«De gras pâturages, après un sol aride, des montagnes que nous

laissons à notre gauche, partout le déleb qui caractérise le district,

une herbe épaisse d'où sortent de nombreuses fleurs violettes, et nous

arrivons à Mboutoudi, qui entoure le pied d'une colline de granit,

ayant six cents mètres de circonférence, et à peu près cent de

hauteur. Ville importante avant la conquête, Mboutoudi n'a plus

maintenant qu'une centaine de cases, et si ce n'était sa situation

remarquable, elle resterait inaperçue. Malgré mon état de faiblesse,

je voulus gravir la montagne, ascension difficile à cause de

l'escarpement du roc, mais qui méritait d'être essayée. Quelques

indigènes me suivirent, et bientôt je fus accompagné de la plus grande

partie du village. Dans le nombre étaient deux jeunes Foullanes, qui

tout d'abord m'avaient regardé avec une extrême bienveillance; l'une

avait quinze ans, l'autre neuf. Elles étaient couvertes d'une espèce

de tunique montante; les païens, au contraire, bien qu'ils eussent

fait leur toilette, ne portaient qu'une bande de cuir passée entre les

jambes, à laquelle se rattachait une feuille; les femmes avaient, en

outre, sous la lèvre inférieure, l'ornement du métal que l'on voit

chez les Marghis, dont ces tribus partagent les croyances religieuses

et certainement l'origine.

«Parvenu au sommet de la montagne, j'écrivais sous la dictée des

indigènes un vocabulaire de leur dialecte, puis je revins à ma case;

mais je n'y eus pas de repos: ces gens simples avaient fini par croire

que j'étais leur divinité, qui leur consacrait un jour par pitié pour

leurs malheurs, et c'était à qui solliciterait ma bénédiction. La nuit

vint me débarrasser de la foule, mais non des deux jeunes filles, dont

l'aînée me demanda en mariage dans les termes les plus nets. La pauvre

créature avait raison de se mettre en quête d'un mari, car ses quinze

printemps équivalaient aux vingt-cinq étés d'une Européenne.

[Illustration: Village mosgou.--Dessin de Rouargue d'après Barth

(troisième volume).]

Le lendemain nous poursuivions notre route au milieu des pâturages

boisés, de vastes champs de millet et d'arachides, qui sont pour les

habitants de Ségéro ce que la pomme de terre est dans certaines

parties de l'Europe. J'aime, le matin, ou après le repos du soir, à

croquer ces pistaches souterraines, mais je n'ai jamais pu avaler plus

de deux ou trois cuillères de la bouillie qu'on fait avec ces amandes.

Il faut dire que les cuillères des indigènes sont de la dimension d'un

bol. Ici la nature pourvoit à tous les besoins: les plats, les

bouteilles et les verres poussent sur les arbres; le riz croît

spontanément dans la forêt, et le sol produit sans labeur,

non-seulement du grain et des arachides, mais du manioc, des patates

douces et une grande variété de calebasses. Nous passons à Saraou,

puis à Bélem, où j'ai la visite de trois adolescents d'une grande

beauté de corps et de visage. Chose remarquable, les Foullanes sont

très-beaux jusqu'à leur vingtième année; leur physionomie prend

ensuite quelque chose du singe, qui défigure leurs traits,

véritablement circassiens; les femmes sont bien plus longtemps belles.

La forêt et les champs cultivés se succèdent jusqu'au bord d'un petit

lac entouré de grandes herbes, foulées de tous côtés par les

hippopotames. Les nuages s'accumulent, et nous atteignons Soulleri à

la lueur des éclairs. Impossible de nous faire ouvrir la maison du

gouverneur. En désespoir de cause, nous forçons la porte du fils, qui

demeure en face. Je m'empare d'une grande salle, j'étends ma natte sur

les cailloux dont le sol est jonché, suivant la coutume, et je tombe

dans un profond sommeil, tandis que l'ouragan se déchaîne au dehors,

et que le maître de la case tempête à l'intérieur, laisse mes

compagnons sans souper, nos chevaux sans abri, et qui pis est sans

provende.

