Mon enlèvement.--Mes libérateurs.--Une famille d'émigrés français.--Je
rejoins mon mari.--Départ pour Bruxelles.
Van-M*** était content de mon adresse et de ma fermeté: pour me
témoigner sa reconnaissance, il ne trouva rien de mieux que de me
confier entièrement ses projets. Celui de tous dont il était le plus
préoccupé en ce moment, c'était de rejoindre l'armée française, dans
laquelle servait son cousin le général Daëndels. Une lettre que lui
écrivait ce parent, et que les Anglais avaient pu intercepter, était la
cause des rigueurs qu'on venait d'exercer contre lui dans sa propre
maison. Le ton d'assurance avec lequel Van-M*** parlait de ses
espérances, qu'il croyait à la veille de se réaliser, sa ferme
détermination de braver tous les dangers pour atteindre au but généreux
qu'il se proposait, la délivrance de son pays, me le rendaient à la fois
plus respectable et plus cher. Son ami ne partageait ni son enthousiasme
ni ses illusions; il était triste, silencieux. Van-M*** soupçonna qu'il
se repentait d'avoir pris part à l'exécution de ses projets; il lui
offrit de le faire conduire et escorter jusqu'à sa terre par deux de nos
gens. Van-Daulen s'y refusa.
À neuf heures du matin nous arrivâmes au petit bourg de Woerdorp, et
nous nous y arrêtâmes quelques instans. Nous étions partis de Sgravsand
à trois heures après minuit: il était naturel de croire qu'en ce moment
seulement on pouvait s'y apercevoir de notre évasion. Mais nous avions
quelques heures d'avance, et il était douteux que l'alerte eût été assez
vive pour dissiper entièrement les fumées du vin, et donner aux soldats
anglais l'activité nécessaire pour nous atteindre. Cependant, au moment
où nous allions nous remettre en route, notre voiture est tout à coup
entourée par un détachement de cavalerie anglaise. L'officier qui
commande ce détachement s'avance vers nous, et invite poliment MM.
Van-M*** et Van-Daulen à le suivre. Toute résistance devenait inutile;
force nous fut de nous résigner à partir pour Amersford avec notre
escorte, qui veillait attentivement sur la calèche dans laquelle nous
voyagions tous les trois. Arrivés à Amersford, nous allâmes descendre à
l'auberge du Lion d'or. Quel fut mon effroi lorsqu'on vint chercher mon
mari et son ami pour les conduire au quartier-général! En vain
demandais-je qu'on me permît de les suivre; en vain m'écriais-je que,
n'étant pas militaires, ils ne devaient répondre de leur conduite qu'à
l'autorité civile. Les Anglais demeurèrent sourds à mes réclamations; il
fallut obéir. Van-M*** s'arracha de mes bras, me recommanda avec
instance à l'hôtesse, et partit. Cette hôtesse était, fort heureusement
pour moi, une bonne et honnête Hollandaise, qui me prodigua toute sorte
de soins. Elle ne voulut pas m'abandonner à ma douleur, et elle me tint
assidue compagnie avec ses deux filles, grandes et belles personnes qui
ne sortaient plus de la maison depuis que l'armée anglaise avait occupé
Amersford. Après trois heures de mortelles angoisses, je reçus enfin un
billet de mon mari: «Sois sans crainte, me disait-il; je ne cours aucun
danger: par suite d'un malentendu ou d'une obstination que je pourrai
bien faire punir plus tard, je suis obligé de partir sans toi pour
Zutphen. J'ai donné ordre à Kluaas et à Sevret[3] de se rendre
sur-le-champ auprès de toi; ils t'accompagneront avec une des parentes
de l'hôtesse. Quand tu liras ce billet je serai déjà loin d'Amersford;
pars sans délai, conserve tout ton courage, et sois sûre que nous serons
bientôt réunis.» La lecture de cette lettre ranima mes forces; je me
conformai de point en point aux instructions de mon mari: en moins d'une
demi-heure tous mes préparatifs furent faits, et je me mis de nouveau en
route avec mes domestiques à cheval et bien armés.
