Après une absence d'environ deux mois, Barth rejoignit ses compagnons

dans la vallée Tin-Teggana. Ils y campaient avec An-nour, et y

séjournèrent malgré eux pendant six semaines. Le 12 décembre, nos

voyageurs se remirent en marche, traversèrent une région montagneuse,

entrecoupée de vallées fécondes, où apparurent le balanite égyptien et

l'indigo; ils franchirent une zone caillouteuse, rayée de crêtes

basses formées principalement de gneiss, puis une rampe de hauteur

médiocre, et atteignirent la plaine qui fait transition entre le sol

rocailleux du désert et la région fertile du Soudan, plaine sableuse

qui est le véritable habitat de la girafe et de l'antilope leucoryx.

Bientôt elle se couvre de buissons, et un peu plus loin de bou-rékkéba

(_avena forskalii_); on y voit des bandes d'autruches, de nombreux

terriers de fennecs, surtout dans le voisinage des fourmilières, et

ceux de l'oryctérope d'Éthiopie, qui ont une circonférence d'un mètre

à un mètre vingt, et sont faits avec une grande régularité.

Le fourré devient plus épais, le terrain s'accidente, les

fourmilières se multiplient; on descend une rampe abrupte d'environ

trente mètres, la végétation change d'aspect, les melons abondent, le

dilou, espèce de laurier, domine dans les bois, puis apparaît une

euphorbe, assez rare dans le pays, et dont le suc vénéneux sert à

empoisonner les flèches. Les plantes parasites se montrent, mais sans

vigueur; un lac est rempli de vaches qui viennent s'y baigner à

l'ombre des mimosas dont les bords sont couverts, les grandes herbes

du sentier arrêtent les chameaux, et la caravane aperçoit à l'horizon

les champs du Damerghou[5]. Nos voyageurs passent auprès d'un village

où se présente, pour la première fois, ce genre d'architecture qui, à

part certaines modifications peu importantes, est le même dans tout le

centre de l'Afrique. Entièrement construites avec les tiges du sorgho

et celles de l'asclépias géante, les cases de la Nigritie n'ont pas la

solidité des maisons de l'Ahir, dont la charpente est formée de

branchages et de troncs d'arbres; mais elles sont infiniment plus

jolies et plus propres. On est frappé, en les examinant, de l'analogie

qu'elles offrent avec les cabanes des aborigènes du Latium, dont

Vitruve, entre autres, nous a donné la description. Plus remarquables

encore sont les meules de grains, éparses autour des huttes, et qui

consistent en d'énormes paniers de roseaux, posés sur un échafaudage

de soixante centimètres d'élévation, afin de les protéger contre les

souris et les termites.

[Note 5: Le Damerghou, province frontière du Soudan, peut

avoir soixante milles de longueur sur quarante de large. Son

territoire onduleux, excessivement fertile, pourrait nourrir

une population compacte, et a été jadis beaucoup plus habité

qu'il ne l'est à présent. District en dehors de l'Ahir,

auquel il est soumis et dont il est le grenier, il est peuplé

de Haoussaoua et principalement de Bornouens.]

Arrivés à Tagelel, bourgade soumise au vieil An-nour, qui les y avait

accompagnés, nos voyageurs se séparèrent, non-seulement du vieux chef

de Tin-Tellust, mais encore les uns des autres: Richardson pour suivre

la route de Zinder, Overweg celle de Maradi, et Barth pour se rendre à

Kano, en passant par Katchéna, ville énorme dont l'enceinte, de vingt

à vingt-deux kilomètres d'étendue, renferme à peine huit mille âmes.

C'était autrefois le séjour de l'un des princes les plus riches et les

plus célèbres de la Nigritie, bien qu'il payât un tribut de cent

esclaves au roi de Bornou en signe d'obédience.

Pendant deux siècles, le dix-septième et le dix-huitième, Katchéna

paraît avoir été la première ville de cette partie du Soudan; l'état

social, qui s'est développé au contact des Arabes, y atteignit son

plus haut degré de civilisation; la langue, sa forme la plus riche, sa

prononciation la plus pure, et ses habitants, par leurs façons polies

et raffinées, la distinguèrent des autres villes du Haoussa. Mais cet

état de choses fut totalement changé, lorsque, en 1807, les Foullanes,

entraînés par le réformateur Othman dan Fodiye, s'emparèrent de la

province. Tous les riches marchands se réfugièrent à Kano, les

Asbenaoua y transportèrent leur commerce de sel, et Katchéna, malgré

sa position avantageuse et salubre, n'est aujourd'hui que le siége

d'un gouverneur. Celui-ci, par caprice ou par soupçon, voulut envoyer

Barth à Sokoto, résidence de l'émir Aliyou; il employa d'abord la

persuasion pour parvenir à son but, et, voyant l'inutilité de sa

parole artificieuse, il retint le voyageur et le garda prisonnier

pendant cinq jours. Mais, grâce à l'énergie dont il devait donner tant

de preuves, Barth se trouva libre, et put enfin se diriger vers le

célèbre entrepôt du Soudan central.

«C'était pour nous, dit-il, une station importante, non-seulement au

point de vue scientifique, mais à celui de nos finances. Après les

exactions des Touaregs, les marchandises qui devaient nous attendre à

Kano formaient nos seules ressources. Pour ma part, j'avais à payer,

en arrivant dans cette ville, cent douze mille trois cents cauris, et

ce fut avec un amer désappointement que je reconnus le peu de valeur

des objets qui étaient mon seul avoir. Mal logé, la bourse vide,

assailli chaque jour par mes nombreux créanciers, raillé de ma misère

par un serviteur insolent, on peut se figurer ma situation dans cette

ville fameuse qui occupait depuis si longtemps mon esprit. Il fallut

cependant aller faire ma visite au gouverneur.

«Le ciel était pur, et la ville, avec ses habitations variées, ses

pâturages verdoyants où paissaient des boeufs, des chevaux, des

chameaux, des ânes et des chèvres, ses étangs couverts de pistia, ses

arbres magnifiques, sa population aux costumes si divers, depuis

l'étroit tablier de l'esclave jusqu'aux draperies flottantes de

l'Arabe, formaient le tableau animé d'un monde complet en lui-même,

tout différent à l'extérieur de ce qu'on voit en Europe, mais

exactement pareil au fond. Ici, une file de magasins remplis de

marchandises étrangères et indigènes, des acheteurs, des vendeurs de

toutes les nuances, qui s'efforcent de gagner le plus possible et de

se tromper mutuellement; là-bas, des parcs où sont entassés des

esclaves demi-nus, mourant de faim, dont le regard désespéré cherche à

découvrir le maître auquel ils vont échoir. Ailleurs, tout ce qui est

nécessaire à l'existence: le riche prenant ce qu'il y a de plus

délicat; le pauvre se baissant, les yeux avides, au-dessus d'une

poignée de grains. Puis un haut dignitaire, monté sur un cheval de

race au brillant harnais, suivi d'un cortége insolent, effleure un

pauvre aveugle qui risque à chaque pas d'être foulé aux pieds.

«Dans cette rue, est un charmant cottage, au fond d'une cour entourée

d'une palissade de roseaux; un allélouba, un dattier, protégent cette

retraite contre la chaleur du jour; la maîtresse du logis, vêtue d'une

robe noire serrée autour de la taille, les cheveux soigneusement

retroussés, file du coton en surveillant la mouture du millet; des

enfants nus et joyeux se roulent dans le sable, ou courent à la

poursuite d'une chèvre; à l'intérieur, des vases en terre, des sébiles

de bois, luisant de propreté, sont rangés en bon ordre. Plus loin, une

courtisane sans famille, sans refuge, au rire bruyant et forcé, aux

colliers nombreux, la chevelure à demi retenue par un diadème, balaye

le sable de sa jupe aux vives couleurs, attachée lâchement au-dessous

d'une poitrine luxuriante. Derrière elle, un malheureux couvert de

plaies, ou déformé par l'éléphantiasis. Sur une terrasse découverte,

un atelier de teinture avec ses nombreux ouvriers. À deux pas, un

forgeron finit une lame, dont le tranchant surprendrait le plaisant

qui voudrait rire des outils grossiers de celui qui la termine. Dans

une ruelle peu fréquentée, des femmes étendent des écheveaux de coton

sur une haie.

«Plus loin, c'est une caravane qui apporte la noix favorite, du sel

qu'emportent des Asbenaoua, une longue file de chameaux chargés

d'objets de luxe et qu'on dirige vers Ghadamès, ou bien un corps de

cavaliers qui vont, bride abattue, annoncer au gouverneur la nouvelle

d'une attaque ou d'une razzia. Dans la foule bigarrée, tous les types,

toutes les nuances[6]: l'Arabe olivâtre, le Kanouri à la peau foncée,

aux narines flottantes, le Foullane aux traits fins, à la taille

souple, aux membres délicats, le Mandingue à la figure aplatie, la

virago de Noupé, la jolie femme du Haoussa, élégante et bien faite.

Partout la vie humaine sous ses aspects les plus divers, sous ses

formes les plus riantes et les plus sombres.»

[Note 6: La population fixe de Kano (environ trente mille

habitants), se compose de Haoussaoua, de Kanouris ou

Bornouens, de Foullanes et de gens de Noupé. On y trouve

beaucoup d'Arabes de janvier en avril, époque où la

population s'élève à soixante mille âmes par l'afflux des

étrangers.--Le principal commerce de Kano consiste en étoffes

de coton vendues sous forme de tobé, espèce de blouse; de

turkédi, longue écharpe, ou draperie bleu foncé, dont les

femmes s'enveloppent; de zenné, sorte de plaid aux couleurs

voyantes; de litham noir dont les Touaregs se voilent le bas

de la figure; produits qui s'écoulent, au nord jusqu'à

Mourzouk, Ghat et même Tripoli; à l'ouest jusqu'à

l'Atlantique en passant par Tombouctou; à l'est dans tout le

Bornou, y faisant concurrence à l'industrie indigène, tandis

qu'au sud ils envahissent l'Adamaoua, et n'ont de limites que

la nudité des nègres. On exporte de ces tissus pour trois

cents millions de cauris, et l'on comprendra l'importance de

cette somme quand on saura qu'avec cinquante mille de ces

coquilles une famille entière peut vivre et s'habiller

pendant un an. Ajoutons que le Haoussa est l'une des régions

les plus fertiles de la terre, et sa population l'une des

plus heureuses du globe, toutes les fois que son gouvernement

est assez énergique pour la protéger contre ses voisins.--La

province de Kano compte cinq cent mille habitants (moitié

esclaves, moitié hommes libres). Le gouverneur peut mettre

sur pied sept mille chevaux (il en a levé jusqu'à dix mille),

et vingt mille fantassins.--Son revenu se compose, outre les

présents qu'il reçoit des étrangers, d'un impôt foncier de

deux mille cinq cents cauris (cinq francs) par famille, et

d'une taxe de sept cents cauris par cuve de teinture, qui

sont au nombre de plus de cinq mille à Kano seulement. Son

autorité n'est pas absolue. À part le droit d'appel de ses

décisions à l'émir de Sokato, si toutefois la plainte peut

arriver jusque-là, il est assisté d'un conseil dont il est

obligé de prendre l'avis dans toutes les affaires

importantes. Ce conseil est formé du ghaladina, ou vizir, qui

le préside et qui est parfois plus puissant que le gouverneur

lui-même, du maître des écuries, charge importante dans ces

contrées barbares, du commandant militaire, du chef de la

justice, de celui des esclaves, du trésorier et du maître des

boeufs, espèce d'intendant chargé du matériel de guerre (le

boeuf étant la bête de somme du pays).--La classe élevée est

arrogante, l'étiquette de la cour très-sévère; les Foullanes

qui, peu à peu, ont envahi la province et ont fini par s'en

rendre maîtres, épousent les jolies filles de la nation

conquise, mais ne donnent pas les leurs aux vaincus.]

Convenu avec le chef de l'expédition de se trouver à Koukaoua dans les

premiers jours d'avril, Barth voulait partir de Kano le 7 mars; mais

si l'on se rappelle ses embarras financiers, les lenteurs

désespérantes des Africains, et si nous disons que la fièvre était

venue se joindre à toutes ces difficultés, on comprendra la somme

d'énergie qui fut nécessaire au voyageur pour tenir sa promesse.

«Il m'était surtout difficile de m'éloigner de Kano, dit Barth,

personne avec qui faire le voyage, une route infestée de voleurs, un

seul domestique sur lequel je pusse compter, et la fièvre tellement

forte, que la veille de mon départ je ne m'étais pas levé de mon

tapis. Néanmoins, j'étais plein d'espoir, et c'est avec la joie d'un

oiseau qui retrouve la liberté, que je m'enfuis de ces murailles pour

m'élancer vers l'horizon.

«La première chose qui me tira de la rêverie où j'étais plongé fut une

bande d'esclaves conduits sur deux files, et attachés l'un à l'autre

par une grosse corde passée autour du cou. Ils sont généralement bien

traités dans le pays, et il est rare qu'ils cherchent à s'évader, mais

encore plus rare qu'ils soient nés dans ces lieux, excepté chez les

Touaregs, où l'élève de l'esclave paraît être l'objet de grands soins.

J'en augure que le mariage est peu encouragé par les maîtres, je crois

pouvoir dire qu'il est rarement permis; considération grave, puisque,

pour réparer les pertes que la mortalité fait naître, il faut avoir

recours à de nouvelles razzias, où l'homme est le bétail qu'on

pourchasse. L'un de mes serviteurs, ayant été jadis capturé dans l'une

de ces maraudes, me fut pris dans le Bornou par un homme qui le

réclamait comme sa propriété; sa mère devint captive à son tour, et sa

soeur ne tarda pas à subir le même sort. Pareil fait est journalier

sur la frontière; et si l'on y ajoute les révolutions de palais, qui

sont fréquentes, on devinera les calamités qui pèsent sur ces

malheureuses provinces.

«À peine avions-nous quitté Benza-ri que j'entendis le bruit du

tambour, accompagné de chants significatifs: c'était Bokhari, l'ancien

gouverneur de Khadéjà, qui, déposé par son suzerain dont il excitait

les soupçons, remplacé par son frère, accueilli par le gouverneur de

Mashéna, se mettait en marche pour ressaisir le pouvoir. Il s'empara

de la ville, tua son frère, lutta contre les forces réunies de

l'empire, sema la désolation jusqu'aux portes de Kano, fut vainqueur,

et n'imagina pas autre chose que de se faire marchand d'esclaves sur

une immense échelle.

«Inquiets pour notre petite bande, composée de trois hommes et d'un

adolescent, nous traversâmes en silence un paysage qui n'était pas

fait pour nous distraire de nos préoccupations; la culture avait

cessé, d'immenses plaines déroulaient devant nous leur tapis monotone

d'asclépias, où de loin en loin s'élevait un balanite solitaire.»

Aux environs de Chefoua, grande ville entourée de murs, de nombreux

troupeaux animent la campagne; à Ouelleri, où la petite caravane

faillit manquer d'eau, l'aspect de la contrée s'améliore; nos

voyageurs brûlent Mashéna, traversent des pâturages, un pays bien

boisé, et aperçoivent une bourgade, qu'ils se pressent d'atteindre:

elle est complètement déserte; l'état du pays indique une récente

catastrophe. «Il n'est à la ronde si mince gouverneur qui, aussitôt

qu'il a des dettes, ne fasse une razzia chez ses voisins, quand il ne

trouve pas plus court de vendre ses propres sujets.»

[Illustration: Vue de Kano, entrepôt du Soudan central.--Dessin de

Lancelot d'après Barth (premier volume).]

Le docteur s'arrêta à Boundi pour visiter le Ghaladina, grand

dignitaire de l'empire, dont le pouvoir a considérablement diminué,

mais qui est un intrigant, et qu'il eût été dangereux d'avoir contre

soi. Il promet un guide, ne tient pas sa promesse, et la petite

caravane s'esquive au point du jour, pendant que la ville est

endormie. Elle suit la grande route, s'engage dans la forêt, traverse

un nouveau champ d'asclépias, retrouve l'odieux panisetum et entre

dans une région où domine entièrement le crucifère. Un groupe de

tamarins annonce un lieu humide; c'est le bord du Ouani, qui est une

branche du Ouaoube; nos voyageurs le traversent, aperçoivent la ville

de Zourrikolo, et se trouvent dans le Bornou proprement dit[7].

