détachées, entourées de murs. Une foire se tient chaque lundi, entre
deux de ces bourgades, où l'habitant des provinces de l'est apporte, à
dos de boeuf ou de chameau, son beurre et ses grains, surmontés de sa
femme qui est perchée sur les sacs; où l'Yédina, ce pirate du Tchad,
qui attire les regards par ses traits délicats et sa souplesse, vient
avec du poisson séché, de la viande d'hippopotame et des fouets du
cuir de cet amphibie. «Les denrées sont abondantes; mais quel tourment
et quelle fatigue pour faire ses provisions de la semaine! Pas de
numéraire: la bande de coton qui servait autrefois de monnaie a été
remplacée par des cauris[9], dont mon ami El-Beshir fait hausser ou
tomber le cours au gré de son humeur spéculative, et d'après les
besoins de sa collection gymnologique. Le petit fermier ne consent
pas à les recevoir, et ne prend pas votre argent. Il faut donc
échanger son dollar pour des cauris, acheter une chemise avec ses
coquilles, se débattre avec les changeurs, marchander avec les
vendeurs, puis troquer la chemise obtenue pour du millet, du froment
ou du riz sauvage, rebut des éléphants, et naturellement de
très-mauvaise qualité.
[Note 9: _Cyprea moneta_, coquillage blanc, qui sert de
monnaie courante au Bengale et dans tout le centre de
l'Afrique; il en fallait deux mille cinq cents pour valoir
cinq francs, pendant que le docteur se trouvait à Kano; il
est facile d'imaginer l'embarras causé par une monnaie aussi
encombrante, et la patience qu'il faut avoir pour régler un
compte, lorsque la somme s'élève à quelques centaines de
francs.]
«À l'exception du lundi, où le marché se tient pendant les heures les
plus brûlantes du jour, ainsi qu'il arrive dans toute cette partie du
Soudan, la ville est d'un calme plat; aucune industrie, pas de ces
grands ateliers de teinture, que l'on voit à Kano, pas de travail. Les
femmes y sont affreuses: de grosses têtes, la face courte et carrée,
le nez aplati, les narines tombantes, ornées d'une perle rouge ou d'un
grain de corail; ce qui n'empêche pas ces créatures d'avoir autant de
coquetterie que les plus jolies femmes du Haoussa, de vaguer dans les
rues, en traînant derrière elles la queue de leur jupe, les épaules
négligemment couvertes d'un fichu aux couleurs voyantes, dont elles
retiennent les deux cornes du bout des doigts, en agitant les bras
d'un air provocateur. Ce qu'il y a de mieux dans toute leur personne,
est l'ornement d'argent qu'elles portent derrière la tête, et qui,
lorsque les cheveux sont relevés en casque, ne manque pas d'élégance.
Mais toutes les femmes n'ont pas le moyen d'avoir cet ornement; et
plus d'une sacrifie ses intérêts les plus précieux au désir de se le
procurer.
«Toute l'animation de la ville se porte vers le Dendal, grand
boulevard qui, traversant les deux cités, conduit aux deux palais, et
qui se retrouve, sur une plus ou moins grande échelle, dans toutes les
villes du pays. On y voit chaque jour une foule considérable:
cavaliers et piétons, esclaves et hommes libres, étrangers et
indigènes, qui vont faire leur cour au cheik ou au vizir, s'acquitter
d'un message, leur demander justice, solliciter une place, ou leur
porter des présents. J'ai moi-même suivi bien des fois ce grand chemin
de la fortune, hanté par l'ambition; mais soit au point du jour, soit
à une heure avancée, lorsque les habitants revenaient chez eux, ou
qu'assis devant leurs portes, ils médisaient de leur prochain, ou se
racontaient des histoires merveilleuses. J'étais sûr, alors, de
trouver seuls les puissants que j'allais voir; et le vizir en
profitait pour causer avec moi d'un sujet scientifique, tel que la
rotation du globe, ou le système planétaire.