Vers le soir nous avancions au milieu des bruyères, lorsqu'un convoi de
chevaux et de caissons, qui venait droit à nous, nous força de nous
arrêter. Un officier anglais s'avance pour regarder dans l'intérieur de
la calèche; mes domestiques veulent le repousser, il les menace de son
pistolet. Le combat allait s'engager si mes cris, en réprimant
l'impétuosité de mes défenseurs, n'eussent attiré l'attention des
soldats qui composaient l'escorte du convoi. On se saisit de mes fidèles
serviteurs, deux hommes m'enlèvent de ma voiture, et je me trouve tout à
coup placée dans un fourgon, à côté de deux dames fort jolies et du duc
d'York en personne. J'avais d'abord tremblé pour mes deux domestiques;
mais je fus bientôt rassurée en voyant qu'on leur avait laissé leurs
chevaux, et qu'on les faisait marcher à la suite de la calèche, dans
laquelle était restée la cousine de notre bonne hôtesse d'Amersford, qui
m'avait accompagnée conformément aux désirs de mon mari. La colère
succéda bientôt chez moi à la frayeur; je me tournai vers le duc, et je
lui dis qu'à moins d'avoir la certitude de dérober ma personne à tous
les yeux, il devait craindre qu'on ne vengeât bientôt, et d'une manière
éclatante, la honteuse et ridicule violence qu'il prétendait exercer sur
moi. De tels attentats avaient pu rester impunis quand ils avaient eu
pour objets des femmes d'une condition ordinaire; mais il n'en serait
pas de même quand on saurait qu'il avait choisi pour victime la femme
d'un homme distingué par sa naissance, sa fortune, et dont la famille
était aussi puissante dans le pays. Le duc m'interrompit à ces mots, et
me dit avec une politesse ironique que j'avais tort de compter si
fermement sur le crédit et la protection d'une famille bien résolue
désormais à mettre un terme aux extravagances de mon mari et à arrêter
le cours de ses trahisons. Je ne répondis à de telles insinuations que
par le silence du mépris. Une des deux femmes qui se trouvaient avec moi
dans la voiture m'adressa alors la parole, et tenta d'adoucir ce qu'elle
appelait mon humeur farouche. Je me tournai de nouveau vers le prince:
«Monsieur le duc, lui dis-je, s'il vous reste le moindre sentiment des
bienséances, défendez à ces femmes de m'adresser un seul mot.» Il se
rendit à mon invitation, et imposa silence à ces deux femmes. L'une
d'elles lui fit en anglais une réponse qui couvrit mon front de la plus
vive rougeur, et ne permit pas au duc de douter que je ne l'eusse
parfaitement comprise.
Nous avancions toujours, escortés par vingt cavaliers environ; malgré la
tranquillité que j'affectais, l'inquiétude la plus vive commençait à
m'agiter intérieurement. Absorbée dans mes réflexions, je tenais mes
regards fixés sur la route, à travers la petite lucarne qui donnait à la
fois du jour et de l'air dans le fourgon. Tout à coup j'aperçois à une
assez grande distance une petite caravane qui s'avançait par le même
chemin que nous, mais dans le sens opposé. Je crus reconnaître d'abord
des émigrés français: il n'était pas rare de rencontrer alors sur les
grandes routes des troupes de ces proscrits, qui venaient chercher
l'hospitalité sur une terre étrangère, et rassembler des armes pour
reconquérir les priviléges et les richesses dont les dépouillait leur
patrie. Plus nous avancions, plus j'acquérais la certitude que je ne
m'étais pas trompée dans mes conjectures. Mon plan fut aussitôt arrêté
dans ma tête: avec adresse et précaution je défis les crochets qui
retenaient le devant du fourgon; je me tins prête à m'élancer, et quand
nous fûmes assez voisins de la petite troupe, je sautai hors de la
voiture en m'écriant: «Sauvez-moi, si vous êtes Français.» Le duc tenta
de me retenir par un geste fort indécent, auquel je ripostai par un
soufflet qu'il reçut au milieu du visage. Je ne connaissais aucun de
ceux dont j'implorais le secours; mais le nom de ma mère, celui même de
Van-M***, qui, bien que chaud partisan des doctrines de la révolution
française, avait souvent soulagé leurs infortunes, devenaient autant de
titres à la protection que j'invoquais. Ils me reçurent dans leurs bras.
Malgré l'infériorité du nombre, quoiqu'ils n'eussent d'autres armes que
des bâtons, ils se mirent en devoir de me défendre. Le combat allait
s'engager sans espoir pour eux de remporter l'avantage, si une trentaine
de paysans qui travaillaient dans le voisinage aux tourbes de bruyères
ne fussent venus subitement avec leurs pelles, leurs fourches et leurs
pioches, présenter un redoutable front de bataille à la cavalerie
anglaise. La vue de ce renfort, qui arrivait à propos, calma tout à coup
l'ardeur martiale de son altesse; elle donna ordre à sa troupe de se
remettre en marche, se renferma dans le fourgon, et bientôt le convoi
disparut à nos yeux.
Mes libérateurs, au moment où ils venaient de me porter secours, se
dirigeaient vers le village de Kiel. C'était là qu'ils devaient
retrouver leur famille; c'était aussi de là qu'ils devaient ensuite se
rendre au Texel, pour s'embarquer pour l'Angleterre. Quand je les
rencontrai, ils venaient de vendre, dans la ville voisine, quelques-unes
des superfluités brillantes, restes de leur ancienne opulence, et qui
leur devenaient chaque jour plus nécessaires pour soutenir une famille
composée de trois femmes, de deux enfans et de cinq hommes, tant maîtres
que domestiques: ils avaient pu ramasser, à force de sacrifices, une
modique somme de 500 francs; et c'était là toute leur ressource pour
entreprendre leur voyage. Ces détails me furent donnés, à voix basse,
par un vieillard dont j'avais pris le bras; c'était l'ancien
valet-de-chambre du marquis d'Orrigny de Toulouse: nous arrivâmes enfin
à la ferme vers laquelle notre marche avait été dirigée.
