«Tout bon habitant du Marais
Fait des vers qui ne coûtent guère,
Moi c'est ainsi que je les fais,
Et, si je voulois les mieux faire,
Je les ferois bien plus mauvais.»
C'est ainsi que parlait Chapelle,
Et moi je pense comme lui.
Le vers qui vient sans qu'on l'appelle,
Voilà le vers qu'on se rappelle.
Rimer autrement, c'est ennui.
Peu m'importe que la pensée
Qui s'égare en objets divers,
Dans une phrase cadencée
Soumette sa marche pressée
Aux règles faciles des vers;
Ou que la prose journalière,
Avec moins d'étude et d'apprêts,
L'enlace, vive et familière,
Comme les bras d'un jeune lierre
Un orme géant des forêts;
Si la manière en est bannie
Et qu'un sens toujours de saison
S'y déploie avec harmonie,
Sans prêter les droits du génie
Aux débauches de la raison.
La parole est la voix de l'âme,
Elle vit par le sentiment;
Elle est comme une pure flamme
Que la nuit du néant réclame [185]
Quand elle manque d'aliment.
Elle part prompte et fugitive,
Comme la flèche qui fend l'air,
Et son trait vif, rapide et clair,
Va frapper la foule attentive
D'un jour plus brillant que l'éclair.
Si quelque gêne l'emprisonne,
Déliez-vous de son lien.
Tout effort est contraire au bien,
Et la parole en vain foisonne,
Sitôt que le coeur ne dit rien.
Le simple, c'est le beau que j'aime,
Qui, sans frais, sans tours éclatants,
Fait le charme de tous les temps.
Je donnerais un long poème
Pour un cri du coeur que j'entends.
En vain une muse fardée
S'enlumine d'or et d'azur,
Le naturel est bien plus sûr.
Le mot doit mûrir sur l'idée,
Et puis tomber comme un fruit mûr.
[Note 185: Je n'aime pas cette _nuit du néant_ qui _réclame_ une
_flamme_; c'est la rime qui a donné cela.]
Cette coulante doctrine de la facilité naturelle, cet épicuréisme de la
diction, si bon à opposer en temps et lieu au stoïcisme guindé de l'art,
a pourtant ses limites; et quand l'auteur dit qu'en style _tout effort
est contraire au bien_, il n'entend parler que de l'effort qui se
trahit, il oublie celui qui se dérobe.
Un an avant la publication de ses propres Poésies, Nodier donnait, de
concert avec son ami M. de Roujoux, un second volume de Clotilde de
Surville[186], qui est en grande partie de sa façon. Il s'était prononcé
dans ses _Questions de Littérature légale_ contre l'authenticité des
premières Poésies de Clotilde, et s'était même appuyé alors de l'opinion
exprimée par M. de Roujoux[187]. Mais ce dernier possédait un manuscrit de
M. de Surville avec des ébauches inédites de pastiches nouveaux, et les
deux amis, malgré leur jugement antérieur, ne purent résister au plaisir
de rentrer, en la prolongeant, dans la supercherie innocente.
[Note 186: _Poésies inédites_ de Clotilde de Surville, chez Nepveu,
1826.]
[Note 187: Au tome II, page 89, des _Révolutions des Sciences et des
Beaux-Arts_.]
Comme, après tout, la prétendue Clotilde est un poëte de l'école
poétique moderne, un bouton d'églantine éclos en serre à la veille de la
renaissance de 1800, il convenait à Nodier, ce précurseur universel, d'y
toucher du doigt. Il se trouve mêlé, plus on y regarde, à toutes les
brillantes formes d'essai, à tous les déguisements du romantisme.
En résumé, Nodier, par rapport à la nouvelle école qu'il aurait pu
songer à se rattacher et à conduire, et qu'il ne voulut qu'aider et
aimer, Nodier sans prétention, sans morgue, sans regret, ne fut aux
poëtes survenants que le frère aîné, comme je l'ai dit, et le premier
camarade, un camarade bon, charmant, enthousiaste, encourageant,
désintéressé, redevenu bien souvent le plus jeune de tous par le coeur
et le plus sensible. Si on l'eût écouté, volontiers il ne leur eût été
qu'un héraut d'armes.
Sur ces entrefaites, son existence s'était assise enfin et fixée. Il
avait tâché de renoncer, dès 1820, à la politique si effervescente; son
insouciance pour sa fortune personnelle n'avait pas changé. En 1824, M.