«Il y avait trois semaines que j'étais arrivé, lorsque le 14 avril au
soir, le cheik Omar et son vizir quittèrent la ville pour aller passer
quarante-huit heures à Ngornou; c'était pour moi une bonne occasion de
promenade et le lendemain matin je partis pour les rejoindre.
«La route qu'il me fallut suivre a cette monotonie qui caractérise les
environs de Kouka: de l'asclépias géante, puis des buissons de
crucifères, et des arbres qui, d'abord épars, finissent par former un
bois peu élevé. À deux lieues de Ngornou, le bois cède la place à une
immense plaine où l'on cultive des haricots et du grain; toutefois à
l'époque où je la voyais, elle était couverte de l'éternelle asclépias
que l'on arrache au commencement de la saison des pluies, qui reparaît
pendant la sécheresse, et dont la tige a bientôt quatre mètres et
plus.
«J'arrivai à Ngornou, la ville de _la Bénédiction_, vers deux heures
de l'après-midi. Les rues étaient désertes, mais les cours pleines de
tentes que l'on avait dressées pour recevoir les courtisans; et de
tous côtés des chevaux magnifiques, regardant par-dessus les
palissades, nous saluaient au passage. Excepté la demeure royale, je
ne vis guère de maisons bâties en pisé; néanmoins la ville a un air
d'aisance et de propreté remarquable; les clôtures sont bien
entretenues, les huttes spacieuses, les cours ombragées de baobabs. Je
cherchai vainement à pénétrer jusqu'au cheik, impossible de voir le
vizir, et fatigué de la foule, je résolus de faire le lendemain une
excursion au bord du Tchad.
«Parti de bonne heure, je me réjouissais de la perspective délicieuse
qui allait s'offrir à mes yeux. Je rencontrai beaucoup d'esclaves,
allant couper de l'herbe pour les chevaux; mais au lieu du lac, une
plaine immense, dépourvue d'arbres, s'étendait aussi loin que la vue
pouvait atteindre. L'herbe devint de plus en plus fraîche, plus
épaisse et plus haute; un bas-fond marécageux, décrivant une courbe
tantôt saillante, tantôt rentrante, gêna de plus en plus notre marche,
et après avoir lutté pendant longtemps pour sortir de cette fondrière,
cherchant en vain à l'horizon quelque surface miroitante, je revins
sur mes pas, barbotant dans la fange, et me disant pour me consoler
que j'avais au moins vu l'indice de l'élément humide. Quel aspect
différent présenta la contrée lorsque, dans l'hiver de 1854-55, plus
de la moitié de Ngornou fut détruite par l'inondation, et qu'il se
forma au midi de cette ville une mer profonde où s'engloutit la plaine
jusqu'au village de Koukiya! La couche inférieure du sol, composée de
calcaire, paraît avoir cédé l'année précédente et fait baisser le
rivage de plusieurs pieds, d'où l'épanchement des eaux. Mais à part
cet événement géologique, tout à fait exceptionnel, le caractère du
Tchad est évidemment celui d'une immense lagune dont les bords
changent tous les mois, et dont il est impossible par conséquent de
dresser la carte avec exactitude.
«Le lendemain je me dirigeai vers le nord-est, accompagné d'un chef du
Kanem et d'un garde à cheval du cheik. Après une demi-heure de marche
nous atteignîmes le marécage, et mouillés parfois jusqu'aux genoux,
bien que nous fussions à cheval, nous arrivâmes au bord d'une belle
nappe d'eau, entourée de papyrus et de roseaux de différentes espèces,
ayant de quatre à cinq mètres de hauteur. Franchissant une eau plus
profonde remplie de grandes herbes, nous gagnâmes une autre crique, où
j'aperçus deux petits bateaux plats d'environ quatre mètres de
longueur, faits du bois léger du fogo, et manoeuvrés par deux hommes
qui s'éloignèrent dès qu'ils nous aperçurent. C'étaient des Bouddouma
ou Yedina, en quête de proie humaine. Des habitants d'un village
voisin coupaient des roseaux pour réparer le toit de leur case, et
comme ils ne pouvaient apercevoir l'ennemi, que cachaient les grandes
herbes, nous les avertîmes de se tenir sur leurs gardes, et nous
poursuivîmes notre marche.
