Foullanes, elles ont plus de noblesse, les membres mieux faits, et des
yeux dont l'éclat est célèbre dans toute la Nigritie. Quant à leurs
vertus domestiques, je n'ai pas eu le temps de m'en instruire; je sais
seulement que le divorce est commun dans le pays et que les duels en
matière d'amour y sont nombreux. Le fils du lieutenant-gouverneur,
lui-même, était en prison à cette époque, pour avoir blessé
dangereusement l'un de ses rivaux. Enfin les maris ne sont pas toujours
contents; Sadik se plaignait du peu d'économie de sa femme, et il y
avait parfois chez les autres des disputes assez graves. Sliman était le
seul qui parût satisfait; d'humeur ambulante et volage, il ne se mariait
jamais que pour vingt-neuf jours, ce qui le rendait fort érudit en fait
de moeurs féminines.
«Ma grande affaire à moi était de me défendre contre de grosses
fourmis noires, dont l'obstination m'aurait beaucoup amusé si leurs
attaques avaient été moins personnelles. Une fois, mon lit se trouvant
sur leur chemin, elles m'assaillirent avec fureur; je tombai sur
elles, écrasant, chassant, brûlant sans repos ni trêve ce flot qui
coulait toujours, et cela pendant deux heures, avant d'avoir pu le
détourner. Disons cependant à la décharge de ces fourmis qu'elles
purgent les maisons de toute espèce de vermine, et que si, dans leur
avidité excessive, elles enfouissent une quantité de grain
considérable, leurs silos forment pour les indigènes un fonds de
réserve souvent précieux.
«Pendant que je luttais contre ces légions dévorantes, la place que
l'armée assiégeait dans le sud-est finit par être prise; et après la
nouvelle, cent fois démentie, de sa prochaine arrivée, le sultan
apparut sous les murs de la capitale, escorté de huit cents hommes de
cavalerie (les autres corps avaient rejoint leurs foyers respectifs).
À la tête du cortège est le lieutenant-gouverneur, entouré de
cavaliers. Vient ensuite le Barma, suivi d'un homme portant une lance
de forme particulière, ancien fétiche apporté de Kenga-Mataya, qui fut
la résidence primitive des rois du Baghirmi. Après le Barma, le Facha
ou général en chef, seconde autorité du royaume, et qui jadis avait un
immense pouvoir; enfin le sultan, vêtu d'un burnous jaune, monté sur
un cheval gris, dont il est difficile d'apprécier le mérite, grâce aux
draperies sous lesquelles disparaît l'animal; c'est même tout au plus
si les deux parasols, l'un vert, l'autre rouge, que l'on porte de
chaque côté du noble palefroi, permettent de voir la tête de son
auguste cavalier. Six esclaves, dont le bras droit est revêtu de fer,
éventent le sultan avec des plumes d'autruche, emmanchées d'une longue
hampe; autour d'eux se pressent les capitaines et les grands de
l'État, groupe chatoyant et bigarré où l'oeil se perd. Je compte
néanmoins une trentaine de burnous de toute couleur, au milieu d'une
foule de tuniques bleues ou noires, d'où sortent des têtes
découvertes. Derrière ce groupe est le timbalier, porté par un
chameau; à côté de lui, on voit un bugle et deux cors. Mais ce qui
surtout caractérise le défilé de cette cour africaine, ce sont les
quarante-cinq favorites du sultan, montées sur de magnifiques chevaux
drapés de noir, placées en file, et chacune entre deux esclaves.
«L'infanterie est peu nombreuse, mais toute la ville est venue saluer
le retour de l'armée triomphante. Néanmoins, suivant l'usage, le
sultan va camper au milieu des ruines de l'ancien quartier, et ce
n'est que le lendemain, vers midi, qu'il fait son entrée solennelle.
Cette fois les favorites, qui ont regagné le sérail dès le matin, sont
remplacées par de la cavalerie, et derrière le chameau du timbalier
apparaissent quinze chevaux de bataille, qui n'y étaient pas la
veille. Enfin sept chefs des vaincus, menés en triomphe, ajoutent à
l'effet du défilé. Celui de Gogomi, d'une taille majestueuse, et qui
gouvernait une peuplade importante, éveille entre tous la sympathie
des spectateurs par son air calme et souriant. Tout le monde sait dans
la foule que la coutume est de tuer les chefs prisonniers, ou pis
encore, de les mutiler d'une manière infâme, après les avoir livrés
aux caprices et aux railleries du sérail.