[Note 7: Noyau du grand empire central de l'Afrique, depuis

la chute du Kanem, qui n'en est plus qu'une province, le

Bornou est limité à l'est par le Tchad, à l'ouest et au

nord-ouest par la rivière de Yo.]

Le lendemain apparurent des baobabs, et quelques dattiers égarés dans

cette région plantureuse. «L'air était d'une transparence admirable;

je laissais aller ma bête à sa guise, rêvant au pays natal des

végétaux, qui ornent maintenant des contrées si différentes des leurs,

quand je vis sur la route un homme de race blanche, ayant un costume

opulent, des armes de prix et que suivaient trois cavaliers, porteurs

de mousquets et de pistolets. J'allai à sa rencontre; il me demanda si

j'étais le chrétien qui devait arriver de Kano, et sur ma réponse

affirmative, il m'apprit que M. Richardson était mort, et que tous ses

bagages avaient été saisis. J'espérais que la nouvelle était fausse,

et je voulais piquer des deux, laissant en arrière ma petite escorte;

mais il me restait quarante heures de marche, les Touaregs infestaient

une partie de la route, et la prudence ne me permettait pas d'exécuter

ce projet.»

[Illustration: Dendal ou boulevard de Kouka, capitale du

Bornou.--Dessin de Lancelot d'après Barth (premier volume).]

Arrivée à Kouka. -- Difficultés croissantes. -- L'énergie du

voyageur en triomphe. -- Ses serviteurs. -- Un vieux courtisan.

-- Le vizir et ses quatre cents femmes. -- Description de la

ville, son marché, ses habitantes. -- Le dendal. -- Excursion. --

Ngornou. -- Le lac Tchad.

«Quatre jours après la triste communication qui m'avait été faite,

j'atteignais la muraille d'argile blanche qui entoure la capitale du

Bornou, et qui, de loin, se distingue à peine du sol qui l'avoisine.

Je franchis la porte et surpris vivement des individus qui s'y

trouvaient rassemblés, en leur demandant le chemin de la résidence du

cheik; je traversai le petit marché, où il y avait foule, je suivis le

dendal, et j'arrivai droit au palais qui borde ce grand boulevard; une

mosquée insignifiante et les maisons des hauts fonctionnaires

entourent la place palaciale dont le seul ornement est un arbre à

caoutchouc, mais qui est animée à certaines heures du jour par une

foule de courtisans montés sur des chevaux richement caparaçonnés. Je

fus, du reste, frappé de l'étendue de la double ville, et du grand

nombre de cavaliers somptueusement vêtus que je rencontrai sur ma

route.

«Les esclaves du cheik me regardèrent, bouche béante, sans répondre à

mes questions, jusqu'à ce que l'intendant, qui avait entendu parler de

moi, me fit entrer chez le vizir.» Après avoir reçu un bon accueil de

cet important personnage, Barth fut conduit à la résidence qui avait

été préparée pour les membres de la mission, avant qu'on eût appris

leur détresse. Si le voyageur avait subi à Kano tous les inconvénients

de la pauvreté, ses embarras devenaient bien autrement sérieux,

maintenant qu'il avait à répondre non-seulement de ses dettes, mais

encore de toutes celles de l'expédition. «Plus de quinze cents dollars

étaient dus par M. Richardson; je n'en possédais pas un seul, je

n'avais pas un burnous, pas un objet de valeur; j'ignorais si le

gouvernement britannique m'autoriserait à poursuivre notre voyage, et

l'on m'avait annoncé que le cheik attendait mes présents.»

Néanmoins, à force d'activité et d'énergie, s'étant fait rendre tout

ce qui avait appartenu à M. Richardson, excepté la montre que le cheik

avait prise, l'intrépide voyageur contracta un emprunt au taux de

soixante pour cent, remboursable à Mourzouk, fit taire ses créanciers,

paya les serviteurs du défunt; puis l'honorabilité de l'expédition à

couvert, il s'occupa avec plus de ferveur que jamais de recueillir les

renseignements qui lui étaient fournis, et dont il était en mesure de

faire une ample récolte[8]. «Parmi les visiteurs que je mettais à

contribution et que je questionnais avec fruit, dit-il, se trouvait un

vieux courtisan de la dynastie déchue, qui, à force d'intrigue, avait

sauvé sa tête; fripon émérite, auquel on imputait des vices totalement

inconnus dans ces contrées, mais qui possédait à merveille l'histoire

des anciens rois, et parlait le kanouri avec une élégance que je n'ai

retrouvée chez personne. Profond politique, il avait marié l'une de

ses filles au vizir, l'autre au compétiteur de celui-ci, et n'en fut

pas moins étranglé avec son gendre, en 1853, pour de vieux péchés, il

est vrai, dont il était seul responsable. J'avais encore pour

instituteurs les étrangers, les pèlerins, et quelques indigènes restés

fidèles aux croyances de leurs pères.

[Note 8: Par ces mots, Henry Barth comprend les différentes

routes suivies par les caravanes, et dont il donne

l'itinéraire, la topographie des lieux dont il dresse la

carte, l'histoire du pays dont il fait la chronique, enfin

l'étude comparée des divers langages dont il rapporte le

vocabulaire.]

«Mais les plus intéressantes de toutes mes relations furent celles que

j'eus avec le vizir. D'une intelligence supérieure, d'un esprit

cultivé, El-Haj-Beshir, depuis son voyage à la Mecque, envisageait le

monde sous un nouveau jour, et le cheik n'avait pu mieux faire que de

le choisir pour premier, ou plutôt pour seul ministre du royaume.

Malheureusement il était avide de richesses, qu'il aimait pour

elles-mêmes, et plus encore pour l'entretien de ses quatre cents

femmes. C'était, disait-il, au point de vue de la science qu'il avait

rassemblé ces dernières. Un auditeur crédule aurait pu croire qu'il

envisageait son harem comme une collection de médailles, d'un intérêt

particulier sans aucun doute, mais destiné à graver dans sa mémoire

les différents types de la race humaine. Si par hasard, en causant, je

venais à parler d'une tribu dont il ignorait le nom, El-Beshir donnait

immédiatement des ordres pour qu'on lui trouvât un échantillon féminin

de l'espèce qui lui manquait. Un jour, comme nous regardions ensemble

l'une de mes gravures, représentant une Circassienne, il me dit avec

une satisfaction non déguisée qu'il possédait un spécimen vivant de

cette belle race; et quand, au mépris de l'étiquette musulmane, je lui

demandai si elle était aussi jolie que celle du livre, il ne me

répondit que par un sourire, pardonnant et punissant à la fois

l'indiscrétion que j'avais commise. Il semblait porter à chacune

d'elles un intérêt sincère, et je me souviens de la douleur que lui

causa la perte d'une de ses femmes, décédée pendant mon séjour à

Kouka. Pauvre El-Beshir! il fut mis à mort en 1853, laissant après lui

soixante-treize fils vivants; nous ne comptons pas les filles, et ne

parlons pas des enfants morts en bas âge, et dont le nombre est

considérable dans les harems.»

La capitale du Bornou est composée de deux villes, entourées de

murailles distinctes: l'une, habitée par les gens riches, est bien

construite et renferme de vastes demeures; l'autre est formée de

ruelles étroites, où s'entassent de petites maisons. Un espace de huit

cents mètres, qui sépare les deux cités, est traversé, dans toute sa

longueur, par une grande artère faisant communiquer entre elles les

deux parties de la ville. Cet endroit, très-populeux, offre à l'oeil

un mélange intéressant de grands édifices et de cases au toit de

chaume, d'épaisses murailles en terre et de palissades de roseaux,

variant, suivant leur âge, depuis le jaune éclatant jusqu'au noir le

plus foncé.

Le Tour du Monde; Afrique Centrale Journal des voyages et des voyageurs; 2em. sem. 1860 · 第 2 / 9 段