«Le lendemain matin, l'air et le ciel étaient purs, les plantes

ravivées par l'orage, mes compagnons de mauvaise humeur de l'accueil

qu'ils avaient reçu, et moi plein d'enthousiasme en pensant que

j'allais voir le Bénoué. Des fourmilières nombreuses, placées en

lignes, et formant un spectacle curieux, annonçaient la proximité de

l'eau; nous traversâmes un village d'où l'on me fit apercevoir

l'Alantika, dont le vaste sommet forme le territoire de sept tribus

indépendantes. Aux champs cultivés succède une plaine marécageuse,

déchiquetée par des fosses remplies d'eau, et qui, tous les ans, est

complétement submergée. Une petite éminence, qui a l'air d'avoir été

faite de main d'homme, s'élève du milieu des grandes herbes, et porte

les cabanes des passeurs, d'où s'échappe une nuée d'enfants, de petits

garçons bien faits et endurcis à la fatigue. Un quart d'heure après,

la rivière coulait sous nos yeux de l'orient à l'occident. Çà et là,

dans la plaine, on apercevait des montagnes détachées; en face de

nous, derrière une pointe de sable, tombait le Faro, dont la courbe

majestueuse venait du sud-est, où je le remontais par la pensée

jusqu'à l'Alantika. En aval de son embouchure, le Bénoué s'inclinait

légèrement vers le nord, baignait le côté septentrional du Bagélé,

disparaissait au regard pour traverser la région montagneuse des

Bachama, longer l'industrieux Korafa, puis rejoindre le Niger, et se

précipiter avec lui dans l'Océan.

«Il est rare que le voyageur ne soit pas trompé dans son attente,

quand il est en face des lieux qu'il s'est retracés, mais la réalité

dépassait tous mes rêves, et ce fut l'un des moments les plus heureux

de ma vie. Né sur les rives de l'Elbe, j'ai toujours eu de la

prédilection pour le bord des rivières, et malgré l'étude exclusive de

l'antiquité, qui m'absorba trop longtemps, j'ai conservé cet instinct

de mon enfance. Dès que j'en eus le pouvoir, associant les voyages à

l'étude, ce fut ma joie de remonter au lit des sources, de les voir

grossir, former des ruisseaux, puis des fleuves, et de les suivre

jusqu'à la mer. Plus tard, poursuivant ma course aventureuse au coeur

de la terre inconnue, mon plus vif désir fut de jeter quelque lumière

sur les cours d'eau qui l'arrosent; le Bénoué se plaçait au premier

rang de mes préoccupations, et je voyais se confirmer la théorie que

je m'étais faite à son égard: j'acquérais la certitude que, par ce

grand chemin tout frayé, on arrivait jusqu'au centre de la Nigritie;

je me disais que l'influence et le commerce de l'Europe feront

disparaître de ces contrées les guerres de religion et l'esclavage,

c'est-à-dire la chasse à l'homme, et qui sèment le désespoir chez ces

païens, où le bonheur germe spontanément.

«Après avoir franchi la rivière, nous passons dans une plaine boisée

que l'on prendrait pour un parc; de chaque côté de la route, des

ossements de cheval marquent la ligne suivie par le gouverneur quand

il revint de saccager le Mbana. Traversant un district populeux, nous

approchons du Bagélé, dont les flancs soutiennent dix-huit villages,

qui, grâce à leur situation, et aux piques à double lame de ceux qui

les habitent, n'ont pas été conquis. Le pays s'anime de plus en plus;

nous traversons une bourgade, où les femmes, croyant voir dans nos

chameaux des êtres sacrés, passent sous leur ventre pour en obtenir

les bonnes grâces, et nous arrivons à Yola[13].

[Note 13: Yola, capitale de l'Adamaoua ou _Adamova_, est

située à quatre degrés au sud de Kouka, sur le Faro, affluent

du Bénoué, qui lui-même tombe dans le Niger, à quelques

journées seulement de l'embouchure de ce fleuve immense.--Le

Bénoué, grossi du Faro, est navigable, pour de grandes

embarcations, jusqu'au centre de l'Adamaoua, et fournirait le

moyen de pénétrer, par le sud, au coeur de l'Afrique; d'où

l'importance de l'exploration que le docteur voulait faire de

cette province.

La ville de Yola, nouvellement construite par les Foullanes, dans une

plaine marécageuse, n'a pas moins de trois milles de l'est à l'ouest;

mais chaque hutte est placée au milieu d'une vaste cour, parfois d'un

champ de sorgho, et malgré son étendue, elle compte à peine douze

mille habitants. Pas d'industrie; l'esclavage sur une échelle immense;

il est des propriétaires dont les esclaves en chef ont sous leurs

ordres jusqu'à un millier d'hommes. On dit que le gouverneur reçoit

par an un tribut de cinq mille esclaves, outre le bétail et les

chevaux qu'il prélève.]