«Le soleil était brûlant; toutefois une brise rafraîchissante vint
rider la surface du lac et rendre la chaleur supportable. Nous aurions
pu boire en nous baissant un peu, tant nous étions immergés; mais
l'eau très-chaude, et remplie de matières végétales, n'avait rien qui
nous engageât à y porter les lèvres. Elle est néanmoins aussi douce
que possible, et l'on a commis une erreur en disant que le Tchad
devait avoir une issue, ou bien être salé. J'affirme le contraire: il
est sans écoulement; et je ne vois pas d'où ses eaux tireraient leur
salaison, dans un district où le sel manque tout à fait, où l'herbe en
est tellement dépourvue que le lait des brebis et des vaches qui la
paissent est insipide et malsain. Dans les cavités qui entourent le
rivage, où le sol est fortement imprégné de natron, il est certain que
l'eau doit avoir un goût saumâtre; mais à l'époque de l'année où
celle-ci est noyée par le débordement du lac, il est probable que son
âcreté n'est plus sensible.
[Illustration: Vue du lac Tchad.--Dessin de Rouargue d'après Barth
(deuxième volume).]
«De la crique de Melléla, nous prîmes à l'ouest, et après une marche
d'une heure, moitié dans l'eau, moitié dans la plaine herbeuse, nous
arrivâmes à Madouari. Le nom de ce village ne me disait rien alors; il
me rappelle aujourd'hui un tombeau. Madouari, du reste, au lieu d'être
resserré comme la plupart des villes et des villages du Bornou,
s'éparpillait au milieu d'une profusion de balanites et de baobabs, et
tout y respirait l'aisance. Je fus conduit chez Fouli-Ali, dans la
maison où dix-huit mois plus tard expirait Overweg, et dont le
propriétaire devait périr trois ans après victime de la révolution de
1854. Quelle différence entre l'accueil joyeux que je reçus à cette
époque, et celui qui m'attendait, lorsque je revins avec M. Vogel, en
1855, alors que la veuve du pauvre Fougo sanglotait à mon côté,
pleurant la mort de son mari et celle de mon pauvre compagnon!
«Le lendemain matin nous étions à cheval au point du jour; il faisait
un temps superbe; au loin se dessinait une ligne pure, que rien ne
venait briser; la plaine marécageuse s'étendait à notre droite, où
elle se fondait avec le lac, et ravissait mes yeux en me présentant un
horizon sans limites.»
Traduit par Mme LOREAU.
(_La suite à la prochaine livraison._)
[Illustration: Village marghi.--Dessin de Rouargue d'après Barth
(deuxième volume).]
VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE.
JOURNAL DU DOCTEUR BARTH[10].
[Note 10: Suite.--Voy. page 193.]
1849-1855
Départ. -- Aspect désolé du pays. -- Les Chouas. -- Mabani. -- Le
mont Délabéda. -- Forgeron en plein vent. -- Dévastation. --
Orage. -- Baobab. -- Le Mendif. -- Les Marghis. -- L'Adamaoua. --
Mboutouli. -- Proposition de mariage. -- Installation de vive
force chez le fils du gouverneur de Soulleri. -- Le Bénoué. --
Yola. -- Mauvais accueil. -- Renvoi subit.
