«Les femmes du Baghirmi sont généralement belles; moins élancées que les

Foullanes, elles ont plus de noblesse, les membres mieux faits, et des

yeux dont l'éclat est célèbre dans toute la Nigritie. Quant à leurs

vertus domestiques, je n'ai pas eu le temps de m'en instruire; je sais

seulement que le divorce est commun dans le pays et que les duels en

matière d'amour y sont nombreux. Le fils du lieutenant-gouverneur,

lui-même, était en prison à cette époque, pour avoir blessé

dangereusement l'un de ses rivaux. Enfin les maris ne sont pas toujours

contents; Sadik se plaignait du peu d'économie de sa femme, et il y

avait parfois chez les autres des disputes assez graves. Sliman était le

seul qui parût satisfait; d'humeur ambulante et volage, il ne se mariait

jamais que pour vingt-neuf jours, ce qui le rendait fort érudit en fait

de moeurs féminines.

«Ma grande affaire à moi était de me défendre contre de grosses

fourmis noires, dont l'obstination m'aurait beaucoup amusé si leurs

attaques avaient été moins personnelles. Une fois, mon lit se trouvant

sur leur chemin, elles m'assaillirent avec fureur; je tombai sur

elles, écrasant, chassant, brûlant sans repos ni trêve ce flot qui

coulait toujours, et cela pendant deux heures, avant d'avoir pu le

détourner. Disons cependant à la décharge de ces fourmis qu'elles

purgent les maisons de toute espèce de vermine, et que si, dans leur

avidité excessive, elles enfouissent une quantité de grain

considérable, leurs silos forment pour les indigènes un fonds de

réserve souvent précieux.

«Pendant que je luttais contre ces légions dévorantes, la place que

l'armée assiégeait dans le sud-est finit par être prise; et après la

nouvelle, cent fois démentie, de sa prochaine arrivée, le sultan

apparut sous les murs de la capitale, escorté de huit cents hommes de

cavalerie (les autres corps avaient rejoint leurs foyers respectifs).

À la tête du cortège est le lieutenant-gouverneur, entouré de

cavaliers. Vient ensuite le Barma, suivi d'un homme portant une lance

de forme particulière, ancien fétiche apporté de Kenga-Mataya, qui fut

la résidence primitive des rois du Baghirmi. Après le Barma, le Facha

ou général en chef, seconde autorité du royaume, et qui jadis avait un

immense pouvoir; enfin le sultan, vêtu d'un burnous jaune, monté sur

un cheval gris, dont il est difficile d'apprécier le mérite, grâce aux

draperies sous lesquelles disparaît l'animal; c'est même tout au plus

si les deux parasols, l'un vert, l'autre rouge, que l'on porte de

chaque côté du noble palefroi, permettent de voir la tête de son

auguste cavalier. Six esclaves, dont le bras droit est revêtu de fer,

éventent le sultan avec des plumes d'autruche, emmanchées d'une longue

hampe; autour d'eux se pressent les capitaines et les grands de

l'État, groupe chatoyant et bigarré où l'oeil se perd. Je compte

néanmoins une trentaine de burnous de toute couleur, au milieu d'une

foule de tuniques bleues ou noires, d'où sortent des têtes

découvertes. Derrière ce groupe est le timbalier, porté par un

chameau; à côté de lui, on voit un bugle et deux cors. Mais ce qui

surtout caractérise le défilé de cette cour africaine, ce sont les

quarante-cinq favorites du sultan, montées sur de magnifiques chevaux

drapés de noir, placées en file, et chacune entre deux esclaves.

«L'infanterie est peu nombreuse, mais toute la ville est venue saluer

le retour de l'armée triomphante. Néanmoins, suivant l'usage, le

sultan va camper au milieu des ruines de l'ancien quartier, et ce

n'est que le lendemain, vers midi, qu'il fait son entrée solennelle.

Cette fois les favorites, qui ont regagné le sérail dès le matin, sont

remplacées par de la cavalerie, et derrière le chameau du timbalier

apparaissent quinze chevaux de bataille, qui n'y étaient pas la

veille. Enfin sept chefs des vaincus, menés en triomphe, ajoutent à

l'effet du défilé. Celui de Gogomi, d'une taille majestueuse, et qui

gouvernait une peuplade importante, éveille entre tous la sympathie

des spectateurs par son air calme et souriant. Tout le monde sait dans

la foule que la coutume est de tuer les chefs prisonniers, ou pis

encore, de les mutiler d'une manière infâme, après les avoir livrés

aux caprices et aux railleries du sérail.