«C'était un vendredi, Lowel, le gouverneur, se trouvait à la mosquée,

et personne n'était là pour nous recevoir. Le lendemain, Lowel était à

la campagne; lorsqu'à son retour, nous allâmes au palais, nous fîmes

le pied de grue pendant une heure, et je revins chez moi sans avoir pu

offrir le burnous de drap ponceau que j'avais trouvé dans les bagages

de M. Richardson. J'eus heureusement, pour me distraire, la visite de

deux Arabes, dont l'un, natif de Moka, avait exploré la côte orientale

de l'Afrique, et vu Madras et Bombay. Vint enfin notre jour

d'audience; le gouverneur, que nous trouvâmes dans la grande salle

d'une espèce de château fort, parut satisfait de la lettre que le

cheik m'avait donnée pour lui; mais les dépêches que lui remit le chef

de l'ambassade l'ayant exaspéré, sa colère se tourna contre moi, il

m'accusa d'intentions perfides, et pour la seconde fois il me fallut

remporter mes présents. Inquiet et malade, je revins à ma case, après

deux heures d'attente passées d'abord sous une pluie diluvienne, puis

sous un soleil dévorant; et le lendemain je fus invité à déguerpir,

sous prétexte que je ne pouvais rester dans la province qu'avec

l'autorisation du sultan de Sokoto.

«Malgré ma fièvre et la chaleur accablante (c'était au milieu du

jour), je fis faire les préparatifs de départ; je montai à cheval, me

cramponnai à ma selle, et, rappelé de deux évanouissements successifs

par la brise qui commençait à souffler, je repris la route de Bornou,

à laquelle la pluie des jours précédents avaient rendu toute sa

fraîcheur[14].»

[Note 14: Le Fombina, que les Foullanes appellent Adamaoua,

en l'honneur d'Adama, père du gouverneur actuel, s'étend du

sud-ouest au nord-est, sur un espace d'environ deux cents

milles sur quatre-vingts. C'est assurément l'une des plus

belles provinces de la Nigritie: rivières nombreuses, vallées

fécondes, montagnes peu élevées, gras pâturages, végétation

luxuriante, papayer, sterculier, pandanus, baobab, hyphéné,

bombax, élaïs et bananiers; beaucoup d'éléphants gris, noirs

et jaunes; le rhinocéros dans la partie orientale, le

lamentin dans le Bénoué, le boeuf sauvage très-commun dans la

région de l'est; et parmi les animaux domestiques fort

nombreux, une variété indigène de bêtes bovines, petite

espèce d'un mètre de haut, et de couleur grise, totalement

différente de celle que les Foullanes ont introduite dans le

pays.]

Les Ouélad-Sliman. -- Situation politique du Bornou. -- La ville

de Yo. -- Ngégimi ou Ingégimi. -- Chute dans un bourbier. --

Territoire ennemi. -- Razzia.

«J'arrivai malade à Kouka, et la saison des pluies commençait. Dans la

nuit du 3 août, une averse fit de ma chambre une véritable mare,

endommagea mes bagages, et aggrava ma fièvre d'une façon désastreuse.

Les étangs, formés dans tous les coins de la ville, devinrent d'autant

plus pernicieux qu'ils renfermaient tous les genres d'immondices et de

charognes, et j'aurais dû me retirer dans un endroit plus sain; mais

il fallait vendre les marchandises arrivées en mon absence, payer nos

dettes, et faire les préparatifs de nouvelles explorations. Toutefois,

je me hâtai d'en finir; le gouvernement envoyait des Ouélad-Sliman

dans le Kanem, soi-disant pour reconquérir les districts orientaux de

cette province; et, me joignant à ce corps expéditionnaire, je quittai

la ville au commencement de septembre.

«Je n'ignorais pas que les Ouélad-Sliman sont les plus francs voleurs

du globe; mais nos instructions nous ordonnaient d'explorer la marche

orientale du lac, et nous ne pouvions y parvenir qu'en nous réunissant

à ces bandits.

