laissons à notre gauche, partout le déleb qui caractérise le district,
une herbe épaisse d'où sortent de nombreuses fleurs violettes, et nous
arrivons à Mboutoudi, qui entoure le pied d'une colline de granit,
ayant six cents mètres de circonférence, et à peu près cent de
hauteur. Ville importante avant la conquête, Mboutoudi n'a plus
maintenant qu'une centaine de cases, et si ce n'était sa situation
remarquable, elle resterait inaperçue. Malgré mon état de faiblesse,
je voulus gravir la montagne, ascension difficile à cause de
l'escarpement du roc, mais qui méritait d'être essayée. Quelques
indigènes me suivirent, et bientôt je fus accompagné de la plus grande
partie du village. Dans le nombre étaient deux jeunes Foullanes, qui
tout d'abord m'avaient regardé avec une extrême bienveillance; l'une
avait quinze ans, l'autre neuf. Elles étaient couvertes d'une espèce
de tunique montante; les païens, au contraire, bien qu'ils eussent
fait leur toilette, ne portaient qu'une bande de cuir passée entre les
jambes, à laquelle se rattachait une feuille; les femmes avaient, en
outre, sous la lèvre inférieure, l'ornement du métal que l'on voit
chez les Marghis, dont ces tribus partagent les croyances religieuses
et certainement l'origine.
«Parvenu au sommet de la montagne, j'écrivais sous la dictée des
indigènes un vocabulaire de leur dialecte, puis je revins à ma case;
mais je n'y eus pas de repos: ces gens simples avaient fini par croire
que j'étais leur divinité, qui leur consacrait un jour par pitié pour
leurs malheurs, et c'était à qui solliciterait ma bénédiction. La nuit
vint me débarrasser de la foule, mais non des deux jeunes filles, dont
l'aînée me demanda en mariage dans les termes les plus nets. La pauvre
créature avait raison de se mettre en quête d'un mari, car ses quinze
printemps équivalaient aux vingt-cinq étés d'une Européenne.
[Illustration: Village mosgou.--Dessin de Rouargue d'après Barth
(troisième volume).]
Le lendemain nous poursuivions notre route au milieu des pâturages
boisés, de vastes champs de millet et d'arachides, qui sont pour les
habitants de Ségéro ce que la pomme de terre est dans certaines
parties de l'Europe. J'aime, le matin, ou après le repos du soir, à
croquer ces pistaches souterraines, mais je n'ai jamais pu avaler plus
de deux ou trois cuillères de la bouillie qu'on fait avec ces amandes.
Il faut dire que les cuillères des indigènes sont de la dimension d'un
bol. Ici la nature pourvoit à tous les besoins: les plats, les
bouteilles et les verres poussent sur les arbres; le riz croît
spontanément dans la forêt, et le sol produit sans labeur,
non-seulement du grain et des arachides, mais du manioc, des patates
douces et une grande variété de calebasses. Nous passons à Saraou,
puis à Bélem, où j'ai la visite de trois adolescents d'une grande
beauté de corps et de visage. Chose remarquable, les Foullanes sont
très-beaux jusqu'à leur vingtième année; leur physionomie prend
ensuite quelque chose du singe, qui défigure leurs traits,
véritablement circassiens; les femmes sont bien plus longtemps belles.
La forêt et les champs cultivés se succèdent jusqu'au bord d'un petit
lac entouré de grandes herbes, foulées de tous côtés par les
hippopotames. Les nuages s'accumulent, et nous atteignons Soulleri à
la lueur des éclairs. Impossible de nous faire ouvrir la maison du
gouverneur. En désespoir de cause, nous forçons la porte du fils, qui
demeure en face. Je m'empare d'une grande salle, j'étends ma natte sur
les cailloux dont le sol est jonché, suivant la coutume, et je tombe
dans un profond sommeil, tandis que l'ouragan se déchaîne au dehors,
et que le maître de la case tempête à l'intérieur, laisse mes
compagnons sans souper, nos chevaux sans abri, et qui pis est sans
provende.