«Le cortège traversa lentement la ville aux acclamations des hommes,

aux applaudissements des femmes. Une heure après, le sultan me

faisait dire qu'il avait ignoré tout ce que j'avais souffert; et comme

preuve de sa bienveillance à mon égard, il m'envoyait un mouton, du

beurre et du grain.

C'était le 6 juillet, l'un des jours les plus heureux de ma vie: le

soir, on m'apportait des dépêches de Londres qui, après quinze mois de

misère et d'anxiété, m'autorisaient à poursuivre nos explorations, et

me fournissaient les moyens d'atteindre le but qui m'était proposé. En

outre, il m'arrivait une quantité de lettres particulières où la

valeur de mes efforts était reconnue; et je recevais ainsi la plus

douce récompense qu'un voyageur puisse espérer.

«Le lendemain, un officier du palais vint me prendre pour me conduire

à l'audience du sultan. Introduit dans une cour intérieure du palais,

j'y trouvai deux longues files de courtisans assis devant une porte de

roseaux couverte par un rideau de soie. Invité à prendre place au

milieu de l'assemblée, et ne sachant à qui m'adresser, je demandai

tout haut si le sultan Abd-el-Kader était présent. Aussitôt une voix

claire, partant de derrière le rideau, répondit affirmativement.

Comprenant que cette voix était celle du sultan lui-même, je débitai

en arabe mon compliment officiel, que Faki-Sambo, placé à mes côtés,

traduisait, phrase par phrase, en langue du pays.

[Illustration: Une razzia à Barea (Mosgou).--Dessin de Rouargue

d'après Barth (troisième volume).]

«Ayant d'abord répété ce que tant de fois déjà j'avais dit aux autres

princes du Soudan, je rappelai qu'au temps de la génération précédente

un de mes compatriotes, Raiz-Khalid (le major Denham), s'était proposé

de venir offrir ses hommages au sultan alors régnant, mais que les

hostilités qui existaient à cette époque entre le Bornou et le

Baghirmi l'avaient empêché de réaliser son projet. J'ajoutai que

malgré mes intentions amicales, j'avais été fort mal traité dans ce

dernier pays, où l'on avait méconnu mon caractère d'envoyé d'une

puissance étrangère et amie. Je conclus en déclarant que, si on ne s'y

était opposé, mon plus vif désir aurait été d'être le témoin des

grandes choses faites par S. M. Abd-el-Kader pendant sa dernière

expédition. Ce discours achevé, je fis apporter les présents et j'en

expliquai l'usage; puis profitant de l'impression favorable que leur

vue produisait sur mon auditoire, je réclamai de nouveau

l'autorisation de retourner à Kouka, où me rappelaient de puissants

motifs. Je me retirai avec une réponse favorable.

«Deux messagers royaux vinrent le lendemain me dire que le sultan me

priait d'accepter, comme souvenir de sa part, une jeune esclave dont

ils me décrivirent les charmes en termes très-chaleureux. Abd-el-Kader

mettait en même temps à ma disposition un chameau et deux cavaliers

pour me conduire au Bornou. En acceptant cette escorte avec

reconnaissance, je déclarai aux deux hérauts que, bien que mon

existence solitaire me fut souvent pénible, ma religion et les lois de

mon pays me défendaient de recevoir une esclave en cadeau. En échange

de cette gracieuseté, je demandai seulement quelques échantillons des

produits du pays. Cinq semaines après je rentrais à Kouka.»

Traduit par Mme H. LOREAU.

(_La fin à la prochaine livraison._)

[Illustration: Vue du marché de Sokoto.--Dessin de Hadamar d'après

Barth (quatrième volume).]

VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE.

JOURNAL DU DOCTEUR BARTH[17].

[Note 17: Suite et fin.--Voy. pages 193 et 209.]

1849-1855.

De Katchéna au Niger. -- Le district de Mouniyo. -- Lacs

remarquables. -- Aspect curieux de Zinder. -- Route périlleuse.

-- Activité des fourmis. -- Le Ghaladina de Sokoto. -- Marche

forcée de trente heures. -- L'émir Aliyou. -- Vourno. --

Situation du pays. -- Cortège nuptial. -- Sokoto. -- Caprice

d'une boîte à musique. -- Gando. -- Khalilou. -- Un chevalier

d'industrie. -- Exactions. -- Pluie. -- Désolation et fécondité.

