Opinions politiques de mon mari.--Il m'amène à les partager.--Le duc
d'York en Hollande.--Mon mari captif dans sa propre maison.--Je le
délivre.
Les six premiers mois de notre union s'écoulèrent dans un bonheur
parfait pour mon mari et pour moi. Les voyages d'agrément qui succèdent
immédiatement en Hollande les solennités du mariage étaient terminés, le
calme commençait à remplacer dans notre intérieur le tumulte des fêtes,
lorsque des bruits de guerre, et les progrès chaque jour croissans de la
révolution française, vinrent donner une nouvelle direction à nos idées,
et décider à la fois du sort de mon époux et du mien. Van-M*** avait de
grandes possessions en Belgique; il était en Hollande du parti opposé à
la cour. Il était naturel qu'il embrassât avec ardeur les principes de
la révolution française. Ma mère, qui, depuis la mort de son mari, ne
pouvait plus être heureuse que du bonheur de sa fille, aurait voulu que
son gendre restât étranger à la crise qui se préparait: elle voyait
notre avenir se charger d'orages auxquels une retraite absolue pouvait
seule nous soustraire. La suite des événemens n'a que trop prouvé
combien ses craintes étaient fondées; prières, raisonnemens, elle mit
tout en usage pour calmer l'exaltation politique de mon mari. En vain
lui représenta-t-elle que les dangers de la guerre étaient les moindres
de ceux auxquels il allait m'exposer; que mon âme encore si candide, et
déjà cependant avide d'émotions violentes, pouvait se laisser égarer au
delà du point où il voudrait s'arrêter lui-même; tout fut inutile.
Van-M*** était plein de respect et d'attachement pour ma mère; cependant
il resta ferme dans la résolution qu'il avait prise, de servir de tous
ses moyens une cause dont le triomphe semblait à ses yeux devoir assurer
pour toujours le bonheur et la liberté de sa patrie. Dès lors il mit
tous ses soins à me faire partager ses sentimens, à m'échauffer du feu
de son enthousiasme. Ma conversion ne fut pas difficile; je n'avais
encore aucune opinion arrêtée: j'éprouvais seulement une répugnance
assez forte pour cette égalité absolue que rêvait mon mari, et que je
trouvais entièrement opposée aux idées aristocratiques dans lesquelles
j'avais été nourrie. J'avais de plus trouvé encore vivant en Hollande le
souvenir des excès commis par les troupes françaises dans les guerres de
Louis XIV; ces troupes étaient cependant celles d'un grand roi, modèle
de courtoisie et de politesse, et que ses lieutenans s'efforçaient sans
doute d'imiter. Que ne devions-nous pas attendre de ces chefs
révolutionnaires, arrachés subitement par la tourmente politique à
l'obscurité de leur profession ou de leur origine, pour guider au combat
des bandes fanatisées, et sans cesse obligés d'acheter à tout prix la
victoire qui seule pouvait légitimer aux yeux de leurs soldats leur
fortune subite?
Van-M*** répondait à mes objections par la nécessité de conquérir
promptement une liberté dont les bienfaits devaient bientôt s'étendre
sur tous les peuples; avant tout il voulait soustraire la marine
hollandaise, jadis si florissante, à l'influence britannique qui ne
tendait qu'à la ruiner. L'amour de la patrie qui respirait dans tous ses
discours, la chaleur qu'il mettait à défendre les théories qu'il avait
adoptées, firent bientôt passer dans mon âme la conviction qui
remplissait la sienne. Les représentations de ma mère furent perdues
pour moi comme elles l'avaient été pour lui; et je lui promis de le
suivre partout où il conviendrait de me conduire. Toute notre famille se
dispersa; ma mère se retira dans une terre qu'elle possédait près de
Leyde; les parens de mon mari se rendirent à Haarlem, et nous allâmes
nous-mêmes habiter notre domaine de Sgravsand, situé sur la route que
nous devions suivre s'il nous convenait de quitter la Hollande. La
douleur que j'éprouvai en me voyant forcée de quitter ma mère fut
extrême: les événemens politiques au milieu desquels je me trouvais
placée vinrent bientôt m'arracher à mes peines personnelles, en me
faisant participer aux émotions violentes qui commençaient à agiter
notre nation.
Van-M*** avait d'abord le projet de ne passer que quelques jours à
Sgravsand; il m'avait priée de n'y recevoir que peu de monde, et j'avais
sans peine acquiescé à sa prière, car le flegme des dames hollandaises,
la gravité de leurs habitudes et de leur maintien contrastait
singulièrement avec la vivacité de mon humeur toute italienne. Tandis
que Van-M***, renfermé dans son appartement, s'occupait à dépouiller les
dépêches que lui apportaient sans cesse de nombreux exprès, je faisais
de longues promenades à cheval, je m'abandonnais à mon goût pour la
lecture, ou bien je m'entretenais par écrit avec ma bonne mère. Cette
manière de vivre me plaisait: si j'avais par intervalle quelque retour
de coquetterie, alors j'allais trouver mon mari jusque dans son cabinet,
je lui reprochais l'abandon dans lequel il me laissait, je feignais même
de douter de son amour: il n'avait pas de peine à se justifier, et nos
petites discussions se terminaient par des raccommodemens qui
resserraient les liens de notre affection mutuelle.
