vogue enfin vers Tembouctou. La nappe d'eau qui nous porte a environ
cent mètres de large; elle est tellement remplie d'herbe que nous
paraissons glisser sur une prairie. C'est au reste dans le lit de ce
canal, que les chevaux et les vaches trouvent la plus grande partie de
leur nourriture. Au bout de quatre à cinq kilomètres, nous entrons
dans une eau découverte, et les bateliers, dont les chants célèbrent
les hauts faits du grand Askia[20], nous promènent, de détours en
détours, entre des rives couvertes de cucifères, de tamarins, de
genêts et d'herbe que paissent tantôt des gazelles, tantôt du bétail.
Des alligators annoncent une eau plus étendue, et le canal où nous
débouchons n'a pas moins de deux cents mètres de large: des hommes et
des chevaux sur le bord, des pélicans, des rémipèdes sans nombre; le
voyage est délicieux. Les zigzags se multiplient, les rives se
dessinent d'une façon plus régulière; l'ombre descend à la surface de
l'eau, qui brille aux dernières clartés du jour, et dont la largeur
est de trois cent quarante mètres. Des feux nous attirent, et nous
nous arrêtons au fond d'une crique, où s'éparpille un village. Il
m'est impossible de distinguer le moindre courant. Dans ce lacis
fluvial, l'eau se dirige tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre,
avec incertitude, et finit généralement par se décider pour le
nord-nord-ouest. Après deux cents ans de guerre, ces bords, autrefois
si animés, sont devenus silencieux; et nous laissons derrière nous la
place où fut Gakoira, Sanyare, et tant d'autres villages. Un bouquet
d'arbres, chargés d'oiseaux, surgit de la rive; nous revoyons le
fleuve. Il coule ici du sud-ouest au nord-est sur une largeur de seize
cents mètres; ses flots majestueux, resplendissant tout à coup sous la
lune, qui se lève dans un ciel noir, tout sillonné d'éclairs,
inspirent aux gens de mon escorte un respect mêlé de crainte.»
[Note 20: Mohammed ben Aboubakr, fondateur de la dynastie des
Askia, peut-être le plus grand de tous les souverains de la
Nigritie, est un exemple du développement intellectuel dont
un nègre est capable. Né dans une île du Niger, au milieu du
seizième siècle, il détrône le fils de Sonni Ali, sultan des
Sonrays, prend le pouvoir, étend ses conquêtes du centre du
Haoussa jusqu'au bord de l'Atlantique, et du douzième degré
de latitude nord jusqu'à la frontière du Maroc. Il gouverne
les vaincus avec justice et bonté, s'attache même les
musulmans, dont il a chassé les princes, fait naître partout
l'aisance, protégé les savants, et répand dans ses États les
principes les plus avancés de la civilisation arabe.
Malheureusement le harem, ce germe de dissolution, engendre
les querelles de famille, les discordes civiles, et Mohammed,
devenu le jouet et la victime de ses fils, est contraint
d'abdiquer en 1529, après trente-six ans de règne.]
Kabara. -- Visites importunes. -- Dangereux passage. --
Tinboctoue, Tomboctou ou Tembouctou. -- El Bakay. -- Menaces. --
Le camp du cheik. -- Irritation croissante. -- Sus au chrétien!
-- Les Foullanes veulent assiéger la ville. -- Départ. -- Un
preux chez les Touaregs. -- Zone rocheuse. -- Lenteurs
désespérantes. -- Gogo. -- Gando. -- Kano. -- Retour.
«À peine le soleil commence-t-il à paraître, qu'ayant traversé le
Niger, nous nous trouvons en face de Tasakal, petit village mentionné
à Caillé. Excepté quelques bateaux pêcheurs, tout est désert autour de
nous. L'eau se divise, nous prenons l'embranchement sur lequel est
situé Koromé, tandis que le fleuve s'éloigne vers l'est, de l'autre
côté des îles Day, qui nous séparent de lui. Le canal se divise à son
tour, la branche que nous suivons n'est plus qu'un ruisseau,
traversant une prairie; mais elle se rélargit peu à peu, forme un
bassin d'une régularité parfaite, et après huit mois et demi d'efforts
nous sommes à Kabara, qui sert de havre à Tembouctou. La maison que
j'occupe au sommet de la côte, où la ville est située, comprend deux
grandes salles, une quantité de pièces plus petites, et un premier
étage; la cour intérieure, avec son assortiment de moutons, de
canards, de pigeons, de volailles de toute sorte, rappelle le temps où
les Foullanes n'avaient pas encore exploité le pays.