«Le cortège traversa lentement la ville aux acclamations des hommes,
aux applaudissements des femmes. Une heure après, le sultan me
faisait dire qu'il avait ignoré tout ce que j'avais souffert; et comme
preuve de sa bienveillance à mon égard, il m'envoyait un mouton, du
beurre et du grain.
C'était le 6 juillet, l'un des jours les plus heureux de ma vie: le
soir, on m'apportait des dépêches de Londres qui, après quinze mois de
misère et d'anxiété, m'autorisaient à poursuivre nos explorations, et
me fournissaient les moyens d'atteindre le but qui m'était proposé. En
outre, il m'arrivait une quantité de lettres particulières où la
valeur de mes efforts était reconnue; et je recevais ainsi la plus
douce récompense qu'un voyageur puisse espérer.
«Le lendemain, un officier du palais vint me prendre pour me conduire
à l'audience du sultan. Introduit dans une cour intérieure du palais,
j'y trouvai deux longues files de courtisans assis devant une porte de
roseaux couverte par un rideau de soie. Invité à prendre place au
milieu de l'assemblée, et ne sachant à qui m'adresser, je demandai
tout haut si le sultan Abd-el-Kader était présent. Aussitôt une voix
claire, partant de derrière le rideau, répondit affirmativement.
Comprenant que cette voix était celle du sultan lui-même, je débitai
en arabe mon compliment officiel, que Faki-Sambo, placé à mes côtés,
traduisait, phrase par phrase, en langue du pays.
[Illustration: Une razzia à Barea (Mosgou).--Dessin de Rouargue
d'après Barth (troisième volume).]
«Ayant d'abord répété ce que tant de fois déjà j'avais dit aux autres
princes du Soudan, je rappelai qu'au temps de la génération précédente
un de mes compatriotes, Raiz-Khalid (le major Denham), s'était proposé
de venir offrir ses hommages au sultan alors régnant, mais que les
hostilités qui existaient à cette époque entre le Bornou et le
Baghirmi l'avaient empêché de réaliser son projet. J'ajoutai que
malgré mes intentions amicales, j'avais été fort mal traité dans ce
dernier pays, où l'on avait méconnu mon caractère d'envoyé d'une
puissance étrangère et amie. Je conclus en déclarant que, si on ne s'y
était opposé, mon plus vif désir aurait été d'être le témoin des
grandes choses faites par S. M. Abd-el-Kader pendant sa dernière
expédition. Ce discours achevé, je fis apporter les présents et j'en
expliquai l'usage; puis profitant de l'impression favorable que leur
vue produisait sur mon auditoire, je réclamai de nouveau
l'autorisation de retourner à Kouka, où me rappelaient de puissants
motifs. Je me retirai avec une réponse favorable.
«Deux messagers royaux vinrent le lendemain me dire que le sultan me
priait d'accepter, comme souvenir de sa part, une jeune esclave dont
ils me décrivirent les charmes en termes très-chaleureux. Abd-el-Kader
mettait en même temps à ma disposition un chameau et deux cavaliers
pour me conduire au Bornou. En acceptant cette escorte avec
reconnaissance, je déclarai aux deux hérauts que, bien que mon
existence solitaire me fut souvent pénible, ma religion et les lois de
mon pays me défendaient de recevoir une esclave en cadeau. En échange
de cette gracieuseté, je demandai seulement quelques échantillons des
produits du pays. Cinq semaines après je rentrais à Kouka.»
Traduit par Mme H. LOREAU.
(_La fin à la prochaine livraison._)
[Illustration: Vue du marché de Sokoto.--Dessin de Hadamar d'après
Barth (quatrième volume).]
VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE.
JOURNAL DU DOCTEUR BARTH[17].
[Note 17: Suite et fin.--Voy. pages 193 et 209.]
1849-1855.
De Katchéna au Niger. -- Le district de Mouniyo. -- Lacs
remarquables. -- Aspect curieux de Zinder. -- Route périlleuse.
-- Activité des fourmis. -- Le Ghaladina de Sokoto. -- Marche
forcée de trente heures. -- L'émir Aliyou. -- Vourno. --
Situation du pays. -- Cortège nuptial. -- Sokoto. -- Caprice
d'une boîte à musique. -- Gando. -- Khalilou. -- Un chevalier
d'industrie. -- Exactions. -- Pluie. -- Désolation et fécondité.