Un soir que nous étions assis dans un des pavillons qui bordaient notre
propriété du côté de la route, nous vîmes arriver à l'improviste M.
Vandau***, l'un des plus intimes amis de mon mari. Van-M*** eut avec lui
un entretien assez long, à la suite duquel il m'annonça que nous
devions, dès le lendemain matin, quitter le pays pour n'y revenir
qu'avec les libérateurs de la Hollande, les soldats de la république
française. Le voyage que j'allais entreprendre, la petite importance à
laquelle allaient sans doute m'élever les événemens au milieu desquels
mon mari était appelé à jouer un rôle, tout cela donnait un nouvel essor
à mes idées; je m'occupai sur-le-champ, avec une activité
extraordinaire, des préparatifs de notre départ, et je ne négligeai pas,
comme on le pense bien, les soins toujours si importans de ma toilette.
Pendant que je me livrais avec ma femme-de-chambre à ces graves
occupations, la sonnette de notre grille s'agita tout d'un coup avec
violence, et un domestique vint m'apprendre que j'avais à recevoir
plusieurs officiers de l'état-major du duc d'York, auxquels on avait
assigné notre château pour logement. À l'instant parurent cinq ou six
militaires anglais. Je donnai ordre de les conduire au salon, de leur
servir des rafraîchissemens. Je réparai promptement le désordre de ma
toilette, et je me mis en mesure d'aller au devant de Van-M*** pour lui
annoncer la visite importune que nous venions de recevoir: au moment
même où j'allais sortir, on vint m'apprendre que mes hôtes demandaient à
me parler; pour ne pas paraître intimidée, je descendis sur-le-champ au
salon.
En entrant, je vis plusieurs officiers nonchalamment étendus sur les
fauteuils et les canapés: le nombre des arrivans grossissait à chaque
minute. Quelques uns élevaient très haut la voix dans l'intérieur de
l'appartement; d'autres attachaient en dehors leurs chevaux aux superbes
treillages verts et dorés, qui entouraient mes parterres de fleurs et
mes magnifiques plates-bandes. Personne n'avait même fait mine de se
lever en me voyant paraître; les uns me regardaient avec une attention
tout-à-fait impertinente, les autres m'adressaient de fades complimens
en mauvais hollandais: un seul voulut me prendre la main. Déjà deux
domestiques, qui m'avaient suivie, s'apprêtaient, les poings fermés, à
me défendre de toute injure, lorsque élevant la voix avec le ton du
dédain: «Je ne comprends pas, dis-je, votre langage: l'italien est ma
langue naturelle; mais je préfère la langue française à toutes les
autres. Ainsi, répondez-moi en français: où sont vos billets?» La
fermeté de mes paroles avait d'abord frappé de surprise mes auditeurs.
L'un d'eux, d'une assez belle figure, mais surchargé d'embonpoint et
dépourvu de grâce, m'invita poliment à m'asseoir. Il me fait exhiber
l'ordre en vertu duquel j'étais obligée de le loger, lui et sa suite:
cet officier était le duc d'York lui-même. À ce nom, un pressentiment
secret vint me frapper d'effroi, et je tremblai dès lors pour la sûreté
de mon mari. La coïncidence du jour où un tel personnage devenait notre
hôte, avec celui que mon mari avait choisi pour aller rejoindre l'armée
française, semblait le résultat d'un plan concerté d'avance pour arrêter
l'exécution de notre projet. Dès le moment où cette idée s'offrit à mon
esprit, je cherchai le moyen de sauver Van-M***. Le duc d'York tenta
poliment de me retenir; mais je ne quittai pas moins à l'instant le
salon sous le prétexte des ordres que j'avais à donner. Écrire à la hâte
un billet laconique, ordonner au valet-de-chambre de mon mari d'aller, à
quelque distance de la maison, attendre son maître, et de lui remettre
mon message, tout cela fut l'affaire d'un instant. Cependant ma
précaution fut inutile: au moment même Van-M*** rentrait dans la maison,
suivi de son ami Van-Daulen, et escorté de soldats anglais qui le
conduisaient devant leur général.
Aussitôt qu'il m'aperçut, Van-M***, qui depuis quelques minutes
tremblait pour moi, poussa un cri de joie; moi-même, en dépit des
soldats, je m'élançai dans ses bras. On nous mena devant le prince:
Van-M*** répondit avec hauteur aux questions qu'on lui adressa;
l'indignation se peignait sur ses traits et pétillait dans ses yeux:
«Vous êtes les maîtres ici, dit-il au duc, à la fin de son
interrogatoire; ma liberté est entre vos mains; vous pouvez me jeter
dans les cachots; mes vœux seront toujours pour l'indépendance de mon
pays.»