[Illustration: Méridien de Paris
Voyage du Docteur Barth Itinéraire de Sokoto à Tembouctou 1855
_Dressé par Vuillemin d'après le Dr Peterson_ _Gravé chez Erhard R.
Bonaparte 42_]
«Dès que le jour vient à paraître je me hâte de quitter ma chambre où
l'on étouffe. À peine rentré de la promenade, je reçois un chef
touareg qui réclame un présent; je refuse, il insiste, et me répond
qu'en sa qualité de bandit il peut me faire beaucoup de mal. Je suis,
en effet, hors la loi, et le premier scélérat venu, qui me soupçonnera
d'être chrétien, peut me tuer impunément. Toutefois, après une vive
altercation, je me débarrasse du Touareg. Il n'est pas parti que la
maison est encombrée de gens qui arrivent de Tembouctou, à pied, à
cheval, portant des robes bleues, serrées à la taille par une
draperie, des culottes courtes et des chapeaux de paille terminés en
pointe. Tous ont des lances, quelques-uns des épées et des mousquets;
ils s'asseyent dans la cour, remplissent les chambres, se regardent,
et se demandent qui je puis être. Deux cents de ces individus passent
chez moi dans le courant de la journée; et le soir, l'émissaire que
j'avais envoyé à Tembouctou revient avec Sidi Alaouate, l'un des
frères du cheik. On lui a confié que je suis chrétien, mais sous la
protection toute spéciale du souverain de Stamboul. Par malheur je
n'ai d'autre preuve de cette assertion qu'un vieux firman, qui date de
mon premier séjour en Égypte, et n'a aucun rapport avec mon voyage
actuel; néanmoins l'entrevue n'a rien de désagréable.
[Illustration: Camp touareg.--Dessin de Lancelot d'après Barth
(cinquième volume).]
«Le lendemain nous franchissons les dunes qui s'élèvent derrière
Kabara; l'aridité des lieux contraste d'une manière frappante avec la
fertilité des bords du fleuve. C'est un désert, infecté par les
Touaregs, qui deux jours avant y ont assassiné trois négociants du
Touat. Le peu de sécurité de la route est tellement avéré, qu'un
hallier, situé à mi-chemin, porte le nom significatif de: _Il n'entend
pas_, c'est-à-dire qu'il est sourd aux cris de la victime. Nous
laissons à notre gauche l'arbre du Ouéli-Salah; un mimosa que les
indigènes ont couvert de haillons dans l'espoir que le saint les
remplacera par des habits neufs. Nous approchons de Tembouctou; le
ciel est nuageux, l'atmosphère pleine de sable, et la ville se
distingue à peine des décombres qui l'entourent; mais ce n'est pas le
moment d'en étudier l'aspect: une députation des habitants se dirige
vers moi, pour me souhaiter la bienvenue. Il faut payer d'audace, je
mets mon cheval au galop, et vais à leur rencontre. L'un d'eux
m'adresse la parole en turc; j'ai presque oublié cette langue, que je
dois savoir, moi, prétendu Syrien; cependant je trouve quelques mots à
répondre, et j'évite les questions de l'indiscret en entrant dans la
ville. Je laisse à ma gauche une rangée de cases malpropres, et je
m'engage dans des ruelles qui permettent tout au plus à deux chevaux
de passer de front; mais le quartier populeux de Sané-Goungou m'étonne
par ses maisons à deux étages, dont la façade vise à l'ornementation.
Nous prenons à l'ouest, et, passant devant la demeure du cheik, nous
entrons en face dans celle qui nous est destinée.
[Illustration: Arrivée à Tembouctou.--Dessin de Lancelot d'après Barth
(cinquième volume).]