-- Zogirma. -- La vallée de Foga. -- Le Niger.
La mort d'Overweg, arrivée à la fin de septembre 1852, avait changé
les plans du docteur Barth; au lieu de retourner dans le Kanem, et
d'explorer le nord-est du lac Tchad, comme il en avait eu le projet,
notre voyageur se tourna vers le Niger, afin de visiter la région
inconnue qui s'étendait entre la route de Caillé et la zone où Lander
et Clapperton ont fait leurs découvertes. Toujours nécessiteux, en
dépit de sa qualité de chef de l'expédition, Barth s'éloigna de Kouka
le 25 novembre, avec l'espoir de pénétrer à Tembouctou.
Le 9 décembre il avait quitté les plaines monotones du Bornou, pour
entrer dans les districts fertiles du Haoussa, et le 12, il se
dirigeait au nord-nord-est, vers la province montueuse du Mouniyo.
Le sentier serpente, monte et descend au milieu d'une série de vallées
siliceuses, dont les flancs sont couverts de buissons et couronnés de
villages: on y voit des céréales, des travailleurs, et du bétail qui
le soir se rassemble autour des puits. Le Mouniyo, à qui appartiennent
ces vallées, a la forme d'un coin, dont la pointe se projette vers le
désert; habité par une population fixe et laborieuse, passablement
gouverné, il contraste d'une manière frappante avec le territoire des
tribus nomades qui l'avoisinent. N'oublions pas, qu'autrefois, tout le
pays qui sépare du Kanem cet éperon du Soudan, renfermait des
provinces populeuses, appartenant au Bornou, et qu'il y a tout au plus
cent ans que ces régions sont dévastées par les Touaregs. Les
gouverneurs du Mouniyo, plus énergiques et plus braves que leurs
voisins, ont su, non-seulement se défendre contre les Berbères, mais
ont entamé le district de Diggéra, qui est soumis à ces derniers. Le
chef de cette province indépendante, peut, dit-on, mettre en campagne
quinze cents hommes de cavalerie, et neuf ou dix mille archers; son
revenu est de trente millions de coquilles (cent cinquante mille
francs), sans compter la dîme qu'il prélève sur les grains.
Au lieu d'aller directement à Zinder, Barth prit à l'ouest pour
visiter Oushek, l'endroit où l'on cultive le plus de froment de la
partie occidentale du Bornou, et qui offre un mélange curieux de
végétation plantureuse et de stérilité. «Au pied d'une montagne, dit
le voyageur, est un espace aride; à la lisière de ce terrain désolé,
on trouve un sol onduleux, des dattiers, des tamarins, des étangs, une
herbe épaisse, une eau copieuse à une profondeur de trente à cinquante
centimètres. Nous entrons dans la ville par des champs de blé, des
carrés d'oignons, des cotonneries, à tous les degrés de développement.
Ici on écrase les mottes, on irrigue le sol, tandis que chez le voisin
les épis sont en fleurs. Partout une végétation luxuriante; mais des
amas de décombres empêchent de saisir l'ensemble du village, qui
s'égrène dans les plis du sol; le principal groupe entoure le pied
d'une éminence, couronnée par la maison du chef; et tandis que les
cases sont faites de roseaux et de tiges de millet, les tourelles où
l'on serre les grains sont construites en pisé et s'élèvent à trois
mètres de hauteur.
«Après Oushek, un plateau sableux couvert de roseaux, entrecoupé de
vallons fertiles; un éperon de la chaîne qui vient du sud-sud-ouest,
puis une plaine ondulée, tapissée d'herbe et de genêt; un fourré de
mimosas, de grosses touffes de capparis, en approchant des montagnes;
et de loin en loin quelques traces de culture. Le soleil est brûlant;
je me sens malade, et suis forcé de m'asseoir. Dans la nuit, un vent
froid du nord-est nous couvre des arêtes plumeuses du pennisetum, et
nous nous levons dans un état de malaise indicible. La nuit suivante
est plus froide encore; mais il ne fait pas de vent. Le pays est le
même; on y voit moins de culture, et le cucifère domine. En sortant de
Magajiri, au pied d'une colline rocheuse, des cotonniers, des
corchorus entourent un grand lac de natron; nous n'osons pas franchir
cette surface d'un blanc de neige, dont l'épaisseur n'a pas trois
centimètres, et qui recouvre un sol noir et fangeux.»
Plus loin, à Badamouni, des sources nombreuses arrosent des champs
fertiles, et vont alimenter deux lacs, réunis par un canal. Malgré ce
détroit qui les fait communiquer, l'un de ces lacs est formé d'eau
douce, l'autre est saumâtre, et renferme du natron. Dans cette zone
toutes les vallées, toutes les chaînes de montagnes se dirigent du
nord-est au sud-ouest, et c'est également l'orientation de ces deux
lacs si remarquables. Le papyrus en couvre les bords, vers le point où
ils se réunissent; mais à l'endroit où l'eau devient saumâtre, cette
plante est remplacée par le koumba, dont la moelle est comestible.
«Mes deux compagnons, nés sur les rives du Tchad, reconnaissent
immédiatement cette espèce de roseau, qui croît d'une façon identique
à la place où le grand lac touche aux bassins de natron dont il est
environné. Chose curieuse! tandis que le lac d'eau douce parfaitement
calme, est un miroir d'un bel azur, l'autre a la couleur verte de la
mer, se soulève, et roule ses vagues écumantes sur le rivage, où elles
déposent une profusion d'algues marines.
«J'arrivais le surlendemain à Zinder, où je devais trouver les valeurs
indispensables pour continuer mon voyage. Un rempart et un fossé
entourent la ville; nous passons devant la demeure d'El Fasi, l'agent
d'El Béchir, et nous gagnons les deux chambres qui nous sont
assignées. Grâce à leurs murailles d'argile, mes bagages y sont à
l'abri de l'incendie qui, nulle part, n'éclate plus souvent qu'à
Zinder. L'aspect de la ville est curieux: une masse de rochers s'élève
du quartier de l'ouest; et hors des murs, se trouvent des crêtes
pierreuses, se dirigeant dans tous les sens. Il en résulte une
infinité de sources qui fertilisent des champs de tabac, et donnent à
la végétation une richesse toute locale. Des bouquets de dattiers, des
hameaux de Touaregs, qui font le commerce de sel, animent le paysage.
Au sud, on voyait un immense terrain, dont le vizir avait fait un
jardin d'acclimatation. Je crains bien qu'à la mort de cet homme
remarquable, ce coin de terre ne retourne à l'état sauvage. On peut
donner le plan de la ville, mais non dépeindre le mouvement tumultueux
dont elle est le centre, quelque borné qu'il soit, comparé à celui de
nos cités européennes. Zinder n'a pas d'autre industrie que la
teinture à l'indigo; et néanmoins son importance commerciale est si
grande qu'on peut l'appeler avec raison la porte du Soudan.
«Ayant reçu mille dollars, prudemment renfermés dans deux caisses de
sucre, où personne ne se doutait de leur présence, je fis une partie
de mes achats: burnous blancs, jaunes et rouges, turbans, clous de
girofle, coutellerie, chapelets, miroirs que l'arrivée des caravanes
mettait à bon marché; et sans attendre une caisse de coutellerie fine
et quatre cents dollars, que devait m'expédier le vizir, je quittai la
ville le 30 janvier 1853.
«La route qu'il nous fallait prendre n'avait rien de rassurant; nous
allions traverser les marches du Haoussa, où les Foullanes[18] et les
tribus indépendantes sont en lutte perpétuelle. Nous rencontrâmes
d'abord des marchands de sel de l'Ahir, dont les campements
pittoresques animaient le pays, mais n'ajoutaient pas à la sûreté des
chemins. Cependant le 5 février, nous arrivions sans encombre à
Katchéna, où je m'installai dans le local qui m'avait été désigné. La
maison était grande; mais tellement pleine de fourmis qu'étant resté
sur un banc d'argile pendant une heure, il n'en fallut pas davantage à
ces maudites créatures pour traverser la muraille, construire des
galeries couvertes qui arrivèrent jusqu'à moi et attaquer ma chemise,
où elles firent de grands trous.
[Note 18: Les Foullanes, qui, suivant le peuple qui les
désigne, portent les noms de Félans, Foulbé, Fellata, ou
Foulhas, composent une famille humaine d'un brun rouge, et la
plus intelligente des tribus africaines. L'Orient a dû être
leur berceau, mais les premiers chroniqueurs les trouvèrent
établis près de la côte occidentale. Depuis cette époque, ils
n'ont cessé de rétrograder vers le centre, où leurs progrès
sont de plus en plus rapides. Ce fut d'abord une émigration
de pasteurs, puis des établissements isolés, des villages
sans lien politique et sans pouvoir, malgré la décadence des
empires où ils étaient placés. Il en était ainsi depuis
quatre siècles, quand, en 1802, le chef des Gober ayant
réprimandé les Foullanes, au sujet de leurs prétentions
naissantes, le cheik Othman dan Fodiyo, irrité de l'insolence
du chef païen, souleva ses compatriotes, leur insuffla son
fanatisme, et, en dépit de ses premières défaites, jeta les
fondements d'un vaste empire. Son fils, Mohammed Bello, non
moins distingué par son amour de la science que par son
courage et ses qualités d'homme de guerre, consolida les
conquêtes d'Othman; et, malgré la faiblesse d'Aliyou, qui n'a
de Mohammed que la bienveillance et les bonnes intentions,
l'État féodal des Foullanes comprend toujours un espace de
dix-huit cents kilomètres de longueur sur six cents
kilomètres de large. Il est vrai que la révolte est partout,
et que les grands vassaux, non moins que les indigènes,
semblent à la veille de se partager l'empire.]
«Cette fois le gouverneur, reçut avec un plaisir non équivoque le
burnous, le caftan, le bonnet, les deux pains de sucre, et surtout le
pistolet que je lui offris; il voulut en avoir un second, je fus
obligé de céder; et les portant sans cesse, il effraya désormais tous
ceux qui l'approchèrent, en brûlant des capsules à leur barbe. Fort
heureusement le ghaladima de Sokoto, inspecteur de Katchéna, était en
ce moment dans la ville, pour recueillir le tribut. C'était un homme
simple, franc et ouvert, ni très-généreux, ni fort intelligent, mais
d'humeur bienveillante et de caractère sociable. J'achetai des étoffes
de soie et coton des fabriques de Noupé et de Kano, et très-impatient
de quitter la ville, j'attendis que le ghaladima voulût bien partir,
afin de profiter de son escorte. Enfin le 21 mars toute la ville fut
en mouvement; le gouverneur nous accompagnait jusqu'aux limites de son
territoire, et nous avions une suite nombreuse, en raison des périls
de la guerre; pour le même motif, au lieu de prendre à l'ouest, il
fallut aller au sud. Le printemps commençait, la nature était en fête;
une végétation magnifique: l'allébouba, le parkia, le baobab, le
cucifère et le bombax; une contrée populeuse et bien cultivée, des
pâturages couverts de troupeaux, des champs d'yams et de tabac. Dans
le district de Majé: du coton, de l'indigo, des patates sur une
immense échelle. Après Kourayé, ville de cinq à six mille âmes, nous
trouvons encore plus de fertilité, si la chose est possible; le
figuier banian, l'arbre sacré des anciens indigènes, se montre dans
toute sa splendeur, et le bassiaparkia, le millet, le sorgho abondent.
Le terrain se mouvementé; nous traversons quelques rivières
desséchées, où le granite apparaît, et le 24 on s'arrête devant
Koulfi, ne voyant pas trop comment franchir les fossés qui en
défendent la triple enceinte. Nous étions sur la limite qui sépare les
mahométans des païens; la culture disparaissait peu à peu; des villes
abandonnées témoignaient de la triste influence de la guerre; mais des
troupeaux annonçaient que la campagne n'était pas entièrement déserte.
À Zekka, ville importante, ayant murailles et fossés, nous nous
séparâmes du gouverneur de Katchéna, et de ceux qui étaient chargés
du tribut; car la route allait devenir plus dangereuse, et ne
permettait pas qu'on y aventurât les biens du trésor.
«Au sortir d'une forêt épaisse, on trouve les ruines de Monaya; nous
devions nous y arrêter, mais l'armée hostile y avait campé la veille,
et nous rentrâmes dans la forêt pour n'en sortir qu'à neuf heures du
matin. Zyrmi, que nous atteignîmes le jour suivant, est une ville
considérable, dont le gouverneur était autrefois chef de tout le
Zanfara. Cette province, peut-être la plus riche de cette région vers
le milieu du siècle dernier, est divisée aujourd'hui en autant de
gouvernements qu'elle renferme de villes fortes, et il est difficile
de reconnaître les districts soumis aux Foullanes, des territoires qui
sont restés aux païens.
«Après Badaraoua, marché important fréquenté par huit ou dix mille
individus, le péril se compliqua de la proximité des Touaregs, qui ont
des établissements dans toutes les villes de Zanfara.
«Le 31 mars, difficulté d'un autre genre: nous étions en face du
désert de Goundoumi; on ne peut le franchir que par une marche forcée,
et Clapperton, cet esprit énergique, s'en souvenait comme de la
traversée la plus accablante qu'il eût faite dans ses voyages. Nous
commençâmes par nous égarer, en allant trop au sud, et nous perdîmes
un temps précieux au milieu d'un fourré inextricable. Remis dans la
bonne voie, nous marchâmes à travers la forêt pendant toute la
journée, toute la nuit, sans avoir aucune trace humaine, et jusqu'à la
moitié du jour suivant, où nous trouvâmes des cavaliers que l'on
envoyait à notre rencontre, avec des outres pleines d'eau, afin
d'aller secourir les traînards. Ceux-ci étaient nombreux; et une femme
était morte de lassitude, car la nécessité de garder le silence, pour
ne pas trahir notre passage, nous avait privé des refrains joyeux qui
d'ordinaire nous soutenaient en pareil cas.
[Illustration: Bac sur le Niger, à Say.--Dessin de Rouargue d'après
Barth (quatrième volume).]
«Nous fîmes encore deux milles, et nous aperçûmes le village où
campait l'émir Aliyou, qui allait combattre les gens du Gober. Il y
avait trente heures que nous marchions sans avoir repris haleine;
jamais je n'ai vu mon cheval aussi complètement épuisé; les hommes,
dont j'étais suivi, tombèrent en arrivant. Quant à moi, trop surexcité
pour sentir la fatigue, je cherchai dans mes bagages ce que j'avais de
plus précieux, afin de le donner à l'émir, qui devait partir le
lendemain, et dont le succès de mon entreprise dépendait entièrement.
La journée s'écoula, je n'osais plus espérer d'audience, quand le soir
le prince m'envoya un boeuf, quatre moutons gras et deux cents
kilogrammes de riz, en me faisant dire qu'il attendait ma visite.
Aliyou me serra les mains, me fit asseoir et m'interrompit quand je
voulus m'excuser de n'être pas venu à Sokoto avant d'aller à
Koukaoua. Je lui dis alors que j'avais deux choses à lui demander: sa
protection pour me rendre à Tembouctou, et une lettre de franchise
garantissant la vie et les biens des Anglais qui visiteraient ses
États. Il accueillit ma double requête avec faveur, me dit qu'il ne
pensait qu'au bien de l'humanité, et, par conséquent, n'avait d'autre
désir que de rapprocher les peuples. Le lendemain, je doublai les
présents que je lui avais faits la veille, et je pus distinguer ses
traits qui m'avaient échappé dans l'ombre. C'était un homme robuste,
de taille moyenne, ayant la face ronde et grasse de sa mère (une
esclave du Haoussa), et non pas le noble visage du grand Mohammed
Bello, dont il reniait les habitudes, car il me reçut la figure
découverte, ce que n'aurait pas fait son père, qui conservait son
litham jusqu'au fond de ses appartements.
«Le 4 avril, en possession de la lettre de franchise dont j'avais
dicté les termes, et de cent mille cauris que le prince m'avait fait
remettre pour me défrayer en son absence, je m'établissais à Vourno,
séjour ordinaire de l'émir. Ma surprise fut grande en voyant le
mauvais état et la malpropreté de la ville, que traverse un cloaque
plus dégoûtant même que tous ceux d'Italie. Hors des murs, le
Goulbi-n-rima formait plusieurs bassins d'eau croupissante au milieu
d'une plaine où mes chameaux cherchèrent vainement pâture. Les
frontières de trois provinces: le Kebbi, l'Adar et le Gober, dont
Vourno fait partie, se rejoignent dans cette plaine aride, qui après
la saison pluvieuse est d'un aspect tout différent.
[Illustration: Vue des monts Homboris.--Dessin de Lancelot d'après
Barth (quatrième volume).]