Nescis, crede mihi, quid sint epigrammata, Flacce, etc.]

Son premier recueil d'Élégies est de 1812; il en avait composé la

plupart dans les années qui avaient précédé, et sa _Chute des Feuilles_,

par où le recueil commence, avait, un peu auparavant, obtenu le prix aux

Jeux Floraux. Dans un fort bon discours sur l'Élégie, qu'il a ajouté

en tête, Millevoye, qui se plaît à suivre l'histoire de cette veine de

poésie en notre littérature, marque assez sa prédilection et la trace où

il a essayé de se placer. Chez Marot, chez La Fontaine, chez Racine,

il cite les passages de sensibilité et de plainte qu'il rapporte à

l'élégie; et, quels que soient les éloges sans réserve qu'il donne

à Parny, le maître récent du genre, on prévoit qu'il pourra faire

entendre, à son tour, quelque nouvel et mol accent. L'élégie chez

Millevoye n'est pas comme chez Parny l'histoire d'une passion sensuelle,

unique pourtant, énergique et intéressante, conduite dans ses incidents

divers avec un art auquel il aurait fallu peu de chose de plus du côté

de l'exécution et du style pour garder sa beauté. C'est une variété

d'émotions et de sujets élégiaques, selon le sens grec du genre, une

demeure abandonnée, un bois détruit, une feuille qui tombe, tout ce qui

peut prêter à un petit chant aussi triste qu'une larme de Simonide[158].

[Note 158: Puisque j'ai eu occasion de nommer Parny et que

probablement j'y reviendrai peu, qu'on me permette d'ajouter une note

écrite sur lui en toute sincérité dans un livret de _Pensées_: «Le grand

tort, le malheur de Parny est d'avoir fait son poëme de _la Guerre des

Dieux_: il subit par là le sort de Piron à cause de son ode, de Laclos

pour son roman, de Louvet jusque dans sa renommée politique pour son

_Faublas_, le sort auquel Voltaire n'échappe, pour sa _Pucelle_, qu'à

la faveur de ses cent autres volumes où elle se noie, le sort qu'un

immortel chansonnier encourrait pour sa part, s'il avait multiplié le

nombre de certains couplets sans aveu. On évite de s'occuper de Parny

comme de Laclos. La mode ayant changé en poésie, les nouveaux venus le

méprisent, les moraux le conspuent, personne ne le défend. Ceux qui ont

assez de goût encore pour l'apprécier, ont aussi le bon goût de ne pas

le dire. Cela d'ailleurs n'en vaut pas la peine, et l'injustice se

consacrera. Et quelle vigueur pourtant par éclairs! quel plus beau

mouvement, quel plus désolé délire que dans l'étincelante élégie:

J'ai cherché dans l'absence un remède à mes maux!....

«Il a de la passion; Millevoye n'en a pas.»]

La perle du recueil, la pièce dont tous se souviennent, comme on se

souvenait d'abord du _Passereau de Lesbie_ dans le recueil de Catulle,

est la première, la _Chute des Feuilles_. Millevoye l'a corrigée, on ne

sait pourquoi, à diverses reprises, et en a donné jusqu'à deux variantes

consécutives. Je me hâte de dire que la seule version que j'admette et

que j'admire, c'est la première, celle qui a obtenu le prix aux Jeux

Floraux, et qui est d'ordinaire reléguée parmi les notes. Cette pièce

que chacun sait par coeur, et qui est l'expression délicieuse d'une

mélancolie toujours sentie, suffit à sauver le nom poétique de

Millevoye, comme la pièce de Fontenay suffit à Chaulieu, comme celle du

_Cimetière_ suffit à Gray.

Anacréon n'a laissé qu'une page

Qui flotte encor sur l'abîme des temps,

a dit M. Delavigne d'après Horace. Millevoye a laissé au courant du flot

sa feuille qui surnage; son nom se lit dessus, c'en est assez pour ne

plus mourir. On m'apprenait dernièrement que cette _Chute des Feuilles_,

traduite par un poëte russe, avait été de là retraduite en anglais par

le docteur Bowring, et de nouveau citée en français, comme preuve, je

crois, du génie rêveur et mélancolique des poëtes du Nord. La pauvre

feuille avait bien voyagé, et le nom de Millevoye s'était perdu en

chemin. Une pareille inadvertance n'est fâcheuse que pour le critique

qui y tombe. Le nom de Millevoye, si loin que sa feuille voyage, ne

peut véritablement s'en séparer. Ce bonheur qu'ont certains poëtes

d'atteindre, un matin, sans y viser, à quelque chose de bien venu, qui

prend aussitôt place dans toutes les mémoires, mérite qu'on l'envie,

et faisait dire dernièrement devant moi à l'un de nos chercheurs moins

heureux: «Oh! rien qu'un petit roman, qu'un petit poëme, s'écriait-il;

