CHAPITRE III.

Opinions politiques de mon mari.--Il m'amène à les partager.--Le duc

d'York en Hollande.--Mon mari captif dans sa propre maison.--Je le

délivre.

Les six premiers mois de notre union s'écoulèrent dans un bonheur

parfait pour mon mari et pour moi. Les voyages d'agrément qui succèdent

immédiatement en Hollande les solennités du mariage étaient terminés, le

calme commençait à remplacer dans notre intérieur le tumulte des fêtes,

lorsque des bruits de guerre, et les progrès chaque jour croissans de la

révolution française, vinrent donner une nouvelle direction à nos idées,

et décider à la fois du sort de mon époux et du mien. Van-M*** avait de

grandes possessions en Belgique; il était en Hollande du parti opposé à

la cour. Il était naturel qu'il embrassât avec ardeur les principes de

la révolution française. Ma mère, qui, depuis la mort de son mari, ne

pouvait plus être heureuse que du bonheur de sa fille, aurait voulu que

son gendre restât étranger à la crise qui se préparait: elle voyait

notre avenir se charger d'orages auxquels une retraite absolue pouvait

seule nous soustraire. La suite des événemens n'a que trop prouvé

combien ses craintes étaient fondées; prières, raisonnemens, elle mit

tout en usage pour calmer l'exaltation politique de mon mari. En vain

lui représenta-t-elle que les dangers de la guerre étaient les moindres

de ceux auxquels il allait m'exposer; que mon âme encore si candide, et

déjà cependant avide d'émotions violentes, pouvait se laisser égarer au

delà du point où il voudrait s'arrêter lui-même; tout fut inutile.

Van-M*** était plein de respect et d'attachement pour ma mère; cependant

il resta ferme dans la résolution qu'il avait prise, de servir de tous

ses moyens une cause dont le triomphe semblait à ses yeux devoir assurer

pour toujours le bonheur et la liberté de sa patrie. Dès lors il mit

tous ses soins à me faire partager ses sentimens, à m'échauffer du feu

de son enthousiasme. Ma conversion ne fut pas difficile; je n'avais

encore aucune opinion arrêtée: j'éprouvais seulement une répugnance

assez forte pour cette égalité absolue que rêvait mon mari, et que je

trouvais entièrement opposée aux idées aristocratiques dans lesquelles

j'avais été nourrie. J'avais de plus trouvé encore vivant en Hollande le

souvenir des excès commis par les troupes françaises dans les guerres de

Louis XIV; ces troupes étaient cependant celles d'un grand roi, modèle

de courtoisie et de politesse, et que ses lieutenans s'efforçaient sans

doute d'imiter. Que ne devions-nous pas attendre de ces chefs

révolutionnaires, arrachés subitement par la tourmente politique à

l'obscurité de leur profession ou de leur origine, pour guider au combat

des bandes fanatisées, et sans cesse obligés d'acheter à tout prix la

victoire qui seule pouvait légitimer aux yeux de leurs soldats leur

fortune subite?

Van-M*** répondait à mes objections par la nécessité de conquérir

promptement une liberté dont les bienfaits devaient bientôt s'étendre

sur tous les peuples; avant tout il voulait soustraire la marine

hollandaise, jadis si florissante, à l'influence britannique qui ne

tendait qu'à la ruiner. L'amour de la patrie qui respirait dans tous ses

discours, la chaleur qu'il mettait à défendre les théories qu'il avait

adoptées, firent bientôt passer dans mon âme la conviction qui

remplissait la sienne. Les représentations de ma mère furent perdues

pour moi comme elles l'avaient été pour lui; et je lui promis de le

suivre partout où il conviendrait de me conduire. Toute notre famille se

dispersa; ma mère se retira dans une terre qu'elle possédait près de

Leyde; les parens de mon mari se rendirent à Haarlem, et nous allâmes

nous-mêmes habiter notre domaine de Sgravsand, situé sur la route que

nous devions suivre s'il nous convenait de quitter la Hollande. La

douleur que j'éprouvai en me voyant forcée de quitter ma mère fut

extrême: les événemens politiques au milieu desquels je me trouvais

placée vinrent bientôt m'arracher à mes peines personnelles, en me

faisant participer aux émotions violentes qui commençaient à agiter

notre nation.

Van-M*** avait d'abord le projet de ne passer que quelques jours à

Sgravsand; il m'avait priée de n'y recevoir que peu de monde, et j'avais

sans peine acquiescé à sa prière, car le flegme des dames hollandaises,

la gravité de leurs habitudes et de leur maintien contrastait

singulièrement avec la vivacité de mon humeur toute italienne. Tandis

que Van-M***, renfermé dans son appartement, s'occupait à dépouiller les

dépêches que lui apportaient sans cesse de nombreux exprès, je faisais

de longues promenades à cheval, je m'abandonnais à mon goût pour la

lecture, ou bien je m'entretenais par écrit avec ma bonne mère. Cette

manière de vivre me plaisait: si j'avais par intervalle quelque retour

de coquetterie, alors j'allais trouver mon mari jusque dans son cabinet,

je lui reprochais l'abandon dans lequel il me laissait, je feignais même

de douter de son amour: il n'avait pas de peine à se justifier, et nos

petites discussions se terminaient par des raccommodemens qui

resserraient les liens de notre affection mutuelle.