-- Zogirma. -- La vallée de Foga. -- Le Niger.

La mort d'Overweg, arrivée à la fin de septembre 1852, avait changé

les plans du docteur Barth; au lieu de retourner dans le Kanem, et

d'explorer le nord-est du lac Tchad, comme il en avait eu le projet,

notre voyageur se tourna vers le Niger, afin de visiter la région

inconnue qui s'étendait entre la route de Caillé et la zone où Lander

et Clapperton ont fait leurs découvertes. Toujours nécessiteux, en

dépit de sa qualité de chef de l'expédition, Barth s'éloigna de Kouka

le 25 novembre, avec l'espoir de pénétrer à Tembouctou.

Le 9 décembre il avait quitté les plaines monotones du Bornou, pour

entrer dans les districts fertiles du Haoussa, et le 12, il se

dirigeait au nord-nord-est, vers la province montueuse du Mouniyo.

Le sentier serpente, monte et descend au milieu d'une série de vallées

siliceuses, dont les flancs sont couverts de buissons et couronnés de

villages: on y voit des céréales, des travailleurs, et du bétail qui

le soir se rassemble autour des puits. Le Mouniyo, à qui appartiennent

ces vallées, a la forme d'un coin, dont la pointe se projette vers le

désert; habité par une population fixe et laborieuse, passablement

gouverné, il contraste d'une manière frappante avec le territoire des

tribus nomades qui l'avoisinent. N'oublions pas, qu'autrefois, tout le

pays qui sépare du Kanem cet éperon du Soudan, renfermait des

provinces populeuses, appartenant au Bornou, et qu'il y a tout au plus

cent ans que ces régions sont dévastées par les Touaregs. Les

gouverneurs du Mouniyo, plus énergiques et plus braves que leurs

voisins, ont su, non-seulement se défendre contre les Berbères, mais

ont entamé le district de Diggéra, qui est soumis à ces derniers. Le

chef de cette province indépendante, peut, dit-on, mettre en campagne

quinze cents hommes de cavalerie, et neuf ou dix mille archers; son

revenu est de trente millions de coquilles (cent cinquante mille

francs), sans compter la dîme qu'il prélève sur les grains.

Au lieu d'aller directement à Zinder, Barth prit à l'ouest pour

visiter Oushek, l'endroit où l'on cultive le plus de froment de la

partie occidentale du Bornou, et qui offre un mélange curieux de

végétation plantureuse et de stérilité. «Au pied d'une montagne, dit

le voyageur, est un espace aride; à la lisière de ce terrain désolé,

on trouve un sol onduleux, des dattiers, des tamarins, des étangs, une

herbe épaisse, une eau copieuse à une profondeur de trente à cinquante

centimètres. Nous entrons dans la ville par des champs de blé, des

carrés d'oignons, des cotonneries, à tous les degrés de développement.

Ici on écrase les mottes, on irrigue le sol, tandis que chez le voisin

les épis sont en fleurs. Partout une végétation luxuriante; mais des

amas de décombres empêchent de saisir l'ensemble du village, qui

s'égrène dans les plis du sol; le principal groupe entoure le pied

d'une éminence, couronnée par la maison du chef; et tandis que les

cases sont faites de roseaux et de tiges de millet, les tourelles où

l'on serre les grains sont construites en pisé et s'élèvent à trois

mètres de hauteur.

«Après Oushek, un plateau sableux couvert de roseaux, entrecoupé de

vallons fertiles; un éperon de la chaîne qui vient du sud-sud-ouest,

puis une plaine ondulée, tapissée d'herbe et de genêt; un fourré de

mimosas, de grosses touffes de capparis, en approchant des montagnes;

et de loin en loin quelques traces de culture. Le soleil est brûlant;

je me sens malade, et suis forcé de m'asseoir. Dans la nuit, un vent

froid du nord-est nous couvre des arêtes plumeuses du pennisetum, et

nous nous levons dans un état de malaise indicible. La nuit suivante

est plus froide encore; mais il ne fait pas de vent. Le pays est le

même; on y voit moins de culture, et le cucifère domine. En sortant de

Magajiri, au pied d'une colline rocheuse, des cotonniers, des

corchorus entourent un grand lac de natron; nous n'osons pas franchir

cette surface d'un blanc de neige, dont l'épaisseur n'a pas trois

centimètres, et qui recouvre un sol noir et fangeux.»