«Si le Bornou tire un bénéfice réel de sa position au centre du

Soudan, il lui doit en échange d'avoir à lutter sans cesse avec l'un

ou l'autre des pays qui l'entourent. Au nord il est menacé par les

Turcs, au nord-ouest pillé par les Touaregs, à l'ouest et au midi les

Foullanes convoitent cette région fertile en esclaves, à l'est

l'empire barbare et puissant du Ouaday brise la frontière et déborde

sur ces riches provinces, qu'il a envahies en 1844. Mais à l'époque de

mon départ l'heure était favorable pour le Bornou: la guerre civile

déchirait le Ouaday; Bokhari, l'exilé de Kadéjà, venait de battre le

sultan de Sokoto; et dans l'Adamaoua le gouverneur avait trop de ses

propres affaires. Aussi mon ami El-Beshir rêvait-il de marcher sur

Kano, pendant que mes compagnons iraient piller le Kanem.

«Le 11 septembre, monté sur un cheval magnifique, présent du vizir, je

sortis de la ville accompagné d'Overweg, et pris les devants sur notre

escorte qui devait partir le 12. Rien ne me rend heureux comme

l'espace, une tente commode, une belle et bonne monture, et je sentais

les forces me revenir au grand air. Le lendemain au réveil, j'oubliai

les moustiques, et je regardai le paysage pendant longtemps; c'était

le plus modeste qu'on pût voir, mais il avait tant de calme et de

sérénité que j'éprouvai un sentiment délicieux, et me sentis pénétré

de gratitude envers la Providence. Après avoir traversé les champs de

millet du Daouerghou, franchi des collines de sable, rencontré des

Kanembous nomades, et enlevé le mouton le plus gras d'un troupeau,

malgré mes efforts et les cris du berger, nous entrâmes dans la ville

de Yo, dont les rues étroites, horriblement chaudes, et sentant le

poisson, me parurent un séjour intolérable.

«À l'extérieur, la rivière coulait à plein bord vers le Tchad, et je

ne me doutais pas que je camperais un jour dans son lit desséché. Sur

les deux rives, des crucifères, de belles acacies, des tamarins

splendides chargés de pélicans et d'oiseaux de toute espèce; du coton,

du froment au pied des arbres; peu de céréales et de bétail; beaucoup

de poisson, qui forme la principale nourriture des habitants. Des

hommes se baignent dans la rivière, des femmes y puisent de l'eau, des

groupes d'indigènes la traversent à la nage, leurs habits noués sur la

tête, ou bien assis sur une planche que soutiennent deux calebasses.

Tandis que nous regardons ce spectacle animé, les termites dévorent

mes sacs de cuir. Passe une caravane chargée de dattes, nos bandits se

rassemblent, tombent sur les arrivants, et se partagent la cargaison;

le soir, ils pillaient un troupeau, et c'est ainsi que nous marquons

notre passage.

«Le 23, ayant laissé derrière nous tout vestige de culture et gravi

des collines de sable, nous apercevons les eaux du Tchad que les

pluies ont fait déborder. Toute la plaine est couverte de capparis

sodata, dont les indigènes retirent un sel fade, moins mauvais,

pourtant, que celui des environs de Kotoko où il est extrait de la

bouse de vache. Nous entrons le lendemain dans la célèbre Ngégimi, et

nous sommes tout désappointés de ne voir qu'un pauvre village,

quelques huttes éparses, dépourvues de tout confort, dont les

habitants, qui ont faim, nous demandent du millet en échange de leurs

maigres volailles. Deux ans après, ces malheureux devaient être

capturés par les Touaregs, et ceux qui échappèrent à l'esclavage

furent contraints, par l'inondation, d'aller s'établir sur une colline

de sable, où je les retrouvai plus tard. Quant à Woudie, saccagée par

les Touaregs en 1838, quelques dattiers indiquent seuls l'endroit où

fut cette ville, l'une des anciennes résidences du roi de Bornou. Je

pensais au sort de cet empire de Kanem, autrefois si brillant[15];

j'avais sous les yeux d'immenses rizières, de gras pâturages, le sol

le plus fertile du monde, et cependant un pays désolé: des villages en

ruines, des villes croulantes, des pasteurs craintifs, dont mes

bandits enlevaient le bétail; mais j'ai l'espoir que nos travaux

aideront à rappeler la vie dans ces contrées fertiles.

