CHAPITRE IV.

Mon enlèvement.--Mes libérateurs.--Une famille d'émigrés français.--Je

rejoins mon mari.--Départ pour Bruxelles.

Van-M*** était content de mon adresse et de ma fermeté: pour me

témoigner sa reconnaissance, il ne trouva rien de mieux que de me

confier entièrement ses projets. Celui de tous dont il était le plus

préoccupé en ce moment, c'était de rejoindre l'armée française, dans

laquelle servait son cousin le général Daëndels. Une lettre que lui

écrivait ce parent, et que les Anglais avaient pu intercepter, était la

cause des rigueurs qu'on venait d'exercer contre lui dans sa propre

maison. Le ton d'assurance avec lequel Van-M*** parlait de ses

espérances, qu'il croyait à la veille de se réaliser, sa ferme

détermination de braver tous les dangers pour atteindre au but généreux

qu'il se proposait, la délivrance de son pays, me le rendaient à la fois

plus respectable et plus cher. Son ami ne partageait ni son enthousiasme

ni ses illusions; il était triste, silencieux. Van-M*** soupçonna qu'il

se repentait d'avoir pris part à l'exécution de ses projets; il lui

offrit de le faire conduire et escorter jusqu'à sa terre par deux de nos

gens. Van-Daulen s'y refusa.

À neuf heures du matin nous arrivâmes au petit bourg de Woerdorp, et

nous nous y arrêtâmes quelques instans. Nous étions partis de Sgravsand

à trois heures après minuit: il était naturel de croire qu'en ce moment

seulement on pouvait s'y apercevoir de notre évasion. Mais nous avions

quelques heures d'avance, et il était douteux que l'alerte eût été assez

vive pour dissiper entièrement les fumées du vin, et donner aux soldats

anglais l'activité nécessaire pour nous atteindre. Cependant, au moment

où nous allions nous remettre en route, notre voiture est tout à coup

entourée par un détachement de cavalerie anglaise. L'officier qui

commande ce détachement s'avance vers nous, et invite poliment MM.

Van-M*** et Van-Daulen à le suivre. Toute résistance devenait inutile;

force nous fut de nous résigner à partir pour Amersford avec notre

escorte, qui veillait attentivement sur la calèche dans laquelle nous

voyagions tous les trois. Arrivés à Amersford, nous allâmes descendre à

l'auberge du Lion d'or. Quel fut mon effroi lorsqu'on vint chercher mon

mari et son ami pour les conduire au quartier-général! En vain

demandais-je qu'on me permît de les suivre; en vain m'écriais-je que,

n'étant pas militaires, ils ne devaient répondre de leur conduite qu'à

l'autorité civile. Les Anglais demeurèrent sourds à mes réclamations; il

fallut obéir. Van-M*** s'arracha de mes bras, me recommanda avec

instance à l'hôtesse, et partit. Cette hôtesse était, fort heureusement

pour moi, une bonne et honnête Hollandaise, qui me prodigua toute sorte

de soins. Elle ne voulut pas m'abandonner à ma douleur, et elle me tint

assidue compagnie avec ses deux filles, grandes et belles personnes qui

ne sortaient plus de la maison depuis que l'armée anglaise avait occupé

Amersford. Après trois heures de mortelles angoisses, je reçus enfin un

billet de mon mari: «Sois sans crainte, me disait-il; je ne cours aucun

danger: par suite d'un malentendu ou d'une obstination que je pourrai

bien faire punir plus tard, je suis obligé de partir sans toi pour

Zutphen. J'ai donné ordre à Kluaas et à Sevret[3] de se rendre

sur-le-champ auprès de toi; ils t'accompagneront avec une des parentes

de l'hôtesse. Quand tu liras ce billet je serai déjà loin d'Amersford;

pars sans délai, conserve tout ton courage, et sois sûre que nous serons

bientôt réunis.» La lecture de cette lettre ranima mes forces; je me

conformai de point en point aux instructions de mon mari: en moins d'une

demi-heure tous mes préparatifs furent faits, et je me mis de nouveau en

route avec mes domestiques à cheval et bien armés.

Vers le soir nous avancions au milieu des bruyères, lorsqu'un convoi de

chevaux et de caissons, qui venait droit à nous, nous força de nous

arrêter. Un officier anglais s'avance pour regarder dans l'intérieur de

la calèche; mes domestiques veulent le repousser, il les menace de son

pistolet. Le combat allait s'engager si mes cris, en réprimant

l'impétuosité de mes défenseurs, n'eussent attiré l'attention des

soldats qui composaient l'escorte du convoi. On se saisit de mes fidèles

serviteurs, deux hommes m'enlèvent de ma voiture, et je me trouve tout à

coup placée dans un fourgon, à côté de deux dames fort jolies et du duc

d'York en personne. J'avais d'abord tremblé pour mes deux domestiques;