«J'avais atteint mon but; mais l'inquiétude et la fatigue m'avaient
épuisé, et la fièvre me saisit immédiatement. Néanmoins l'énergie et
le sang-froid étaient plus nécessaires que jamais; le bruit courait
déjà qu'Hammadi, le rival d'El Bakay, avait informé les Foullanes de
la présence d'un chrétien dans la ville. Le cheik était absent; son
frère, qui m'avait promis son appui, non satisfait de mes cadeaux,
élevait des prétentions exorbitantes; mon hôte prétendait pouvoir
disposer de mes bagages, ainsi que je disposais de son local:
exactions sur exactions. Le lendemain, toutefois, la fièvre ayant
cessé, je reçus la visite de gens honnêtes, et pus prendre l'air sur
ma terrasse, d'où j'embrassais du regard la ville. Au nord, la mosquée
massive de Sankoré donne à cette partie un caractère imposant; à
l'est, le désert; au sud, les habitations des marchands de Ghadamès;
puis des cases au milieu de maisons construites en pisé, des rues
étroites, un marché au versant des dunes, le tout formant un coup
d'oeil plein d'intérêt.
«Le lendemain la nouvelle d'une attaque projetée contre ma demeure,
par ceux qui s'opposent à mon séjour, me coupe la fièvre; une attitude
un peu ferme suffit à dissiper les nuages. Le frère du cheik essaye de
me convertir, et me défie de lui démontrer la supériorité de mes
principes religieux; lui et ses élèves entament la discussion; je les
bats, ce qui me procure l'estime de la partie intelligente des
habitants et l'amitié du cheik. La fièvre m'avait repris le 17; ma
faiblesse augmentait de jour en jour, quand le 26, à trois heures du
matin, des instruments et des voix m'annoncèrent l'arrivée d'El Bakay;
ma fièvre s'en accrut; mais mon protecteur me tranquillisa le soir
même. Il blâmait hautement la conduite de son frère à mon égard;
m'envoyait des vivres, avec la recommandation de ne rien prendre de ce
qui ne sortirait pas de sa maison, et m'offrait le choix entre les
diverses routes qui me permettaient d'arriver à la côte. Si j'avais su
alors que je devais languir huit mois à Tembouctou je n'aurais pas eu
la force d'en supporter l'idée; mais l'homme, fort heureusement, ne
prévoit pas la durée de la lutte, et marche avec courage au milieu des
ténèbres qui lui dérobent l'avenir.
«Ahmed El Bakay, d'une taille au-dessus de la moyenne, et bien
proportionnée, avait cinquante ans, la peau noirâtre, mais la figure
ouverte, l'air intelligent, le port et la physionomie d'un Européen.
Une courte robe noire, un pantalon de même couleur, ainsi que le châle
qui était posé négligemment sur sa tête, formaient tout son costume.
Il se leva pour venir à moi, et sans phrases, sans formules
préliminaires, nous échangeâmes nos pensées avec un entier abandon. Le
pistolet que je lui donnai fit tomber l'entretien sur l'industrie
européenne; il en connaissait la supériorité, et me demanda s'il était
vrai que la capitale de l'Angleterre eût plus de cent mille habitants.
Il me parla ensuite du major Laing, le seul chrétien qu'il eût jamais
vu; personne à Tembouctou, n'ayant eu connaissance du séjour de
Caillé, grâce au déguisement qu'avait pris l'illustre Français.
«Tembouctou, située à neuf kilomètres du Niger, par dix-huit degrés de
latitude nord et très-probablement entre le cinquième et le sixième
méridien à l'ouest de Paris, a la forme d'un triangle dont la pointe
se dirige vers le désert, et qui s'étendait autrefois à un kilomètre
au delà des limites actuelles. Sa circonférence est aujourd'hui de
quatre kilomètres et demi; ses anciens remparts détruits par les
Foullanes en 1826, n'ont pas été relevés. La cité se compose de rues
droites et de rues tortueuses, non pavées, mais dont la chaussée est
faite de sable durci; quelquefois un ruisseau en parcourt le milieu.