«Le lendemain matin, l'air et le ciel étaient purs, les plantes
ravivées par l'orage, mes compagnons de mauvaise humeur de l'accueil
qu'ils avaient reçu, et moi plein d'enthousiasme en pensant que
j'allais voir le Bénoué. Des fourmilières nombreuses, placées en
lignes, et formant un spectacle curieux, annonçaient la proximité de
l'eau; nous traversâmes un village d'où l'on me fit apercevoir
l'Alantika, dont le vaste sommet forme le territoire de sept tribus
indépendantes. Aux champs cultivés succède une plaine marécageuse,
déchiquetée par des fosses remplies d'eau, et qui, tous les ans, est
complétement submergée. Une petite éminence, qui a l'air d'avoir été
faite de main d'homme, s'élève du milieu des grandes herbes, et porte
les cabanes des passeurs, d'où s'échappe une nuée d'enfants, de petits
garçons bien faits et endurcis à la fatigue. Un quart d'heure après,
la rivière coulait sous nos yeux de l'orient à l'occident. Çà et là,
dans la plaine, on apercevait des montagnes détachées; en face de
nous, derrière une pointe de sable, tombait le Faro, dont la courbe
majestueuse venait du sud-est, où je le remontais par la pensée
jusqu'à l'Alantika. En aval de son embouchure, le Bénoué s'inclinait
légèrement vers le nord, baignait le côté septentrional du Bagélé,
disparaissait au regard pour traverser la région montagneuse des
Bachama, longer l'industrieux Korafa, puis rejoindre le Niger, et se
précipiter avec lui dans l'Océan.
«Il est rare que le voyageur ne soit pas trompé dans son attente,
quand il est en face des lieux qu'il s'est retracés, mais la réalité
dépassait tous mes rêves, et ce fut l'un des moments les plus heureux
de ma vie. Né sur les rives de l'Elbe, j'ai toujours eu de la
prédilection pour le bord des rivières, et malgré l'étude exclusive de
l'antiquité, qui m'absorba trop longtemps, j'ai conservé cet instinct
de mon enfance. Dès que j'en eus le pouvoir, associant les voyages à
l'étude, ce fut ma joie de remonter au lit des sources, de les voir
grossir, former des ruisseaux, puis des fleuves, et de les suivre
jusqu'à la mer. Plus tard, poursuivant ma course aventureuse au coeur
de la terre inconnue, mon plus vif désir fut de jeter quelque lumière
sur les cours d'eau qui l'arrosent; le Bénoué se plaçait au premier
rang de mes préoccupations, et je voyais se confirmer la théorie que
je m'étais faite à son égard: j'acquérais la certitude que, par ce
grand chemin tout frayé, on arrivait jusqu'au centre de la Nigritie;
je me disais que l'influence et le commerce de l'Europe feront
disparaître de ces contrées les guerres de religion et l'esclavage,
c'est-à-dire la chasse à l'homme, et qui sèment le désespoir chez ces
païens, où le bonheur germe spontanément.
«Après avoir franchi la rivière, nous passons dans une plaine boisée
que l'on prendrait pour un parc; de chaque côté de la route, des
ossements de cheval marquent la ligne suivie par le gouverneur quand
il revint de saccager le Mbana. Traversant un district populeux, nous
approchons du Bagélé, dont les flancs soutiennent dix-huit villages,
qui, grâce à leur situation, et aux piques à double lame de ceux qui
les habitent, n'ont pas été conquis. Le pays s'anime de plus en plus;
nous traversons une bourgade, où les femmes, croyant voir dans nos
chameaux des êtres sacrés, passent sous leur ventre pour en obtenir
les bonnes grâces, et nous arrivons à Yola[13].
[Note 13: Yola, capitale de l'Adamaoua ou _Adamova_, est
située à quatre degrés au sud de Kouka, sur le Faro, affluent
du Bénoué, qui lui-même tombe dans le Niger, à quelques
journées seulement de l'embouchure de ce fleuve immense.--Le
Bénoué, grossi du Faro, est navigable, pour de grandes
embarcations, jusqu'au centre de l'Adamaoua, et fournirait le
moyen de pénétrer, par le sud, au coeur de l'Afrique; d'où
l'importance de l'exploration que le docteur voulait faire de
cette province.
La ville de Yola, nouvellement construite par les Foullanes, dans une
plaine marécageuse, n'a pas moins de trois milles de l'est à l'ouest;
mais chaque hutte est placée au milieu d'une vaste cour, parfois d'un
champ de sorgho, et malgré son étendue, elle compte à peine douze
mille habitants. Pas d'industrie; l'esclavage sur une échelle immense;
il est des propriétaires dont les esclaves en chef ont sous leurs
ordres jusqu'à un millier d'hommes. On dit que le gouverneur reçoit
par an un tribut de cinq mille esclaves, outre le bétail et les
chevaux qu'il prélève.]