Plus loin, à Badamouni, des sources nombreuses arrosent des champs

fertiles, et vont alimenter deux lacs, réunis par un canal. Malgré ce

détroit qui les fait communiquer, l'un de ces lacs est formé d'eau

douce, l'autre est saumâtre, et renferme du natron. Dans cette zone

toutes les vallées, toutes les chaînes de montagnes se dirigent du

nord-est au sud-ouest, et c'est également l'orientation de ces deux

lacs si remarquables. Le papyrus en couvre les bords, vers le point où

ils se réunissent; mais à l'endroit où l'eau devient saumâtre, cette

plante est remplacée par le koumba, dont la moelle est comestible.

«Mes deux compagnons, nés sur les rives du Tchad, reconnaissent

immédiatement cette espèce de roseau, qui croît d'une façon identique

à la place où le grand lac touche aux bassins de natron dont il est

environné. Chose curieuse! tandis que le lac d'eau douce parfaitement

calme, est un miroir d'un bel azur, l'autre a la couleur verte de la

mer, se soulève, et roule ses vagues écumantes sur le rivage, où elles

déposent une profusion d'algues marines.

«J'arrivais le surlendemain à Zinder, où je devais trouver les valeurs

indispensables pour continuer mon voyage. Un rempart et un fossé

entourent la ville; nous passons devant la demeure d'El Fasi, l'agent

d'El Béchir, et nous gagnons les deux chambres qui nous sont

assignées. Grâce à leurs murailles d'argile, mes bagages y sont à

l'abri de l'incendie qui, nulle part, n'éclate plus souvent qu'à

Zinder. L'aspect de la ville est curieux: une masse de rochers s'élève

du quartier de l'ouest; et hors des murs, se trouvent des crêtes

pierreuses, se dirigeant dans tous les sens. Il en résulte une

infinité de sources qui fertilisent des champs de tabac, et donnent à

la végétation une richesse toute locale. Des bouquets de dattiers, des

hameaux de Touaregs, qui font le commerce de sel, animent le paysage.

Au sud, on voyait un immense terrain, dont le vizir avait fait un

jardin d'acclimatation. Je crains bien qu'à la mort de cet homme

remarquable, ce coin de terre ne retourne à l'état sauvage. On peut

donner le plan de la ville, mais non dépeindre le mouvement tumultueux

dont elle est le centre, quelque borné qu'il soit, comparé à celui de

nos cités européennes. Zinder n'a pas d'autre industrie que la

teinture à l'indigo; et néanmoins son importance commerciale est si

grande qu'on peut l'appeler avec raison la porte du Soudan.

«Ayant reçu mille dollars, prudemment renfermés dans deux caisses de

sucre, où personne ne se doutait de leur présence, je fis une partie

de mes achats: burnous blancs, jaunes et rouges, turbans, clous de

girofle, coutellerie, chapelets, miroirs que l'arrivée des caravanes

mettait à bon marché; et sans attendre une caisse de coutellerie fine

et quatre cents dollars, que devait m'expédier le vizir, je quittai la

ville le 30 janvier 1853.

«La route qu'il nous fallait prendre n'avait rien de rassurant; nous

allions traverser les marches du Haoussa, où les Foullanes[18] et les

tribus indépendantes sont en lutte perpétuelle. Nous rencontrâmes

d'abord des marchands de sel de l'Ahir, dont les campements

pittoresques animaient le pays, mais n'ajoutaient pas à la sûreté des

chemins. Cependant le 5 février, nous arrivions sans encombre à

Katchéna, où je m'installai dans le local qui m'avait été désigné. La

maison était grande; mais tellement pleine de fourmis qu'étant resté

sur un banc d'argile pendant une heure, il n'en fallut pas davantage à

ces maudites créatures pour traverser la muraille, construire des

galeries couvertes qui arrivèrent jusqu'à moi et attaquer ma chemise,

où elles firent de grands trous.

