notables allaient retrouver l'émir; mais ces guerriers, pour la
plupart, ne songent qu'à leur bien-être, et vendraient leurs armes
pour une poignée de noix de kola. Je n'ai vu dans aucun lieu de la
Nigritie moins d'ardeur belliqueuse, et plus de découragement; presque
tous les dignitaires semblent persuadés que leur règne touche à sa
fin; peut-être ont-ils raison. Le 7 avril, les rebelles avaient fait
une razzia entre Gando et Sokoto, et quelques jours après, c'était
Gondi qu'attaquaient les révoltés. Pendant ce temps-là, au lieu de
fondre sur les Gobéraouas, l'émir s'enfermait à Kauri-Namoda, refusant
la bataille qui lui était offerte; et les Azénas assiégeaient une
ville à un jour de marche de ces conquérants dégénérés.
«La situation n'était pas moins déplorable à l'occident qu'à l'orient;
et si l'on considère la faiblesse d'Aliyou, l'audace des gouverneurs
insoumis, la rivalité des chefs de Sokoto et de Gando, la révolte du
Kebbi du Zaberma, du Dendina, qui coupait la route du fleuve, on
comprendra que les marchands arabes aient déclaré que mon voyage était
impossible. Mais un Européen peut accomplir ce qui paraît impraticable
aux indigènes; et ceux d'ailleurs qui me conseillaient d'abandonner
mon entreprise auraient eu de l'avantage à m'y faire renoncer.
«En l'absence de l'émir, je recueillais des renseignements
topographiques, j'étudiai l'histoire de ces contrées et je fis
quelques promenades, entre autres une excursion à Sokoto. La première
partie de la route franchie, de vastes rizières, de petits villages
émaillent la vallée, qui se rétrécit graduellement, et finit par
n'être plus qu'une ravine, dont le sentier escalade le flanc
rocailleux; c'est le chemin qu'a suivi tant de fois Clapperton, de
Sokoto à Magariya. Jusqu'ici le baobab est le seul arbre qui ait orné
le paysage; vient ensuite le kadasi, puis le tamarin, et parfois, au
sommet des fourmilières, une fraîche cépée de serkéki. Le sol argileux
est fendu par la sécheresse, et le buphaga attend vainement les
troupeaux qui le nourrissent de leur vermine. Au point culminant du
sentier, nous apercevons Sokoto; et, descendant au fond d'une vallée,
aussi fertile qu'insalubre, nous tombons au milieu d'un cortège de
noces. L'épousée est à cheval à côté de sa mère, et suivie d'un nombre
considérable de servantes, qui ont sur la tête le mobilier du jeune
ménage. Apparaît le Bougga, rivière de Sokoto; je n'y vois qu'un filet
de vingt-cinq centimètres de large, dont l'eau est, dit-on, malsaine;
les gens riches de la ville la boivent néanmoins, sans le savoir, et
la payent fort cher sous le nom pompeux qui la leur dissimule. Le
quartier principal, celui-là même où résida Bello, est entièrement
dégradé; on peut juger du reste. Des femmes aveugles qui remontent de
la rivière, chargées d'une cruche d'eau, témoignent de l'insalubrité
de la ville, où la cécité est fréquente. La maison du gouverneur est
en assez bon état, et le quartier qui l'entoure est passablement
peuplé. Ce gouverneur est le chef des Syllébaouas, qui habitent les
villages voisins, et cette différence de nationalités, d'où résultent
des intérêts divergents, est l'une des causes qui ont fait adopter à
l'émir la résidence de Vourno. Quant au marché, quelle que soit la
décadence de la ville, c'est toujours une chose intéressante que ces
groupes nombreux de trafiquants et d'acheteurs, d'animaux de toute
espèce, de bêtes de somme et de boucherie, éparpillés sur la côte
rocheuse qui descend dans la plaine. Outre les denrées fort
abondantes, on y voit du fer de qualité supérieure, une foule d'objets
en cuir de la fabrique de Sokoto, dont les brides sont renommées dans
toute la Nigritie, et beaucoup d'esclaves, qui sont d'un prix élevé: à
côté de moi on paye un jeune homme trente-trois mille cauris, c'est un
dixième de plus que le poney que je marchande.
