LE SOMMEIL.

Depuis que je vieillis, et qu'une femme, un ange,

Souffre sans s'émouvoir que je baise son front;

Depuis que ces doux mots que l'amour seul échange

Ne sont qu'un jeu pour elle et pour moi qu'un affront;

Depuis qu'avec langueur j'assiste à la veillée

Qu'enchantent son langage et son rire vermeil,

Et la rose de mai sur sa joue effeuillée,

Je n'aime plus la vie et j'aime le Sommeil;

Le Sommeil, ce menteur au consolant mystère,

Qui déjoue à son gré les vains succès du Temps,

Et sur les cheveux blancs du vieillard solitaire

Épand l'or du jeune âge et les fleurs du printemps.

Il vient; et, bondissant, la Jeunesse animée

Reprend ses jeux badins, son essor étourdi;

Et je puise l'amour à sa coupe embaumée

Où roule en serpentant le myrte reverdi.

Comme un enchantement d'espérance et de joie,

Il vient avec sa cour et ses choeurs gracieux,

Où, sous des réseaux d'or et des voiles de soie,

S'enchaînent des Esprits inconnus dans les cieux;

Soit que, dans un soleil où le jour n'a point d'ombre,

Il me promène errant sur un firmament bleu,

Soit qu'il marche, suivi de Sylphides sans nombre

Qui jettent dans la nuit leurs aigrettes de feu:

L'une tombe en riant et danse dans la plaine,

Et l'autre dans l'azur parcourt un blanc sillon;

L'une au zéphyr du soir emprunte son haleine,

A l'astre du berger l'autre vole un rayon.

C'est pour moi qu'elles vont; c'est moi seul qui les charme,

C'est moi qui les instruis à ne rien refuser.

Je n'ai jamais payé leurs rigueurs d'une larme,

Et leur lèvre jamais ne dénie un baiser.

Ah! s'il versait longtemps, le prisme heureux des songes,

Sur mes yeux éblouis ses éclairs décevants!

S'il ne s'éteignait pas, ce bonheur des mensonges,

Dans le néant des jours où souffrent les vivants!

Ou si la mort était ce que mon coeur envie,

Quelque sommeil bien long, d'un long rêve charmé,

La nuit des jours passés, le songe de la vie!

Quel bonheur de mourir pour être encore aimé!...

Ainsi pensait-il depuis que s'étaient enfuies les belles années dans

lesquelles le poète s'accoutume trop à enfermer tout son destin. Le

souvenir, la réminiscence, le songe, venaient donc à son aide, et lui

obéissaient au moindre signe, comme des esprits familiers et consolants.

Plus d'une fois, nous l'avons vu, le matin, à quelque réunion d'amis

à laquelle il était convié et dont il était l'âme: il arrivait

au rendez-vous, fatigué, pâli, se traînant à peine; aux bonjours

affectueux, aux questions empressées, il ne répondait d'abord que par

une plainte, par une pensée de mort qu'on avait hâte d'étouffer. La

réunion était complète, on s'asseyait: c'est alors qu'il s'animait par

degrés, que sa parole facile, élégante, retrouvait ses accents vibrants

et doux, que le souvenir évoquait en lui les Ombres de ce passé charmant

qu'il redemandait tout à l'heure au sommeil; le conteur-poète était

devant nous; nous possédions Nodier encore une fois tout entier. Depuis

des années, il avait si souvent parlé de la mort, et nous l'avions en

toute rencontre retrouvé si vivant par l'esprit qu'on ne pouvait se

figurer qu'il ne s'exagérât pas un peu ses maux, et à lui aussi on

pourrait appliquer ce qu'on disait de M. Michaud, que la durée même

de nos craintes refaisait à la longue nos espérances. On était tenté

surtout de répéter avec M. Alfred de Musset:

Ami, toi qu'a piqué l'abeille,

Ton coeur veille,

Et tu n'en saurais ni guérir,

Ni mourir.

Mais non, il y avait plus que la piqûre de l'abeille; l'aiguillon fatal

était là. C'est trop longtemps insister et nous complaire à de gracieux

retours que la gravité de la fin dernière vient couvrir et dominer.

Nodier est mort en homme des espérances immortelles, en homme religieux

et en chrétien. Ces idées, ces croyances du berceau et de la tombe,

étaient de tout temps demeurées présentes à son imagination, à son

coeur. Entouré de la famille la plus aimable et la plus aimée, d'une

famille que l'adoption dès longtemps n'avait pas craint de faire plus

nombreuse, de ses quatre petits-enfants qui Jouaient la veille encore,

ne pouvant rien comprendre à ces approches funèbres, de sa charmante

fille, sa plus fidèle image, son oeuvre gracieuse la plus accomplie,

Nodier a traversé les heures solennelles au milieu de tout ce qui peut

les soutenir et les relever; si une pensée de prévoyance humaine est

venue par moments tomber sur les siens, elle a été comprise, devinée et

rassurée par la parole d'un ministre, son confrère, l'ami naturel des

lettres[193]. Les témoignages d'intérêt et d'affection, durant toute sa

maladie, ont été unanimes, universels; il y était sensible; il croyait

trop à l'amitié qu'il inspirait pour s'en étonner. Il exprimait

pourtant, parfois, et de son plus fin sourire, du ton d'un Sterne

attendri, combien tout cela lui paraissait presque disproportionné avec

une vie qui lui semblait, à lui, avoir toujours été si incomplète et si

précaire. Ainsi l'auraient pensé d'eux-mêmes Le Sage ou l'abbé Prévost

mourants[194];

Nodier allait être déjà un mort illustre. C'est un honneur de ce pays-ci

et de cette France, on l'a remarqué, que l'esprit, à lui seul, y tienne

tant de place, que, dès qu'il y a eu sur un talent ce rayon du ciel, la

grâce et le charme, il soit finalement compris, apprécié, aimé, et qu'on

sente si vite ce qu'on va perdre en le perdant. Comme le disait devant

moi une femme de goût[195], ce serait un grand seigneur ou un simple

écrivain, le duc de Nivernais ou Nodier, on ne ferait pas autrement: en

France, à une certaine heure, il n'y a que l'esprit qui compte. Oui,

l'esprit charmant, l'esprit aidé et servi du coeur. L'intérêt public,

celui du monde proprement dit celui du peuple même; on l'a vu aux

funérailles de Nodier cet intérêt d'autant plus touchant ici qu'il est

plus désintéressé, éclate de toutes parts; le nom de celui qui n'a rien

été, qui n'a rien pu, qui n'a exercé d'autre pouvoir que le don de

plaire et de charmer, ce nom-là est en un moment dans toutes les

bouches, et tous le pleurent.

1er Février 1844.

[Note 193: M. Villemain, ministre de l'Instruction publique.]

[Note 194: Je glisse au bas de la page ce mot humble, ce mot touchant,

que je préfère à d'autres mots plus glorieux, parce qu'il sent l'homme

cette heure de vérité, ce mot toutefois qu'il faudrait être lui pour

prononcer comme il convient, avec sensibilité et ironie, avec un sourire

dans une larme; il s'agissait de ces marques d'affection et d'honneur

qui lui arrivaient en foule et ne cessèrent plus, dès qu'on le sut en

danger: «Qui est-ce qui dirait, à voir tout cela, que je n'ai toujours

été qu'un pauvre diable?»--Comme Cherubini dans le tableau d'Ingre il ne

voyait pas la Muse immortelle qui debout était derrière.]

[Note 195: La comtesse de Castellane, celle qui fut l'amie de M.

Molé.]

Portraits littéraires, Tome I · 第 40 / 44 题