quelque chose d'art, si petit que ce fût de dimension, mais que la

perfection ait couronné, et dont à jamais on se souvînt; voilà ce que

je tente, ce à quoi j'aspire, et vainement! Oh! rien qu'un denier d'or

marqué à mon nom, et qui s'ajouterait à cette richesse des âges, à ce

trésor accumulé qui déjà comble la mesure!...» Et mon inquiet poëte

ajoutait: «Oh! rien que _le Cimetière_ de Gray, _la Jeune Captive_ de

Chénier, la _Chute des Feuilles_ de Millevoye!»

Millevoye a surtout mérité ce bonheur, j'imagine, parce qu'il ne le

cherchait pas avec intention et calcul. Il n'attachait point à ses

élégies le même prix, je l'ai dit déjà, qu'à ses autres ouvrages

académiques, et ce n'est que vers la fin qu'il parut comprendre que

c'était là son principal talent. Facile, insouciant, tendre, vif,

spirituel et non malicieux, il menait une vie de monde, de dissipation,

ou d'étude par accès et de brusque retraite. Il s'abandonnait à ses

amis; il ne s'irritait jamais des critiques du dehors; il cédait outre

mesure aux conseils du dedans; dès qu'on lui disait de corriger, il le

faisait. D'une physionomie aimable, d'une taille élevée, assez blond, il

avait, sauf les lunettes qu'il portait sans cesse, toute l'élégance du

jeune homme. Un rayon de soleil l'appelait, et il partait soudain pour

une promenade de cheval; il écrivait ses vers au retour de là, ou en

rentrant de quelque déjeuner folâtre. Aucune des histoires romanesques,

que quelques biographes lui ont attribuées, n'est exacte; mais il dut

en avoir réellement beaucoup qu'on n'a pas connues. La jolie pièce du

_Déjeuner_ nous raconte bien des matinées de ses printemps. Il essayait

du luxe et de la simplicité tour à tour, et passait d'un entresol

somptueux à quelque riante chambrette d'un village d'auprès de Paris.

Il aimait beaucoup les chevaux, et les plus fringants[159]. Après chaque

livre ou chaque prix, il achetait de jolis cabriolets, avec lesquels il

courait de Paris à Abbeville, pour y voir sa mère, sa famille, ses

vieux professeurs; il se remettait au grec près de ceux-ci. Il aimait

tendrement sa mère; quand elle venait à Paris, elle l'avait tout entier.

Un jour, l'Archi-Chancelier Cambacérès, chez qui il allait souvent,

lui dit: «Vous viendrez dîner chez moi demain.»--«Je ne puis pas,

Monseigneur, répondit-il, je suis invité.»--«Chez l'Empereur donc?»

répliqua le second personnage de l'Empire.--«Chez ma mère,» repartit le

poëte. Ce petit trait rappelle de loin la belle carpe que Racine, en

réponse à une invitation de M. le Duc, montrait à l'écuyer du prince, et

qu'il tenait absolument à manger en famille avec ses _pauvres enfants_,

le grand Racine qu'il était.

[Note 159: On peut lire à ce propos une histoire de cheval assez

agréablement contée par Arnault, _Souvenirs d'un Sexagénaire_, t. IV, p.

217 et suiv.]

Il reste plaisant toujours que le personnage qu'était là-bas M. le Duc,

se trouve ici devenu le _citoyen_ Cambacérès.

Millevoye, sans ambition, sans un ennemi, très-répandu, très-vif au

plaisir, très-amoureux des vers, vivait ainsi. Il n'était pas encore

malade et au lait d'ânesse, et certaines historiettes que des personnes,

qui d'ailleurs l'ont connu, se sont plu à broder sur son compte, ne

sont, je le répète, que des jeux d'imagination, et comme une sorte de

légende romanesque qu'on a essayé de rattacher au nom de l'auteur de _la

Chute des Feuilles_ et du _Poëte mourant_. Il ne devint malade de la

poitrine qu'un an avant sa mort; jusque-là il était seulement délicat

et volontiers mélancolique, bien qu'enclin aussi à se dissiper. On doit

croire qu'en avançant dans la jeunesse, et plus près du moment où sa

santé allait s'altérer, sa mélancolie augmenta, et par conséquent son

penchant à l'élégie. Le premier livre des poésies rangées sous ce titre

porte l'empreinte de cette disposition croissante et de ces présages.