[Note 18: Les Foullanes, qui, suivant le peuple qui les

désigne, portent les noms de Félans, Foulbé, Fellata, ou

Foulhas, composent une famille humaine d'un brun rouge, et la

plus intelligente des tribus africaines. L'Orient a dû être

leur berceau, mais les premiers chroniqueurs les trouvèrent

établis près de la côte occidentale. Depuis cette époque, ils

n'ont cessé de rétrograder vers le centre, où leurs progrès

sont de plus en plus rapides. Ce fut d'abord une émigration

de pasteurs, puis des établissements isolés, des villages

sans lien politique et sans pouvoir, malgré la décadence des

empires où ils étaient placés. Il en était ainsi depuis

quatre siècles, quand, en 1802, le chef des Gober ayant

réprimandé les Foullanes, au sujet de leurs prétentions

naissantes, le cheik Othman dan Fodiyo, irrité de l'insolence

du chef païen, souleva ses compatriotes, leur insuffla son

fanatisme, et, en dépit de ses premières défaites, jeta les

fondements d'un vaste empire. Son fils, Mohammed Bello, non

moins distingué par son amour de la science que par son

courage et ses qualités d'homme de guerre, consolida les

conquêtes d'Othman; et, malgré la faiblesse d'Aliyou, qui n'a

de Mohammed que la bienveillance et les bonnes intentions,

l'État féodal des Foullanes comprend toujours un espace de

dix-huit cents kilomètres de longueur sur six cents

kilomètres de large. Il est vrai que la révolte est partout,

et que les grands vassaux, non moins que les indigènes,

semblent à la veille de se partager l'empire.]

«Cette fois le gouverneur, reçut avec un plaisir non équivoque le

burnous, le caftan, le bonnet, les deux pains de sucre, et surtout le

pistolet que je lui offris; il voulut en avoir un second, je fus

obligé de céder; et les portant sans cesse, il effraya désormais tous

ceux qui l'approchèrent, en brûlant des capsules à leur barbe. Fort

heureusement le ghaladima de Sokoto, inspecteur de Katchéna, était en

ce moment dans la ville, pour recueillir le tribut. C'était un homme

simple, franc et ouvert, ni très-généreux, ni fort intelligent, mais

d'humeur bienveillante et de caractère sociable. J'achetai des étoffes

de soie et coton des fabriques de Noupé et de Kano, et très-impatient

de quitter la ville, j'attendis que le ghaladima voulût bien partir,

afin de profiter de son escorte. Enfin le 21 mars toute la ville fut

en mouvement; le gouverneur nous accompagnait jusqu'aux limites de son

territoire, et nous avions une suite nombreuse, en raison des périls

de la guerre; pour le même motif, au lieu de prendre à l'ouest, il

fallut aller au sud. Le printemps commençait, la nature était en fête;

une végétation magnifique: l'allébouba, le parkia, le baobab, le

cucifère et le bombax; une contrée populeuse et bien cultivée, des

pâturages couverts de troupeaux, des champs d'yams et de tabac. Dans

le district de Majé: du coton, de l'indigo, des patates sur une

immense échelle. Après Kourayé, ville de cinq à six mille âmes, nous

trouvons encore plus de fertilité, si la chose est possible; le

figuier banian, l'arbre sacré des anciens indigènes, se montre dans

toute sa splendeur, et le bassiaparkia, le millet, le sorgho abondent.

Le terrain se mouvementé; nous traversons quelques rivières

desséchées, où le granite apparaît, et le 24 on s'arrête devant

Koulfi, ne voyant pas trop comment franchir les fossés qui en

défendent la triple enceinte. Nous étions sur la limite qui sépare les

mahométans des païens; la culture disparaissait peu à peu; des villes

abandonnées témoignaient de la triste influence de la guerre; mais des

troupeaux annonçaient que la campagne n'était pas entièrement déserte.

À Zekka, ville importante, ayant murailles et fossés, nous nous

séparâmes du gouverneur de Katchéna, et de ceux qui étaient chargés

du tribut; car la route allait devenir plus dangereuse, et ne

permettait pas qu'on y aventurât les biens du trésor.

«Au sortir d'une forêt épaisse, on trouve les ruines de Monaya; nous

devions nous y arrêter, mais l'armée hostile y avait campé la veille,

et nous rentrâmes dans la forêt pour n'en sortir qu'à neuf heures du

matin. Zyrmi, que nous atteignîmes le jour suivant, est une ville

considérable, dont le gouverneur était autrefois chef de tout le

Zanfara. Cette province, peut-être la plus riche de cette région vers

le milieu du siècle dernier, est divisée aujourd'hui en autant de

gouvernements qu'elle renferme de villes fortes, et il est difficile

de reconnaître les districts soumis aux Foullanes, des territoires qui

sont restés aux païens.