«C'était un vendredi, Lowel, le gouverneur, se trouvait à la mosquée,
et personne n'était là pour nous recevoir. Le lendemain, Lowel était à
la campagne; lorsqu'à son retour, nous allâmes au palais, nous fîmes
le pied de grue pendant une heure, et je revins chez moi sans avoir pu
offrir le burnous de drap ponceau que j'avais trouvé dans les bagages
de M. Richardson. J'eus heureusement, pour me distraire, la visite de
deux Arabes, dont l'un, natif de Moka, avait exploré la côte orientale
de l'Afrique, et vu Madras et Bombay. Vint enfin notre jour
d'audience; le gouverneur, que nous trouvâmes dans la grande salle
d'une espèce de château fort, parut satisfait de la lettre que le
cheik m'avait donnée pour lui; mais les dépêches que lui remit le chef
de l'ambassade l'ayant exaspéré, sa colère se tourna contre moi, il
m'accusa d'intentions perfides, et pour la seconde fois il me fallut
remporter mes présents. Inquiet et malade, je revins à ma case, après
deux heures d'attente passées d'abord sous une pluie diluvienne, puis
sous un soleil dévorant; et le lendemain je fus invité à déguerpir,
sous prétexte que je ne pouvais rester dans la province qu'avec
l'autorisation du sultan de Sokoto.
«Malgré ma fièvre et la chaleur accablante (c'était au milieu du
jour), je fis faire les préparatifs de départ; je montai à cheval, me
cramponnai à ma selle, et, rappelé de deux évanouissements successifs
par la brise qui commençait à souffler, je repris la route de Bornou,
à laquelle la pluie des jours précédents avaient rendu toute sa
fraîcheur[14].»
[Note 14: Le Fombina, que les Foullanes appellent Adamaoua,
en l'honneur d'Adama, père du gouverneur actuel, s'étend du
sud-ouest au nord-est, sur un espace d'environ deux cents
milles sur quatre-vingts. C'est assurément l'une des plus
belles provinces de la Nigritie: rivières nombreuses, vallées
fécondes, montagnes peu élevées, gras pâturages, végétation
luxuriante, papayer, sterculier, pandanus, baobab, hyphéné,
bombax, élaïs et bananiers; beaucoup d'éléphants gris, noirs
et jaunes; le rhinocéros dans la partie orientale, le
lamentin dans le Bénoué, le boeuf sauvage très-commun dans la
région de l'est; et parmi les animaux domestiques fort
nombreux, une variété indigène de bêtes bovines, petite
espèce d'un mètre de haut, et de couleur grise, totalement
différente de celle que les Foullanes ont introduite dans le
pays.]
Les Ouélad-Sliman. -- Situation politique du Bornou. -- La ville
de Yo. -- Ngégimi ou Ingégimi. -- Chute dans un bourbier. --
Territoire ennemi. -- Razzia.
«J'arrivai malade à Kouka, et la saison des pluies commençait. Dans la
nuit du 3 août, une averse fit de ma chambre une véritable mare,
endommagea mes bagages, et aggrava ma fièvre d'une façon désastreuse.
Les étangs, formés dans tous les coins de la ville, devinrent d'autant
plus pernicieux qu'ils renfermaient tous les genres d'immondices et de
charognes, et j'aurais dû me retirer dans un endroit plus sain; mais
il fallait vendre les marchandises arrivées en mon absence, payer nos
dettes, et faire les préparatifs de nouvelles explorations. Toutefois,
je me hâtai d'en finir; le gouvernement envoyait des Ouélad-Sliman
dans le Kanem, soi-disant pour reconquérir les districts orientaux de
cette province; et, me joignant à ce corps expéditionnaire, je quittai
la ville au commencement de septembre.
«Je n'ignorais pas que les Ouélad-Sliman sont les plus francs voleurs
du globe; mais nos instructions nous ordonnaient d'explorer la marche
orientale du lac, et nous ne pouvions y parvenir qu'en nous réunissant
à ces bandits.