Un soir que nous étions assis dans un des pavillons qui bordaient notre

propriété du côté de la route, nous vîmes arriver à l'improviste M.

Vandau***, l'un des plus intimes amis de mon mari. Van-M*** eut avec lui

un entretien assez long, à la suite duquel il m'annonça que nous

devions, dès le lendemain matin, quitter le pays pour n'y revenir

qu'avec les libérateurs de la Hollande, les soldats de la république

française. Le voyage que j'allais entreprendre, la petite importance à

laquelle allaient sans doute m'élever les événemens au milieu desquels

mon mari était appelé à jouer un rôle, tout cela donnait un nouvel essor

à mes idées; je m'occupai sur-le-champ, avec une activité

extraordinaire, des préparatifs de notre départ, et je ne négligeai pas,

comme on le pense bien, les soins toujours si importans de ma toilette.

Pendant que je me livrais avec ma femme-de-chambre à ces graves

occupations, la sonnette de notre grille s'agita tout d'un coup avec

violence, et un domestique vint m'apprendre que j'avais à recevoir

plusieurs officiers de l'état-major du duc d'York, auxquels on avait

assigné notre château pour logement. À l'instant parurent cinq ou six

militaires anglais. Je donnai ordre de les conduire au salon, de leur

servir des rafraîchissemens. Je réparai promptement le désordre de ma

toilette, et je me mis en mesure d'aller au devant de Van-M*** pour lui

annoncer la visite importune que nous venions de recevoir: au moment

même où j'allais sortir, on vint m'apprendre que mes hôtes demandaient à

me parler; pour ne pas paraître intimidée, je descendis sur-le-champ au

salon.

En entrant, je vis plusieurs officiers nonchalamment étendus sur les

fauteuils et les canapés: le nombre des arrivans grossissait à chaque

minute. Quelques uns élevaient très haut la voix dans l'intérieur de

l'appartement; d'autres attachaient en dehors leurs chevaux aux superbes

treillages verts et dorés, qui entouraient mes parterres de fleurs et

mes magnifiques plates-bandes. Personne n'avait même fait mine de se

lever en me voyant paraître; les uns me regardaient avec une attention

tout-à-fait impertinente, les autres m'adressaient de fades complimens

en mauvais hollandais: un seul voulut me prendre la main. Déjà deux

domestiques, qui m'avaient suivie, s'apprêtaient, les poings fermés, à

me défendre de toute injure, lorsque élevant la voix avec le ton du

dédain: «Je ne comprends pas, dis-je, votre langage: l'italien est ma

langue naturelle; mais je préfère la langue française à toutes les

autres. Ainsi, répondez-moi en français: où sont vos billets?» La

fermeté de mes paroles avait d'abord frappé de surprise mes auditeurs.

L'un d'eux, d'une assez belle figure, mais surchargé d'embonpoint et

dépourvu de grâce, m'invita poliment à m'asseoir. Il me fait exhiber

l'ordre en vertu duquel j'étais obligée de le loger, lui et sa suite:

cet officier était le duc d'York lui-même. À ce nom, un pressentiment

secret vint me frapper d'effroi, et je tremblai dès lors pour la sûreté

de mon mari. La coïncidence du jour où un tel personnage devenait notre

hôte, avec celui que mon mari avait choisi pour aller rejoindre l'armée

française, semblait le résultat d'un plan concerté d'avance pour arrêter

l'exécution de notre projet. Dès le moment où cette idée s'offrit à mon

esprit, je cherchai le moyen de sauver Van-M***. Le duc d'York tenta

poliment de me retenir; mais je ne quittai pas moins à l'instant le

salon sous le prétexte des ordres que j'avais à donner. Écrire à la hâte

un billet laconique, ordonner au valet-de-chambre de mon mari d'aller, à

quelque distance de la maison, attendre son maître, et de lui remettre

mon message, tout cela fut l'affaire d'un instant. Cependant ma

précaution fut inutile: au moment même Van-M*** rentrait dans la maison,

suivi de son ami Van-Daulen, et escorté de soldats anglais qui le

conduisaient devant leur général.

Aussitôt qu'il m'aperçut, Van-M***, qui depuis quelques minutes

tremblait pour moi, poussa un cri de joie; moi-même, en dépit des

soldats, je m'élançai dans ses bras. On nous mena devant le prince:

Van-M*** répondit avec hauteur aux questions qu'on lui adressa;

l'indignation se peignait sur ses traits et pétillait dans ses yeux:

«Vous êtes les maîtres ici, dit-il au duc, à la fin de son

interrogatoire; ma liberté est entre vos mains; vous pouvez me jeter

dans les cachots; mes vœux seront toujours pour l'indépendance de mon

pays.»