«Le lendemain, j'étais de retour à Vourno, où l'émir fit sa rentrée le
23 avril. Sans être glorieuse, l'expédition avait réduit à
l'obéissance quelques humbles villages, protégés par l'ennemi.
Toujours bienveillant pour moi, Aliyou m'avait fait prier de venir à
sa rencontre. Je le trouvai aux portes de la ville, et je le suivis au
palais. Le jour même, je lui fis cadeau, entre autres choses, d'une
boîte à musique, l'un des objets qui donnent aux habitants de cette
région la plus haute idée de notre industrie. Dans sa joie, il appela
son grand vizir pour lui montrer cette merveille; mais la boîte
mystérieuse, affectée par le climat, et les secousses du voyage, resta
muette, à notre grande déception. Toutefois, je parvins au bout de
quelques jours à la raccommoder. Ce bon Aliyou en fut tellement ravi,
qu'il me donna immédiatement une lettre pour son neveu, le chef de
Gando, et la permission de partir, que j'attendais avec impatience.
«Je quittai Aliyou le 8 mai, et le 17 nous arrivions à Gando. C'est la
résidence d'un autre chef foullane, non moins puissant que l'émir, et
dont la protection m'était d'autant plus indispensable que ses États
renferment les deux rives du Niger. Malheureusement Khalilou était un
homme sans énergie, bien plus fait pour être moine que pour gouverner
un peuple, et qui, depuis dix-sept ans qu'il occupait le trône, vivait
dans une réclusion absolue; les mahométans eux-mêmes ne l'apercevaient
que le vendredi, et l'on me déclara que je ne serais pas admis à
contempler sa pieuse figure. En effet, tous mes efforts pour obtenir
une audience furent en pure perte, et il fallut envoyer mes présents
par un intermédiaire. Celui qui s'en chargea était un chevalier
d'industrie, qui, après avoir échoué dans ses entreprises, avait fini
par s'établir à Gando, où, de son autorité privée, il s'était fait
consul des Arabes, et où, grâce à la faiblesse du prince et au
déplorable état des affaires, il avait acquis une extrême influence.
«D'abord enchanté de mes présents, Khalilou découvrit, au bout de
quelques jours, par les yeux du consul, qu'ils étaient inférieurs à ce
que j'avais offert au prince de Sokoto; bref je ne pouvais sortir de
la ville qu'en faisant de nouveaux dons. Il y eut débat, dispute
sérieuse; enfin je sacrifiai une paire de pistolets, montés en argent
ciselé, et j'eus l'espoir de continuer mon voyage. Chacun doutait que
je pusse gagner le Niger; cependant, à force de peine et de cadeaux,
extorqués par le consul, j'obtins une lettre de Khalilou qui
garantissait aux Anglais le parcours de ces provinces, et ordonnait
aux fonctionnaires de leur prêter assistance. En surcroît des embarras
que me suscitaient le pouvoir et la mendicité des gens de cour,
j'étais exploité d'une manière indigne par l'Arabe qui me servait
d'intendant, et qui avait toute la rapacité de sa race, toutes les
ruses de l'emploi; c'était une escroquerie, un chantage perpétuel dont
j'étais exaspéré. Mais au milieu de tous ces déboires j'eus la bonne
fortune de posséder l'ouvrage d'Ahmed Baba, dont un savant m'avait
prêté le manuscrit, et qui jetait de vives lumières sur l'histoire des
contrées que j'avais à parcourir. Quel dommage de n'avoir pas pu tout
copier! Gando est renfermé dans une vallée si étroite qu'on se heurte
immédiatement à la montagne, et l'on ne pouvait s'éloigner des murs
sans rencontrer l'ennemi. Quant à la ville en elle-même, le séjour n'y
est pas sans charme; un torrent la coupe du nord au sud, et une
végétation exubérante en couvre les deux bords. On y trouve peu de
commerce, en raison des troubles politiques; toutefois les habitants,
forcés de subvenir à leurs propres besoins, fabriquent d'excellentes
cotonnades, mais dont la nuance est loin d'avoir l'éclat des étoffes
de Noupé et de Kano.