On y trouve neuf cent quatre-vingts maisons en pisé, bien entretenues,
et deux cents cases en nattes dans les faubourgs, au nord et au
nord-ouest, où sont des monceaux de décombres accumulés depuis des
siècles. Plus de traces de l'ancien palais ni de la Casbah; mais trois
grandes mosquées, trois petites et une chapelle. Tembouctou se divise
en sept quartiers, habités par une population fixe de treize mille
âmes, et une population flottante de cinq à dix mille de novembre en
janvier, époque de l'arrivée des caravanes. Fondée au commencement du
onzième siècle par les Touaregs, sur un de leurs anciens pâturages,
Tembouctou appartient au Sonray dans la première moitié du
quatorzième. Reprise au milieu du quinzième par ses fondateurs, elle
leur est bientôt enlevée par Sonni Ali, qui la saccage, la tire de ses
ruines, et y fait affluer les marchands de Ghadamès. Déjà marquée, en
1373, sur les cartes catalanes, non-seulement entrepôt du commerce de
sel et d'or, mais centre scientifique[21] et religieux de tout l'ouest
du Soudan, elle excite la convoitise de Mulay Ahmed, tombe, en 1592,
avec l'empire d'Askia, sous la domination du Maroc, et demeure
jusqu'en 1826 au pouvoir des Roumas (soldats marocains établis dans le
pays). Viennent ensuite les Foullanes, puis les Touaregs qui chassent
les Foullanes en 1844. Mais cette victoire, en isolant Tembouctou des
bords du fleuve, amène la famine. Un compromis a lieu, en 1848, par
l'entremise d'El Bakay: les Touaregs reconnaissent la suprématie
_nominale_ des Foullanes, qui ne peuvent tenir garnison dans la ville;
les impôts y sont perçus par deux cadis: l'un Sonray, l'autre
Foullane; et le gouvernement (ou plutôt la police) est confié à deux
maires sonrays, comprimés à la fois par les Foullanes et les Touaregs,
entre lesquels se place l'autorité religieuse, représentée par le
cheik, Rouma d'origine.
[Note 21: Ahmed Baba donne une liste considérable des savants
de Tembouctou, et il avait lui-même (au seizième siècle) une
bibliothèque de seize cents manuscrits.]
«J'avais, comme on l'a vu, l'entier appui du cheik; mais le conflit
des pouvoirs qui s'exercent dans Tembouctou devait neutraliser
l'influence de cet homme généreux, et menacer mes jours, malgré sa
protection. Le mois de septembre s'était bien passé; je n'attendais
plus qu'une occasion pour fixer mon départ, lorsque le 1er octobre
arrivèrent des cavaliers appartenant au gouverneur titulaire; ces
soldats avaient l'ordre de me chasser de la ville, et de me tuer si je
faisais résistance. Plus moyen de partir; El Bakay s'y opposait
formellement, pour ma sécurité d'abord, ensuite pour ne pas avoir
l'air de plier devant les Foullanes; il résolut même d'aller camper
hors des murs, afin de prouver à tous qu'il ne dépendait ni de la
population ni de ses vainqueurs; et le 11 nous quittâmes la ville un
peu avant midi. En dépit de mes inquiétudes, je me trouvai bien du
changement d'air et de la scène paisible que j'avais sous les yeux.
Dès le matin les tentes ouvraient leurs rideaux de laine, aux
couleurs variées, on trayait les chamelles, les chèvres, les vaches
qui paissaient sur la colline; toute la nature s'éveillait, et les
essaims de pigeons blancs, qui avaient dormi sur les arbres, lissaient
leurs plumes et prenaient leur volée. Le soir le bétail revenait des
pâturages, les esclaves poussaient devant eux les ânes chargés d'eau;
les fidèles, groupés dans les buissons, psalmodiaient la prière,
guidés par la voix mélodieuse du maître; puis un chapitre du Koran
était chanté par les meilleurs élèves, et le son harmonieux de ces
beaux vers se répandait au loin, répété par l'écho.
«Deux jours après, nous rentrâmes à Tembouctou; la division se mit
dans la propre famille du cheik; on persistait à vouloir me chasser.