Dans sa dernière excursion, l'un des chefs de la frontière du Marghi,
ayant enlevé les habitants de plusieurs bourgades auxquels prétendait
le gouverneur de l'Adamaoua, celui-ci envoya un message au cheik du
Bornou, afin de protester contre cet acte de violence, beaucoup moins
dans l'intérêt des captifs que pour établir son droit de propriété.
Barth allait explorer l'Adamaoua, il fut mis, par le cheik, sous la
protection du chef de l'ambassade, et partit pour le sud le 29 mars
1851.
«Toujours très-pauvre, dit le voyageur, et pis que cela, fort endetté,
j'avais nourri l'espoir d'emporter mes bagages avec un seul chameau;
ce fut impossible et de nouveaux embarras s'ensuivirent. Pour comble
de misère, nos cauris, c'est-à-dire notre seul avoir, n'avait pas
cours dans cette contrée. Overweg, qui m'accompagna jusqu'à ma seconde
étape, offrit en vain ses coquilles en échange de quelques aliments,
et ne parvint à se procurer une chèvre qu'en la payant avec la chemise
de l'un de ses domestiques.
«Deux jours après notre départ, nous nous arrêtons à Ou'lo-Koura,
village qui appartient à la mère du cheik. Tout le pays, à cette
époque de l'année, prend un aspect lugubre; entrecoupé de bas-fonds
qui, pendant les pluies, forment de vastes étangs, il est couvert de
masakoua (_holcus cernuus_) lorsque les eaux se retirent; mais
dépouillés de leurs récoltes, ces bassins argileux, d'un noir foncé,
donnent au paysage un air de désolation indicible.
«Le lendemain la perspective est différente, sans devenir plus
agréable: un sol aride et nu, couvert ça et là de halliers d'où
surgissent des tamarins épars; puis une forêt épaisse convertie en
marais dans la saison pluvieuse; aujourd'hui qu'elle est à sec, des
gens du voisinage y creusent des rigoles afin d'emplir une fosse qui
leur sert d'abreuvoir. Ce sont des Chouas[11]; l'un d'eux est aussi
blanc que mes mains, et ses traits ont la distinction qui caractérise
sa race. Il est rare que ces Arabes aient plus d'un mètre soixante
centimètres; mais leur gracilité les fait paraître de plus grande
taille qu'ils ne le sont réellement. J'ai rencontré quelquefois des
Foullanes vigoureux; je n'ai pas vu de Choua robuste.
[Note 11: On appelle _Chouas_ tous les Arabes fixés dans le
pays et compris dans le chiffre de la population. Divisés par
clans nombreux, ils sont deux cent cinquante mille dans le
Bornou, et peuvent fournir vingt mille hommes de cavalerie.
Agriculteurs une partie de l'année, la plupart ont des
villages qu'ils habitent pendant la saison des pluies et du
travail agricole. Nomades le reste du temps, ils errent avec
leurs troupeaux.]
«De la forêt, nous entrons dans une plaine où sont plusieurs villages,
et nous retombons dans un bassin d'argile noire, dont le sol desséché
conserve la piste de nombreuses girafes. Nous sommes dans le
Gamerghou, pays industrieux, où j'aperçois le premier champ de coton
que nous ayons vu depuis Kouka. Le district d'Oujé, qui fait partie de
cette province, et qui renferme un grand nombre de villes importantes
avec marché considérable, est assurément l'un des plus riches du
Bornou: au sud de Maidougouri, la plaine entière est un champ de
millet ou de sorgho, interrompu seulement par de nombreux villages,
parsemés de baobabs et de figuiers; c'est l'endroit le plus riant que
j'aie traversé depuis le Haoussa. Une rivière, qui prend naissance aux
environs d'Alaouo, serpente dans la plaine, et va tomber dans le Tchad
en passant à Dikoua. Nous la franchissons deux fois pour atteindre
Mabani, ville étendue, située sur une colline de sable, et qui, après
en avoir couvert le sommet et le versant méridional, en entoure la
base et remonte sur une autre colline; Mabani peut avoir neuf ou dix
mille habitants, dont les huttes confortables indiquent l'aisance. Le
commerce et l'industrie paraissent y fleurir, si l'on en juge par les
deux cents boutiques de la place du marché, et par ses ateliers de
teinture.
