidences de Maria. Elle pleurait: je mêlais mes larmes aux
siennes; je lui représentais l'affreux abîme qu'elle creusait sous ses
pas, la douleur de ses parens si jamais ils venaient à découvrir qu'elle
se rendait indigne de leur tendresse; enfin, à force de prières,
j'obtins d'elle la promesse de cesser ses excursions nocturnes. Mon plan
était déjà arrêté; et, d'après ce qu'elle m'avait dit du général Moreau,
c'était sur lui-même que je comptais d'abord pour m'aider à la sauver.
Le lendemain du grand dîner donné par le baron, nous fîmes une promenade
à cheval dans les campagnes environnantes: Moreau nous accompagnait;
l'occasion de lui parler s'offrait naturellement; il se trouvait à côté
de moi. Je l'engageai à devancer un peu le reste de la cavalcade, pour
avoir le loisir de causer un instant avec lui. Quand nous fûmes assez
éloignés pour qu'il fût impossible de nous entendre, je lui déclarai
sans détour que Maria m'avait instruite des relations qui existaient
entre eux, et que j'avais puisé, dans les discours même de ma jeune
parente, une assez haute opinion de son caractère pour penser qu'après
avoir abusé de sa faiblesse, il ne voudrait pas lui enlever tout espoir
de bonheur à venir en nourrissant sa fatale passion. «Maria, ajoutai-je,
n'ose plus prétendre à devenir votre épouse; sa naissance et son nom ne
lui permettront jamais de descendre au rôle de votre maîtresse: vous le
sentez comme moi, général. Elle a droit à votre respect, et vous ne
voudriez pas, en entretenant plus long-temps avec elle une liaison
illicite, l'exposer à perdre entièrement l'honneur, premier trésor d'une
femme. Trouvez donc un motif pour quitter promptement ce pays, et
sauvez-la d'elle-même, en cessant de vous offrir à ses yeux.
«--Vous êtes assez bonne, madame, me répondit Moreau avec un accent que
je n'oublierai jamais, vous êtes assez bonne pour me traiter avec
indulgence. Puisque vous voulez bien avoir de moi si bonne opinion, vous
ne serez point étonnée d'apprendre que je songeais moi-même à tirer
mademoiselle Vanderke de la fausse position dans laquelle je l'ai
placée: il y a long-temps que mon bonheur fait mon supplice, parce qu'il
me laisse toujours des remords. Puisque Maria s'est confiée à vous,
veillez sur elle: je l'aime sans doute, mais non pas de cet amour ardent
qui seul peut la rendre heureuse. Cependant si elle peut se contenter
des sentimens que j'ai à lui offrir, madame, je remets notre sort entre
vos mains. Je pars dans deux jours pour Bommel avec M. Van-M***:
permettez-moi de vous adresser de là une lettre que vous remettrez à
votre cousine. Si mes offres sont rejetées, je vous jure d'avance que
cette lettre sera la dernière qu'elle recevra de moi, et que je ne
reparaîtrai plus dans la maison de son père.»
Moreau paraissait profondément ému en me parlant. J'aurais pu m'étonner
de le voir payer d'une amitié si calme l'amour le plus passionné: je ne
pus toutefois m'empêcher de convenir que son langage était celui d'un
honnête homme, disposé à réparer une faute qu'il avait presque
involontairement commise. Dès ce moment je lui accordai toute mon
estime: je consentis à ce qu'il me proposait, et je me promis d'agir
avec la plus grande circonspection dans une circonstance qui allait
décider du bonheur de deux êtres également dignes d'être heureux. Moreau
partit en effet le surlendemain. Maria était au désespoir; elle croyait
avoir vu celui qu'elle aimait pour la dernière fois: elle vint me
demander des consolations, et je pleurai avec elle.
J'employai tous les ménagemens possibles pour lui traduire la pensée de
Moreau; j'essayai de lui faire entrevoir la possibilité d'un mariage,
dans le cas où elle voudrait accepter un attachement calme, mais
durable, en échange d'un amour aussi vif que le sien. L'idée de n'être
pas aimée autant qu'elle aimait elle-même la frappa si douloureusement
qu'elle oublia tout le reste: il m'était bien pénible de voir couler ses
larmes, mais je ne fis rien pour les tarir. Il aurait fallu, pour calmer
sa douleur, réveiller dans son âme un espoir chimérique; maintenant que
le coup était porté, il valait mieux laisser au temps le soin de
cicatriser la blessure. Quinze jours se passèrent ainsi: une légère
indisposition, résultat des secousses violentes qu'elle venait
d'éprouver, fournit à Maria un prétexte pour ne pas quitter sa chambre.
Mes soins empêchèrent qu'on ne rapprochât l'époque où commença cette
maladie subite de celle où le général Moreau avait quitté Bois-le-Duc.