El Bakay sortit de nouveau de la ville et m'emmena cette fois à
Kabara. Les Foullanes en profitèrent pour envoyer de nouvelles forces
à Tembouctou; nous y revînmes, mais pour retourner au camp. J'y
retrouvai un calme parfait: El Bakay me laissait libre, ou venait
causer avec moi de choses toujours intéressantes. Il avait, ainsi que
les gens de sa suite, un intérieur paisible et doux. Je ne crois pas
qu'il y ait en Europe d'individu plus affectueux pour sa femme et ses
enfants, que mon hôte ne l'était pour les siens; je dirai même qu'il
poussait trop loin la condescendance aux volontés de son auguste
épouse. La plupart de ces tribus mauresques, aujourd'hui métis, n'ont
qu'une seule femme, de même que les Touaregs; seulement chez ces
derniers l'épouse est libre, va et vient, a le visage découvert,
tandis que, vêtue de noir, la femme du Maure est toujours voilée, et
que celle des riches ne quitte jamais la tente. La vie que nous
menions aurait pu être favorable aux intrigues; mais les femmes
étaient chastes, et l'on aurait infailliblement lapidé l'épouse
convaincue d'adultère. Toutefois le cheik étant le chef de la
religion, il est possible que la bonne tenue observée dans son camp
soit un fait exceptionnel.
«La guerre et les discordes civiles, pendant ce temps-là, redoublaient
de furie, et ma position devenait chaque jour plus périlleuse; les
Foullanes ne pouvant m'arracher de force au cheik, essayaient de la
ruse pour me faire tomber entre leurs mains; les Ouélad-Sliman, qui
assassinèrent le major Laing, avaient fait serment de me tuer. De
nouveaux soldats étaient entrés dans la ville, où nous étions revenus,
et avaient l'ordre de m'en expulser à tout prix. J'avais espéré
commencer l'année près de la côte; janvier finissait, et je me
trouvais toujours dans la même alternative.
«Le 27 février, le chef des Foullanes exprima enfin à El Bakay, d'une
manière franche et nette, le désir de me voir chassé du pays: refus
péremptoire du cheik; nouvelle demande, nouveau refus, nouvelles
luttes, une situation de plus en plus intolérable: le commerce en
souffrance, la population inquiète. Les particuliers s'assemblent,
discutent les moyens de se débarrasser de moi; les Tébous approchent,
les Foullanes veulent assiéger la ville, l'irritation est au comble.
«Le 17 mars, dans la nuit, Sidi Mohammed, frère aîné d'El Bakay, fait
battre le tambour, monte à cheval, et me dit de le suivre avec deux de
mes serviteurs, pendant que des Touaregs, qui nous soutiennent,
frappent leurs boucliers et répètent leur cri de guerre. Nous trouvons
le cheik à la tête d'un corps nombreux d'Arabes, de Sonrays, voire de
Foullanes, qui lui sont dévoués. Je le supplie de ne pas faire couler
le sang à cause de moi; il promet aux mécontents de me garder hors de
la ville, et nous allons camper sur la frontière des Aberaz, où nous
souffrons horriblement des insectes et de la mauvaise nourriture.
Enfin, après trente-trois jours de résidence au bord de la crique de
Bosébango, il fut décidé que nous partirions le 19 avril.
«Le 25, après avoir traversé divers campements de Touaregs, nous
suivions les détours du Niger, ayant à notre gauche un pays bien
boisé, entrecoupé de marais, et animé par de nombreuses pintades.
C'est là que nous rencontrâmes le vaillant Ouoghdougou, ami sincère
d'El Bakay, magnifique Touareg, ayant près de deux mètres, d'une force
prodigieuse, et dont on rapportait des prouesses dignes de la Table
ronde. C'est sous son escorte que je gagnai Gago, aujourd'hui bourgade
de quelques centaines de cases et qui fut au quinzième siècle la
capitale florissante et renommée de l'empire sonray.
«Après m'être séparé en ce lieu de mes protecteurs, et ne conservant
autour de moi qu'une suite composée encore d'une vingtaine de
personnes, je repassai sur la rive droite du fleuve et la descendit
jusqu'à Say, où j'avais traversé le Niger l'année précédente. Sur tout
ce parcours de près de cent cinquante lieues, je ne rencontrai qu'un
sol fertile et des populations paisibles au milieu desquelles tout
Européen pourrait passer en toute sécurité, en leur parlant comme je
le fis, des sources et de la terminaison de leur grand fleuve
nourricier; questions qui préoccupent de temps à autre ces bons nègres
autant peut-être qu'elles ont tourmenté nos sociétés savantes, mais
dont ils ne possèdent pas les premiers éléments.