C'est alors que les beautés attrayantes, volages, passaient et

repassaient plus souvent devant ses yeux:

Elles me disaient: «Compose

De plus gracieux écrits,

Dont le baiser, dont la rose,

Soient le sujet et le prix.»

A cette voix adorée

Je ne pus me refuser,

Et de ma lyre effleurée

Le chant n'eut que la durée

De la rose ou du baiser.

Dans _le Poëte mourant_, admirable soupir, qui est toute son histoire,

les pressentiments vont à la certitude et l'on dirait qu'il a écrit

cette pièce d'adieux, à la veille suprême, comme Gilbert et André

Chénier:

Compagnons dispersés de mon triste voyage,

O mes amis, ô vous qui me fûtes si chers!

De mes chants imparfaits recueillez l'héritage,

Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers.

Et vous par qui je meurs, vous à qui je pardonne.

Femmes! etc., etc....

Le poëte de Millevoye meurt pour avoir trop goûté de cet arbre où le

plaisir habite avec la mort; l'extrême langueur s'exhale dans cette voix

parfaitement distincte, mais affaiblie [160]; il n'a pas su dire à temps

comme un élégiaque plus récent, qui s'écrie sous une inspiration

semblable:

Ôtez, ôtez bien loin toute grâce émouvante,

Tous regards où le coeur se reprend et s'enchante;

Ôtez l'objet funeste au guerrier trop meurtri!

Ces rencontres, toujours ma joie et mon alarme,

Ces airs, ces tours de tête, ô femmes, votre charme;

Doux charme par où j'ai péri!

[Note 160: Un critique ingénieux l'a exprimé plus énergiquement que

nous: «Millevoye a fait de charmantes choses, mais la force lui manque;

c'est Narcisse qui s'écoule en eau par amour.»]

Le service qu'il réclamait de ses amis, pour ses vers à sauver du

naufrage, Millevoye le rendait alors même, autant qu'il était en lui,

à ceux d'André Chénier. Le premier, il cita des fragments du poëme de

l'Aveugle dans les notes de son second livre d'Élégies, de même que M.

de Chateaubriand avait cité la Jeune Captive. Millevoye ignorait que ce

morceau, par lui signalé, d'un poëte inconnu, et les autres reliques

qui allaient suivre, effaceraient bientôt toutes ses propres tentatives

d'élégie grecque, et, s'il l'avait su, il n'aurait pas moins cité dans

sa candeur: toute jalousie, même celle de l'art, était loin de lui. Ce

second livre des Élégies de Millevoye reste bien inférieur au premier,

quoique l'intention en soit plus grande. Mais, chez Millevoye, l'art en

lui-même est faible, et ce poëte charmant, mélodieux, correct, a besoin

de la sensibilité toujours présente. Comme il a manqué, par exemple,

ce beau sujet d'Eschyle désertant Athènes qui lui préfère un rival! Je

cherche, j'attends quelque écho de ce grand vers résonnant d'Eschyle,

et je ne trouve que notre alexandrin clair et flûté. Millevoye n'a pas

l'invention du style, l'illumination, l'image perpétuelle et renouvelée;

il a de l'oreille et de l'âme, et, quand il dit en poëte amoureux ce

qu'il sent, il touche. Hors de là, il manque sa veine.

Nous avons comparé plus d'une fois la muse d'André Chénier au portrait

qu'il fait lui-même d'une de ses idylles, à cette jeune fille, chère à

Palès, qui sait se parer avec un art souverain dans ses grâces naïves:

De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil

Court cette jeune fille au teint frais et vermeil:

Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle,

Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle,

L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants:

D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs,

Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête,

Et sa flûte à la main.........

La muse de Millevoye est bergère aussi, mais sans cet art inné qui

se met à tout, et par lequel la fille de Chénier, sous sa corbeille,

s'égale aisément aux reines ou aux déesses. Elle, sensible bergère, pour

emprunter à son poëte même des traits qui la peignent, elle est assez

belle aux yeux de l'amant si, au sortir de la grotte bocagère où se sont

oubliées les heures, elle rapporte

Un doux souvenir dans son âme,

Dans ses yeux une douce flamme,

Une feuille dans ses cheveux.