Le résultat de cet interrogatoire fut tel que nous devions nous y
attendre. Le duc d'York déclara Van-M*** et son ami prisonniers d'État,
et leur annonça qu'ils seraient conduits dès le lendemain sous bonne
escorte au quartier général de l'armée anglaise, qui se trouvait à
Amersford. On conduisit ensuite les prisonniers dans une des salles
basses de la maison qui donnait sur le jardin; deux sentinelles furent
placées à chaque porte. On voulut bien toute-*fois m'accorder la liberté
de voir mon mari: j'étais loin sans doute d'être rassurée sur son sort;
mais je ne désespérais de rien, et un secret pressentiment m'avertissait
que je parviendrais à le sauver.
Le duc s'était, je crois, flatté d'avance de me voir ramper en
suppliante à ses pieds. Il ne parut pas médiocrement étonné de la
fermeté apparente que je conservais: ma présence d'esprit ne m'abandonna
pas un seul instant. J'allais, je venais; je donnais des ordres à haute
voix, tandis que je rassemblais en secret tous les moyens de fuir au
plus tôt. Nos domestiques nous chérissaient; nous avions toujours été
pour eux de bons maîtres: je comptais sur leur assistance. Le dévouement
qu'ils me témoignèrent justifia la confiance que j'avais mise en eux:
plusieurs fois dans la soirée j'allai visiter les deux prisonniers.
Entourée de soldats et épiée comme je l'étais de toutes parts, je me
gardai bien de communiquer à Van-M*** le projet que j'avais formé, dans
la crainte que l'expression de sa physionomie ou de ses regards ne
trahît le secret de nos espérances. Il put cependant deviner sur mon
visage toute ma sollicitude pour lui, comme je devinai sur le sien qu'il
était content de moi. Les officiers anglais et leur général lui-même se
rencontraient partout sur mon passage: j'affectais de ne pas même les
remarquer; l'attention exclusive que je paraissais donner aux soins de
ma maison ne servit pas peu à éloigner de nos gardiens toute défiance
sur mon compte.
J'avais à peine quatorze ans; ma santé était excellente: l'éducation
toute libérale que j'avais reçue avait développé de bonne heure mon
intelligence; mais depuis mon mariage les conversations sérieuses que
j'avais souvent eues avec mon mari, la chaleur qu'il mettait à
m'inculquer ses principes de liberté générale, avaient de beaucoup élevé
mon esprit et agrandi la sphère de mes idées. J'étais loin du fanatisme
pieusement barbare des Judith et des Débora: pénétrée comme je l'étais
alors de la sainteté des devoirs d'épouse, l'espoir même de sauver
Béthulie n'aurait pas pu me faire agréer pendant deux minutes les lourds
complimens de quelque Holoferne britannique. Mais ma tendresse pour mon
mari m'élevait au dessus de moi-même, et me donnait une hardiesse
supérieure à mon âge. En embrassant Van-M*** au moment de le quitter
pour la dernière fois dans la soirée, je pus le prier à voix basse de ne
pas s'endormir, et le prévenir qu'avant le jour nous serions hors du
pouvoir des Anglais.
Il restait dans la maison trente soldats et cinq officiers, sans compter
le duc d'York, qu'on venait de porter sur un lit où il dormait dans
l'ivresse la plus complète. Le nombre de bouteilles qui jonchaient le
parquet du salon attestait les ravages de notre cave, et augmentait la
confiance avec laquelle je combinais tous mes moyens d'évasion. Les
soldats étaient ivres comme les chefs; un sommeil profond ne tarda pas à
appesantir leurs yeux. Lorsque je n'entendis plus aucun mouvement dans
la maison, je sortis sans bruit de mon appartement, et je gagnai
rapidement un cabinet de bain, contigu à la salle où se trouvaient
renfermés les deux prisonniers. Dans ce cabinet était une porte
lambrissée communiquant à la salle, mais cachée de ce côté par une
armoire remplie de porcelaines: je l'ouvris; les porcelaines furent
rapidement enlevées, et peu de minutes après, mon mari, Van-Daulen et
moi, nous traversions à grands pas, mais toujours dans le plus profond
silence, les immenses jardins et la prairie qui les termine. Au bout de
cette prairie, notre berline de voyage nous attendait avec quatre
domestiques bien résolus et bien armés. Il restait encore dans la maison
plus de douze de nos serviteurs à qui j'en avais confié la garde. Nous
partîmes sans retard; mais la nécessité de suivre des chemins de
traverse dans un pays marécageux ne nous permit pas d'avancer avec la
célérité qui semblait la première condition de notre salut.