Corbière, ministre de l'intérieur et bibliophile très-éclairé, le
nomma, sur sa réputation et sans qu'il l'eût demandé, bibliothécaire de
l'Arsenal en remplacement de l'abbé Grosier qui venait de mourir.
Un nouveau cercle d'habitudes se forma. La jeunesse, quand elle se
prolonge, est toujours embarrassante à finir; rien n'est pénible à
démêler comme les confins des âges (_Lucanus an Appulus, anceps_); il
faut souvent que quelque chose vienne du dehors et coupe court. Dans
sa retraite une fois trouvée, au soleil, au milieu des livres dont
une élite sous sa main lui sourit, la vie de Nodier s'ordonna: des
après-midi flâneuses, des matinées studieuses, liseuses, et de plus en
plus productives de pages toujours plus goûtées. Je me figure que bien
des journées de Le Sage, de l'abbé Prévost vieillissant, se passaient
ainsi. Les travaux même non voulus, les heures assujetties dont on
se plaint, gardent au fond plus d'un correctif aimable, bien des
enchantements secrets. A en juger par les fruits plus savoureux en
avançant, il faut croire que la fatigue intérieure et trop réelle se
trompe, s'élude, dans la production, par de certains charmes. Je ne sais
quel penseur misanthropique a dit, en façon de recette et de conseil:
«Un peu d'amertume dans les talents sur l'âge est comme quelque chose
d'astringent qui donne du ton.» Assez d'écrivains éminents en ont eu de
reste: ils n'ont pas ménagé cette dose d'astringent; Nodier, lui, en
manque tout à fait, et pourtant sa veine de talent a plutôt gagné, elle
s'est comme échauffée d'une douce chaleur, en déployant au couchant
la diversité de ses teintes. Si de tout temps il y eut en sa manière
quelque chose qui est le contraire de la condensation, ces qualités
élargies n'ont pas dépassé la mesure en se continuant, et elles ont
rencontré, pour y jouer, des cadres de mieux en mieux assortis. Toutes
les fois qu'il reproduit des souvenirs ou des songes de sa jeunesse,
Nodier écrivain reprend une sève plus montante et plus colorée.
_Séraphine_, _Amélie_, la fleur de ces récits heureux, l'ont assez
prouvé: qu'on y ajoute la première partie d'_Inès_, on aura le plus
parfait et le dernier mot de sa manière. Qu'on ne dédaigne pas non plus,
comme échantillon final, deux ou trois dissertations de bibliophile, où,
sous prétexte de bouquins poudreux, il butine le joli et le fin: il y a
tel petit extrait sur la _reliure_ moderne, qui commence, à la lettre,
par un hymne au rossignol[188].
[Note 188: Depuis sa mort, on a fait un tout petit volume d'une
dernière nouvelle de lui, intitulée _Franciscus Columna_, où il se
retrouve tout entier sous sa double forme; c'est un coin de roman logé
dans un cadre de bibliographie, une fleur toute fraîche conservée entre
les feuillets d'un vieux livre.]
En 1832, ses oeuvres complètes, et pourtant choisies encore, parurent
pour la première fois, et vinrent déployer, en une série imposante,
les titres jusqu'alors épars d'une renommée qui dès longtemps ne se
contestait plus. En 1834, l'Académie française, réparant de trop longs
délais, le choisit à l'unanimité en remplacement de M. Laya. Nodier, qui
s'était pris tant de fois de raillerie au célèbre corps, fut saisi d'une
joie toute naïve et attendrie en y entrant. Aucun autre discours de
récipiendaire ne respire peut-être, à l'égal du sien, l'expansion sentie
de la reconnaissance. Il la prouva surtout par un dévouement sans
réserve à ses devoirs d'académicien: le Dictionnaire futur n'a pas de
fondateur plus absorbé ni plus amusé que lui. Et qui donc serait plus
capable, en effet, de suivre en buissonnant l'histoire et les aventures
de chaque mot à travers la langue? Odyssée pour Odyssée, celle-là, à ses
yeux, en vaut bien une autre. Revenu de tout, il s'anime d'autant plus,
il se passionne, en sceptique qu'on croirait crédule, à ces menues
questions de vocabulaire, d'étymologie, d'orthographe; prenez garde!
elles ne sont, dans la bouche du Lucien au fin sourire, qu'une façon
détournée et bienveillante d'ironie universelle. Ainsi souvent il se
délasse de l'ennui de trop penser. Il s'en délasse à moins de frais,
avec une plus vraie douceur, en famille, les soirs, en cet Arsenal
rajeunissant, où tous ceux qui y reviennent après des années retrouvent
un passé encore présent, un frais sentiment d'eux-mêmes, et des
souvenirs qui semblent à peine des regrets, dans une atmosphère de
poésie, de grâce et d'indulgence.