mais je fus bientôt rassurée en voyant qu'on leur avait laissé leurs

chevaux, et qu'on les faisait marcher à la suite de la calèche, dans

laquelle était restée la cousine de notre bonne hôtesse d'Amersford, qui

m'avait accompagnée conformément aux désirs de mon mari. La colère

succéda bientôt chez moi à la frayeur; je me tournai vers le duc, et je

lui dis qu'à moins d'avoir la certitude de dérober ma personne à tous

les yeux, il devait craindre qu'on ne vengeât bientôt, et d'une manière

éclatante, la honteuse et ridicule violence qu'il prétendait exercer sur

moi. De tels attentats avaient pu rester impunis quand ils avaient eu

pour objets des femmes d'une condition ordinaire; mais il n'en serait

pas de même quand on saurait qu'il avait choisi pour victime la femme

d'un homme distingué par sa naissance, sa fortune, et dont la famille

était aussi puissante dans le pays. Le duc m'interrompit à ces mots, et

me dit avec une politesse ironique que j'avais tort de compter si

fermement sur le crédit et la protection d'une famille bien résolue

désormais à mettre un terme aux extravagances de mon mari et à arrêter

le cours de ses trahisons. Je ne répondis à de telles insinuations que

par le silence du mépris. Une des deux femmes qui se trouvaient avec moi

dans la voiture m'adressa alors la parole, et tenta d'adoucir ce qu'elle

appelait mon humeur farouche. Je me tournai de nouveau vers le prince:

«Monsieur le duc, lui dis-je, s'il vous reste le moindre sentiment des

bienséances, défendez à ces femmes de m'adresser un seul mot.» Il se

rendit à mon invitation, et imposa silence à ces deux femmes. L'une

d'elles lui fit en anglais une réponse qui couvrit mon front de la plus

vive rougeur, et ne permit pas au duc de douter que je ne l'eusse

parfaitement comprise.

Nous avancions toujours, escortés par vingt cavaliers environ; malgré la

tranquillité que j'affectais, l'inquiétude la plus vive commençait à

m'agiter intérieurement. Absorbée dans mes réflexions, je tenais mes

regards fixés sur la route, à travers la petite lucarne qui donnait à la

fois du jour et de l'air dans le fourgon. Tout à coup j'aperçois à une

assez grande distance une petite caravane qui s'avançait par le même

chemin que nous, mais dans le sens opposé. Je crus reconnaître d'abord

des émigrés français: il n'était pas rare de rencontrer alors sur les

grandes routes des troupes de ces proscrits, qui venaient chercher

l'hospitalité sur une terre étrangère, et rassembler des armes pour

reconquérir les priviléges et les richesses dont les dépouillait leur

patrie. Plus nous avancions, plus j'acquérais la certitude que je ne

m'étais pas trompée dans mes conjectures. Mon plan fut aussitôt arrêté

dans ma tête: avec adresse et précaution je défis les crochets qui

retenaient le devant du fourgon; je me tins prête à m'élancer, et quand

nous fûmes assez voisins de la petite troupe, je sautai hors de la

voiture en m'écriant: «Sauvez-moi, si vous êtes Français.» Le duc tenta

de me retenir par un geste fort indécent, auquel je ripostai par un

soufflet qu'il reçut au milieu du visage. Je ne connaissais aucun de

ceux dont j'implorais le secours; mais le nom de ma mère, celui même de

Van-M***, qui, bien que chaud partisan des doctrines de la révolution

française, avait souvent soulagé leurs infortunes, devenaient autant de

titres à la protection que j'invoquais. Ils me reçurent dans leurs bras.

Malgré l'infériorité du nombre, quoiqu'ils n'eussent d'autres armes que

des bâtons, ils se mirent en devoir de me défendre. Le combat allait

s'engager sans espoir pour eux de remporter l'avantage, si une trentaine

de paysans qui travaillaient dans le voisinage aux tourbes de bruyères

ne fussent venus subitement avec leurs pelles, leurs fourches et leurs

pioches, présenter un redoutable front de bataille à la cavalerie

anglaise. La vue de ce renfort, qui arrivait à propos, calma tout à coup

l'ardeur martiale de son altesse; elle donna ordre à sa troupe de se

remettre en marche, se renferma dans le fourgon, et bientôt le convoi

disparut à nos yeux.

Mes libérateurs, au moment où ils venaient de me porter secours, se

dirigeaient vers le village de Kiel. C'était là qu'ils devaient

retrouver leur famille; c'était aussi de là qu'ils devaient ensuite se

rendre au Texel, pour s'embarquer pour l'Angleterre. Quand je les

rencontrai, ils venaient de vendre, dans la ville voisine, quelques-unes

des superfluités brillantes, restes de leur ancienne opulence, et qui

leur devenaient chaque jour plus nécessaires pour soutenir une famille

composée de trois femmes, de deux enfans et de cinq hommes, tant maîtres

que domestiques: ils avaient pu ramasser, à force de sacrifices, une

modique somme de 500 francs; et c'était là toute leur ressource pour

entreprendre leur voyage. Ces détails me furent donnés, à voix basse,

par un vieillard dont j'avais pris le bras; c'était l'ancien

valet-de-chambre du marquis d'Orrigny de Toulouse: nous arrivâmes enfin

à la ferme vers laquelle notre marche avait été dirigée.

