«La ville devenait de plus en plus déserte; chaque jour quelques

notables allaient retrouver l'émir; mais ces guerriers, pour la

plupart, ne songent qu'à leur bien-être, et vendraient leurs armes

pour une poignée de noix de kola. Je n'ai vu dans aucun lieu de la

Nigritie moins d'ardeur belliqueuse, et plus de découragement; presque

tous les dignitaires semblent persuadés que leur règne touche à sa

fin; peut-être ont-ils raison. Le 7 avril, les rebelles avaient fait

une razzia entre Gando et Sokoto, et quelques jours après, c'était

Gondi qu'attaquaient les révoltés. Pendant ce temps-là, au lieu de

fondre sur les Gobéraouas, l'émir s'enfermait à Kauri-Namoda, refusant

la bataille qui lui était offerte; et les Azénas assiégeaient une

ville à un jour de marche de ces conquérants dégénérés.

«La situation n'était pas moins déplorable à l'occident qu'à l'orient;

et si l'on considère la faiblesse d'Aliyou, l'audace des gouverneurs

insoumis, la rivalité des chefs de Sokoto et de Gando, la révolte du

Kebbi du Zaberma, du Dendina, qui coupait la route du fleuve, on

comprendra que les marchands arabes aient déclaré que mon voyage était

impossible. Mais un Européen peut accomplir ce qui paraît impraticable

aux indigènes; et ceux d'ailleurs qui me conseillaient d'abandonner

mon entreprise auraient eu de l'avantage à m'y faire renoncer.

«En l'absence de l'émir, je recueillais des renseignements

topographiques, j'étudiai l'histoire de ces contrées et je fis

quelques promenades, entre autres une excursion à Sokoto. La première

partie de la route franchie, de vastes rizières, de petits villages

émaillent la vallée, qui se rétrécit graduellement, et finit par

n'être plus qu'une ravine, dont le sentier escalade le flanc

rocailleux; c'est le chemin qu'a suivi tant de fois Clapperton, de

Sokoto à Magariya. Jusqu'ici le baobab est le seul arbre qui ait orné

le paysage; vient ensuite le kadasi, puis le tamarin, et parfois, au

sommet des fourmilières, une fraîche cépée de serkéki. Le sol argileux

est fendu par la sécheresse, et le buphaga attend vainement les

troupeaux qui le nourrissent de leur vermine. Au point culminant du

sentier, nous apercevons Sokoto; et, descendant au fond d'une vallée,

aussi fertile qu'insalubre, nous tombons au milieu d'un cortège de

noces. L'épousée est à cheval à côté de sa mère, et suivie d'un nombre

considérable de servantes, qui ont sur la tête le mobilier du jeune

ménage. Apparaît le Bougga, rivière de Sokoto; je n'y vois qu'un filet

de vingt-cinq centimètres de large, dont l'eau est, dit-on, malsaine;

les gens riches de la ville la boivent néanmoins, sans le savoir, et

la payent fort cher sous le nom pompeux qui la leur dissimule. Le

quartier principal, celui-là même où résida Bello, est entièrement

dégradé; on peut juger du reste. Des femmes aveugles qui remontent de

la rivière, chargées d'une cruche d'eau, témoignent de l'insalubrité

de la ville, où la cécité est fréquente. La maison du gouverneur est

en assez bon état, et le quartier qui l'entoure est passablement

peuplé. Ce gouverneur est le chef des Syllébaouas, qui habitent les

villages voisins, et cette différence de nationalités, d'où résultent

des intérêts divergents, est l'une des causes qui ont fait adopter à

l'émir la résidence de Vourno. Quant au marché, quelle que soit la

décadence de la ville, c'est toujours une chose intéressante que ces

groupes nombreux de trafiquants et d'acheteurs, d'animaux de toute

espèce, de bêtes de somme et de boucherie, éparpillés sur la côte

rocheuse qui descend dans la plaine. Outre les denrées fort

abondantes, on y voit du fer de qualité supérieure, une foule d'objets

en cuir de la fabrique de Sokoto, dont les brides sont renommées dans

toute la Nigritie, et beaucoup d'esclaves, qui sont d'un prix élevé: à

côté de moi on paye un jeune homme trente-trois mille cauris, c'est un

dixième de plus que le poney que je marchande.