1er Mai 1840.
CHARLES NODIER
APRÈS LES FUNÉRAILLES[189].
[Note 189: Nodier est mort le 27 janvier 1844. Les pages suivantes
parurent quelques jours après, dans la _Revue des Deux Mondes_.]
La mort est à l'oeuvre et frappe coup sur coup. Hier la tombe se fermait
sur Casimir Delavigne, elle s'ouvre aujourd'hui pour Charles Nodier. La
littérature contemporaine, qu'on dit si éparse et sans drapeau, ne se
donne plus rendez-vous qu'à de funèbres convois. La mort de Charles
Nodier n'a pas semblé moins prématurée que celle de Casimir Delavigne;
et quoiqu'il eût passé le terme de soixante ans, ce qui est toujours un
long âge pour une vie si remplie de pensées et d'émotions, on ne peut,
quand on l'a connu, c'est-à-dire aimé, s'ôter de l'idée qu'il est
mort jeune. C'est que Nodier l'était en effet; une certaine jeunesse
d'imagination et de poésie a revêtu jusqu'au bout chacune de ses
paroles, chaque ligne échappée de lui; le souffle léger ne l'a pas
quitté un instant. Quand il n'était point brisé par la fatigue et
succombant à la défaillance, il se relevait aussitôt et redevenait le
Nodier de vingt ans par la verve, par le jeu de la physionomie et le
geste, même par l'attitude. Il y a de ces organisations élancées et
gracieuses qui ressemblent à un peuplier: on a dit de cet arbre qu'il a
toujours l'air jeune, même quand il est vieux. Dans des vers charmants
que les lecteurs de cette _Revue_ n'ont certes pas oubliés, Alfred de
Musset, répondant à des vers non moins aimables du vieux maître[190], lui
disait, à propos de cette fraîcheur et presque de cette renaissance du
talent:
Si jamais ta tête qui penche
Devient blanche,
Ce sera comme l'amandier,
Cher Nodier.
Ce qui le blanchit n'est pas l'âge,
Ni l'orage;
C'est la fraîche rosée en pleurs
Dans les fleurs.
[Note 190: _Revue des Deux Mondes_ du 1er juillet et du 15 août 1843.]
Nous-même, nous n'avions pas attendu le jour fatal pour essayer de
caractériser cette veine si abondante et si vive, cet esprit si souple
et si coloré, ce merveilleux talent de nature et de fantaisie[191]. On ne
trouvera pas que ce soit trop d'en rassembler encore une fois les traits
si regrettables et plus que jamais présents à tous, en ce moment
de mystère et de deuil où le moule se brise, où la forme visible
s'évanouit.
[Note 191: _Revue_ du 1er mai 1840; il s'agit de l'article précédent.]
Charles Nodier était né à Besançon, en avril 1780; il fit ses études
dans sa ville natale, et, sauf quelques échappées à Paris, il passa sa
première jeunesse dans sa province bien-aimée. Aussi peut-on dire qu'il
resta Comtois toute sa vie; au milieu de sa diction si pure et de sa
limpide éloquence, il avait gardé de certains accents du pays qui
marquaient par endroits, donnaient à l'originalité plus de saveur, et
l'imprégnaient à la fois de bonhomie et de finesse. Sa jeunesse fut
errante, poétique, et, on peut le dire, presque fabuleuse. Là-dessus les
souvenirs des contemporains ne tarissent pas; quand une fois le nom de
Nodier est prononcé devant le bon Weiss (aujourd'hui inconsolable),
devant quelqu'un de ces amis et de ces témoins d'autrefois, tout
un passé s'ébranle et se réveille, les histoires, les aventures
s'enchaînent et se multiplient, l'Odyssée commence. Combien elle
abondait surtout aux lèvres de Nodier lui-même, dans ces soirées de
dimanche où debout, appuyé à la cheminée, un peu penché, il renonçait à
sa veine de whist, décidément trop contraire ce soir-là, et consentait à
se ressouvenir! Bien que dans ses _Souvenirs de Jeunesse_, et dans cette
foule d'anecdotes et de nouvelles publiées, il n'ait cessé de puiser à
la source secrète et d'y introduire le lecteur, on peut assurer que, si
on ne l'a pas entendu causer, on ne le connaît, on ne l'apprécie comme
conteur qu'à demi. Sa jeunesse donc essaya de tout, et risqua toutes
les aventures, politique et sentimentale tour à tour, passant de la
conspiration à l'idylle, de l'étude innocente et austère au délire
romanesque, mais arrêtant, coupant le tout assez à temps pour n'en
recueillir que l'émotion et n'en posséder que le rêve. Nul plus que lui
n'évita ce que les autres prudents recherchent et recommandent si fort,
la grande route, la route battue; mais il connut, il découvrit tous les
sentiers. Que de miel, que de rosée à travers les ronces! En ne songeant
qu'à pousser au hasard les heures et à tromper éperdument les ennuis, il
amassait le butin pour les années apaisées, pour la saison tardive du
sage. Nous en avons joui à le lire, à l'écouter; lui-même en a joui à y
revenir.