Le résultat de cet interrogatoire fut tel que nous devions nous y

attendre. Le duc d'York déclara Van-M*** et son ami prisonniers d'État,

et leur annonça qu'ils seraient conduits dès le lendemain sous bonne

escorte au quartier général de l'armée anglaise, qui se trouvait à

Amersford. On conduisit ensuite les prisonniers dans une des salles

basses de la maison qui donnait sur le jardin; deux sentinelles furent

placées à chaque porte. On voulut bien toute-*fois m'accorder la liberté

de voir mon mari: j'étais loin sans doute d'être rassurée sur son sort;

mais je ne désespérais de rien, et un secret pressentiment m'avertissait

que je parviendrais à le sauver.

Le duc s'était, je crois, flatté d'avance de me voir ramper en

suppliante à ses pieds. Il ne parut pas médiocrement étonné de la

fermeté apparente que je conservais: ma présence d'esprit ne m'abandonna

pas un seul instant. J'allais, je venais; je donnais des ordres à haute

voix, tandis que je rassemblais en secret tous les moyens de fuir au

plus tôt. Nos domestiques nous chérissaient; nous avions toujours été

pour eux de bons maîtres: je comptais sur leur assistance. Le dévouement

qu'ils me témoignèrent justifia la confiance que j'avais mise en eux:

plusieurs fois dans la soirée j'allai visiter les deux prisonniers.

Entourée de soldats et épiée comme je l'étais de toutes parts, je me

gardai bien de communiquer à Van-M*** le projet que j'avais formé, dans

la crainte que l'expression de sa physionomie ou de ses regards ne

trahît le secret de nos espérances. Il put cependant deviner sur mon

visage toute ma sollicitude pour lui, comme je devinai sur le sien qu'il

était content de moi. Les officiers anglais et leur général lui-même se

rencontraient partout sur mon passage: j'affectais de ne pas même les

remarquer; l'attention exclusive que je paraissais donner aux soins de

ma maison ne servit pas peu à éloigner de nos gardiens toute défiance

sur mon compte.

J'avais à peine quatorze ans; ma santé était excellente: l'éducation

toute libérale que j'avais reçue avait développé de bonne heure mon

intelligence; mais depuis mon mariage les conversations sérieuses que

j'avais souvent eues avec mon mari, la chaleur qu'il mettait à

m'inculquer ses principes de liberté générale, avaient de beaucoup élevé

mon esprit et agrandi la sphère de mes idées. J'étais loin du fanatisme

pieusement barbare des Judith et des Débora: pénétrée comme je l'étais

alors de la sainteté des devoirs d'épouse, l'espoir même de sauver

Béthulie n'aurait pas pu me faire agréer pendant deux minutes les lourds

complimens de quelque Holoferne britannique. Mais ma tendresse pour mon

mari m'élevait au dessus de moi-même, et me donnait une hardiesse

supérieure à mon âge. En embrassant Van-M*** au moment de le quitter

pour la dernière fois dans la soirée, je pus le prier à voix basse de ne

pas s'endormir, et le prévenir qu'avant le jour nous serions hors du

pouvoir des Anglais.

Il restait dans la maison trente soldats et cinq officiers, sans compter

le duc d'York, qu'on venait de porter sur un lit où il dormait dans

l'ivresse la plus complète. Le nombre de bouteilles qui jonchaient le

parquet du salon attestait les ravages de notre cave, et augmentait la

confiance avec laquelle je combinais tous mes moyens d'évasion. Les

soldats étaient ivres comme les chefs; un sommeil profond ne tarda pas à

appesantir leurs yeux. Lorsque je n'entendis plus aucun mouvement dans

la maison, je sortis sans bruit de mon appartement, et je gagnai

rapidement un cabinet de bain, contigu à la salle où se trouvaient

renfermés les deux prisonniers. Dans ce cabinet était une porte

lambrissée communiquant à la salle, mais cachée de ce côté par une

armoire remplie de porcelaines: je l'ouvris; les porcelaines furent

rapidement enlevées, et peu de minutes après, mon mari, Van-Daulen et

moi, nous traversions à grands pas, mais toujours dans le plus profond

silence, les immenses jardins et la prairie qui les termine. Au bout de

cette prairie, notre berline de voyage nous attendait avec quatre

domestiques bien résolus et bien armés. Il restait encore dans la maison

plus de douze de nos serviteurs à qui j'en avais confié la garde. Nous

partîmes sans retard; mais la nécessité de suivre des chemins de

traverse dans un pays marécageux ne nous permit pas d'avancer avec la

célérité qui semblait la première condition de notre salut.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 15 / 43 题