[Note 15: Le Kanem, gouverné depuis le commencement du

neuvième siècle par les Séfouas, dont la dynastie occupa le

trône du Bornou jusqu'en 1835, s'étendait, au commencement du

treizième siècle, depuis les bords du Nil jusqu'aux

territoires de Borgou et d'Yorouba; au sud jusqu'à Mabina, au

nord sur la totalité du Fezzan. Cet état de prospérité dura

plus de cent ans; mais à la fin du quatorzième siècle la

guerre civile éclata, les Séfouas furent chassés de la

capitale et allèrent s'établir dans le Bornou, qui, dès les

premières années du seizième siècle, reprit le Kanem et le

subjugua d'une manière définitive. Depuis lors,

s'affaiblissant par la lutte privée de ses habitants contre

le Bornou, pillé par les Touaregs, disputé à ses maîtres par

le Ouaday, qui en possède aujourd'hui la partie orientale, le

Kanem est l'une des régions les plus dévastées du Soudan.]

«Nous voyons des bruyères entre les pâturages, des lagunes salées

parmi les collines de sable; le terrain devient de plus en plus

marécageux, il manque sous les pieds de mon cheval, et celui-ci

tombant m'entraîne dans la vase, où il reste immobile. On conçoit

l'aspect que je devais offrir avec mon burnous blanc, et la peine

qu'il me fallut prendre pour retirer ma bête, car nos larrons me

regardaient faire sans m'aider le moins du monde.

«Toujours détroussant et pillant, notre escorte, diminuée par de

nombreuses désertions que les querelles avaient fait naître,

approchait du territoire ennemi.

«Le 11 octobre nous traversions l'une de ces vallées étroites, qui

déchirent la plaine sableuse, et nous dressions nos tentes au bord du

plateau qui domine le puits d'El-Ftaim. De là nous partions le

lendemain, pour entrer dans un pays d'où la trace de l'homme a

complétement disparu.

«Jusqu'ici nos maraudeurs n'avaient fait que prélever la dîme sur les

troupeaux et les biens; mais le brigandage allait devenir plus

sérieux. On s'arrêta pour délibérer; le chef harangua la bande, et lui

intima ses ordres: combat à outrance, pas de quartier aux vaincus; et

promesse de dédommagement à quiconque perdrait son cheval ou son

chameau. Deux porte-étendard coururent devant l'armée en agitant leur

bannière blanche; les cavaliers sortirent des rangs, et jurèrent de

vaincre ou de mourir.

[Illustration: Chef mosgovien.--Dessin de Rouargue d'après Barth

(troisième volume).]

«Au coucher du soleil on dressa les tentes, il fut ordonné de garder

le silence et de ne pas faire de feu, dans la crainte d'être aperçu;

mais la nuit arrivée, une raie flamboyante se dessina au sud-est,

prouvant que l'ennemi savait que nous approchions, et se réunissait

pour le combat. Nous partîmes aussitôt, et ne fîmes halte qu'au jour,

sur un terrain couvert de broussailles. Les cavaliers poussèrent en

avant pour faire une reconnaissance, et nous restâmes, Overweg et moi,

avec soixante-dix chameaux du train, montés par de jeunes gars, dont

quelques-uns n'avaient pas plus de dix ans; mais dès qu'il fit grand

jour, il devint impossible de retenir la petite troupe, et il fallut

partir. Bientôt nous descendîmes dans la vallée de Gesgi; la troupe se

débanda: nos jeunes rapaces avaient aperçu des moutons, et les

poursuivaient, tandis que leurs aînés saccageaient un hameau. Un peu

plus loin est la vallée d'Hendéri-Siggési. Dans la coulée, à quarante

mètres de profondeur, des bosquets de dattiers, des champs de froment

dont la brise agitait les épis; sur le plateau, du millet prêt à être

coupé: de riches moissons, de la verdure, un village en flammes, des

habitants en fuite, scène émouvante dont j'ai tenté de faire

l'esquisse.

«Des malheureux avaient cherché un asile au plus épais du fourré,

quelques-uns de nos massacreurs les aperçoivent, jettent leur cri de

guerre et se précipitent au fond du val; les réfugiés sortent du bois,

tombent sur leurs assaillants désunis, leur prennent deux chameaux et

disparaissent. Nous perdons de vue nos brigands que nous finissons par

revoir dans une vallée plus profonde, chassant devant eux un troupeau

de moutons.