«Si le Bornou tire un bénéfice réel de sa position au centre du
Soudan, il lui doit en échange d'avoir à lutter sans cesse avec l'un
ou l'autre des pays qui l'entourent. Au nord il est menacé par les
Turcs, au nord-ouest pillé par les Touaregs, à l'ouest et au midi les
Foullanes convoitent cette région fertile en esclaves, à l'est
l'empire barbare et puissant du Ouaday brise la frontière et déborde
sur ces riches provinces, qu'il a envahies en 1844. Mais à l'époque de
mon départ l'heure était favorable pour le Bornou: la guerre civile
déchirait le Ouaday; Bokhari, l'exilé de Kadéjà, venait de battre le
sultan de Sokoto; et dans l'Adamaoua le gouverneur avait trop de ses
propres affaires. Aussi mon ami El-Beshir rêvait-il de marcher sur
Kano, pendant que mes compagnons iraient piller le Kanem.
«Le 11 septembre, monté sur un cheval magnifique, présent du vizir, je
sortis de la ville accompagné d'Overweg, et pris les devants sur notre
escorte qui devait partir le 12. Rien ne me rend heureux comme
l'espace, une tente commode, une belle et bonne monture, et je sentais
les forces me revenir au grand air. Le lendemain au réveil, j'oubliai
les moustiques, et je regardai le paysage pendant longtemps; c'était
le plus modeste qu'on pût voir, mais il avait tant de calme et de
sérénité que j'éprouvai un sentiment délicieux, et me sentis pénétré
de gratitude envers la Providence. Après avoir traversé les champs de
millet du Daouerghou, franchi des collines de sable, rencontré des
Kanembous nomades, et enlevé le mouton le plus gras d'un troupeau,
malgré mes efforts et les cris du berger, nous entrâmes dans la ville
de Yo, dont les rues étroites, horriblement chaudes, et sentant le
poisson, me parurent un séjour intolérable.
«À l'extérieur, la rivière coulait à plein bord vers le Tchad, et je
ne me doutais pas que je camperais un jour dans son lit desséché. Sur
les deux rives, des crucifères, de belles acacies, des tamarins
splendides chargés de pélicans et d'oiseaux de toute espèce; du coton,
du froment au pied des arbres; peu de céréales et de bétail; beaucoup
de poisson, qui forme la principale nourriture des habitants. Des
hommes se baignent dans la rivière, des femmes y puisent de l'eau, des
groupes d'indigènes la traversent à la nage, leurs habits noués sur la
tête, ou bien assis sur une planche que soutiennent deux calebasses.
Tandis que nous regardons ce spectacle animé, les termites dévorent
mes sacs de cuir. Passe une caravane chargée de dattes, nos bandits se
rassemblent, tombent sur les arrivants, et se partagent la cargaison;
le soir, ils pillaient un troupeau, et c'est ainsi que nous marquons
notre passage.
«Le 23, ayant laissé derrière nous tout vestige de culture et gravi
des collines de sable, nous apercevons les eaux du Tchad que les
pluies ont fait déborder. Toute la plaine est couverte de capparis
sodata, dont les indigènes retirent un sel fade, moins mauvais,
pourtant, que celui des environs de Kotoko où il est extrait de la
bouse de vache. Nous entrons le lendemain dans la célèbre Ngégimi, et
nous sommes tout désappointés de ne voir qu'un pauvre village,
quelques huttes éparses, dépourvues de tout confort, dont les
habitants, qui ont faim, nous demandent du millet en échange de leurs
maigres volailles. Deux ans après, ces malheureux devaient être
capturés par les Touaregs, et ceux qui échappèrent à l'esclavage
furent contraints, par l'inondation, d'aller s'établir sur une colline
de sable, où je les retrouvai plus tard. Quant à Woudie, saccagée par
les Touaregs en 1838, quelques dattiers indiquent seuls l'endroit où
fut cette ville, l'une des anciennes résidences du roi de Bornou. Je
pensais au sort de cet empire de Kanem, autrefois si brillant[15];
j'avais sous les yeux d'immenses rizières, de gras pâturages, le sol
le plus fertile du monde, et cependant un pays désolé: des villages en
ruines, des villes croulantes, des pasteurs craintifs, dont mes
bandits enlevaient le bétail; mais j'ai l'espoir que nos travaux
aideront à rappeler la vie dans ces contrées fertiles.