«Le 4 juin, nous avons sous les yeux les vallées profondes du Kebbi,
qui, après la saison pluvieuse, forment de vastes rizières. À Kombara,
le gouverneur m'envoie ce qui constitue un bon repas soudanien, depuis
le mouton jusqu'aux grains de sel et au gâteau de dodoua. La pluie
tombe à torrents, détrempe les sentiers, grossit les rivières. Nous
passons à Gaoumaché, grande ville autrefois, et qui n'est maintenant
qu'un village à esclaves. À Talba, le son du tambour annonce des
dispositions belliqueuses; nous sommes près de Daoubé, siège de la
révolte, et dont le territoire perd chaque jour quelque centre
d'industrie. Yara, qui, le mois dernier, était riche et laborieuse,
est actuellement déserte; et sans y penser, je porte la main à mon
fusil en traversant ses décombres. Mais la vie et la mort sont
intimement liées dans ces régions fertiles, et nous oublions les
ruines en saluant des rizières ombragées d'arbres touffus, dominés par
le déleb. Un homme est assis tranquillement à l'ombre de ces palmiers
dont il savoure les fruits. Qui peut voyager seul dans un pareil
endroit? Ce doit être un espion? Et mon Arabe, toujours courageux
quand il n'a rien à craindre, veut absolument tuer ce voyageur
solitaire; j'ai beaucoup de peine à l'en dissuader.
«En dépit des bruits et des tambours de guerre, nous ne cessons de
traverser des plantations d'yams et de coton, de papayers, dont le
feuillage se montre au-dessus des murailles; un horizon calme, un pays
intéressant dépeuplé par la guerre. Nous nous arrêtons à Kola, siège
d'un gouverneur qui dispose de soixante-dix mousquets; c'est un homme
important dans la situation du pays, et qu'il est bon de visiter. J'y
gagne une oie grasse, que me donne la soeur du chef, et qui apporte à
mon régime un changement nécessaire. Plus loin, les trois fils du
gouverneur de Zogirma viennent me saluer au nom de leur père. Cette
dernière ville est plus considérable que je ne le supposais, et je
suis étonné de la résidence du chef, dont le style rappelle
l'architecture gothique. Zogirma peut avoir sept ou huit mille
habitants, que les discordes civiles ont affamés; et c'est à
grand'peine que je m'y procure du millet.
«Le 10, nous entrons dans une forêt, dont les arbres en fleurs
remplissent l'air de parfums; deux étangs nous y fournissent une eau
excellente, qui, en 1854, faillit causer la mort de tous les gens de
mon escorte. C'est un endroit insalubre; nous y restons vingt-quatre
heures, parce que l'un de nos chameaux s'est égaré; et le fait paraît
si extraordinaire que dans le voisinage on disait, en parlant de moi:
«Celui qui a passé tout un jour dans le désert pernicieux.»
«On voit des pistes d'éléphants dans tous les sens; une végétation qui
ne laisserait jamais deviner qu'on est à la lisière d'un pays stérile.
Nous débouchons dans une série de vallées peu profondes, traversées
par des réservoirs d'eau stagnante, et vers quatre heures nous sommes
dans la vallée de Fogha. Sur une éminence quadrangulaire, ayant dix
mètres d'élévation, et formée de décombres, est un hameau qui
ressemble aux anciennes villes d'Assyrie; les habitants extraient du
sel de la fange noire d'où surgit le monticule. D'autres hameaux de
même nature succèdent à celui-ci; nous sommes frappés de la misère de
cette population, que pillent sans cesse les gens du Dendina. Le
lendemain, après avoir fait deux ou trois milles sur un sol
rocailleux, fourré de broussailles, je vois miroiter la surface de
l'eau, et, marchant encore une heure sans la perdre de vue, nous
arrivons en face de Say, à l'endroit où l'on passe le grand fleuve du
Soudan.»
Le Niger. -- La ville de Say. -- Région mystérieuse. -- Orage. --
Passage de la Sirba. -- Fin du rhamadan à Sebba. -- Bijoux en
cuivre. -- De l'eau partout. -- Barth déguisé en schérif. --
Horreur des chiens. -- Montagnes du Hombori. -- Protection des
Touaregs. -- Bambara. -- Prières pour la pluie. -- Sur l'eau.