«Après les avoir rejoints, nous arrivons dans une petite vallée,

garnie d'une profusion de mimosas, et contenant, dans sa partie la

plus basse, des puits qui servent à irriguer une belle plantation de

coton. À peine les chevaux sont-ils abreuvés, qu'on repart en toute

hâte, pour ne s'arrêter que le soir. Il y avait trente-quatre heures

que j'étais à cheval; dévoré par la fièvre, épuisé par la fatigue, je

m'évanouis en mettant pied à terre, et tous mes compagnons crurent que

j'allais mourir. La bande s'était fortifiée dans son douar avec ses

bagages, et les sacs remplis du grain qu'elle avait dérobé; mais elle

n'était pas tranquille.

«Pendant la nuit j'entends nos Sliman pousser leur cri de guerre: un

corps d'ennemis nombreux se dirigeait vers le camp. J'appris cette

nouvelle avec l'indifférence d'un homme écrasé par la fièvre, et ne

songeai même pas à me lever. Des coups de feu retentissent, Overweg

m'annonce la défaite de nos hommes, monte à cheval et s'éloigne; je

prends mes armes, on selle ma bête, et je me dirige vers le couchant,

tandis qu'on attaque le douar du côté opposé. Mais bientôt la

fusillade recommence derrière moi; nos gens s'étaient ralliés et

fondaient sur l'ennemi, occupé de son butin. J'avertis Overweg, et

nous retournons au camp: plus de bagages, aucun vestige de ma tente.

Cependant les Arabes continuent leur poursuite, ressaisissent le

bétail, et à peu près tout ce qui nous appartient. La perte se borne,

en fin de compte, à nos provisions de bouche, à nos ustensiles de

cuisine, et au livre d'heures de M. Richardson, que je regrettai

vivement.

[Illustration: Intérieur d'une habitation mosgovienne.--Dessin de

Rouargue d'après Barth (troisième volume).]

«Nouvelle attaque des indigènes au coucher du soleil; ils sont battus

de nouveau; mais en dépit de cette victoire, l'anxiété de nos gens est

extrême; ils partiraient immédiatement, s'ils n'avaient peur d'être

surpris au milieu des ténèbres. Les chevaux sont sellés, chacun

veille, et le cri des sentinelles résonne à chaque instant. Le plus

effaré de la bande est un juif renégat, qui se croit à sa dernière

heure, et cherche partout un rasoir pour se couper les cheveux d'une

manière orthodoxe avant de mourir. Le jour paraît sans qu'on ait vu

l'ennemi; et c'est à qui prendra le pas sur son voisin, dès que le

soleil donne le signal du départ.

«Quinze chameaux, trois cents têtes de gros bétail et quinze cents

chèvres ou moutons furent pris dans cette campagne. Nous eûmes cinq

morts et un assez grand nombre de blessés. On parlait de retourner à

Bourka-Drousso, mais rencontrant une caravane qui se dirigeait sur

Kouka, nous nous séparâmes de nos bandits, quels que fussent nos

regrets de laisser derrière nous la partie la plus intéressante du

Kanam, ce pays aux vallées fécondes, aux cités populeuses, telles que

Njimiyé, Aghafi et tant d'autres, qui, célèbres autrefois, n'existent

plus que dans le récit de l'expédition d'Edris.»

Nouvelle expédition. -- Troisième départ de Kouka. -- Le chef de

la police. -- Aspect de l'armée. -- Dikoua. -- Marche de l'armée.

-- Le Mosgou. -- Adishen et son escorte. -- Beauté du pays. --

Chasse à l'homme. -- Erreur des Européens sur le centre de

l'Afrique. -- Incendies. -- Baga. -- Partage du butin.

«Dix jours après mon retour à Kouka, je partais de nouveau pour aller

rejoindre, cette fois, une véritable armée. Le cheik et son vizir

avaient déjà quitté la ville; on ne savait pas la direction qu'ils

devaient prendre, mais on citait le Mandara dont le gouverneur,

protégé par ses montagnes, aurait eu des velléités de rébellion. À

parler franc, les coffres, ou plutôt les chambres à esclaves de ces

messieurs étaient vides, et il importait de les remplir, quel que fût

l'endroit qui en fournît les moyens.

Le Tour du Monde; Afrique Centrale Journal des voyages et des voyageurs; 2em. sem. 1860 · 第 4 / 9 段