«Après Mabani, des champs fertiles, de beaux arbres, une herbe
épaisse, de l'indigo, des bandes de travailleurs, du bétail auprès des
mares, des villages dans toutes les directions, des fermes détachées,
qui témoignent de la sécurité des habitants; et parmi les céréales,
des papayers dont le fruit délicieux a le goût de la crème, et, qui,
de la grosseur d'une pêche, a malheureusement le noyau trop développé.
«Dans la bourgade où nous nous arrêtons, je ne vois pas une seule case
ayant des murs en pisé; c'est une preuve que la pluie n'y est jamais
excessive. En sortant de ce village, nous apercevons, au sud, le mont
Délabéda, qui me fait éprouver ce que j'ai ressenti à la vue des Alpes
tyroliennes. Mais notre départ n'était qu'une feinte: une heure après,
nous campions à Fougo-Mozari, près d'Oujé, dont le marché attirait mon
escorte. Placé à la frontière des tribus païennes, et par cela même
très-important pour la vente des esclaves, ce marché est digne de sa
réputation. Il pouvait y avoir cinq ou six mille acheteurs, et leur
nombre eût été plus grand sans la crainte inspirée par les tribus
indépendantes qui se trouvent dans le voisinage.
«Le mont Délabéda, qui frappe de nouveau nos regards, annonce le
commencement d'une région montagneuse. Sous un tamarin luxuriant un
forgeron travaille avec activité, l'apprenti fait mouvoir le soufflet,
l'ouvrier emmanche une hache, et le maître finit une lance. J'apprends
qu'il tire son fer du Boubanjidda, qui fournit le meilleur du pays. À
partir du district de Chamo, où nous entrons, le millet est rare et le
sorgho généralement cultivé. Quelques marchands indigènes, armés de
lances et poussant devant eux des ânes chargés de sel, se joignent à
nous, car il y a tant de pillards un peu plus loin, qu'il faut être
nombreux pour ne pas avoir à les craindre. Le pays témoigne à chaque
pas des malheurs qu'il a subis: des traces d'ancienne culture, des
huttes en ruines, se rencontrent çà et là au milieu de la forêt; et
des jongles, où l'herbe domine cheval et cavalier, recouvrent la place
où fut la demeure de l'homme. Le terrain, formé d'une argile noire et
marécageuse, est rempli de trous qui en rendent le parcours
extrêmement difficile. J'y remarque des ruches souterraines où l'on
trouve un miel de nature particulière. Après trois heures de marche
dans ce pays dévasté, nous atteignons les restes d'un village
autrefois considérable, et qui n'est plus habité que par quelques
indigènes nouvellement convertis. Nous n'avons qu'une seule case, pour
nous tous et je vais camper au dehors; mais je ne suis pas couché
qu'une tempête effroyable éclate, bouleverse ma tente et qu'une pluie
torrentielle met à flots mes bagages. Le lendemain nouveau déluge;
nous étions dans le district de Molghoy, où les portes des cases, qui
ont à peine trente centimètres d'ouverture, annoncent qu'il est
nécessaire de s'y protéger contre la violence de la pluie.
«Bien qu'ils aient embrassé l'islamisme, les indigènes n'ont pour tout
vêtement qu'une lanière de cuir passée entre les jambes, et qui
souvent leur paraît superflue. J'ai été frappé de leurs formes
harmonieuses, de leurs traits réguliers, que ne défigure aucun
tatouage, et qui, chez beaucoup d'entre eux, n'offre rien du type
nègre. La différence qu'offre la teinte de leur peau m'a également
surpris; elle est chez les uns d'un noir brillant, chez les autres
couleur de rhubarbe, sans qu'il y ait entre ces deux tons de nuance
intermédiaire; toutefois c'est le noir qui prédomine. Je me suis
arrêté devant une jeune femme qui avait près d'elle son fils, âgé de
huit ans; ils formaient à eux deux un groupe digne du ciseau d'un
grand artiste; l'enfant, surtout, ne le cédait en rien au diskophoros
antique; sa chevelure était courte et frisée, mais non laineuse; il
était d'un rouge lavé de jaune, ainsi que toute sa famille, et portait
plusieurs rangs de perles de fer autour des bras et des jambes.
«Nous rentrons dans la forêt; les clairières sont couvertes de pas
d'éléphants de tous les âges, des fleurs remplissent l'atmosphère de
leur parfum, et de temps en temps nous suçons la pulpe du toso[12], ou
nous mangeons la racine du katakirri. La marche devient de plus en
plus difficile; on n'aperçoit que des mimosas de grandeur médiocre; çà
et là un baobab, dépourvu de feuilles, étend ses branches nues à la
place où était un village; il semble par son attitude exprimer son
désespoir, car il aime la demeure du nègre, qui le recherche à son
tour: ses feuilles naissantes et son fruit légèrement acide permettent
aux indigènes d'assaisonner leur nourriture, et de donner un peu de
saveur à leur boisson.
[Note 12: Fruit du _bassia parkii_; le toso se compose
presque entièrement d'un noyau de la couleur et du volume de
la châtaigne, entouré d'une pulpe très-mince, revêtue d'une
peau verte. Il est fort commun dans ces parages; les naturels
préparent avec l'amande du noyau une grande quantité de
beurre qui leur sert à la fois pour la cuisine et comme
médicament.]
«L'herbe est grossière et ne forme plus que des touffes éparses; le
chemin est abominable; il suffirait d'en détourner un instant les yeux
pour tomber dans un trou plein de vase. La forêt devient moins
épaisse, des bouquets d'arbres lui succèdent, et nous entrons dans une
prairie qui s'étend jusqu'à la chaîne du Mandara. Le ton vert de la
plaine, qui tranche avec le brun des montagnes, est d'un effet
charmant, sous le ciel pur où le soleil brille. Nous gagnons le
district d'Isségé; des moutons et des chevaux couvrent les pâturages,
des femmes travaillent dans les champs. Les indigènes ont évidemment
souffert des rapines de leurs voisins, mais ne sont encore ni vaincus
ni ruinés. Des hommes vigoureux et de grande taille, ceints d'une
lanière de cuir, et portant une pique, mêlée à leurs instruments
d'agriculture, s'approchent fièrement ou vont s'asseoir à l'ombre, et
paraissent nous signifier que cette terre leur appartient. Quelque
léger que soit leur costume, j'ai tout lieu de croire qu'ils se sont
habillés pour la circonstance; car, tombant à l'improviste au bord
d'une mare, nous faisons fuir, à la grande frayeur de mon cheval, une
espèce de virago totalement nue. Il est vrai que chez ces tribus
naïves, on estime qu'un vêtement, si étroit qu'il puisse être, est
plus essentiel pour l'homme que pour la femme.