En entrant, mes regards se fixèrent d'abord sur le groupe que formait
auprès d'une fenêtre une dame âgée, assise entre deux très jeunes
femmes: cette dame paraissait avoir au moins soixante ans; les chagrins
et les infirmités semblaient avoir aigri son humeur, que supportaient
avec une douceur angélique ces deux jeunes personnes, l'une à peine âgée
de vingt ans, mais déjà mère, et allaitant son enfant; l'autre, plus
jeune de quatre ou cinq ans, et de la plus ravissante beauté. Il fallait
que cette beauté fût bien réelle pour briller encore sous les vêtemens
délabrés que portaient ces dames, et qui offraient l'affligeant
contraste de leurs habitudes passées avec leur destinée actuelle.
À ma vue, les trois dames se levèrent d'un air de surprise, tempéré
cependant par cette politesse qui est l'attribut distinctif de la nation
française. Aux premiers mots que je prononçai, on me prit pour une
compatriote et une compagne d'infortune; je détrompai bientôt ces dames,
et je leur dis que j'étais dans ma patrie, sur les terres même de mon
mari, et que je m'estimerais fort heureuse de leur en faire les
honneurs. Je les quittai ensuite pour aller parler à la fermière.
Le départ de la famille était fixé au lendemain. Je priai le vieux
valet-de-chambre d'inviter son maître à changer son itinéraire, et à
passer par Leyde, en annonçant que je lui donnerais des lettres de
recommandation pour ma mère qui habitait cette ville. M. d'Orrigny
accepta l'offre qu'on lui faisait de ma part: lui et sa famille
ignoraient toute l'importance du service que je leur rendais en les
plaçant sous la protection de mon excellente mère[4]. Seule, j'avais la
conscience du bien que je leur faisais; ce sentiment me rendit presque
joyeuse tout le reste du jour: je fis tous mes efforts pour leur rendre
agréable le temps que nous passions ensemble, et je fus moins
embarrassée des expressions de leur reconnaissance, par le pressentiment
que ma mère y acquerrait des droits bien plus incontestables que les
miens. Pour rendre plus facile à cette noble famille le trajet qu'elle
avait à faire encore, je lui procurai une de ces voitures nommées
_bolderwagen_, dont on se sert communément en Hollande. Le vieux
valet-de-chambre reçut en secret tout l'argent nécessaire pour subvenir
aux besoins des voyageurs jusqu'à Leyde; de cette manière ils
conserveraient intacte la petite somme qu'ils s'étaient procurée par la
vente des derniers bijoux qui fussent en leur possession.
À peine nos hôtes avaient-ils pris congé de moi pour se diriger sur
Leyde, qu'un des domestiques qui m'accompagnaient lors de mon enlèvement
vint à cheval m'apporter l'agréable nouvelle du retour de ma calèche; la
compagne de voyage que m'avait donnée ma bonne hôtesse n'en était pas
sortie. Dès la veille, j'avais envoyé un exprès à mon mari, pour le
prévenir de ce qui m'était arrivé, et dissiper l'inquiétude qu'aurait pu
lui inspirer ma lenteur à le rejoindre. Dès que j'eus recouvré ma
voiture, je partis: la journée se passa sans encombre, et le soir même
je me trouvai réunie à Van-M*** et à son ami, qui étaient venus au
devant moi. Mon mari apprit en détail, de ma bouche, toute l'obligation
que j'avais aux émigrés français que le hasard avait envoyés à mon
secours: il approuva hautement ce que j'avais fait pour leur témoigner
ma reconnaissance; il voulut écrire lui-même sur-le-champ à ma mère,
pour la prier de leur rendre en son nom tous les services qui seraient
en son pouvoir; et notamment il l'invita à leur remettre des lettres de
recommandation pour l'une des maisons de banque les plus estimées de
Londres.
Van-M*** m'apprit qu'en arrivant à Zutphen, où son escorte anglaise
l'avait conduit, il avait été sur-le-champ mis en liberté, ainsi que son
ami; aussitôt il était parti sans retard pour venir me reprendre, et
continuer notre route vers Bruxelles. Il possédait aux environs de cette
ville, sur la route d'Anvers, des terres considérables; son intention
était d'y passer quelque temps. Nous arrivâmes promptement au but de
notre voyage, et bientôt je me vis établie dans une superbe maison de
campagne, au milieu d'un des pays les plus riches de l'Europe.