[Note 15: Le Kanem, gouverné depuis le commencement du
neuvième siècle par les Séfouas, dont la dynastie occupa le
trône du Bornou jusqu'en 1835, s'étendait, au commencement du
treizième siècle, depuis les bords du Nil jusqu'aux
territoires de Borgou et d'Yorouba; au sud jusqu'à Mabina, au
nord sur la totalité du Fezzan. Cet état de prospérité dura
plus de cent ans; mais à la fin du quatorzième siècle la
guerre civile éclata, les Séfouas furent chassés de la
capitale et allèrent s'établir dans le Bornou, qui, dès les
premières années du seizième siècle, reprit le Kanem et le
subjugua d'une manière définitive. Depuis lors,
s'affaiblissant par la lutte privée de ses habitants contre
le Bornou, pillé par les Touaregs, disputé à ses maîtres par
le Ouaday, qui en possède aujourd'hui la partie orientale, le
Kanem est l'une des régions les plus dévastées du Soudan.]
«Nous voyons des bruyères entre les pâturages, des lagunes salées
parmi les collines de sable; le terrain devient de plus en plus
marécageux, il manque sous les pieds de mon cheval, et celui-ci
tombant m'entraîne dans la vase, où il reste immobile. On conçoit
l'aspect que je devais offrir avec mon burnous blanc, et la peine
qu'il me fallut prendre pour retirer ma bête, car nos larrons me
regardaient faire sans m'aider le moins du monde.
«Toujours détroussant et pillant, notre escorte, diminuée par de
nombreuses désertions que les querelles avaient fait naître,
approchait du territoire ennemi.
«Le 11 octobre nous traversions l'une de ces vallées étroites, qui
déchirent la plaine sableuse, et nous dressions nos tentes au bord du
plateau qui domine le puits d'El-Ftaim. De là nous partions le
lendemain, pour entrer dans un pays d'où la trace de l'homme a
complétement disparu.
«Jusqu'ici nos maraudeurs n'avaient fait que prélever la dîme sur les
troupeaux et les biens; mais le brigandage allait devenir plus
sérieux. On s'arrêta pour délibérer; le chef harangua la bande, et lui
intima ses ordres: combat à outrance, pas de quartier aux vaincus; et
promesse de dédommagement à quiconque perdrait son cheval ou son
chameau. Deux porte-étendard coururent devant l'armée en agitant leur
bannière blanche; les cavaliers sortirent des rangs, et jurèrent de
vaincre ou de mourir.
[Illustration: Chef mosgovien.--Dessin de Rouargue d'après Barth
(troisième volume).]
«Au coucher du soleil on dressa les tentes, il fut ordonné de garder
le silence et de ne pas faire de feu, dans la crainte d'être aperçu;
mais la nuit arrivée, une raie flamboyante se dessina au sud-est,
prouvant que l'ennemi savait que nous approchions, et se réunissait
pour le combat. Nous partîmes aussitôt, et ne fîmes halte qu'au jour,
sur un terrain couvert de broussailles. Les cavaliers poussèrent en
avant pour faire une reconnaissance, et nous restâmes, Overweg et moi,
avec soixante-dix chameaux du train, montés par de jeunes gars, dont
quelques-uns n'avaient pas plus de dix ans; mais dès qu'il fit grand
jour, il devint impossible de retenir la petite troupe, et il fallut
partir. Bientôt nous descendîmes dans la vallée de Gesgi; la troupe se
débanda: nos jeunes rapaces avaient aperçu des moutons, et les
poursuivaient, tandis que leurs aînés saccageaient un hameau. Un peu
plus loin est la vallée d'Hendéri-Siggési. Dans la coulée, à quarante
mètres de profondeur, des bosquets de dattiers, des champs de froment
dont la brise agitait les épis; sur le plateau, du millet prêt à être
coupé: de riches moissons, de la verdure, un village en flammes, des
habitants en fuite, scène émouvante dont j'ai tenté de faire
l'esquisse.
«Des malheureux avaient cherché un asile au plus épais du fourré,
quelques-uns de nos massacreurs les aperçoivent, jettent leur cri de
guerre et se précipitent au fond du val; les réfugiés sortent du bois,
tombent sur leurs assaillants désunis, leur prennent deux chameaux et
disparaissent. Nous perdons de vue nos brigands que nous finissons par
revoir dans une vallée plus profonde, chassant devant eux un troupeau
de moutons.