«Sur le toit des cases séchait un poisson qui m'étonna par sa taille;
on me répondit qu'il venait d'un grand lac, situé à peu de distance,
et que j'allai visiter. Les abords en sont tellement couverts de
roseaux, qu'il me serait difficile de dire quelle étendue il peut
avoir. Une masse de granit, d'environ cinq mètres de hauteur, formait
la seule éminence qui s'élevât dans la plaine; j'y montai, l'horizon
était splendide: en face de moi, comme je l'ai dit précédemment, se
déployait la chaîne du Mandara, tandis qu'au sud apparaissaient des
montagnes plus hautes et de formes plus variées. Je vis alors pour la
première fois le Mendif, que Denham a fait connaître à l'Europe, et
qui a donné lieu à tant de conjectures. Ce n'est qu'un simple cône
isolé, dont la base, où s'éparpille le village du même nom, a tout au
plus dix ou douze milles de circonférence; sa couleur blanchâtre, qui
pourrait faire supposer qu'il est de formation calcaire, est due tout
bonnement à la fiente de l'immense quantité d'oiseaux qui s'y
réunissent; sa véritable couleur est noire, m'ont dit les naturels; la
double pointe qui le termine est la preuve que c'est un ancien volcan,
et sans doute il est formé de basalte. Je ne crois pas qu'il ait plus
de cinq mille mètres au-dessus du niveau de la mer, ce qui ferait un
peu moins de quatre mille mètres au-dessus de la plaine. Enchanté
d'avoir atteint cette région, et plein de projets pour l'avenir, je
remontai à cheval et repris la route du village. Tout en marchant,
celui qui m'accompagnait me donna des détails sur les habitudes des
Marghis, tribu assez nombreuse pour lever trente mille soldats.
«C'est, me dit-il entre autres choses, la coutume parmi ses
compatriotes de se lamenter à la mort d'un jeune homme, et de se
réjouir de celle d'un vieillard; j'en acquis la preuve dans la suite
de mon voyage. Les Marghis se vantent, peut-être avec raison, d'être
supérieurs à leurs puissants voisins; il est, du reste, avéré que
l'inoculation est très-répandue chez eux, et que dans le Bornou elle
est exceptionnelle.
«Nous arrivions le surlendemain à Kofa, l'un des villages dont la mise
à sac avait motivé l'ambassade que j'accompagnais. Des prairies
émaillées de fleurs, de vastes champs de sorgho, des arbres vigoureux,
toute l'exubérance de séve des régions tropicales; mais une route de
plus en plus dangereuse, une alarme continuelle, des habitants sur le
point de tomber sur nous en se croyant attaqués. Le sentier monte peu
à peu; on voit à l'ouest différents groupes de montagnes qui séparent
le bassin du Tchad de celui du Niger; une gorge rocailleuse, encaissée
par des blocs de granit, est franchie; nous dominons une plaine
immense, et nous gagnons les murs d'Ouba, dont les quartiers de l'est,
où sont établis les vainqueurs, ressemblent à une colonie algérienne.
Nous étions dans l'Adamaoua, ce royaume musulman greffé sur les
païens, et que je désirais tant connaître. Je rêvais au sort des races
de cette partie du monde, lorsque je reçus la visite du gouverneur,
accompagné d'une suite nombreuse. Son costume et celui de ses
compagnons n'avait ni élégance, ni propreté. Je demandai à quelle
époque les Foullanes avaient, pour la première fois, émigré dans cette
province; on me répondit que les grands-pères de la génération
présente l'avaient habitée comme éleveurs de troupeaux. Ils sont
devenus les premiers du royaume; mais la race vaincue leur disputera
longtemps la possession du sol.
«Nos chameaux étaient pour la population un objet de curiosité; on en
voit rarement dans cette région plantureuse, dont cet habitant du
désert ne supporte pas le climat. Plus grande encore fut la surprise
du gouverneur et de ses courtisans, lorsqu'ils virent ma boussole, mon
chronomètre, mon télescope, et l'impression minuscule de mon livre de
prières. Les Foullanes sont pleins d'intelligence, mais d'un esprit
malicieux; ils n'ont pas cette excessive bonté des vrais nègres, et
c'est par le caractère, bien plus que par la couleur de la peau,
qu'ils diffèrent de la race noire. À Bagma, où nous arrivâmes le
surlendemain, je fus frappé de la dimension des cases, dont un certain
nombre a vingt mètres de longueur sur quatre ou cinq de large.
[Illustration: Halte dans une forêt du Marghi.--Dessin de Rouargue
d'après Barth (troisième volume).]