«Le lendemain, j'étais de retour à Vourno, où l'émir fit sa rentrée le

23 avril. Sans être glorieuse, l'expédition avait réduit à

l'obéissance quelques humbles villages, protégés par l'ennemi.

Toujours bienveillant pour moi, Aliyou m'avait fait prier de venir à

sa rencontre. Je le trouvai aux portes de la ville, et je le suivis au

palais. Le jour même, je lui fis cadeau, entre autres choses, d'une

boîte à musique, l'un des objets qui donnent aux habitants de cette

région la plus haute idée de notre industrie. Dans sa joie, il appela

son grand vizir pour lui montrer cette merveille; mais la boîte

mystérieuse, affectée par le climat, et les secousses du voyage, resta

muette, à notre grande déception. Toutefois, je parvins au bout de

quelques jours à la raccommoder. Ce bon Aliyou en fut tellement ravi,

qu'il me donna immédiatement une lettre pour son neveu, le chef de

Gando, et la permission de partir, que j'attendais avec impatience.

«Je quittai Aliyou le 8 mai, et le 17 nous arrivions à Gando. C'est la

résidence d'un autre chef foullane, non moins puissant que l'émir, et

dont la protection m'était d'autant plus indispensable que ses États

renferment les deux rives du Niger. Malheureusement Khalilou était un

homme sans énergie, bien plus fait pour être moine que pour gouverner

un peuple, et qui, depuis dix-sept ans qu'il occupait le trône, vivait

dans une réclusion absolue; les mahométans eux-mêmes ne l'apercevaient

que le vendredi, et l'on me déclara que je ne serais pas admis à

contempler sa pieuse figure. En effet, tous mes efforts pour obtenir

une audience furent en pure perte, et il fallut envoyer mes présents

par un intermédiaire. Celui qui s'en chargea était un chevalier

d'industrie, qui, après avoir échoué dans ses entreprises, avait fini

par s'établir à Gando, où, de son autorité privée, il s'était fait

consul des Arabes, et où, grâce à la faiblesse du prince et au

déplorable état des affaires, il avait acquis une extrême influence.

«D'abord enchanté de mes présents, Khalilou découvrit, au bout de

quelques jours, par les yeux du consul, qu'ils étaient inférieurs à ce

que j'avais offert au prince de Sokoto; bref je ne pouvais sortir de

la ville qu'en faisant de nouveaux dons. Il y eut débat, dispute

sérieuse; enfin je sacrifiai une paire de pistolets, montés en argent

ciselé, et j'eus l'espoir de continuer mon voyage. Chacun doutait que

je pusse gagner le Niger; cependant, à force de peine et de cadeaux,

extorqués par le consul, j'obtins une lettre de Khalilou qui

garantissait aux Anglais le parcours de ces provinces, et ordonnait

aux fonctionnaires de leur prêter assistance. En surcroît des embarras

que me suscitaient le pouvoir et la mendicité des gens de cour,

j'étais exploité d'une manière indigne par l'Arabe qui me servait

d'intendant, et qui avait toute la rapacité de sa race, toutes les

ruses de l'emploi; c'était une escroquerie, un chantage perpétuel dont

j'étais exaspéré. Mais au milieu de tous ces déboires j'eus la bonne

fortune de posséder l'ouvrage d'Ahmed Baba, dont un savant m'avait

prêté le manuscrit, et qui jetait de vives lumières sur l'histoire des

contrées que j'avais à parcourir. Quel dommage de n'avoir pas pu tout

copier! Gando est renfermé dans une vallée si étroite qu'on se heurte

immédiatement à la montagne, et l'on ne pouvait s'éloigner des murs

sans rencontrer l'ennemi. Quant à la ville en elle-même, le séjour n'y

est pas sans charme; un torrent la coupe du nord au sud, et une

végétation exubérante en couvre les deux bords. On y trouve peu de

commerce, en raison des troubles politiques; toutefois les habitants,

forcés de subvenir à leurs propres besoins, fabriquent d'excellentes

cotonnades, mais dont la nuance est loin d'avoir l'éclat des étoffes

de Noupé et de Kano.