«Après Badaraoua, marché important fréquenté par huit ou dix mille

individus, le péril se compliqua de la proximité des Touaregs, qui ont

des établissements dans toutes les villes de Zanfara.

«Le 31 mars, difficulté d'un autre genre: nous étions en face du

désert de Goundoumi; on ne peut le franchir que par une marche forcée,

et Clapperton, cet esprit énergique, s'en souvenait comme de la

traversée la plus accablante qu'il eût faite dans ses voyages. Nous

commençâmes par nous égarer, en allant trop au sud, et nous perdîmes

un temps précieux au milieu d'un fourré inextricable. Remis dans la

bonne voie, nous marchâmes à travers la forêt pendant toute la

journée, toute la nuit, sans avoir aucune trace humaine, et jusqu'à la

moitié du jour suivant, où nous trouvâmes des cavaliers que l'on

envoyait à notre rencontre, avec des outres pleines d'eau, afin

d'aller secourir les traînards. Ceux-ci étaient nombreux; et une femme

était morte de lassitude, car la nécessité de garder le silence, pour

ne pas trahir notre passage, nous avait privé des refrains joyeux qui

d'ordinaire nous soutenaient en pareil cas.

[Illustration: Bac sur le Niger, à Say.--Dessin de Rouargue d'après

Barth (quatrième volume).]

«Nous fîmes encore deux milles, et nous aperçûmes le village où

campait l'émir Aliyou, qui allait combattre les gens du Gober. Il y

avait trente heures que nous marchions sans avoir repris haleine;

jamais je n'ai vu mon cheval aussi complètement épuisé; les hommes,

dont j'étais suivi, tombèrent en arrivant. Quant à moi, trop surexcité

pour sentir la fatigue, je cherchai dans mes bagages ce que j'avais de

plus précieux, afin de le donner à l'émir, qui devait partir le

lendemain, et dont le succès de mon entreprise dépendait entièrement.

La journée s'écoula, je n'osais plus espérer d'audience, quand le soir

le prince m'envoya un boeuf, quatre moutons gras et deux cents

kilogrammes de riz, en me faisant dire qu'il attendait ma visite.

Aliyou me serra les mains, me fit asseoir et m'interrompit quand je

voulus m'excuser de n'être pas venu à Sokoto avant d'aller à

Koukaoua. Je lui dis alors que j'avais deux choses à lui demander: sa

protection pour me rendre à Tembouctou, et une lettre de franchise

garantissant la vie et les biens des Anglais qui visiteraient ses

États. Il accueillit ma double requête avec faveur, me dit qu'il ne

pensait qu'au bien de l'humanité, et, par conséquent, n'avait d'autre

désir que de rapprocher les peuples. Le lendemain, je doublai les

présents que je lui avais faits la veille, et je pus distinguer ses

traits qui m'avaient échappé dans l'ombre. C'était un homme robuste,

de taille moyenne, ayant la face ronde et grasse de sa mère (une

esclave du Haoussa), et non pas le noble visage du grand Mohammed

Bello, dont il reniait les habitudes, car il me reçut la figure

découverte, ce que n'aurait pas fait son père, qui conservait son

litham jusqu'au fond de ses appartements.

«Le 4 avril, en possession de la lettre de franchise dont j'avais

dicté les termes, et de cent mille cauris que le prince m'avait fait

remettre pour me défrayer en son absence, je m'établissais à Vourno,

séjour ordinaire de l'émir. Ma surprise fut grande en voyant le

mauvais état et la malpropreté de la ville, que traverse un cloaque

plus dégoûtant même que tous ceux d'Italie. Hors des murs, le

Goulbi-n-rima formait plusieurs bassins d'eau croupissante au milieu

d'une plaine où mes chameaux cherchèrent vainement pâture. Les

frontières de trois provinces: le Kebbi, l'Adar et le Gober, dont

Vourno fait partie, se rejoignent dans cette plaine aride, qui après

la saison pluvieuse est d'un aspect tout différent.

[Illustration: Vue des monts Homboris.--Dessin de Lancelot d'après

Barth (quatrième volume).]

Le Tour du Monde; Afrique Centrale Journal des voyages et des voyageurs; 2em. sem. 1860 · 第 6 / 9 段