«Rentré à Sokoto et à Vourno au milieu de la saison des pluies, j'y
reçus l'accueil le plus généreux de l'émir, mais à bout de forces et
de santé, j'étais presque incapable d'en profiter. L'avenir
m'apparaissait de plus en plus sombre.
«La guerre venait d'éclater tout autour de moi et devant moi; le
sultan de l'Asben avait été déposé; le cheik du Bornou avait perdu le
pouvoir, et l'on avait étranglé mon ami El Béchir.
«Le 17 octobre, j'arrivais à Kano: on m'y attendait; mais ni argent,
ni dépêches; aucune nouvelle d'Europe. C'était là que je devais payer
mes serviteurs, acquitter mes dettes, rembourser mes créances, échues
depuis longtemps. J'engageai tout ce qui me restait, y compris mon
revolver, en attendant que j'eusse fait venir la coutellerie et les
quatre cents dollars qui devaient être à Zinder; mais ceux-ci avaient
disparu pendant les troubles civils. Kano sera toujours insalubre pour
les Européens; ma santé déjà mauvaise, s'altéra davantage, mes
chameaux, mes chevaux tombèrent malade, et je perdis entre autres le
noble animal qui depuis trois ans avait partagé toutes mes fatigues.»
L'énergie du voyageur triompha encore une fois de toutes ces
difficultés. Le 24 novembre il partait pour Kouka, où le cheik Omar
avait ressaisi le pouvoir; de nouveaux embarras l'y attendaient, et ce
ne fut qu'après quatre mois de séjour dans cette ville que Barth
reprit la route du Fezzan, mais cette fois par Bilma, voie plus
directe, autrefois suivie par Denham et Clapperton.
[Illustration: Vue générale de Tembouctou.--Dessin de Lancelot d'après
Barth (cinquième volume).]
Arrivé à Tripoli, à la fin d'août, Barth s'y arrêta quatre jours,
s'embarqua pour Malte, et de là pour Marseille, traversa Paris, et
entra dans Londres le 6 septembre 1855. Rappelons qu'il avait exploré
le Bornou, l'Adamaoua, le Baghirmi, où nul Européen n'était jamais
entré. Non-seulement il avait visité sur une largeur de mille
kilomètres, la région qui s'étend de Katchéna à Tembouctou, et qui,
même pour les Arabes est la partie la moins connue du Soudan, mais il
avait noué des relations avec les princes les plus puissants des bords
du Niger, depuis Sokoto jusqu'à la ville interdite aux chrétiens. Il
avait donné cinq ans de sa jeunesse à cette entreprise surhumaine,
enduré des privations et des fatigues inouïes, bravé les climats les
plus meurtriers, le fanatisme le plus implacable, triomphé du manque
absolu d'argent en face d'une cupidité sans frein. Il avait altéré une
santé miraculeuse, et payé cinq mille francs à l'Angleterre le
périlleux honneur de lui rapporter des lettres de franchise pour ses
marchands. Des cinq hommes intrépides qui ont pris part à cette
expédition, il revenait seul, chargé de matériaux précieux dans tous
les genres: cartes détaillées, dessins, chronologies, vocabulaires,
histoire des pays et des races, itinéraires et tables météorologiques;
depuis le sol jusqu'aux nuages, ses études avaient tout embrassé. Quel
est, dira-t-on, la récompense de tant d'intrépidité, d'abnégation et
de savoir? Barth nous répond par ces lignes si simples: «Je laisse
beaucoup à faire à mes successeurs, même dans la voie que j'ai suivie;
mais j'ai la satisfaction de sentir que j'ai ouvert aux esprits
éclairés de nouveaux horizons sur la terre africaine, et préparé
l'établissement de rapports réguliers entre l'Europe et ces contrées
fertiles, qui lui étaient peu ou point connues.»
Traduit par Mme H. LOREAU.
GRAVURES.