«Après les avoir rejoints, nous arrivons dans une petite vallée,
garnie d'une profusion de mimosas, et contenant, dans sa partie la
plus basse, des puits qui servent à irriguer une belle plantation de
coton. À peine les chevaux sont-ils abreuvés, qu'on repart en toute
hâte, pour ne s'arrêter que le soir. Il y avait trente-quatre heures
que j'étais à cheval; dévoré par la fièvre, épuisé par la fatigue, je
m'évanouis en mettant pied à terre, et tous mes compagnons crurent que
j'allais mourir. La bande s'était fortifiée dans son douar avec ses
bagages, et les sacs remplis du grain qu'elle avait dérobé; mais elle
n'était pas tranquille.
«Pendant la nuit j'entends nos Sliman pousser leur cri de guerre: un
corps d'ennemis nombreux se dirigeait vers le camp. J'appris cette
nouvelle avec l'indifférence d'un homme écrasé par la fièvre, et ne
songeai même pas à me lever. Des coups de feu retentissent, Overweg
m'annonce la défaite de nos hommes, monte à cheval et s'éloigne; je
prends mes armes, on selle ma bête, et je me dirige vers le couchant,
tandis qu'on attaque le douar du côté opposé. Mais bientôt la
fusillade recommence derrière moi; nos gens s'étaient ralliés et
fondaient sur l'ennemi, occupé de son butin. J'avertis Overweg, et
nous retournons au camp: plus de bagages, aucun vestige de ma tente.
Cependant les Arabes continuent leur poursuite, ressaisissent le
bétail, et à peu près tout ce qui nous appartient. La perte se borne,
en fin de compte, à nos provisions de bouche, à nos ustensiles de
cuisine, et au livre d'heures de M. Richardson, que je regrettai
vivement.
[Illustration: Intérieur d'une habitation mosgovienne.--Dessin de
Rouargue d'après Barth (troisième volume).]
«Nouvelle attaque des indigènes au coucher du soleil; ils sont battus
de nouveau; mais en dépit de cette victoire, l'anxiété de nos gens est
extrême; ils partiraient immédiatement, s'ils n'avaient peur d'être
surpris au milieu des ténèbres. Les chevaux sont sellés, chacun
veille, et le cri des sentinelles résonne à chaque instant. Le plus
effaré de la bande est un juif renégat, qui se croit à sa dernière
heure, et cherche partout un rasoir pour se couper les cheveux d'une
manière orthodoxe avant de mourir. Le jour paraît sans qu'on ait vu
l'ennemi; et c'est à qui prendra le pas sur son voisin, dès que le
soleil donne le signal du départ.
«Quinze chameaux, trois cents têtes de gros bétail et quinze cents
chèvres ou moutons furent pris dans cette campagne. Nous eûmes cinq
morts et un assez grand nombre de blessés. On parlait de retourner à
Bourka-Drousso, mais rencontrant une caravane qui se dirigeait sur
Kouka, nous nous séparâmes de nos bandits, quels que fussent nos
regrets de laisser derrière nous la partie la plus intéressante du
Kanam, ce pays aux vallées fécondes, aux cités populeuses, telles que
Njimiyé, Aghafi et tant d'autres, qui, célèbres autrefois, n'existent
plus que dans le récit de l'expédition d'Edris.»
Nouvelle expédition. -- Troisième départ de Kouka. -- Le chef de
la police. -- Aspect de l'armée. -- Dikoua. -- Marche de l'armée.
-- Le Mosgou. -- Adishen et son escorte. -- Beauté du pays. --
Chasse à l'homme. -- Erreur des Européens sur le centre de
l'Afrique. -- Incendies. -- Baga. -- Partage du butin.
«Dix jours après mon retour à Kouka, je partais de nouveau pour aller
rejoindre, cette fois, une véritable armée. Le cheik et son vizir
avaient déjà quitté la ville; on ne savait pas la direction qu'ils
devaient prendre, mais on citait le Mandara dont le gouverneur,
protégé par ses montagnes, aurait eu des velléités de rébellion. À
parler franc, les coffres, ou plutôt les chambres à esclaves de ces
messieurs étaient vides, et il importait de les remplir, quel que fût
l'endroit qui en fournît les moyens.