De toutes ses vicissitudes, de tous ses travaux, de tous ses essais, de
toutes ses erreurs même, il était résulté à la longue, chez cette nature
la mieux douée, un fonds unique, riche, fin, mobile, propre aux plus
délicates fleurs, aux fruits les plus savoureux. De toutes ces aimables
soeurs de notre jeunesse qui nous quittent une à une en chemin, et qu'il
nous faut ensevelir, il lui en était resté deux, jusqu'au dernier jour
fidèles, deux muses se jouant à ses côtés, et qui n'ont déserté qu'à
l'heure toute suprême le chevet du mourant, la Fantaisie et la Grâce.
Aucun écrivain n'était plus fait que Nodier pour représenter et
pour exprimer par une définition vivante ce que c'est qu'un homme
_littéraire_, en donnant à ce mot son acception la plus précise et la
plus exquise. Nos hommes distingués, nos personnages éminents dans les
grandes carrières tracées, ne se rendent pas toujours bien compte de ce
genre de mérite compliqué, fugitif, et sont tentés de le méconnaître.
L'exemple de Nodier est là qui les réfute aujourd'hui et de la seule
manière convenable en telle matière, c'est-à-dire qui les réfute avec
charme. Être un esprit _littéraire_, ce n'est pas, comme on peut le
croire, venir jeune à Paris avec toute sorte de facilité et d'aptitude,
y observer, y deviner promptement le goût du jour, la vogue dominante,
juger avec une sorte d'indifférence et s'appliquer vite à ce qui promet
le succès, mettre sa plume et son talent au service de quelque beau
sujet propre à intéresser les contemporains et à pousser haut l'auteur.
Non, il peut y avoir dans le rôle que je viens de tracer beaucoup de
talent _littéraire_ sans doute, mais l'esprit même, l'inspiration qui
caractérisent cette nature particulière n'y est pas. Tout homme né
littéraire aime avant tout les lettres pour elles-mêmes; il les aime
pour lui, selon la veine de son caprice, selon l'attrait de sa chimère:
_Quem tu Melpomene semel_. Il laisse la foule, si elle lui déplaît, et
s'en va égarer ses belles années dans les sentiers. Les sujets qu'il
choisit, et sur lesquels sa verve le plus souvent s'exerce, ne lui
arrivent point par le bruit du dehors et comme un écho de l'opinion
populaire; ils tiennent plutôt à quelque fibre de son coeur, ou il ne
les demande qu'à l'écho des bois. Ce sont parfois des poursuites, des
entraînements singuliers dont les hommes positifs, les esprits judicieux
et qui ne songent qu'à arriver ne se rendent pas bien compte, et
auxquels ils sourient non sans quelque pitié. Patience! tout cela un
jour s'achève et se compose. Cet intérêt qui manquait d'abord au sujet,
le talent le lui imprime, et il le crée pour ceux qui viennent après
lui. Ce qui n'existait pas auparavant va dater de ce jour-là, et l'élite
des générations humaines saura le goûter. Qui donc plus que Nodier a
prodigué en littérature, même en critique, ces créations piquantes,
imprévues, non point si passagères qu'on pourrait le croire? elles
s'ajouteront au dépôt des pièces curieuses et délicates, dont les
connaisseurs futurs, les Nodier de l'avenir s'occuperont.
Nous disons que Nodier fut toujours le même jusqu'à la fin, toujours le
Nodier des jeunes années; nous devons faire remarquer pourtant que sa
vie littéraire se peut diviser en deux parts sensiblement différentes.