«Le Niger, dont tous les noms: _Dhiouliba_, _Mayo_, _Éghirréou_,
_Isa_, _Kouara_, _Baki-n-roua_, ne signifient autre chose que le
_Fleuve_, n'a pas plus de sept cents mètres de large au bac de Say, et
coule en cet endroit du nord-nord-est au sud-sud-ouest avec une
rapidité de trois milles par heure. Le bord d'où je le contemple est
élevé de dix mètres au-dessus du courant, la rive droite est basse, et
porte une grande ville dont les remparts sont dominés par des
cucifères. Beaucoup de passagers, Foullanes et Sonrays, accompagnés
d'ânes et de boeufs, traversent le fleuve. Arrivent les canots que
j'ai fait demander; ils sont composés de deux troncs d'arbres évidés
et réunis, qui forment une embarcation de treize mètres de longueur,
sur un mètre et demi de large. C'est avec une émotion profonde que je
franchis cette eau dont la recherche a été payée de tant de nobles
vies[19]. La muraille de Say forme un quadrilatère de quatorze cents
mètres de côté; mais elle est trop large; et les cases, toutes en
roseaux, excepté la maison du gouverneur, y composent des groupes
disséminés. Un vallon, bordé de cucifères, coupe la ville du nord au
sud; rempli d'eau, après la saison pluvieuse, il rend la cité malsaine
et intercepte les communications entre les différents quartiers.
Ceux-ci, dans les grandes crues du fleuve, sont entièrement submergés;
la population est alors obligée d'en sortir. Les provisions n'abondent
pas au marché de Say; on y trouve peu de grain, pas d'oignons, pas de
riz, malgré la nature du sol qui s'y prêterait à merveille; mais
beaucoup de cotonnade, un excellent débouché pour les tissus noirs; et
ce sera pour les Européens la place la plus importante de toute cette
partie du Niger, dès qu'ils utiliseront cette grande route de
l'Afrique occidentale.
[Note 19: Voy. le remarquable ouvrage de M. de Lanoye,
intitulé _le Niger_.]
«Le gouverneur, évidemment né d'une esclave, et dont les manières
rappelaient celles du juif, me dit qu'il verrait avec joie un vaisseau
européen venir approvisionner sa ville des objets qui lui manquent.
Fort étonné de ce que je ne faisais pas de commerce, et pensant qu'il
fallait un motif bien grave pour entreprendre un pareil voyage, en
dehors de l'appât du gain, il s'alarma des projets insidieux que je
devais avoir, et m'invita à partir. C'était ce que je demandais; le
lendemain je quittais le Niger, qui sépare les régions explorées de la
Nigritie d'une contrée totalement inconnue, et je me dirigeais avec
bonheur vers la zone mystérieuse qui s'étendait devant moi.
«Nous avions traversé l'île basse où la ville de Say couve la fièvre,
laissé derrière nous la branche occidentale du fleuve, alors
entièrement desséchée, lorsque de gros nuages venant du sud,
accompagnés d'un tonnerre effrayant, crevèrent sur nous, tandis que le
sable roulé par la tempête couvrait la campagne de ténèbres et nous
obligeait de nous arrêter. Au bout de trois heures nous nous
remettions en marche, à travers une couche d'eau de plusieurs pouces,
que la pluie avait déposée sur le sol. Tout le district, d'une
fertilité médiocre, a été colonisé par les Sonrays; il dépend de la
province de Gourma, et les indigènes sont en guerre à la fois avec les
colons et avec les Foullanes. Nous passons à Champaboule, résidence du
gouverneur de Torobé; la ville est presque déserte, et les remparts
sont cachés par les broussailles. Après avoir traversé une rivière,
nous entrons dans un district bien cultivé, dont les troupeaux
appartiennent aux Foullanes, qui considèrent la vache comme l'animal
le plus utile à la création. Un fourré de minosas, çà et là un baobab,
un tamarin, varient l'aspect des lieux; on voit de nombreux fourneaux,
de deux mètres de hauteur, qui servent à fondre le fer. Le sol devient
inégal, se tourmente, et brisé par des crêtes de rocher; le gneiss et
le micaschiste dominent, de belles variétés de granite apparaissent,
et nous arrivons au bord de la Sirba, rivière profonde, encaissée par
des berges de six à sept mètres d'élévation. Pour la franchir, nous
n'avons que les bottes de roseaux que nous nous hâtons d'assembler; le
chef et tous les habitants du village sont assis tranquillement sur la
rive, d'où ils nous regardent avec un vif intérêt. La partie masculine
des spectateurs a la figure expressive, les traits efféminés, de longs
cheveux nattés, qui retombent sur les épaules, la pipe à la bouche, et
pour costume une chemise et un large pantalon bleus. Quant aux femmes,
elles sont courtaudes, mal faites; elles ont la poitrine et les jambes
nues, de nombreux colliers, et les oreilles chargées de perles.
[Illustration: Village sonray.--Dessin de Lancelot d'après Barth
(quatrième volume).]
«De l'autre côté de la rivière, la trace des éléphants et des buffles
se rencontre à chaque pas; l'orage nous surprend au milieu des
jungles, qu'il transforme en nappe d'eau, et nous franchissons trois
torrents qui se précipitent vers la Sirba. Un village, entouré de
haies vives, interrompt la solitude; nous voyons des champs de maïs,
puis la forêt se referme; le granite, le gneiss et les grès percent la
terre, et nous entrons dans un district bien peuplé, dont le sol
argileux fatigue beaucoup les chameaux. Nous atteignons enfin les murs
de Sebba; le gouverneur qui, devant sa porte, explique à la foule
divers passages du Koran, me loge dans une case toute neuve, aux
murailles admirablement polies, et réjouissante à voir. Mais comme il
arrive trop souvent ici-bas, où l'apparence vous séduit ou vous
trompe, cette jolie case est un nid de fourmis qui dévastent mes
bagages. Le lendemain se termine le rhamadan; au point du jour, la
musique annonce la fête; les Foullanes sont vêtus de chemises
blanches, en signe de la pureté de leur foi, et le cortège du
gouverneur se compose de quarante cavaliers, probablement tout ce que
la ville possède. J'ai à soutenir une attaque religieuse de la part du
cadi, qui voudrait me faire passer pour sorcier, et je crois prudent
de distribuer quelques aumônes aux gens de la procession.
«Le 12 juillet, nous arrivons à Doré, capitale du Libtako. Le pays est
sec, des bandes de gazelles parcourent une plaine aride qui borde la
place du Marché: on voit sur cette dernière quatre ou cinq cents
personnes, des étoffes, du sel, des noix de kola, des ânes, du grain
et des vases de cuivre, métal dont sont formés les bijoux des
habitants. Je remarque deux jeunes filles qui ont dans les cheveux un
ornement de cuivre représentant un cavalier, l'épée à la main et la
pipe à la bouche; car pour les Sonrays, le tabac fait le charme de la
vie, toutefois après la danse.
«Le voisinage des Touaregs a entretenu, chez les habitants du Libtako,
une ancienne bravoure, très-renommée jadis, et qu'ils emploient
aujourd'hui à des querelles intestines.
[Illustration: Vue de Kabra, port de Tembouctou.--Dessin de Rouargue
d'après Barth (quatrième volume).]
«Un lacis de rivières et de marécages nous entrave à chaque pas. Des
buffles en quantité; une mouche venimeuse, très-rare à l'est du
Soudan, tourmente mes bêtes et les menace. Des averses perpétuelles,
de l'eau partout! On ne se figure pas, en Europe, ce que c'est que de
parcourir cette contrée dans la saison pluvieuse, de transporter les
bagages à travers les marais, d'où les chameaux ont assez à faire de
se retirer à vide. Il m'est arrivé plus d'une fois de penser que mon
cheval, malgré toute sa vigueur, ne sortirait pas de la fange, d'y
tomber avec lui, et de ne savoir comment faire pour l'enlever du
bourbier. C'est une pluie tellement violente que je lui ai vu en une
nuit détruire le quart d'un gros village, et tuer onze chèvres dans
une seule maison.
«Jusqu'ici, j'avais conservé ma qualité de chrétien; mais nous allions
entrer dans la province de Dalla, soumise au chef fanatique de Masina,
qui n'aurait jamais permis à un mécréant de franchir son territoire,
et je me fis passer pour un Arabe, qui plus est pour un schérif.
Cependant la dispute que nous eûmes avec notre hôte, au sujet d'une
meute de chiens qui ne voulaient pas nous céder la place, annonçait le
peu de ferveur de la population; car tout bon musulman réprouve la
race canine; les Foullanes ne s'en servent même pas pour guider leurs
troupeaux, qu'ils conduisent à la voix. Tous ces chiens étaient noirs,
les volailles noires et blanches; et un gros ver noir (je n'en avais
rencontré aucun depuis mon voyage dans le Bagirmi) dévastait les
récoltes.
«Le 5 août, la route devient de plus en plus marécageuse, des cônes
détachés apparaissent au nord; on n'aperçoit que des pasteurs
foullanes; peu de culture, puis les constructions, pittoresques des
villages sonrays et la silhouette bizarre de la chaîne des Hombori.
Sans l'avoir vue, il m'aurait été impossible de me figurer cette
rampe, dont les pitons les plus élevés n'ont que deux cent cinquante
mètres au-dessus de la plaine. Rien ne me frappa d'abord dans l'aspect
de ces montagnes que de loin je prenais pour des collines; mais
bientôt mon attention fut puissamment captivée. Sur une pente adoucie,
composée de quartiers de roche, s'élève une muraille perpendiculaire,
dont le sommet, couronné d'une terrasse, est habité par des indigènes
que rien n'a pu vaincre. Quelques moutons, du millet, des corchorus,
prouvent que ces fiers montagnards descendent parfois de leur
retraite. À partir de là, c'est une double série de crêtes
fantastiques, surgissant le long de la plaine, et ressemblant aux
ruines des châteaux du moyen âge.
«En sortant de ce défilé remarquable, nous arrivons exténués à Bone,
où l'on refuse de nous recevoir; nous sommes près de Nouggéra, hameau
sacré, d'où sortit la famille du chef d'Hamda-Allahi, et nous nous
hâtons de fuir pour ne pas tomber entre les mains de ce fanatique. Des
Touaregs campaient dans le voisinage; c'est à eux que j'allai demander
appui. Le chef, à la peau blanche, aux traits nobles, à la physionomie
agréable, mit une de ses tentes de cuir à ma disposition, et nous
envoya du lait et un mouton tout préparé. Le lendemain nos tentes de
toile figuraient au milieu de celles de mon hôte, et j'étais assiégé
par une quantité de femmes d'un excessif embonpoint, rappelant surtout
celui qu'on attribue par erreur à la célèbre Vénus callipige. Qu'il
fallut de patience, en face des lenteurs d'une pareille escorte, et
des perfidies de mon Arabe, qui profitait de l'occasion pour trafiquer
à mes dépens! J'arrivai néanmoins à Bambara, village dont les produits
agricoles sont distribués dans toute la province, grâce aux affluents
et aux canaux du Niger. Il fallut y passer quelques jours, en dépit de
l'inquiétude que j'avais d'être reconnu, et malgré les présents qui me
furent arrachés par notre hôte, par le fils de l'émir, par trois
cousins de celui-ci, et trois Arabes de Tembouctou, dont j'avais à
m'assurer les bonnes grâces. Bambara est situé sur une eau morte du
fleuve. Ce marigot, d'une largeur considérable, était presque desséché
à cette époque; mais trois semaines plus tard, il devait être couvert
d'embarcations, allant à Tembouctou par Délégo et Sarayamo, et à Diré
par Kanima. La prospérité de la ville dépend donc de la pluie, et
comme il n'en tombait pas, toute la population, l'émir en tête, vint
me prier d'user de mon influence pour obtenir du ciel une ondée
copieuse. J'éludai l'oraison, mais j'exprimai l'espoir que le Seigneur
écouterait des voeux aussi justes. Le lendemain une petite pluie vint
me faire bénir des habitants, ce qui ne m'empêcha pas d'être fort
satisfait de m'éloigner.
«Un terrain onduleux, du granite, çà et là une rampe sablonneuse d'où
nous voyons la surface agitée du lac Niengay. Des dunes, des
marécages, des mimosas, du capparis, de l'euphorbe vénéneuse, du riz
partout; un labyrinthe de canaux et de criques où s'épanche le fleuve,
et dont personne n'a jamais eu l'idée. À Sarayamo, je suis en ma
qualité de schérif contraint de faire la prière; «Que Dieu vous donne
la pluie!» ajouté-je. Le soir il tonne; je suis en faveur, on me prie
de recommencer le lendemain; je les exhorte à la patience, et je suis
forcé de joindre ma bénédiction au vomitif que j'administre au chef,
qui, par parenthèse, fut très-scandalisé lorsqu'il apprit plus tard
mon titre de chrétien.