En entrant, mes regards se fixèrent d'abord sur le groupe que formait

auprès d'une fenêtre une dame âgée, assise entre deux très jeunes

femmes: cette dame paraissait avoir au moins soixante ans; les chagrins

et les infirmités semblaient avoir aigri son humeur, que supportaient

avec une douceur angélique ces deux jeunes personnes, l'une à peine âgée

de vingt ans, mais déjà mère, et allaitant son enfant; l'autre, plus

jeune de quatre ou cinq ans, et de la plus ravissante beauté. Il fallait

que cette beauté fût bien réelle pour briller encore sous les vêtemens

délabrés que portaient ces dames, et qui offraient l'affligeant

contraste de leurs habitudes passées avec leur destinée actuelle.

À ma vue, les trois dames se levèrent d'un air de surprise, tempéré

cependant par cette politesse qui est l'attribut distinctif de la nation

française. Aux premiers mots que je prononçai, on me prit pour une

compatriote et une compagne d'infortune; je détrompai bientôt ces dames,

et je leur dis que j'étais dans ma patrie, sur les terres même de mon

mari, et que je m'estimerais fort heureuse de leur en faire les

honneurs. Je les quittai ensuite pour aller parler à la fermière.

Le départ de la famille était fixé au lendemain. Je priai le vieux

valet-de-chambre d'inviter son maître à changer son itinéraire, et à

passer par Leyde, en annonçant que je lui donnerais des lettres de

recommandation pour ma mère qui habitait cette ville. M. d'Orrigny

accepta l'offre qu'on lui faisait de ma part: lui et sa famille

ignoraient toute l'importance du service que je leur rendais en les

plaçant sous la protection de mon excellente mère[4]. Seule, j'avais la

conscience du bien que je leur faisais; ce sentiment me rendit presque

joyeuse tout le reste du jour: je fis tous mes efforts pour leur rendre

agréable le temps que nous passions ensemble, et je fus moins

embarrassée des expressions de leur reconnaissance, par le pressentiment

que ma mère y acquerrait des droits bien plus incontestables que les

miens. Pour rendre plus facile à cette noble famille le trajet qu'elle

avait à faire encore, je lui procurai une de ces voitures nommées

_bolderwagen_, dont on se sert communément en Hollande. Le vieux

valet-de-chambre reçut en secret tout l'argent nécessaire pour subvenir

aux besoins des voyageurs jusqu'à Leyde; de cette manière ils

conserveraient intacte la petite somme qu'ils s'étaient procurée par la

vente des derniers bijoux qui fussent en leur possession.

À peine nos hôtes avaient-ils pris congé de moi pour se diriger sur

Leyde, qu'un des domestiques qui m'accompagnaient lors de mon enlèvement

vint à cheval m'apporter l'agréable nouvelle du retour de ma calèche; la

compagne de voyage que m'avait donnée ma bonne hôtesse n'en était pas

sortie. Dès la veille, j'avais envoyé un exprès à mon mari, pour le

prévenir de ce qui m'était arrivé, et dissiper l'inquiétude qu'aurait pu

lui inspirer ma lenteur à le rejoindre. Dès que j'eus recouvré ma

voiture, je partis: la journée se passa sans encombre, et le soir même

je me trouvai réunie à Van-M*** et à son ami, qui étaient venus au

devant moi. Mon mari apprit en détail, de ma bouche, toute l'obligation

que j'avais aux émigrés français que le hasard avait envoyés à mon

secours: il approuva hautement ce que j'avais fait pour leur témoigner

ma reconnaissance; il voulut écrire lui-même sur-le-champ à ma mère,

pour la prier de leur rendre en son nom tous les services qui seraient

en son pouvoir; et notamment il l'invita à leur remettre des lettres de

recommandation pour l'une des maisons de banque les plus estimées de

Londres.

Van-M*** m'apprit qu'en arrivant à Zutphen, où son escorte anglaise

l'avait conduit, il avait été sur-le-champ mis en liberté, ainsi que son

ami; aussitôt il était parti sans retard pour venir me reprendre, et

continuer notre route vers Bruxelles. Il possédait aux environs de cette

ville, sur la route d'Anvers, des terres considérables; son intention

était d'y passer quelque temps. Nous arrivâmes promptement au but de

notre voyage, et bientôt je me vis établie dans une superbe maison de

campagne, au milieu d'un des pays les plus riches de l'Europe.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 16 / 43 题