Il ne vint s'établir à Paris qu'au commencement de la Restauration, et,
pendant ces années politiques ardentes, il n'aurait point fallu demander
à cette imagination si vive le calme souriant où nous l'avons vu depuis.
En usant alors à la hâte ce surplus des passions dont le milieu de
la vie se trouve souvent comme embarrassé, il se préparait à cette
indifférence du sage, à cette bienveillance finale, inaltérable, à peine
aiguisée d'une légère ironie. Fixé à l'Arsenal depuis 1824, il put, pour
la première fois, y asseoir un peu son existence, si longtemps battue
par l'orage; sa maturité d'écrivain date de là. Il était de ces natures
excellentes qui, comme les vins généreux, s'améliorent et se bonifient
encore en avançant. Plus sa destinée continua depuis ce premier moment
de s'établir et de se consolider, plus aussi son talent gagna en
vigueur, en louable et libre emploi. Nommé il y a dix ans à l'Académie
française, il y trouva une carrière toute préparée et enfin régulière
pour ses facultés sérieuses, pour ses études les plus chéries. Ce qu'il
avait entrepris et déjà exécuté de travaux et d'articles pour le nouveau
Dictionnaire historique de la langue française ne saurait être apprécié
en ce moment que de ceux qui en ont entendu la lecture; ce qui est bien
certain, c'est qu'il gardait, jusque dans des sujets en apparence
voués au technique et à une sorte de sécheresse, toute la grâce et la
fertilité de ses développements; il n'avait pas seulement la science de
la philologie, il en avait surtout la muse[192].
[Note 192: On a raconté une anecdote assez piquante: Nodier lisait
dans une séance particulière de l'Académie l'article _Abolition_ du
Dictionnaire: «Abolition, substantif féminin, etc., etc...; prononcez
_abolicion._--«Votre dernière remarque me paraît inutile, dit un
académicien présent, car on sait bien que devant l'_i_ le _t_ a toujours
le son du _c_.»--«Mon cher confrère, ayez _picié_ de mon ignorance,
répond Nodier en appuyant sur chaque mot, et faites-moi l'_amicié_ de me
répéter la _moicié_ de ce que vous venez de me dire.» On juge de
l'éclat de rire universel qui saisit la docte assemblée; on ajoute que
l'académicien réfuté (M. de Feletz) en prit gaiement sa part.]
Pour nous qui ne le jugions que par le dehors, il ne nous a jamais paru
plus fécond d'idées, plus inépuisable d'aperçus, plus sûr de sa plume
toujours si flexible et si légère, qu'en ces dernières années et dans
les morceaux mêmes dont il enrichissait nos recueils, fiers à bon droit
de son nom. Il avait acquis avec l'âge assez d'autorité, ou, si ce mot
est trop grave pour lui, assez de faveur universelle pour se permettre
franchement l'attaque contre quelques-uns de nos travers, ou peut-être
de nos progrès les plus vantés. Le docteur _Nèophobus_ ne s'y épargnait
pas, et ceux même qui se trouvaient atteints en passant ne lui
gardaient pas rancune. Le propre de Nodier, son vrai don, était d'être
inévitablement aimé. Il faut lui savoir gré pourtant, un gré sérieux,
d'avoir, en plus d'une circonstance, opposé aux abus littéraires cette
expression franche, cette contradiction indépendante qui, dans une
nature de conciliation et d'indulgence comme la sienne, avait tout son
prix.
Le dernier morceau qu'il ait donné à cette _Revue_, le dernier acte de
présence de Nodier, ç'a été ses agréables stances à M. Alfred de Musset:
J'ai lu ta vive Odyssée
Cadencée,
J'ai lu tes sonnets aussi,
Dieu merci!...
On peut dire de cette jolie pièce mélodieuse, touchante, et dont le
rhythme gracieux, mais exprès tombant et un peu affaibli, exprime à
ravir un sourire déjà las, qu'elle a été le chant de cygne de Nodier:
Mais reviens à la vesprée
Peu parée,
Bercer encor ton ami
Endormi.
Nodier, depuis bien des années, et même sans qu'aucune maladie positive
se déclarât, ressentait souvent des fatigues extrêmes qui le faisaient
se mettre au lit avant le soir, chercher le sommeil avant l'heure. Il
aimait le sommeil, comme La Fontaine, et il l'a chanté en des vers
délicieux, peu connus et que nous demandons à citer, comme exemple du
jeu facile et habituel de cette fantaisie sensible: