[Note 165: Au moment où cette réimpression (1844) s'achève, la mort,
qui se hâte, nous permet d'y faire entrer ces pages, qui ne sont plus
consacrées à un vivant: _inter Divos habitus_.--(Seulement, pour éviter
la disproportion entre les volumes, on a mis à la fin du tome premier ce
que l'ordre naturel eût fait placer à la fin du second.)]
Le titre de _littérateur_ a quelque chose de vague, et c'est le seul
pourtant qui définisse avec exactitude certains esprits, certains
écrivains. On peut être littérateur, sans être du tout historien, sans
être décidément poëte, sans être romancier par excellence. L'historien
est comme un fonctionnaire officiel et grave, qui suit ou fraye les
grandes routes et tient le centre du pays. Le poëte recherche les
sentiers de traverse le plus souvent; le romancier s'oublie au cercle du
foyer, ou sur le banc du seuil devant, lequel il raconte. Les livres et
les _belles-lettres_ peuvent n'être que fort secondaires pour eux, et
l'historien lui-même, qui s'en passe moins aisément, y voit surtout
l'usage positif et sévère. On peut être littérateur aussi, sans devenir
un érudit critique à proprement parler; le métier et le talent d'érudit
offrent quelque chose de distinct, de précis, de consécutif et de
rigoureux. Un littérateur, dans le sens vague et flottant où je le
laisse, serait au besoin et à plaisir un peu de tout cela, un peu ou
beaucoup, mais par instants et sans rien d'exclusif et d'unique. Le pur
littérateur aime les livres, il aime la poésie, il s'essaye aux romans,
il s'égaye au pastiche, il effleure parfois l'histoire, il grapille
sans cesse à l'érudition; il abonde surtout aux particularités, aux
circonstances des auteurs et de leurs ouvrages; une note à la façon de
Bayle est son triomphe. Il peut vivre au milieu de ces diversités, de
ces trente rayons d'une petite bibliothèque choisie, sans faire un choix
lui-même et en touchant à tout: voilà ses délices. Il y a plus: poëte,
romancier, préfacier, commentateur, biographe, le littérateur est
volontiers à la fois amateur et nécessiteux, libre et commandé; il
obéira maintes fois au libraire, sans cesser d'être aux ordres de sa
propre fantaisie. Cette nécessité qu'il maudit, il l'aime plus qu'il ne
se l'avoue: dans son imprévu, souvent elle lui demande ce qu'il n'eût
pas donné d'une autre manière; elle supplée par accès et fait émulation
en quelque sorte à son imagination même. Sa vie intellectuelle ainsi,
dans sa variété et son recommencement de tous les jours, est le
contraire d'une spécialité, d'une voie droite, d'une chaussée régulière.
Oh! combien je comprends que les parents sages d'autrefois ne
voulussent pas de littérateurs parmi leurs enfants! Les historiens, les
philosophes, les érudits, les linguistes, les _spéciaux_, tous tant
qu'ils sont, encaissés dans leur rainure (en laquelle une fois entrés,
notez-le bien, ils arrivent le plus souvent à l'autre bout par la force
des choses, comme sur un chemin de fer les wagons), tous ces esprits
justement établis sont d'abord assez de l'avis des parents, et
professent eux-mêmes une sorte de dédain pour le littérateur, tel que je
le laisse flotter, et pour ce peu de carrière régulièrement tracée, pour
cette école buissonnière prolongée à travers toutes sortes de sujets et
de livres; jusqu'à ce qu'enfin ce littérateur errant, par la multitude
de ces excursions, l'amas de ses notions accessoires, la flexibilité de
sa plume, la richesse et la fertilité de ses miscellanées, se fasse un
nom, une position, je ne dis pas plus utile, mais plus considérable que
celle des trois quarts des spéciaux; et alors il est une puissance à son
tour, il a cours et crédit devant tous, il est reconnu.
Nul écrivain de nos jours ne saurait mieux prêter à nous définir d'une
manière vivante le littérateur indéfini, comme je l'entends, que ce
riche, aimable et presque insaisissable polygraphe,--Charles Nodier.
Ce qui caractérise précisément son personnage littéraire, c'est de
n'avoir eu aucun parti spécial, de s'être essayé dans tout, de façon
à montrer qu'il aurait pu réussir à tout, de s'être porté sur maints
points à certains moments avec une vivacité extrême, avec une
surexcitation passionnée, et d'avoir été vu presque aussitôt ailleurs,
philologue ici, romanesque là, bibliographe et werthérien, académique
cet autre jour avec effusion et solennité, et le lendemain ou la veille
le plus excentrique ou le plus malicieux des novateurs: un mélange animé
de Gabriel Naudé et de Cazotte, légèrement cadet de René et d'Oberman,
représentant tout à fait en France un essai d'organisation dépaysée de
Byron, de Lewis, d'Hoffmann, Français à travers tout, Comtois d'accent
et de saveur de langage, comme La Monnoye était Bourguignon, mariant le
_Ménagiana_ à _Lara_, curieux à étudier surtout en ce que seul il
semble lier au présent des arrière-fonds et des lointains fuyants de
littérature, donnant la main de Bonneville à M. de Balzac, et de Diderot
à M. Hugo. Bref, son talent, ses oeuvres, sa vie littéraire, c'est
une riche, brillante et innombrable armée, où l'on trouve toutes
les bannières, toutes les belles couleurs, toutes les hardiesses
d'avant-garde et toutes les formes d'aventures;... tout, hormis le
quartier-général.
C'est le quartier-général, en effet, la discipline seule qui de bonne
heure a manqué à ces recrues généreuses et faciles, à ces ardentes
levées de bande qui eurent leur coup de collier chacune, mais qui, trop
vite, la plupart, ont plié. Je me figure une armée en bataille d'avant
Louvois; chaque compagnie s'est déployée sous son chef à sa guise;
chaque capitaine, chaque colonel a étalé son écharpe et sa casaque de
fantaisie. En tout, Nodier a été un peu ainsi; s'il étudie la botanique
ou les insectes,--ces brillants coléoptères à qui sa plume déroba leurs
couleurs,--dans le pli de science où il se joue, c'est à un point de
vue particulier toujours et sans tant s'inquiéter des classifications
générales et des grands systèmes naturels: Jean-Jacques de même en était
à la botanique d'avant Jussieu. Nodier, dans les genres divers qu'il
cultive, s'en tient volontiers à la chimie d'avant Lavoisier, comme il
reviendrait à l'alchimie ou aux vertus occultes d'avant Bacon; après
l'_Encyclopédie_, il croit aux songes; en linguistique, il semble un
contemporain de Court de Gébelin, non pas des Grimm ou des Humboldt.
C'est toujours ce corps d'armée d'avant le grand ordonnateur Louvois.
On dirait que dans sa destinée prodigue, dans cette vocation mobile
qui aime à s'épandre hors du centre, il se reflète quelque chose de
la destinée de sa province elle-même, si tard réunie. Il y a en lui,
littérairement parlant, du Comtois d'avant la réunion, du fédéraliste
girondin.
A qui la faute? et est-ce une faute en ces temps de révolution et de
coupures si fréquentes? Qu'on songe à la date de sa naissance. Nous
aurons à rappeler tout à l'heure les impressions de son enfance précoce,
les orages de son adolescence émancipée, cette vie de frontière aux
lisières des monts, aux années d'émigration et d'anarchie, entre le
Directoire expirant et l'Empire qui n'était pas né; car c'est bien alors
que son imagination a pris son pli ineffaçable, et que l'idéal en lui à
grands traits hasardeux, s'est formé. L'honneur de Nodier dans l'avenir
consistera, quoi qu'il en soit, à représenter à merveille cette époque
convulsive où il fut jeté, cette génération littéraire, adolescente
au Consulat, coupée par l'Empire, assez jeune encore au début de
la Restauration, mais qui eut toujours pour devise une sorte de
contre-temps historique: ou _trop tôt ou trop tard!_
_Trop tôt_; car si elle eût tardé jusqu'à la Restauration, si elle eût
débuté fraîchement à l'origine, elle aurait eu quinze années de pleine
liberté et d'ouverte carrière à courir tout d'une haleine.--_Trop tard_;
car si elle se fût produite aussi bien vers 1780, si elle fût entrée en
scène le lendemain de Jean-Jacques, elle aurait eu chance de se faire
virile en ces dix années, de prendre rang et consistance avant les
orages de 89.
Mais, dans l'un ou dans l'autre cas, elle n'aurait plus été elle-même,
c'est-à-dire une génération poétique jetée de côté et interceptée par un
char de guerre, une génération vouée à des instincts qu'exaltèrent et
réprimèrent à l'instant les choses, et dont les rares individus parurent
d'abord marqués au front d'un pâle éclair égaré. _Hélas! nous aurions
pu être!_ a dit l'aimable miss Landon dans un refrain mélancolique,
récemment cité par M. Chasles. C'est la devise de presque toutes les
existences. Seulement ici, de ces existences littéraires d'alors qui ont
manqué et qui _auraient pu être_, il en est une qui a surgi, qui,
malgré tout, a brillé, qui, sans y songer, a hérité à la longue de ces
infortunes des autres et des siennes propres, qui les résume en soi avec
éclat et charme, qui en est aujourd'hui en un mot le type visible et
subsistant. Cela fait aussi une gloire.
J'insiste encore, car, pour le littérateur, c'est tout si on le peut
rattacher à un vrai moment social, si on peut sceller à jamais son nom à
un anneau quelconque de cette grande chaîne de l'histoire. Quelle fut,
à les prendre dans leur ensemble, la direction principale et historique
des générations qui arrivaient à la virilité en 89, et de celles qui
y atteignaient vers 1803? Pour les unes, la politique, la liberté, la
tribune; pour les autres, l'administration ou la guerre. De sorte
qu'on peut dire, en abrégeant, que les générations politiques et
révolutionnaires de 89 eurent pour mot d'ordre _le droit_, et que les
générations obéissantes et militaires de l'Empire eurent pour mot
d'ordre _le devoir_. Or, nos générations, à nous, romanesques et
poétiques, n'ont guère eu pour mot d'ordre que _la fantaisie_.
Mais que devinrent les éclaireurs avancés, les enfants perdus de nos
générations encore lointaines, lorsque, s'ébattant aux dernières soirées
du Directoire, essayant leur premier essor aux jeunes soleils du
Consulat, et croyant déjà à la plénitude de leur printemps, ils furent
pris par l'Empire, séparés par lui de leur avenir espéré, et enfermés
de toutes parts un matin en un horizon de fer comme dans le cercle de
Popilius? Ce fut un vrai cri de rage[166].
[Note 166: On peut lire dans _les Méditations du Cloître_, qui font
suite au _Peintre de Saltzbourg_, le paragraphe qui commence ainsi:
«Voilà une génération tout entière, etc., etc.»]
Deux seuls grands esprits souvent cités résistèrent à cet Empire et lui
tinrent tête, M. de Chateaubriand et madame de Staël. Mais remarquez
bien qu'ils étaient très au complet, et comme en armes, quand il
survint. M. de Chateaubriand se faisait déjà homme en 89; dix ans
d'exil, d'émigration et de solitude achevèrent de le tremper. Madame de
Staël, de même, ne put être supprimée par l'Empire, auquel elle était
antérieure de position prise et de renommée fondée. Nés dix ou quinze
ans plus tard, et s'ils n'avaient eu que dix-sept ans en 1800, ces deux
chefs de la pensée eussent-ils fait tête aussi fermement à l'assaut? Du
moins, on l'avouera, les difficultés pour eux eussent été tout autres.
Il faut en tenir compte au brillant, aimable et intermédiaire génie dont
nous parlons. Charles-Emmanuel Nodier doit être né à Besançon le 29
avril 1780, si tant est qu'il s'en souvienne rigoureusement lui-même;
le contrariant Quérard le fait naître en 1783 seulement; Weiss, son ami
d'enfance, le suppose né en 1781. Ce point initial n'est donc pas encore
parfaitement éclairci, et je le livre aux élucubrations des Mathanasius
futurs. Son père, avocat distingué, avait été de l'Oratoire et avait
professé la rhétorique à Lyon. Il fut le premier et longtemps l'unique
maître de ce fils adoré (fils naturel, je le crois), dont l'éducation
ainsi resta presque entièrement privée et qui ne parut au collège que
dans les classes supérieures. Le jeune Nodier suivit pourtant à Besançon
les cours de l'École centrale et fut élève de M. Ordinaire, de M. Droz.
Ses relations avec le moine Schneider, telles qu'il s'est plu à nous
les peindre, ne sont-elles pas une réflexion fort élargie, une pure
réfraction du souvenir à distance au sein d'une vaste et mobile
imagination? Nous nous garderions bien, quand nous le pourrions, de
chercher à suivre le réel biographique dans ce qui est surtout vrai
comme impression et comme peinture, et d'y décolorer à plaisir ce que le
charmant auteur a si richement fondu et déployé. Ce que nous demandons
à l'enfance et à la jeunesse de Nodier, c'est moins une suite de faits
positifs et d'incidents sans importance que ses émotions mêmes et ses
songes; or, de sa part, les souvenirs légèrement _romancés_ nous les
rendent d'autant mieux.
Les premiers sentiments du jeune Nodier le poussèrent tout à fait dans
le sens de la Révolution. Son père fut le second maire constitutionnel
de Besançon; M. Ordinaire avait été le premier. L'enfant, dès onze ou
douze ans, prononçait des discours au club. Une députation de ce club de
Besançon alla rendre visite au général Pichegru qui avait repoussé les
Autrichiens, du côté de Strasbourg: l'enfant fut de la partie; deux
commissaires le demandèrent à son père: «Donnez-nous-le, nous le ferons
voyager!» Pichegru lui fit accueil et l'assit même sur ses genoux, car
l'enfant, très-jeune, était de plus très-mince et petit, il n'a grandi
que tard. Il passa ainsi trois ou quatre jours au quartier-général et
partagea le lit d'un aide de camp. Cette excursion fut féconde pour sa
jeune âme; mille tableaux s'y gravèrent, mille couleurs la remplirent.
Il put dire avec orgueil: Pichegru m'a aimé. Mais lorsqu'ensuite, dans
son culte enthousiaste, il s'obstina jusqu'au bout à parler de Pichegru
comme d'une pure victime, comme d'un bon Français et d'un loyal
défenseur du sol, il fut moins fidèle à l'information de l'histoire qu'à
la reconnaissance et au pieux désir.
Pendant la Terreur probablement, un M. Girod de Chantrans, ancien
officier du génie, forcé de quitter Besançon par suite du décret qui
interdisait aux ci-devant nobles le séjour dans les places de guerre,
alla habiter Novilars, château à deux lieues de là; il emmena le jeune
Nodier avec lui. C'était un savant, un sage, une espèce de Linné
bisontin. Il donna à l'enfant des leçons de mathématiques et d'histoire
naturelle, mais l'élève ne mordit qu'à cette dernière. C'est là qu'il
commença ses études entomologiques, ses collections, s'attachant aux
coléoptères particulièrement: il y acquit des connaissances réelles,
découvrit l'organe de l'ouïe chez les insectes: une dissertation publiée
à Besançon en l'an VI (1798) en fait foi. M. Duméril confirma depuis
cette opinion, ou même, selon son jeune et jaloux devancier, s'en
empara: il y eut réclamation dans les journaux[167]. Dès ce temps, Nodier
avait commencé un poëme sur les charmants objets de ses études; on
en citait de jolis vers que quelques mémoires, en le voulant bien,
retrouveraient peut-être encore. Je n'ai pu saisir que les deux
premiers:
Hôtes légers des bois, compagnons des beaux jours,
Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours...
[Note 167: On peut voir dans la _Décade_, 3e trimestre de l'an XII, p.
377, une lettre de Charles Nodier, de laquelle il résulte cependant que
M. Duméril, loin de s'emparer de l'observation de son devancier, l'avait
négligée et n'en avait pas tenu compte. L'exactitude est bien difficile
à obtenir, en tout ce qui concerne Charles Nodier,--surtout si l'on a
causé avec lui.]
Mais qu'est-il besoin de poëme? ne l'avons-nous pas dans _Séraphine_,
aussi vif, aussi frais, aussi matinal et diapré que les ailes de ces
papillons sans nombre que l'auteur décrit amoureusement et qu'il étale?
Quand on est poëte, quand la lumière se joue dans l'atmosphère sereine
de l'esprit ou en colore à son gré les transparentes vapeurs, il n'est
que mieux d'attendre pour peindre, de laisser la distance se faire, les
rayons et les ombres s'incliner, les horizons se dorer et s'amollir.
Tous ces _Souvenirs_ enchanteurs de Nodier, qui commencent par
_Séraphine_, ont pour muse et pour fée, non pas le _Souvenir_ même,
beaucoup trop précis et trop distinct, mais l'adorable _Réminiscence_.
C'est bien important, à propos de Nodier, de poser dès l'abord en quoi
la réminiscence diffère du souvenir. Un amant disait à sa maîtresse
qui brûlait chaque fois les lettres reçues, et qui pourtant s'en
ressouvenait mieux:
Au lieu d'un froid tiroir où dort le souvenir,
J'aime bien mieux ce coeur qui veut tout retenir,
Qui dans sa vigilance à lui seul se confie,
Recueille, en me lisant, des mots qu'il vivifie,
Les mêle à son désir, les plie en mille tours,
Incessamment les change et s'en souvient toujours.
Abus délicieux! confusion charmante!
Passé qui s'embellit de lui-même et s'augmente!
Forêt dont le mystère invite et fait songer,
Où la Réminiscence, ainsi qu'un faon léger,
T'attire sur sa trace au milieu d'avenues
Nouvelles a tes yeux et non pas inconnues!
C'est ce faon léger des lointains mystérieux, ce daim à demi fuyant de
l'Égérie secrète, que dans ses inspirations les plus heureuses Nodier
vieillissant a suivi.
Au retour de Novilars, il fréquenta à Besançon les cours de l'École
centrale; dès 1797, il était adjoint au bibliothécaire de la ville,
avec de petits appointements qui lui permirent quelque indépendance.
Jusqu'alors il avait été plutôt timide et d'une allure toute poétique;
il commença de s'émanciper, et ces vives années de son adolescence
purent paraître très-dissipées et très-oisives. Son père l'aurait voulu
avocat; il suivit le droit à Besançon, mais inexactement et sans fruit.
A cette époque il en était déjà aux romans, soit à les pratiquer, soit à
les écrire. L'influence de _Werther_ fut très-grande sur lui et l'exalta
singulièrement. La mode y poussait; le plus flatteur triomphe d'un
jeune-France en ce temps-là consistait à obtenir des parents de porter
l'habit bleu de ciel et la culotte jaune de Werther. Dans ces premiers
accès d'enthousiasme germanique, Nodier ne savait que fort peu
l'allemand; il lisait plus directement Shakspeare; mais il avait
pour ainsi dire le don des langues; il les déchiffrait très-vite et
d'instinct, et en général il sait tout comme par réminiscence. Rien
d'étonnant que, comme toutes les réminiscences, ses connaissances,
d'autant plus ingénieuses, soient parfois un peu hasardées.
Il se trouva impliqué en 1799 (an vu) dans quelque petite échauffourée
politique. Il s'agissait d'_un complot contre la sûreté de l'État_.
Condamné d'abord par contumace, il fut ensuite acquitté à la majorité
d'une voix, le 10 fructidor an VII. Il avait perdu sa place de
bibliothécaire-adjoint; son père l'envoya à Paris (vers 1800) pour y
continuer ses études interrompues; il y porta des romans déjà faits, et
y contracta de nouvelles liaisons politiques. Après un premier séjour
à Paris, il fut rappelé à Besançon; c'était l'époque où les émigrés
commençaient à rentrer; il se lia avec ceux d'entre eux qui étaient
encore jeunes, et tourna au royalisme en combinant ses nouvelles
affections avec les anciennes. Revenu à Paris à l'époque où Bonaparte
consul visait de près à l'empire, il y fit _la Napoléone_ (1802), encore
plus républicaine que royaliste: le dernier vers y salue _l'échafaud de
Sidney_. Il publia presque en même temps le petit roman des _Proscrits_,
et, dans un genre fort différent, une _Bibliographie entomologique_;
il avait écrit des articles dans un journal d'opposition intitulé _le
Citoyen français_, qui paraissait pendant la première année du Consulat.
Il avait déjà fait imprimer à Besançon, en 1801, et tirer à vingt-cinq
exemplaires _Quelques Pensées de Shakspeare_, avec cette épigraphe de
Bonneville:
Génie agreste et pur qu'ils traitent de barbare.
En quittant chaque fois Besançon, Nodier y laissait un ami qu'il
revoyait toujours ensuite avec bonheur, qu'il émerveillait de ses
nouveaux récits, au coeur de qui il gravait comme sur l'écorce du hêtre
les chiffres du moment, et que quarante années écoulées depuis lors
n'ont pas arraché du même lieu. Weiss, cet ami d'enfance, bibliographe
comme Nodier, et, qui plus est, homme d'imagination comme lui, l'un des
derniers de cette franche et docte race provinciale à la façon du XVIe
siècle, héritier direct des Grosley et des Boisot, l'excellent Weiss est
resté dans sa ville natale comme un exemplaire déposé de la vie première
et de l'âme de son ami, un exemplaire sans les arabesques et les
dorures, mais avec les corrections à la main, avec les marges entières
précieuses, et ce qu'on appelle en bibliographie les _témoins_. Qui donc
n'a pas ainsi quelqu'un de ces amis purs et fidèles qui est resté
au toit quand nous l'avons déserté, le pigeon casanier qui garde la
tourelle? mais l'autre souvent ne revient pas. C'est le tome premier de
nous-même, et celui presque toujours qui nous représente le mieux. Pour
savoir le Nodier d'alors, c'est bien moins le Nodier d'aujourd'hui, trop
lassé de s'entendre, qu'il eût fallu interroger, que le témoin mémoratif
et glorieux d'un tel ami, lorsque dans la belle promenade de Chamars, si
pleine de souvenirs (avant que le Génie militaire eût gâté Chamars), il
s'épanchait en abondants et naïfs récits, et faisait revivre sous les
grands feuillages d'automne les confidences des printemps d'autrefois,
désespoirs ardents, philtres mortels, consolations promptes, complots,
terreurs crédules, fuites errantes, une fenêtre escaladée, les années
légères.
Je me représente Nodier à ces heures de jeunesse, lorsque, superbe et
puissant d'espérance, ou, ce qui revient au même, prodigue de désespoir,
il partit pour Paris du pied de sa montagne comme pour une conquête. Il
n'était pas tel que nous le voyons aujourd'hui lorsqu'à pas lents, un
peu voûté et comme affaissé, il s'achemine tous les jours régulièrement
par les quais jusque chez Crozet et Techener, ou devers l'Académie les
jours de séance, _afin que cela l'amuse_, comme dirait La Fontaine.
«Vous l'avez rencontré cent fois, vous l'avez coudoyé, dit un spirituel
critique, qui en cette occasion est peintre[168], et sans savoir pourquoi
vous avez remarqué sa figure anguleuse et grave, son pas incertain et
aventureux, _son oeil vif et las_, sa démarche fantasque et pensive.»
Prenez garde pourtant, attendez: il y a de la vigueur encore
sommeillante sous cette immense lassitude, il survient de singuliers
réveils dans cette langueur. Un jour que je le rencontrais ainsi
dans une de ces cours de l'Institut que les profanes traversent
irrévérencieusement pour raccourcir leur chemin, comme on traverse
une église,--un jour que je le rencontrais donc, et qu'arrivé tout
fraîchement moi-même de sa Franche-Comté et de son Jura, je lui en
rappelais avec feu quelques grands sites, il m'écoutait en souriant;
mais j'avais cherché vainement le nom de _Cerdon_ pour le rattacher à
cette haute et austère entrée dans la montagne après Pont-d'Ain: ce nom
de _Cerdon_, que je ne retrouvais pas et que je balbutiais inexactement,
avait dérouté à lui-même sa mémoire, et nous avions tourné autour,
sachant au juste de quel lieu il s'agissait, mais sans le bien dénommer.
Il m'avait quitté, il était loin, lorsque du fond de la seconde cour,
et du seuil même de l'illustre _portique_, un cri, un accent net et
vibrant, le mot de _Cerdon_, qui lui était revenu, et qu'il me lançait
avec une joie fière en se retournant, m'arriva comme un rappel sonore
du pâtre matinal aux échos de la montagne: le Nodier jeune et puissant
était retrouvé!
[Note 168: _Portraits littéraires_, par M. Planche.]
Les soirs même de dimanche, en cet _Arsenal_ toujours gracieux et
embelli, s'il s'oublie quelquefois, comme par mégarde, à causer et à
rajeunir, si, debout à la cheminée, il s'engage en un attachant récit
qui ne va plus cesser, à mesure que sa parole élégante et flexible se
déroule, écoutez, assistez! Voyez-vous cette organisation puissante qui
a faibli, comme elle se rehausse aux souvenirs! l'oeil s'éclaire, la
voix monte, le geste lui-même, à peine sorti de sa longue indolence, est
éloquent. Je me figure un Vergniaud qui cause.
Dans le Nodier d'aujourd'hui, à travers la fatigue, il y a encore, par
accès, du montagnard élancé à haute et large poitrine, de même que dans
celui d'autrefois et jusqu'en sa pleine force, on dut entrevoir toujours
quelque chose de ce qui a promptement fléchi. Les Francs-Comtois
transplantés ne sont-ils pas volontiers comme cela[169]?
[Note 169: Jouffroy, par exemple.]
Quoi qu'il en soit, lui, il était tel lorsque ses premiers séjours à
Paris agrandirent sous ses pas bondissants le cercle des aventures.
J'ajourne pour un instant les échappées politiques: littérairement on le
possède dès ce moment-là, d'une manière complète et circonstanciée, dans
quelques petits ouvrages de lui qui furent conçus sous ces coups de
soleil ardents, sous ces premières lunes sanglantes et bizarres.
_Le Peintre de Saltzbourg_, journal des émotions d'un coeur souffrant,
suivi des _Méditations du Cloître_, 1803.
_Le dernier Chapitre de mon Roman_, 1803.
_Essais d'un jeune Barde_, 1804.
_Les Tristes_, ou _Mélanges tirés des tablettes d'un Suicide_, 1806.
J'y ajouterais le roman intitulé _les Proscrits_, si on pouvait se le
procurer[170]; mais j'y joins celui d'_Adèle_, qui, publié beaucoup plus
tard, remonte pour la première idée et l'ébauche de la composition à ces
années de prélude. En relisant ces divers écrits, en tâchant, s'il se
peut, pour les _Essais d'un jeune Barde_ et pour _les Tristes_, de
ressaisir l'édition originale (car dans les volumes des _oeuvres
complètes_ la physionomie particulière de ces petits recueils s'est
perdue et comme fondue), on surprend à merveille les affinités
sentimentales et poétiques de Nodier dans leurs origines.
[Note 170: On le peut assez aisément, car il a été réimprimé en 1820
(_Stella_ ou _les Proscrits_). L'auteur l'a rejeté depuis avec raison,
comme trop juvénile et peu digne de ses _Oeuvres complètes_. Les autres
ouvrages dont je parle en dispensent.]
Il est d'avant _René_, bien qu'il n'éclate qu'un peu après et à côté. Il
n'a pas non plus besoin d'_Oberman_ pour naître, bien qu'il le lise de
bonne heure et qu'il l'admire aussitôt; mais si Oberman et René sont
pour lui des frères aînés et plus mûris, ce ne sont pas ses parents
directs, ses pères. Nodier, au début, se rattache plus directement à
Saint-Preux, mais à Saint-Preux germanisé, vaporisé, werthérisé. Il a lu
aussi _les dernières Aventures du jeune d'Olban_, publiées en 1777, et
il s'en ressent d'une manière sensible. Mais qu'est-ce, me dira-t-on,
que _les Aventures du jeune d'Olban_? Avant 89, il y avait en France un
très-réel commencement de romantisme, une veine assez grossissante dont
on est tout surpris à l'examiner de près: les drames de Diderot, de
Mercier, les traductions et les préfaces de Le Tourneur, celles de
Bonneville. Tout un jeune public, contre lequel tonnait La Harpe, y
répondait: on a vu ailleurs que M. Joubert, l'ami de Fontanes, en était.
Or Ramond, depuis membre grave des assemblées politiques, de l'Académie
des Sciences, et historien si éminent des Pyrénées, Ramond jeune,
nourri dans Strasbourg, sa patrie, des premiers sucs de la littérature
allemande mûrissante, en fut légèrement enivré. Séjournant en Suisse et
dans une sorte d'exil commandé, à ce qu'il semble, par quelque passion
malheureuse, il publia à Verdun, en 1777, _les Aventures du jeune
d'Olban_ qui finissent à la Werther par un coup de pistolet, et l'année
suivante il publia encore, dans la même ville, un volume d'Élégies
alsaciennes de plus de sentiment et d'exaltation que d'harmonie et de
facture; on y lit cette rustique approbation signée du bailli du lieu:
_Permis d'imprimer les Élégies ci-devant_. Nodier, à la veille du
_Peintre de Saltzbourg_, se ressouvenait du roman de Ramond [171], il
ajouta même à son _Peintre_, par manière d'épilogue, une pièce intitulée
_le Suicide et les Pèlerins_, qui n'est qu'une mise en vers du dernier
chapitre en prose de _d'Olban_. Comme talent d'écrire (bien que Ramond
en ait montré dans ses autres ouvrages), il n'y a pas de comparaison à
faire entre _le Peintre de Saltzbourg_ et le roman alsacien; mais c'est
le même fonds de sentimentalité.
[Note 171: Il a poussé la complaisance et la longanimité du souvenir
jusqu'à donner une édition des _Aventures de d'Olban_, avec notice,
1829, chez Techener.]
Les _Essais d'un jeune Barde_ sont dédiés par Nodier à Nicolas
Bonneville; c'est à lui surtout, à ses _âpres et sauvages, mais fières
et vigoureuses_ traductions, comme il les appelle, qu'il avait dû d'être
initié au théâtre allemand. Bonneville avait débuté jeune par des
poésies originales où l'on remarque de la verve; ensuite il s'était
livré au travail de traducteur. Vers 1786, en tête d'un _Choix de petits
romans imités de l'allemand_, il avait mis pour son compte une préface
où il pousse le cri famélique et orgueilleux des génies méconnus. Il n'y
manque pas l'exemple de Chatterton, qu'il raconte et étale avec vigueur.
Il est l'un des premiers qui aient commencé d'entonner cette lugubre
et emphatique complainte qui n'a fait que grossir depuis, et dont
l'opiniâtre refrain revient à redire: _Admire-moi, ou je me tue!_ La
Révolution le dispersa violemment hors de la littérature[172]. Voilà bien
quelques-uns des précurseurs parmi cette génération werthérienne d'avant
89, dont fut encore Granville, aussi décousu, plus malheureux que
Bonneville, et qui semble lui disputer un pan de ce manteau superbe et
quelque peu troué qui se déchira tout à fait entre ses mains. Granville,
auteur du _Dernier Homme_, poëme en prose dont Nodier s'est fait depuis
l'éditeur, et que M. Creusé de Lesser a rimé, Granville, atteint comme
Gilbert d'une fièvre chaude, se noya le 1er février 1805 à Amiens, dans
le canal de la Somme, qui coulait au pied de son jardin.
[Note 172: Voir sur Bonneville le portrait qu'en trace Nodier dans
_les Prisons de Paris sous le Consulat_, chap. I, et la note VIII du
_Dernier Banquet des Girondins_.]
Je demande pardon de remuer de si tristes frénésies; mais il le faut,
puisque c'est de la généalogie littéraire. Remarquez que le secret
du malheur de ces écrivains tourmentés est en grande partie dans la
disproportion de l'effort avec le talent. Car de _talent_, à proprement
parler, c'est-à-dire de pouvoir créateur, de faculté expressive, de mise
en oeuvre heureuse, ils n'en avaient que peu; ils n'ont laissé que des
lambeaux aussi déchirés que leur vie, des canevas informes que les
imaginations enthousiastes ont eu besoin de revêtir de couleurs
complaisantes, de leurs propres couleurs à elles, pour les admirer.
Ce fut sans doute un malheur de Nodier au début, que de Se prendre de
ce côté, et de se trouver engagé par je ne sais quelle fascination
irrésistible vers ces faux et troublants modèles. Je conçois et j'admets
qu'à l'entrée de la vie, les premières affections, même littéraires, ne
soient pas dans chacun celles de tous. Dans sa jolie nouvelle de _la
Neuvaine de la Chandeleur_, Nodier en commençant explique très-bien
comme quoi il n'y a de véritable enfance qu'au village, ou du moins en
province, dans des coins à part, bien loin des rendez-vous des capitales
et de la rue Saint-Honoré. De même en littérature, en poésie, les
premières impressions, et souvent les plus vraies et les plus tendres,
s'attachent à des oeuvres de peu de renom et de contestable valeur, mais
qui nous ont touché un matin par quelque coin pénétrant, comme le son
d'une certaine cloche, comme un nid imprévu au rebord d'un buisson,
_comme le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit toit
solitaire_. Ainsi l'_Estelle_ de Florian ou la _Lina_ de Droz, les
_Fragments_ de Ballanche ou les _Nuits Élyséennes_ de Gleizes, peuvent
toucher un coeur adolescent autant et bien plus qu'une Iliade. Même
plus tard, on pourrait, comme faible secret, et en ne l'avouant jamais,
préférer _Valérie_ à Sophocle; on peut, et en l'avouant, préférer le
_Lac_ des _Méditations_ à _Phèdre_ elle-même. Dans l'enfance donc et
dans l'adolescence encore, rien de mieux littérairement, poétiquement,
que de se plaire, durant les récréations du coeur, à quelques sentiers
favoris, hors des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tôt ou
tard, se rallier et aboutir. Mais ces grands chemins, c'est-à-dire les
admirations légitimes et consacrées, à mesure qu'on avance, on ne les
évite pas impunément; tout ce qui compte y a passé, et l'on y doit
passer à son tour: ce sont les voies sacrées qui mènent à la Ville
éternelle, au rendez-vous universel de la gloire et de l'estime humaine.
Nodier, si fait pour pratiquer ces voies et pour les suivre, et qui,
jeune, en savait mieux que les noms, ne les hanta, pour ainsi parler,
qu'à la traverse, et ne s'y enfonça à aucun moment en droiture. Je ne
sais quelle fatalité de destinée ou quel tourbillon romanesque, du
_Peintre de Saltzbourg_ à _Jean Sbogar_, le jeta toujours par les
précipices ou sur les lisières, à droite ou à gauche de ces grandes
lignes où convergent en définitive les seules et vraies figures du poëme
humain comme de l'histoire. Par un généreux mais décevant instinct, il
s'en alla accoster d'emblée, en littérature comme en politique, ceux
surtout qui étaient dehors et qui lui parurent immolés, Bonneville ou
Granville, comme Oudet et Pichegru.
Et plus tard, tout à fait mûr et le plus ingénieux des sceptiques, ne
voudra-t-il pas réhabiliter Cyrano? il appellera Perrault un autre
Homère.
Jeune, deux choses entre autres le sauvèrent et permirent qu'à la fin,
arrivé à son tour, reposé ou du moins assis, et comptant devant lui les
débris amassés, il se fît une richesse. Et d'abord, si sincère qu'il se
montrât dans le transport d'expression de ses douleurs juvéniles, il
était trop poëte pour que son imagination, à certains moments, ne les
lui exagérât point beaucoup, et, à d'autres moments aussi, ne les
vint pas distraire et presque guérir. Sa sensibilité, tempérée par la
fantaisie, ne prenait pas le malheur dans un sérieux aussi continu que
de loin on pourrait le croire. Et par exemple, en ce temps même du
_Peintre de Saltzbourg_, il écrivait _le dernier Chapitre de mon Roman_,
réminiscence très-égayée d'une génération légère qui avait eu, comme il
l'a très-bien dit, _Faublas_ pour _Télémaque_. J'aime peu à tous égards
ce _dernier Chapitre_, si spirituel qu'il soit; il rappelle trop son
modèle par des côtés non-seulement scabreux, mais un peu vulgaires. Je
ne sais en ce genre-là de vraiment délicat que le petit conte: _Point
de Lendemain_, de Denon, qu'on peut citer sans danger, puisqu'on ne
trouvera nulle part à le lire[173]. Mais dans ce _dernier Chapitre_, la
mélancolie était raillée, et il y était fait justice des Werthers à la
mode, de façon à rassurer contre les autres écrits de l'auteur lui-même.
Il ne manque souvent à l'ardeur fiévreuse de la jeunesse et à ces
fumeuses exaltations de tête, qu'une soupape de sûreté qui empêche
l'explosion et rétablisse de temps en temps l'équilibre: _le dernier
Chapitre de mon Roman_ prouverait qu'ici, dès l'origine, cette espèce de
garantie était trouvée.
[Note 173: Paris, 1812, Didot l'aîné: tiré à très peu d'exemplaires.]
Mais ce qui sauva surtout Nodier et le lira hors de pair d'entre tous
ces faux modèles secondaires auxquels il faisait trop d'honneur en s'y
attachant, et qui ne devaient bientôt plus vivre que par lui, c'est tout
simplement le talent, le don, le jeu d'écrire, la faculté et le bonheur
d'exprimer et de peindre, une plume riche, facile, gracieuse et vraiment
charmante, et le plaisir qu'il y a, quand on en est maître, à laisser
courir tout cela.
On peut se donner l'agrément, et j'y invite, de lire dans _Trilby_, dès
la troisième ou quatrième page, une certaine phrase infinie qui commence
par ces mots: «Quand Jeannie, de retour du lac...» Jamais ruban
soyeux fut-il plus flexueusement dévidé, jamais soupir de lutin
plus amoureusement filé, jamais fil blanc de _bonne Vierge_ plus
incroyablement affiné et allongé sous les doigts d'une reine Mab? Eh
bien! quand on est destiné à écrire cette phrase-là, ou celles encore de
la magique danse des castagnettes dans _Inès de las Sierras_, on éprouve
trop de dédommagement secret à décrire même ses erreurs, même ses
désespoirs, pour ne pas devoir leur échapper bientôt et leur survivre.
Nodier écrivain, s'il faut le définir, c'est proprement un _Arioste_ de
la phrase. Or, si Werther qu'on semble au début, quand je ne sais quel
Arioste est dessous, j'ai bon espoir, on en revient.
Ces fines qualités de style se présageaient déjà vivement dans _le
Peintre de Saltzbourg_, qui n'a plus guère conservé d'intérêt que par
là. A travers le chimérique de l'action, le vague et l'exalté des
caractères, on y peut relever quelques tableaux de nature qui
rappelaient alors les touches encore récentes de Bernardin de
Saint-Pierre, et qui supposaient le voisinage prochain de Chateaubriand
et d'Oberman. Nodier, grand _styliste_ prédestiné, a de bonne heure
excellé à revêtir les formes et les teintes d'alentour: une de ses
images favorites est celle de la _pierre de Bologne_, qui garde, dit-on,
quelque temps les rayons dont elle a été pénétrée. _Le Peintre de
Saltzbourg_ avait de plus, sur quelques points de sa palette, ses rayons
à lui. On distinguera cette belle page sur l'hiver, datée du 10 octobre:
«Oui, je le répète, l'hiver dans toute son indigence, l'hiver avec
ses astres pâles et ses phénomènes désastreux, me promet plus de
ravissements que l'orgueilleuse profusion des beaux jours...» Si cette
page se fût trouvée aussi bien dans l'_Émile_ ou dans le _Génie du
Christianisme_, elle aurait été mainte fois citée. Je note encore une
admirable description du matin (14 septembre), qui se termine par ces
traits de maître: «... Chaque heure qui s'approche amène d'autres
scènes. Quelquefois, un seul coup de vent suffit pour tout changer.
Toutes les forêts s'inclinent, tous les saules blanchissent, tous les
ruisseaux se rident, et tous les échos soupirent.»
De plus en plus, en avançant, le style de Nodier, avec une grâce et
une souplesse qui ne seront qu'à lui et qui composeront son caractère,
atteindra à peindre de la sorte les mouvements prompts, les reflets
soudains, les chatoiements infinis de la verdure et des eaux, moins sans
doute, dans toute scène, les grands traits saillants et simples
qu'une multitude de surfaces nuancées et d'intervalles qui semblaient
indéfinissables et qu'il exprime. Ainsi, dans _Jean Sbogar_, sa plume
saisira le vol des goëlands qui s'élèvent à perte de vue et redescendent
_en roulant sur eux-mêmes, comme le fuseau d'une bergère échappé à sa
main_[174]. Ainsi, à un autre endroit, il prolongera dans le sable fin et
mobile de la plage les ondulations vagues qui bercent la voiture et le
rêve d'Antonia[175]. Son mouvement de style, aux places heureuses, est
tout à fait tel, parfois rapide et plus souvent bercé.
[Note 174: Chap. IV.]
[Note 175: Chap. V.]
Le roman d'_Adèle_, que je rapporte à cette première époque de Nodier,
s'ouvre avec intérêt et vie: il y a du soleil. Le monde rentrant des
émigrés en province y est assez fidèlement rendu. Les déclamations même
sur la noblesse, sur les inégalités sociales, sur les sciences, ces
traces présentes de Jean-Jacques, deviennent des traits assez vrais du
moment. Bien des pages y sont délicieuses de simplicité et de fraîcheur:
celle, par exemple, à la date du 17 avril, sur les fleurs préférées et
les souvenirs qui s'y rattachent, On y voit déjà ce choix de l'_ancolie_
qui en fait la fleur de Nodier, comme la _pervenche_ est celle de
Rousseau[176]. A la date du 8 juin, je note un doux projet d'Éden, un
rêve adolescent de chaumière; et puis (8 mai) l'ascension à la Dôle, le
_Chalet des Faucilles_, ce joli nid à romans qu'on appelle pays de Vaud,
et l'éblouissante splendeur des monts d'au delà, de laquelle on peut
rapprocher encore, dans la nouvelle d'_Amélie_, la plus flottante
description de brume automnale et matinale au bord du lac de Neuchâtel;
car c'est le triomphe de cette plume amusée d'avoir à dérouler ainsi des
réseaux tour à tour scintillants ou Vaporeux.
[Note 176: Aimé De Loy, poëte franc-comtois des plus errants et des
plus naufragés, mais dont l'amitié vient de recueillir les débris sous
le titre de _Feuilles aux Vents_, a dit quelque part, en célébrant une
de ses riantes stations passagères:
J'y cultive, au pied d'un coteau,
La fleur de Nodier, l'ancolie,
Si chère à la mélancolie,
Et la pervenche de Rousseau.]
Après cela, malgré les grâces courantes, les longs rubans flexibles et
les méandres de mots, les caractères, dans ce petit roman d'_Adèle_,
laissent fortement à désirer. Adèle n'est pas une vraie femme de
chambre, ce qu'il faudrait pour que la donnée eût toute sa hardiesse
originale; elle n'est qu'une demoiselle déclassée et méconnue. Maugis ne
diffère en rien du pur traître des vieux romans de chevalerie ou de ceux
de l'éternel mélodrame. La conduite de Gaston et des autres manque tout
à fait d'une certaine faculté de justesse et de raisonnement qui n'est
jamais tellement absente dans la vie. Ce ne sont que personnages qui
croient, se détrompent, s'exaltent encore, ne vérifient rien, et se
jettent par une fenêtre ou se cassent d'autre façon la tête, un peu
comme dans les romans de l'abbé Prévost, mais d'un abbé Prévost piqué de
Werther. Chez l'abbé Prévost ils s'évanouissaient simplement, ici ils se
tuent.
_Les Tristes_, écrits dans des quarts d'heure de vie errante, ne sont
qu'un recueil de différentes petites pièces (prose ou vers), originales
ou imitées de l'allemand, de l'anglais, et qui sentent le lecteur
familier d'Ossian et d'Young, le mélancolique glaneur dans tous les
champs de la tombe. Toujours mêmes couleurs éparses, mêmes complaintes
égarées, même affreuse catastrophe, _L'inconnu_, auteur supposé des
_Tristes_, se tue d'un coup de lime au coeur, comme Charles Munster
(le peintre de Saltzbourg) se noyait dans le Danube, comme Gaston
dans _Adéle_ se fait, je crois, sauter la tête. Ce qui a manqué à ces
personnages infortunés de Nodier, si souvent reproduits par lui, ç'a été
de se résumer à temps en un type unique, distinct, et qui prit rang à
son tour, du droit de l'art, entre ces hautes figures de Werther, de
René et de Manfred, illustre postérité d'Hamlet. Au lieu de cela, il n'a
fait que fournir les plus intéressants et, sans comparaison, les plus
regrettables dans cette suite de cadets trop pâlissants, qui ont tant
fait couler de pleurs d'un jour, de _d'Olban_ à _Antony_.
Plus tard, pour les figures de femmes, surtout de jeunes filles, il a
mieux atteint à l'idéal voulu, et, dans le charme de les peindre, son
pinceau gracieux et amolli n'a pas eu besoin de plus d'effort. Remarquez
pourtant comme le premier pli se garde toujours, comme le trait marquant
qui s'est prononcé à nu dans la jeunesse se transforme, se déguise,
s'arrange, mais se reproduit inévitable au fond et ne se corrige jamais.
Même dans les plus expansives et sereines réminiscences des soirs
d'automne de la maturité, même quand il semble le plus loin de Charles
Munster et de Gaston de Germancé, quand il n'est plus que _Maxime Odin_,
le doux railleur légèrement attendri, quand près de sa Séraphine,
en d'aimables gronderies, il est assis sur le banc de l'allée des
marronniers, le lendemain de sa nocturne enjambée au _bassin des
Salamandres_; quand se multiplient et se diversifient à ravir sous son
récit les plus rougissantes scènes adolescentes et (idéal du premier
désir!) ce bouquet de cerises malicieusement promené sur les lèvres
de celui qu'on croit endormi; lorsque véritablement il paraît ne plus
vouloir emprunter de ses précédents romans trop ensanglantés que les
souriantes prémices ou les douleurs embellies, comme étaient dans
_Thérèse Aubert_ les adieux à la _Butte des Rosiers_ et ce baiser à
travers les feuilles d'une rose; quand donc on se croit assuré qu'il
en est là, tout d'un coup... qu'est-ce? méfiez-vous, attendez!... le
procédé final n'a pas changé; l'adorable idylle, la pastorale enchantée,
tout amoureusement tressée qu'elle semble, va se trancher net encore à
la Werther ou à la _Werthérie_, sinon par un coup de pistolet, au moins
par une petite vérole qui tue, par un anévrisme qui rompt, par une
convulsion délirante; Séraphine, Thérèse, Clémentine, Amélie, Cécile,
Adèle, toutes ces amantes qu'il a touchées au front, elles en sont là;
il a comme résumé leur destin en un seul dans ces Stances mélodieuses,
où du moins le rhythme et l'image ont tout revêtu et adouci:
Elle était bien jolie, au matin, sans atours,
De son jardin naissant visitant les merveilles,
Dans leur nid d'ambroisie épiant les abeilles,
Et du parterre en fleurs suivant les longs détours.
Elle était bien jolie, au bal de la soirée,
Quand l'éclat des flambeaux illuminait son front,
Et que, de bleus saphirs ou de roses parée,
De la danse folâtre elle menait le rond.
Elle était bien jolie, à l'abri de son voile
Qu'elle livrait flottant au souffle de la nuit,
Quand pour la voir, de loin, nous étions là, sans bruit,
Heureux de la connaître au reflet d'une étoile.
Elle était bien jolie; et de pensers touchants,
D'un espoir vague et doux chaque jour embellie,
L'amour lui manquait seul pour être plus jolie!...
«Paix! voilà son convoi qui passe dans les champs!...»
Idylle et catastrophe, une vive et brillante promesse interceptée, son
imagination avait pris de bonne heure ce tour dans le sentiment de sa
propre destinée et dans l'expérience des malheurs particuliers, réels,
auxquels il est temps de venir.
Nous serons bref dans un détail que lui-même nous a orné de couleurs si
vivantes en mainte page de ses _Souvenirs_. Il suffira de nous rabattre
à quelques points précis et moins illustrés. En 1802, _la Napoléone_,
dont les copies se multiplièrent à l'infini, et une foule de petits
écrits séditieux qui s'imprimaient clandestinement chez le républicain
Dabin et se distribuaient sous le manteau, attirèrent les recherches
de la police. Dabin fut arrêté. On m'assure que Nodier, dans un moment
d'exaltation généreuse, écrivit à Fouché et se dénonça lui-même comme
auteur de _la Napoléone_[177]. Quoi qu'il en soit, Fouché avait pour
bibliothécaire le Père Oudet, ancien ami du père de Nodier dans
l'Oratoire. Cette circonstance ne laissa pas de tempérer les premières
sévérités politiques contre l'imprudent jeune homme. Il fut renvoyé à
son père à Besançon; mais d'actives liaisons avec les émigrés rentrants
et avec les ennemis du Gouvernement en général le compromirent de
nouveau. Accusé d'avoir pris part à l'évasion de Bourmont, il s'évada
lui-même de la ville, et n'y revint qu'après qu'un jugement rendu l'eut
mis à l'abri. Il dut fuir encore, comme plus ou moins enveloppé dans
la grande machination dénoncée par Méhée sous le nom d'_alliance des
jacobins et des royalistes_: il était en danger de passer pour un
_trait-d'union_ des deux partis. Prévenu à temps, il gagna la campagne
et resta errant jusque vers le commencement de 1806, soit dans le Jura
français, soit en Suisse[178]. C'est dans cet intervalle qu'il produisit
_les Tristes_, et même le _Dictionnaire des Onomatopées_, singulière
inspiration chez un proscrit romanesque, et bien notable indice d'un
instinct philologique qui grandira.
[Note 177: Depuis que cette notice est écrite, je suis arrivé à
recueillir des informations tout à fait exactes et singulières sur ce
point de la vie de Nodier. Ce fut lui qui se dénonça en effet par une
lettre, dont voici le texte dans toute son excentricité, et qui sent son
Werther au premier chef:
«Parvenu au comble de l'infortune et du désespoir; abandonné de tout
ce que j'aimais; veuf de toutes mes affections; à vingt-cinq ans j'ai
survécu à tout amour et à toute amitié.
«Un ouvrage intitulé _la Napoléone_ et dirigé contre le Premier Consul a
paru il y a deux ans. La police en a recherché l'auteur. C'est moi.
«Il me reste du moins le bonheur d'être coupable, et de pouvoir vous
demander la prison, l'exil ou l'échafaud.
«Sans attendre des hommes et de vous ni égards ni pitié, je vous apporte
ma liberté. Demain l'usage en serait peut-être terrible. Quiconque a pu
beaucoup aimer, peut haïr avec excès, et mon temps est venu.
«Je m'appelle Charles Nodier.
«Je loge hôtel Berlin, rue des Frondeurs.»
L'adresse, digne de la lettre, est: «Au Premier Consul, et, en son
lieu, à l'un des préfets du Palais.» La date est du 25 frimaire an XII
(décembre 1803); ce qui fait remonter la date de _la Napoléone_ à 1801.
On conçoit que, sur le vu de cette lettre, il ait été donné un ordre du
Grand-Juge «de faire rechercher l'auteur qui prend le nom de Nodier,
de l'interroger sur ses motifs pour écrire et sur les projets qu'il
pourrait avoir.»
Je reviendrai peut-être un jour sur ce fol épisode, si j'en viens à
traiter le Nodier réel et à le suivre de plus près.]
[Note 178: M. Mérimée, successeur de Nodier à l'Académie, et qui,
ayant à prononcer son Éloge, s'en est acquitté un peu ironiquement, a
dit en parlant de cette époque de sa vie où il était peut-être moins
persécuté qu'il ne se l'imaginait: «Il croyait fuir les gendarmes et
poursuivait les papillons.»]
En 1806, son mandat d'arrêt fut levé et converti en un permis de séjour
à Dôle, sous la surveillance du sous-préfet, M. de Roujoux, homme
aimable, instruit, qui préparait dès lors son estimable essai des
_Révolutions des Arts et des Sciences_. Nodier y connut beaucoup
Benjamin Constant, qui avait à Dôle une partie de sa famille: leurs
esprits souples et brillants, leurs sensibilités promptes et à demi
brisées devaient du premier coup s'enlacer et se convenir. Il ouvrit un
cours de littérature qui fut très-suivi, et s'il avait laissé le
temps aux préventions politiques de s'effacer, l'Université aurait
probablement fini par l'accueillir. Le préfet Jean de Bry lui portait
intérêt; le ministre Fouché associait son nom à des souvenirs
oratoriens. Ces années ne furent donc pas absolument malheureuses,
les sentiments consolants de la jeunesse les embellissaient, et de
fréquentes tournées au village de Quintigny, qui recélait pour son coeur
une espérance charmante, lui décoraient l'avenir. Il rêvait de faire
une _Flore_ du Jura; il rêvait mieux, une vie heureuse, domestique,
studieuse, sous l'humble toit verdoyant. Il a exprimé lui-même ces
poétiques douceurs d'alors à quelques années de là, lorsque dans son
exil d'Illyrie il se reportait avec une plainte mélodieuse vers les
saisons déjà regrettables:
Qui me rendra l'aspect des plantes familières,
Mes antiques forêts aux coupoles altières,
Des bouquets du printemps mon parterre épaissi,
Le houx aux lances meurtrières,
L'ancolie au front obscurci
Qui se penche sur les bruyères,
Le jonc qui des étangs protège les lisières,
Et la pâle anémone et l'éclatant souci?
Les arbres que j'aimais ne croissent point ici.
O riant Quintigny, vallon rempli de grâces,
Temple de mes amours, trône de mon printemps,
Séjour que l'espérance offrait à mes vieux ans,
Tes sentiers mal frayés ont-ils gardé mes traces?
Le hasard a-t-il respecté
Ce bocage si frais que mes mains ont planté,
Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue
Où je plaignais Werther que j'aurais imité?...
Rien n'est doux et brillant comme de regarder à distance nos jeunes
années malheureuses à travers ce prisme qu'on appelle une larme.
Le poëte, chez Nodier, est déjà bien avancé, bien en train de mûrir:
une circonstance particulière vint développer en lui le philologue, le
lexicographe, et lui permit dès lors de pousser de front ce goût vif
à côté de ses autres prédilections un peu contrastantes. Le chevalier
Herbert Croft, baronnet anglais, prisonnier de guerre à Amiens, où il
s'occupait de travaux importants sur les classiques grecs, latins et
français, eut besoin d'un secrétaire et d'un collaborateur: Nodier lui
fut indiqué et fut agréé; il obtint l'autorisation d'aller près de lui.
Il nous a peint plus tard son vieil ami sous le nom légèrement adouci
de sir Robert Grove, dans son attachante nouvelle d'_Amélie_. Il
était impossible de toucher un tel portrait à la Sterne avec une plus
gracieuse et, pour ainsi dire, affectueuse ironie: «Ce qui faisait
sourire l'esprit, conclut-il, dans les innocentes manies du chevalier,
faisait en même temps pleurer l'âme. On se disait: Voilà pourtant ce
que nous sommes, quand nous sommes tout ce qu'il nous est permis d'être
au-dessus de notre espèce!»
Sans plus recourir au portrait un peu flatté du vieux savant dans
_Amélie_ et en m'en tenant aux notices critiques de Nodier même, du
vivant ou peu après la mort du chevalier[179], il en résulte que sir
Herbert Croft, ancien élève de l'évêque Lowth qui a écrit l'_Essai sur
la Poésie des Hébreux_, l'élève aussi et le collaborateur du docteur
Johnson soit pour la _Vie d'Young_, soit pour les travaux du
Dictionnaire, avait de plus en plus creusé et raffiné dans les
recherches littéraires et dans l'étude singulière des mots. Doué par la
nature de l'organe le plus exquis des commentateurs, il l'avait encore
armé d'une loupe grossissante qui ne se fixait plus décidément que
sur les _infiniment petits_ de la grammaire. «M. le chevalier Croft,
écrivait de lui Nodier émancipé dans un article un peu railleur, peut se
dire hautement l'Épicure de la syntaxe et le Leibnitz du rudiment; il a
trouvé l'atome, la monade grammaticale....» Quand il s'appliquait à un
classique, sous prétexte de l'éclaircir, il y piquait de tous points
ses vrilles imperceptibles et petit à petit destructives, presque comme
celles des insectes rongeurs particuliers aux bibliothèques. Son analyse
pointilleuse prétendait mettre à nu, par exemple, dans telle période
de Massillon (car sir Herbert travaillait beaucoup sur nos auteurs
français), une quantité déterminée de _consonnances_ et d'_assonnances_
qu'une éloquence harmonieuse sait trouver d'elle-même, mais qu'elle
dérobe à la critique et qu'à ce degré de rigueur elle ne calcule jamais.
Ce fut durant la participation de Nodier, comme secrétaire, aux travaux
du chevalier, que celui-ci fit paraître son _Horace éclairci par la
ponctuation_, ouvrage curieux et subtil, dont le titre seul promet,
parmi les hasards de la conjecture, bien des aperçus piquants. A ses
profondes préoccupations érudites, sir Herbert joignait par accident
certaines vues libres, romantiques, comme des ressouvenirs du biographe
d'Young. Il fut le premier à tirer d'un entier oubli _le dernier Homme_
de Granville, _cette admirable ébauche d'épopée_, s'écriait Nodier,
_et qui fera la gloire d'un plagiaire heureux_. On voit par combien de
points vifs devaient se toucher d'abord le jeune secrétaire et le vieux
maître.
[Note 179: Au tome Ier, page 205, et au tome II, page 429, des
_Mélanges de Littérature et de Critique_ de Charles Nodier, recueillis
par Barginet (de Grenoble), 1820.]
L'association ne dura pas aussi longtemps qu'on aurait pu croire. Après
une année environ, l'amour de l'indépendance et la passion de l'histoire
naturelle ramenèrent Nodier dans son village de Quintigny. Il s'était
marié, il allait être père: de nouveaux projets commençaient. Pourtant
les relations avec le chevalier portèrent leur fruit; cette veine
d'études philologiques aboutit en 1811 au livre ingénieux des _Questions
de Littérature légale_. Il faut tout dire: le bon chevalier Croft, qui
n'était pas tout à fait sir Grove, se montra un peu jaloux de son élève
et du succès de cette _brochure populaire_, comme il la qualifia non
sans quelque intention de dédain: sur deux ou trois points de textes
comparés, il revendiqua même, à mots couverts, la priorité de la note.
Nodier, en rendant compte dans les _Débats_ de l'ouvrage où perçait
cette petite aigreur, la releva avec une vivacité spirituelle et polie,
mais assez aiguisée à son tour. A la mort du chevalier, il ne se
ressouvint plus que de ses mérites dans un article nécrologique détaillé
et touchant. J'ai souri toutefois en saisissant l'instant même où
l'élève philologue s'est émancipé: comme dans toute émancipation, il y a
eu un brin de révolte.
Ce livre des _Questions de Littérature légale_, fort augmenté depuis
l'édition de 1812, et qui, sous son titre à la Bartole, contient une
quantité de particularités et d'aménités littéraires des plus curieuses
relativement au plagiat, à l'imitation, aux pastiches, etc., etc., est
d'une lecture fort agréable, fort diverse, et représente à merveille le
genre de mérite et de piquant qui recommande tout ce côté considérable
des travaux de Nodier. Dans ses _Onomatopées_, dans sa _Linguistique_,
dans ses _Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque_, dans cette foule
de petites dissertations fines, annexées comme des cachets précieux au
_Bulletin du Bibliophile_[180], on le retrouve le même de manière et
de méthode, si méthode il y a, d'érudition courante, rompue, variée,
excursive. Ne lui demandez pas une discussion suivie et rigoureuse,
armée de précautions, appuyée aux lignes établies de l'histoire, aux
grands résultats acquis et aux jugements généraux de la littérature. Il
s'échappe à tout moment _par la tangente_, il ne vise qu'à des points
spéciaux, à des trouvailles imprévues, à des raretés d'exception où il
se porte tout entier et où son scepticisme déguisé agite l'hyperbole. Sa
critique, c'est bien souvent une vraie guerre de guérillas, une Fronde
qui fait échec aux grands corps réguliers de la littérature et de
l'histoire. Ou encore, sans but aucun, c'est un assaisonnement
perpétuel, le _hors-d'oeuvre_ à la fin d'un grand banquet, après une
littérature finie. Athénée, en son temps, n'a guère fait autre chose.
Bayle parle quelque part de ces lectures mélangées qui sont comme le
_dessert_ de l'esprit. Nodier accommode par goût l'érudition pour les
estomacs rassasiés et dédaigneux. Son livre des _Questions légales_, par
exemple, c'est proprement un _quatre-mendiants_ de la littérature; on
passe des heures musardes à y grappiller sans besoin, à y ronger avec
délices. Il a poussé en ce sens le Bayle et le Montaigne à leurs
extrêmes conséquences; ce ne sont plus que miettes friandes.
[Note 180: Chez Techener.]
Les esprits fermes, à régime sain, qui n'ont jamais eu de dégoût
indolent ni de caprice, les esprits applicables, d'appétit judicieux,
empressés de mordre d'abord à quelque pièce de bonne digestion, pourront
se demander souvent à quoi bon ces raffinements de coup d'oeil sur des
riens, ces jeux de l'ongle sur des écorces, ces dégustations exquises
sur le plus rare des _Ana_; à quoi bon de savoir si la _sphère_ au
frontispice est un insigne tout spécial des Elzevirs, et si leur large
guirlande de _roses trémières_ ne leur a pas été en maint cas dérobée.
Les esprits même les plus en délicatesse de littérature pourront
désirer quelquefois plus de circonspection et de sévérité dans certains
jugements qui atteignent des noms connus: ainsi, M. de La Rochefoucauld
n'est pas formellement accusé, à l'article IV des _Questions_, d'être
un plagiaire de Corbinelli; mais cette singulière accusation, une fois
soulevée, n'est pas non plus réfutée et réduite à néant, comme il
l'aurait fallu. Pascal, à l'article V, demeure hautement accusé d'avoir
pillé Montaigne; son plagiat est même proclamé le plus évident et le
plus _manifestement intentionnel_ que l'on connaisse, et l'on oublie
que Pascal, mort depuis plusieurs années lorsqu'on recueillit et qu'on
publia ses _Pensées_, ne peut répondre des petits papiers qu'on y inséra
et qui, pour lui, n'étaient que des notes dont il se réservait l'usage.
Ses pieux amis, les éditeurs, plus versés dans saint Augustin que dans
Montaigne, ne s'aperçurent pas qu'ils avaient affaire par endroits à des
extraits de ce dernier, et négligèrent naturellement d'en avertir. On
aurait à multiplier les remarques de ce genre à propos de la critique
de notre ingénieux et poétique érudit. Un jour, dans un article sur le
cardinal de Retz, il lui appliquera je ne sais quel mot de celui qu'il
appelle tout à coup _le sage et vertueux Balzac_, oubliant trop que cet
estimable écrivain n'était pas le moins du monde un philosophe ni un
sage, mais bien un utile pédant doué de nombre, sous qui notre prose a
fait et doublé une excellente rhétorique: voilà tout.
Dans le plus suivi et le plus philosophique de ses jeux érudits, dans
ses _Éléments de Linguistique_, Nodier a développé un système entier
de formation des langues, l'histoire imagée du mot depuis sa première
éclosion sur les lèvres de l'homme jusqu'à l'invention de l'écriture
et à l'achèvement des idiomes. Ces sortes de questions dépassent de
beaucoup le cercle des conjectures sur lesquelles nous nous permettons
d'exprimer et même d'avoir un avis. Un savant article du baron
d'Eckstein[181] vint protester au nom des résultats et des procédés
de l'école historique: il fut sévère. En revanche, de consolants et
affectueux articles de M. Vinet[182] exprimèrent l'admiration sans réserve
et bien flatteuse d'un lecteur sérieux, complétement séduit.
[Note 181: _Journal de L'Institut historique_, 2e livraison.]
[Note 182: _Essais de Philosophie morale_.
A des endroits un peu moins antédiluviens, et où nous nous sentirions
plus à même de prendre parti, il nous semble que Nodier, érudit, ne
triomphe jamais plus sûrement, ne s'ébat jamais avec une plus heureuse
licence qu'en plein XVIe siècle, en cette époque de liberté, de
fantaisie aussi et de vaste bigarrure, et de style français déjà
excellent. Il est de son mieux quand il disserte à fond sur le _Cymbalum
mundi_, et la réhabilitation de Bonaventure des Periers peut en ce genre
passer pour son chef-d'oeuvre, à moins qu'on ne le préfère discourant,
après Naudé, sur les Mazarinades, et épuisant la théorie des deux
éditions du _Mascurat_.
Pour revenir, est-ce aller trop loin que de croire de Nodier
bibliographe, lexicographe et philologue, qu'après tout, l'élève du
chevalier Croft garda toujours quelque chose de lui, et que même pour
les doctes excentricités qu'il jugeait en souriant et que depuis il nous
a peintes, il s'en inocula dès lors quelques-unes avec originalité? En
attendant, il est curieux de voir comme, dès 1812, son butin se grossit,
comme sa pacotille encyclopédique se bigarre et s'amasse. Encore un
moment, encore le voyage d'Illyrie, et nous posséderons Nodier au
complet, avec tous ses piquants romantismes et dilettantismes.
Comptons un peu et récapitulons, comme par le trou du kaléidoscope,
quelques points au hasard dans l'étincelant pêle-mêle d'idéal qui
survivra. Il aime, il caresse d'imagination les proscrits, les brigands
héroïques, les grands destins avortés, les lutins invisibles, les livres
anonymes qui ont besoin d'une clef, les auteurs illustres cachés
sous l'anagramme, les patois persistants à l'encontre des langues
souveraines, tous les recoins poudreux ou sanglants de raretés et de
mystères, bien des rogatons de prix, bien des paradoxes ingénieux et qui
sont des échancrures de vérités, la liberté de la presse d'avant Louis
XIV, la publicité littéraire d'avant l'imprimerie, l'orthographe surtout
d'avant Voltaire: il fera une guerre à mort aux _a_ des imparfaits.
Vers 1811, l'ennui de ses facultés mobiles, bientôt à l'étroit dans le
riant Quintigny, et l'espérance de trouver des ressources à l'étranger,
le poussèrent en Italie, et de là en Carniole: il fut nommé
bibliothécaire à Laybach. Son caractère aimable et la douceur de ses
moeurs lui ayant procuré, comme partout, des protecteurs et des amis,
il fut chargé de la direction de la librairie et devint, à ce titre,
propriétaire et rédacteur en chef d'un journal intitulé _le Télégraphe_,
qu'il publia d'abord en trois langues, français, allemand et italien,
puis en quatre, en y ajoutant le slave vindique. Il y inséra, sur la
langue et la littérature du pays, de nombreux articles dont on peut
prendre idée par ceux qu'il mit plus tard dans le _Journal des Débats_
[183]. _Jean Sbogar_ et _Smarra_, et _Mademoiselle de Marsan_, furent, dès
cette époque, ses secrètes et poétiques Conquêtes.
[Note 183: Recueillis au tome II, pages 353 et suiv. de ses _Mélanges
de Littérature et de Critique_, 1820.
L'arrivée de Fouché comme gouverneur semblait devoir donner à sa fortune
une face nouvelle; la place de secrétaire-général de l'intendance
d'Illyrie lui fut proposée; il négligea ces avantages, et l'occasion
rapide ne revint pas. L'abandon des provinces illyriennes le ramena en
France, à Paris, ce centre final d'où jusque-là il avait toujours été
repoussé. Il entra dans la rédaction des _Débats_, alors _Journal de
l'Empire_, et que dirigeait encore M. Étienne. On assure que quand
Geoffroy sur les derniers temps fut malade, Nodier le suppléa dans les
feuilletons en conservant l'ancienne signature et en imitant sa manière;
si bien que le recueil qu'on fit ensuite de Geoffroy contient plusieurs
morceaux de lui. On court risque, avec Nodier, comme avec Diderot, de
le retrouver ainsi souvent dans ce que des voisins ont signé; il faut
prendre garde, en retour, de lui trop rapporter bien des écrits plus
apparents on ne le retrouve pas.
Nodier, revenu en France, avait trente ans passés; il doit être mûr;
le voilà au centre; une nouvelle vie mieux assise et plus en vue de
l'avenir pourrait-elle commencer? Par malheur, l'atmosphère est bien
fiévreuse, et les temps plus que jamais sont dissipants. Je n'essayerai
pas de le deviner et de le suivre à travers ces enthousiastes chaleurs
de la première et de la seconde Restauration. Les Cent-Jours le
rejetèrent à douze années en arrière, aux fougues politiques du
Consulat: le 18 mars, il écrivit dans le _Journal des Débats_ une autre
_Napoléone_, une philippique à l'envi de celle que Benjamin Constant y
lançait vers le même moment. Il résista mieux à l'épreuve du lendemain.
Non pas tout à fait Napoléon, il est vrai, mais Fouché le fit venir, et
lui demanda ce qu'il voulait.--«Eh bien! donnez-moi cinq cents francs...
pour aller à Gand.» Il est l'auteur de la pièce intitulée _Bonaparte au
4 mai_, qui parut dans _le Nain jaune_ et dans _le Moniteur de Gand_;
il est l'auteur du vote attribué à divers royalistes, et qui circula au
_Champ-de-Mai_: «Puisqu'on veut absolument pour la France un souverain
qui monte à cheval, je vote pour Franconi.» Au reste, il se déroba de
Paris durant la plus grande partie des Cent-Jours, et les passa à la
campagne dans un château ami.
Les années qui suivent, et où se rassemble avec redoublement son reste
de jeunesse, suffisent à peine, ce semble, à tant d'emplois divers d'une
verve continuelle et en tous sens exhalée: journaliste, romancier,
bibliophile toujours, dramaturge quelque peu et très-assidu au théâtre,
témoin aux cartels, tout aux amis dans tous les camps, improvisateur dès
le matin comme le neveu de Rameau. Avec cela des retours par accès vers
les champs, des reprises de tendresse pour l'histoire naturelle et
l'entomologie: un jour, ou plutôt une nuit, qu'il errait au bois de
Boulogne pour sa docte recherche, une lanterne à la main, il se vit
arrêté comme malfaiteur.
Il demeura jusqu'en 1820 dans la rédaction des _Débats_, et ne passa
qu'alors à celle de la _Quotidienne_, sans préjudice des journaux de
rencontre. Il publia _Jean Sbogar_ en 1818, _Thérèse Aubert_ en 1819,
_Adèle_ en 1820, _Smarra_ en 1821, _Trilby_ en 1822: je ne touche qu'aux
productions bien visibles. Chacun de ces rapides écrits était comme
un écho français, et bien à nous, qui répondait aux enthousiasmes
qui commençaient à nous venir de Walter Scott et de Byron. La valeur
définitive de chaque ouvrage se peut plus ou moins discuter; mais leur
ensemble, leur multiplicité dénonçait un talent bien fertile, une
incontestable richesse, et il reste à citer de tous de ravissantes pages
d'écrivain. A dater de 1820, la position littéraire de Nodier prit
manifestement de la consistance.
Pour mettre un peu d'ordre à notre sujet et éviter (ce qui en est
l'écueil) la dispersion des points de vue, nous ne tenterons ni
l'analyse des principaux ouvrages en particulier, ni encore moins le
dénombrement, impossible peut-être à l'auteur lui-même, de tous les
écrits qui lui sont échappés. Deux questions, qui dominent l'étendue
de son talent, nous semblent à poser: 1° la nature et surtout le degré
d'influence des grands modèles étrangers sur Nodier, qui, au premier
aspect, les réfléchit; 2° sa propre influence sur l'école moderne qu'il
devança, qu'il présageait dès 1802, qu'il vit surgir et qu'il applaudit
le premier en 1820.
L'influence des modèles étrangers sur Nodier (on peut déjà le conclure
de notre étude suivie) est encore plus apparente que réelle. On a vu à
ses débuts sa vocation marquée, on a saisi ses inclinations à l'origine.
Il procède de _Werther_ sans doute; mais on ne se compromet pas en
affirmant que si _Werther_ n'eût pas existé, il l'aurait inventé. Il ne
connut longtemps de la littérature allemande que ce qui nous en arrivait
par madame de Staël après Bonneville; mais l'esprit lui en arrivait
surtout: la ballade de _Lénore_, _le Roi des Aulnes_, _la Fiancée de
Corinthe_, _le Songe_ de Jean-Paul, faisaient le plus vibrer ses fibres
secrètes de fantaisie et de terreur. _Jean Sbogar_, conçu en 1812 sur
les lieux mêmes de la scène, était autre chose certainement que le
_Charles Moor_ de Schiller, et n'avait pas besoin de _Rob-Roy_. Ces
neuves et vivantes descriptions du paysage, la scène dramatique
d'Antonia au piano devant cette glace qui lui réfléchit brusquement,
au-dessus des plis de son cachemire rouge, la tête pâle et immobile de
l'amant inconnu, ce sont là des marques aussi de franche possession et
d'indépendante investiture. _Trilby_, le frais lutin, put naître sans
l'_Ondine_ de La Motte-Fouqué; _Smarra_ se réclamait surtout d'Apulée.
Il serait chimérique de prétendre ressaisir et désigner, au sein d'un
talent aussi complexe et aussi mobile, le reflet et le croisement de
tous les rayons étrangers qui y rencontraient, y éveillaient une lumière
vive et mille jets naturels. La venue d'Hoffmann et son heureuse
naturalisation en France durent imprimer à l'imagination de Nodier un
nouvel ébranlement, une toute récente émulation de fantaisie; la lecture
du _Majorat_ le provoqua peut-être ou ne nuisit pas du moins à _Inès_ ou
à _Lydie_; _le Songe d'or_, ou _la Fée aux Miettes_, purent également se
ressentir de contes plus ou moins analogues; mais n'avait-il pas, sans
tant de provocations du dehors, cette autre lignée bien directe au coin
du feu, cette facile descendance du bon Perrault et de M. Galand? En
somme, il m'est évident que Nodier se trouve originellement en France de
cette famille poétique d'Hoffmann et des autres, et que s'il répond si
vite sur ce ton au moindre appel, c'est qu'il a l'accent en lui. Ce
qu'ils traduisent en chants ou en récits, il se ressouvient tout
aussitôt de l'avoir pensé, de l'avoir rêvé. Nodier peut être dit un
frère cadet (bien Français d'ailleurs) des grands poëtes romantiques
étrangers, et il le faut maintenir en même temps original: il était en
grand train d'ébaucher de son côté ce qui éclatait du leur.
A l'égard de l'école française moderne, ce fut un frère aîné des plus
empressés et des plus influents. On l'a vu, vingt ans auparavant, le
plus matinal au téméraire assaut et séparé tout d'un coup de ceux-là, à
jamais inconnus, qui probablement eussent aidé et succédé. Nulle aigreur
ne suivit en lui ces mécomptes du talent et de la gloire. Les jeunes
essais, qui désormais rejoignent ses espérances brisées, le retrouvent
souriant, et il bat des mains avec transport aux premiers triomphes. Il
avait connu et aimé Millevoye faiblissant; il enhardissait De Latouche,
éditeur d'André Chénier; il n'eut qu'un cri d'admiration et de tendresse
pour le chant inouï de Lamartine. Il connut Victor Hugo de bonne heure,
à la suite d'un article qui n'était pas sans réserve, si je ne me
trompe, sur _Han d'Islande_; il découvrit vite, au langage vibrant du
jeune lyrique, les dons les plus royaux du rhythme et de la couleur. Un
voyage en Suisse qu'ils firent tous deux ensemble et en famille,
vers 1825, acheva et fleurit le lien. Dans le même temps, par ses
publications avec son ami M. Taylor, par les descriptions de provinces
auxquelles il prit une part effective au moins au début, il poussait
à l'intelligence du gothique, au respect des monuments de la vieille
France. Ses préfaces spirituelles, qu'en toute circonstance il ne
haïssait pas de redoubler, harcelaient les classiques, et, en vrai père
de Trilby, il sut piquer plus d'un de ses vieux amis sans amertume. Les
savantes expériences de sa prose cadencée, les artifices de déroulement
de sa plume en de certaines pages merveilleuses eussent été plus
appréciés encore et eussent mieux servi la cause de l'art, si on ne les
avait pu confondre par endroits avec les alanguissements inévitables dus
à la fatigue d'écrire beaucoup, à la nécessité d'écrire toujours. Nombre
de ses images, qui expriment des nuances, des éclairs, des mouvements
presque inexprimables (comme celle du goëland qui tombe, citée plus
haut), étaient faites pour illustrer et couronner l'audace; et, dans une
Poétique de l'école moderne, si on avait pris soin de la dresser, nul
peut-être n'aurait apporté un plus riche contingent d'exemples. Le petit
volume de Poésies qu'il publia en 1827 vint montrer tout ce qu'il aurait
pu, s'il avait concentré ses facultés de grâce et d'harmonie en un seul
genre, et combien cette admiration fraternelle qu'il prodiguait autour
de lui était négligente d'elle-même et de ses propres trésors par trop
dissipés. Deux ou trois tendres élégies, quelques chansonnettes
nées d'une larme, surtout des contes délicieux datés d'époques déjà
anciennes, firent comprendre avec regret que, si elle y avait plus tôt
songé, il y aurait eu là en vers une nouvelle muse. Mais, avant tout, un
dégoût bien vrai de la gloire, un pur amour du rêve y respiraient:
Loué soit Dieu! puisque dans ma misère,
De tous les biens qu'il voulut m'enlever,
Il m'a laissé le bien que je préfère:
O mes amis, quel plaisir de rêver,
De se livrer au cours de ses pensées,
Par le hasard l'une à l'autre enlacées,
Non par dessein: le dessein y nuirait!
L'heureux loisir qui délasse ma vie
Perd de son charme en perdant son secret;
Il est volage, irrégulier, distrait;
Le nonchaloir ajoute à son attrait,
Et sa douceur est dans sa fantaisie.
On se néglige, il semble qu'on s'oublie,
Et cependant on se possède mieux.
On doit alors à la bonté des Dieux
Deux attributs de leur grandeur suprême;
Car on existe, on est tout par soi-même,
Et l'on embrasse et les temps et les lieux.
En fait de biens chacun a son système,
Desquels le moindre a du prix à mon gré:
Si l'un pourtant doit être préféré,
Jouir est bon, mais c'est rêver que j'aime[184].
[Note 184: _Le Fou du Pirée_, conte._
La clarté facile et la grâce mélodieuse distinguent ce petit nombre de
vers de Nodier; et il s'étend même assez souvent avec complaisance sur
ce chapitre des qualités naturelles, pour qu'on y puisse voir sans
malice une leçon insinuante à ses jeunes amis. En homme revenu et sage,
il se faisait toutes les objections; en ami chaud, il ne les disait pas.
Voici une pièce de lui peu connue, et qui n'a pas été insérée dans son
volume de vers: c'est une petite Poétique, telle, ce me semble, qu'à
deux ou trois mots près l'aurait pu signer La Fontaine.