«Le 4 juin, nous avons sous les yeux les vallées profondes du Kebbi,

qui, après la saison pluvieuse, forment de vastes rizières. À Kombara,

le gouverneur m'envoie ce qui constitue un bon repas soudanien, depuis

le mouton jusqu'aux grains de sel et au gâteau de dodoua. La pluie

tombe à torrents, détrempe les sentiers, grossit les rivières. Nous

passons à Gaoumaché, grande ville autrefois, et qui n'est maintenant

qu'un village à esclaves. À Talba, le son du tambour annonce des

dispositions belliqueuses; nous sommes près de Daoubé, siège de la

révolte, et dont le territoire perd chaque jour quelque centre

d'industrie. Yara, qui, le mois dernier, était riche et laborieuse,

est actuellement déserte; et sans y penser, je porte la main à mon

fusil en traversant ses décombres. Mais la vie et la mort sont

intimement liées dans ces régions fertiles, et nous oublions les

ruines en saluant des rizières ombragées d'arbres touffus, dominés par

le déleb. Un homme est assis tranquillement à l'ombre de ces palmiers

dont il savoure les fruits. Qui peut voyager seul dans un pareil

endroit? Ce doit être un espion? Et mon Arabe, toujours courageux

quand il n'a rien à craindre, veut absolument tuer ce voyageur

solitaire; j'ai beaucoup de peine à l'en dissuader.

«En dépit des bruits et des tambours de guerre, nous ne cessons de

traverser des plantations d'yams et de coton, de papayers, dont le

feuillage se montre au-dessus des murailles; un horizon calme, un pays

intéressant dépeuplé par la guerre. Nous nous arrêtons à Kola, siège

d'un gouverneur qui dispose de soixante-dix mousquets; c'est un homme

important dans la situation du pays, et qu'il est bon de visiter. J'y

gagne une oie grasse, que me donne la soeur du chef, et qui apporte à

mon régime un changement nécessaire. Plus loin, les trois fils du

gouverneur de Zogirma viennent me saluer au nom de leur père. Cette

dernière ville est plus considérable que je ne le supposais, et je

suis étonné de la résidence du chef, dont le style rappelle

l'architecture gothique. Zogirma peut avoir sept ou huit mille

habitants, que les discordes civiles ont affamés; et c'est à

grand'peine que je m'y procure du millet.

«Le 10, nous entrons dans une forêt, dont les arbres en fleurs

remplissent l'air de parfums; deux étangs nous y fournissent une eau

excellente, qui, en 1854, faillit causer la mort de tous les gens de

mon escorte. C'est un endroit insalubre; nous y restons vingt-quatre

heures, parce que l'un de nos chameaux s'est égaré; et le fait paraît

si extraordinaire que dans le voisinage on disait, en parlant de moi:

«Celui qui a passé tout un jour dans le désert pernicieux.»

«On voit des pistes d'éléphants dans tous les sens; une végétation qui

ne laisserait jamais deviner qu'on est à la lisière d'un pays stérile.

Nous débouchons dans une série de vallées peu profondes, traversées

par des réservoirs d'eau stagnante, et vers quatre heures nous sommes

dans la vallée de Fogha. Sur une éminence quadrangulaire, ayant dix

mètres d'élévation, et formée de décombres, est un hameau qui

ressemble aux anciennes villes d'Assyrie; les habitants extraient du

sel de la fange noire d'où surgit le monticule. D'autres hameaux de

même nature succèdent à celui-ci; nous sommes frappés de la misère de

cette population, que pillent sans cesse les gens du Dendina. Le

lendemain, après avoir fait deux ou trois milles sur un sol

rocailleux, fourré de broussailles, je vois miroiter la surface de

l'eau, et, marchant encore une heure sans la perdre de vue, nous

arrivons en face de Say, à l'endroit où l'on passe le grand fleuve du

Soudan.»

Le Niger. -- La ville de Say. -- Région mystérieuse. -- Orage. --

Passage de la Sirba. -- Fin du rhamadan à Sebba. -- Bijoux en

cuivre. -- De l'eau partout. -- Barth déguisé en schérif. --

Horreur des chiens. -- Montagnes du Hombori. -- Protection des

Touaregs. -- Bambara. -- Prières pour la pluie. -- Sur l'eau.

«Le Niger, dont tous les noms: _Dhiouliba_, _Mayo_, _Éghirréou_,

_Isa_, _Kouara_, _Baki-n-roua_, ne signifient autre chose que le

_Fleuve_, n'a pas plus de sept cents mètres de large au bac de Say, et

coule en cet endroit du nord-nord-est au sud-sud-ouest avec une

rapidité de trois milles par heure. Le bord d'où je le contemple est

élevé de dix mètres au-dessus du courant, la rive droite est basse, et

porte une grande ville dont les remparts sont dominés par des

cucifères. Beaucoup de passagers, Foullanes et Sonrays, accompagnés

d'ânes et de boeufs, traversent le fleuve. Arrivent les canots que

j'ai fait demander; ils sont composés de deux troncs d'arbres évidés

et réunis, qui forment une embarcation de treize mètres de longueur,

sur un mètre et demi de large. C'est avec une émotion profonde que je

franchis cette eau dont la recherche a été payée de tant de nobles

vies[19]. La muraille de Say forme un quadrilatère de quatorze cents

mètres de côté; mais elle est trop large; et les cases, toutes en

roseaux, excepté la maison du gouverneur, y composent des groupes

disséminés. Un vallon, bordé de cucifères, coupe la ville du nord au

sud; rempli d'eau, après la saison pluvieuse, il rend la cité malsaine

et intercepte les communications entre les différents quartiers.

Ceux-ci, dans les grandes crues du fleuve, sont entièrement submergés;

la population est alors obligée d'en sortir. Les provisions n'abondent

pas au marché de Say; on y trouve peu de grain, pas d'oignons, pas de

riz, malgré la nature du sol qui s'y prêterait à merveille; mais

beaucoup de cotonnade, un excellent débouché pour les tissus noirs; et

ce sera pour les Européens la place la plus importante de toute cette

partie du Niger, dès qu'ils utiliseront cette grande route de

l'Afrique occidentale.

[Note 19: Voy. le remarquable ouvrage de M. de Lanoye,

intitulé _le Niger_.]

«Le gouverneur, évidemment né d'une esclave, et dont les manières

rappelaient celles du juif, me dit qu'il verrait avec joie un vaisseau

européen venir approvisionner sa ville des objets qui lui manquent.

Fort étonné de ce que je ne faisais pas de commerce, et pensant qu'il

fallait un motif bien grave pour entreprendre un pareil voyage, en

dehors de l'appât du gain, il s'alarma des projets insidieux que je

devais avoir, et m'invita à partir. C'était ce que je demandais; le

lendemain je quittais le Niger, qui sépare les régions explorées de la

Nigritie d'une contrée totalement inconnue, et je me dirigeais avec

bonheur vers la zone mystérieuse qui s'étendait devant moi.

«Nous avions traversé l'île basse où la ville de Say couve la fièvre,

laissé derrière nous la branche occidentale du fleuve, alors

entièrement desséchée, lorsque de gros nuages venant du sud,

accompagnés d'un tonnerre effrayant, crevèrent sur nous, tandis que le

sable roulé par la tempête couvrait la campagne de ténèbres et nous

obligeait de nous arrêter. Au bout de trois heures nous nous

remettions en marche, à travers une couche d'eau de plusieurs pouces,

que la pluie avait déposée sur le sol. Tout le district, d'une

fertilité médiocre, a été colonisé par les Sonrays; il dépend de la

province de Gourma, et les indigènes sont en guerre à la fois avec les

colons et avec les Foullanes. Nous passons à Champaboule, résidence du

gouverneur de Torobé; la ville est presque déserte, et les remparts

sont cachés par les broussailles. Après avoir traversé une rivière,

nous entrons dans un district bien cultivé, dont les troupeaux

appartiennent aux Foullanes, qui considèrent la vache comme l'animal

le plus utile à la création. Un fourré de minosas, çà et là un baobab,

un tamarin, varient l'aspect des lieux; on voit de nombreux fourneaux,

de deux mètres de hauteur, qui servent à fondre le fer. Le sol devient

inégal, se tourmente, et brisé par des crêtes de rocher; le gneiss et

le micaschiste dominent, de belles variétés de granite apparaissent,

et nous arrivons au bord de la Sirba, rivière profonde, encaissée par

des berges de six à sept mètres d'élévation. Pour la franchir, nous

n'avons que les bottes de roseaux que nous nous hâtons d'assembler; le

chef et tous les habitants du village sont assis tranquillement sur la

rive, d'où ils nous regardent avec un vif intérêt. La partie masculine

des spectateurs a la figure expressive, les traits efféminés, de longs

cheveux nattés, qui retombent sur les épaules, la pipe à la bouche, et

pour costume une chemise et un large pantalon bleus. Quant aux femmes,

elles sont courtaudes, mal faites; elles ont la poitrine et les jambes

nues, de nombreux colliers, et les oreilles chargées de perles.

[Illustration: Village sonray.--Dessin de Lancelot d'après Barth

(quatrième volume).]

«De l'autre côté de la rivière, la trace des éléphants et des buffles

se rencontre à chaque pas; l'orage nous surprend au milieu des

jungles, qu'il transforme en nappe d'eau, et nous franchissons trois

torrents qui se précipitent vers la Sirba. Un village, entouré de

haies vives, interrompt la solitude; nous voyons des champs de maïs,

puis la forêt se referme; le granite, le gneiss et les grès percent la

terre, et nous entrons dans un district bien peuplé, dont le sol

argileux fatigue beaucoup les chameaux. Nous atteignons enfin les murs

de Sebba; le gouverneur qui, devant sa porte, explique à la foule

divers passages du Koran, me loge dans une case toute neuve, aux

murailles admirablement polies, et réjouissante à voir. Mais comme il

arrive trop souvent ici-bas, où l'apparence vous séduit ou vous

trompe, cette jolie case est un nid de fourmis qui dévastent mes

bagages. Le lendemain se termine le rhamadan; au point du jour, la

musique annonce la fête; les Foullanes sont vêtus de chemises

blanches, en signe de la pureté de leur foi, et le cortège du

gouverneur se compose de quarante cavaliers, probablement tout ce que

la ville possède. J'ai à soutenir une attaque religieuse de la part du

cadi, qui voudrait me faire passer pour sorcier, et je crois prudent

de distribuer quelques aumônes aux gens de la procession.

«Le 12 juillet, nous arrivons à Doré, capitale du Libtako. Le pays est

sec, des bandes de gazelles parcourent une plaine aride qui borde la

place du Marché: on voit sur cette dernière quatre ou cinq cents

personnes, des étoffes, du sel, des noix de kola, des ânes, du grain

et des vases de cuivre, métal dont sont formés les bijoux des

habitants. Je remarque deux jeunes filles qui ont dans les cheveux un

ornement de cuivre représentant un cavalier, l'épée à la main et la

pipe à la bouche; car pour les Sonrays, le tabac fait le charme de la

vie, toutefois après la danse.

«Le voisinage des Touaregs a entretenu, chez les habitants du Libtako,

une ancienne bravoure, très-renommée jadis, et qu'ils emploient

aujourd'hui à des querelles intestines.

[Illustration: Vue de Kabra, port de Tembouctou.--Dessin de Rouargue

d'après Barth (quatrième volume).]

«Un lacis de rivières et de marécages nous entrave à chaque pas. Des

buffles en quantité; une mouche venimeuse, très-rare à l'est du

Soudan, tourmente mes bêtes et les menace. Des averses perpétuelles,

de l'eau partout! On ne se figure pas, en Europe, ce que c'est que de

parcourir cette contrée dans la saison pluvieuse, de transporter les

bagages à travers les marais, d'où les chameaux ont assez à faire de

se retirer à vide. Il m'est arrivé plus d'une fois de penser que mon

cheval, malgré toute sa vigueur, ne sortirait pas de la fange, d'y

tomber avec lui, et de ne savoir comment faire pour l'enlever du

bourbier. C'est une pluie tellement violente que je lui ai vu en une

nuit détruire le quart d'un gros village, et tuer onze chèvres dans

une seule maison.

«Jusqu'ici, j'avais conservé ma qualité de chrétien; mais nous allions

entrer dans la province de Dalla, soumise au chef fanatique de Masina,

qui n'aurait jamais permis à un mécréant de franchir son territoire,

et je me fis passer pour un Arabe, qui plus est pour un schérif.

Cependant la dispute que nous eûmes avec notre hôte, au sujet d'une

meute de chiens qui ne voulaient pas nous céder la place, annonçait le

peu de ferveur de la population; car tout bon musulman réprouve la

race canine; les Foullanes ne s'en servent même pas pour guider leurs

troupeaux, qu'ils conduisent à la voix. Tous ces chiens étaient noirs,

les volailles noires et blanches; et un gros ver noir (je n'en avais

rencontré aucun depuis mon voyage dans le Bagirmi) dévastait les

récoltes.

«Le 5 août, la route devient de plus en plus marécageuse, des cônes

détachés apparaissent au nord; on n'aperçoit que des pasteurs

foullanes; peu de culture, puis les constructions, pittoresques des

villages sonrays et la silhouette bizarre de la chaîne des Hombori.

Sans l'avoir vue, il m'aurait été impossible de me figurer cette

rampe, dont les pitons les plus élevés n'ont que deux cent cinquante

mètres au-dessus de la plaine. Rien ne me frappa d'abord dans l'aspect

de ces montagnes que de loin je prenais pour des collines; mais

bientôt mon attention fut puissamment captivée. Sur une pente adoucie,

composée de quartiers de roche, s'élève une muraille perpendiculaire,

dont le sommet, couronné d'une terrasse, est habité par des indigènes

que rien n'a pu vaincre. Quelques moutons, du millet, des corchorus,

prouvent que ces fiers montagnards descendent parfois de leur

retraite. À partir de là, c'est une double série de crêtes

fantastiques, surgissant le long de la plaine, et ressemblant aux

ruines des châteaux du moyen âge.

«En sortant de ce défilé remarquable, nous arrivons exténués à Bone,

où l'on refuse de nous recevoir; nous sommes près de Nouggéra, hameau

sacré, d'où sortit la famille du chef d'Hamda-Allahi, et nous nous

hâtons de fuir pour ne pas tomber entre les mains de ce fanatique. Des

Touaregs campaient dans le voisinage; c'est à eux que j'allai demander

appui. Le chef, à la peau blanche, aux traits nobles, à la physionomie

agréable, mit une de ses tentes de cuir à ma disposition, et nous

envoya du lait et un mouton tout préparé. Le lendemain nos tentes de

toile figuraient au milieu de celles de mon hôte, et j'étais assiégé

par une quantité de femmes d'un excessif embonpoint, rappelant surtout

celui qu'on attribue par erreur à la célèbre Vénus callipige. Qu'il

fallut de patience, en face des lenteurs d'une pareille escorte, et

des perfidies de mon Arabe, qui profitait de l'occasion pour trafiquer

à mes dépens! J'arrivai néanmoins à Bambara, village dont les produits

agricoles sont distribués dans toute la province, grâce aux affluents

et aux canaux du Niger. Il fallut y passer quelques jours, en dépit de

l'inquiétude que j'avais d'être reconnu, et malgré les présents qui me

furent arrachés par notre hôte, par le fils de l'émir, par trois

cousins de celui-ci, et trois Arabes de Tembouctou, dont j'avais à

m'assurer les bonnes grâces. Bambara est situé sur une eau morte du

fleuve. Ce marigot, d'une largeur considérable, était presque desséché

à cette époque; mais trois semaines plus tard, il devait être couvert

d'embarcations, allant à Tembouctou par Délégo et Sarayamo, et à Diré

par Kanima. La prospérité de la ville dépend donc de la pluie, et

comme il n'en tombait pas, toute la population, l'émir en tête, vint

me prier d'user de mon influence pour obtenir du ciel une ondée

copieuse. J'éludai l'oraison, mais j'exprimai l'espoir que le Seigneur

écouterait des voeux aussi justes. Le lendemain une petite pluie vint

me faire bénir des habitants, ce qui ne m'empêcha pas d'être fort

satisfait de m'éloigner.

«Un terrain onduleux, du granite, çà et là une rampe sablonneuse d'où

nous voyons la surface agitée du lac Niengay. Des dunes, des

marécages, des mimosas, du capparis, de l'euphorbe vénéneuse, du riz

partout; un labyrinthe de canaux et de criques où s'épanche le fleuve,

et dont personne n'a jamais eu l'idée. À Sarayamo, je suis en ma

qualité de schérif contraint de faire la prière; «Que Dieu vous donne

la pluie!» ajouté-je. Le soir il tonne; je suis en faveur, on me prie

de recommencer le lendemain; je les exhorte à la patience, et je suis

forcé de joindre ma bénédiction au vomitif que j'administre au chef,

qui, par parenthèse, fut très-scandalisé lorsqu'il apprit plus tard

mon titre de chrétien.

Le Tour du Monde; Afrique Centrale Journal des voyages et des voyageurs; 2em. sem. 1860 · 第 7 / 9 段