Le troisième livre d'Élégies de Millevoye se compose d'espèces de

romances, auxquelles on en peut joindre quelques autres encadrées dans

ses poëmes. J'avais lu la plupart de ces petits chants, j'avais lu ce

_Charlemagne_, cet _Alfred_, où il en a inséré; je trouvais l'ensemble

élégant, monotone et pâli, et, n'y sentant que peu, je passais, quand un

contemporain de la jeunesse de Millevoye et de la nôtre encore, qui

me voyait indifférent, se mit à me chanter d'une voix émue, et l'oeil

humide, quelques-uns de ces refrains auxquels il rendit une vie

d'enchantement; et j'appris combien, un moment du moins, pour les

sensibles et les amants d'alors, tout cela avait vécu, combien pour de

jeunes coeurs, aujourd'hui éteints ou refroidis, cette légère poésie

avait été une fois la musique de l'âme, et comment on avait usé de ces

chants aussi pour charmer et pour aimer. C'était le temps de la mode

d'Ossian et d'un Charlemagne enjolivé, le temps de la fausse Gaule

poétique bien avant Thierry, des Scandinaves bien avant les cours

d'Ampère, de la ballade avant Victor Hugo; c'était le style de 1813 ou

de la reine Hortense, _le beau Dunois_ de M. Alexandre de Laborde, le

_Vous me quittez pour aller à la gloire_ de M. de Ségur. Millevoye paya

tribut à ce genre, il en fut le poëte le plus orné, le plus mélodieux.

Son fabliau d'_Emma_ et d'_Éginhard_ offre toute une allusion

chevaleresque aux moeurs de 1812, sur ce ton. Il nous y montre la vierge

au départ du chevalier,

Priant tout haut qu'il revienne vainqueur,

Priant tout bas qu'il revienne fidèle[161].

[Note 161: Tibulle avait dit, Élégie première, livre II:

Vos celebrem cantate Deum, pecorique vocate

Voce, palam pecori, clam sibi quisque vocet.

Le premier et le plus grand exemple de ce genre d'arrière-pensée, de

cette duplicité de sentiments, non plus seulement gracieuse, mais

pathétique et touchante, se rencontre dans Homère au chant XIX de

_l'Iliade_, quand les captives conduites par Briséis se lamentent autour

du corps de Patrocle, «tout haut sur Patrocle, mais au fond chacune sur

soi-même et sur son propre malheur.»]

Il y a loin de là à _la Neige_, qui est le même sujet traité par M. de

Vigny dans un tout autre style, dans un goût rare et, je crois, plus

durable, mais qui a aussi sa teinte particulière de 1824, c'est-à-dire

le précieux.

Parmi les romances de Millevoye, les amateurs distinguent, pour la

tendresse du coloris et de l'expression, celle de _Morgane_ (dans le

poëme de _Charlemagne_); la fée y rappelle au chevalier la bonheur du

premier soir:

L'anneau d'azur du serment fut le gage:

Le jour tomba; l'astre mystérieux

Vint argenter les ombres du bocage,

Et l'univers disparut à nos yeux.

Je recommanderai encore, d'après mon ami qui la chantait à ravir, la

romance intitulée _le Tombeau du Poète persan_, et ce dernier couplet où

la fille du poëte expire sous le cyprès paternel:

Sa voix mourante a son luth solitaire

Confie encore un chant délicieux,

Mais ce doux chant, commencé sur la terre,

Devait, hélas! s'achever dans les cieux.

Il y a certes dans ces accents comme un écho avant-coureur des premiers

chants de Lamartine, qui devait dire à son tour en son _Invocation_:

Après m'avoir aimé quelques jours sur la terre,

Souviens-loi de moi dans les cieux.

En général, beaucoup de ces romances de Millevoye, de ces élégies de son

premier livre où il est tout entier, et j'oserai dire sa jolie pièce du

_Déjeuner_ même, me font l'effet de ce que pouvaient être plusieurs des

premiers vers de Lamartine, de ces vers légers qu'à une certaine époque

il a brûlés, dit-on. Mais Lamartine, en introduisant le sentiment

chrétien dans l'élégie, remonta à des hauteurs inconnues depuis

Pétrarque. Millevoye n'était qu'un épicurien poëte, qui avait eu Parny

pour maître, quoique déjà plus rêveur.

Si l'on pouvait apporter de la précision dans de semblables aperçus, je

m'exprimerais ainsi: Pour les sentiments naturels, pour la rêverie, pour

l'amour filial, pour la mélodie, pour les instincts du goût, l'âme, le

talent de Millevoye est comme la légère esquisse, encore épicurienne,

dont le génie de Lamartine est l'exemplaire platonique et chrétien.

En refaisant le _Poète mourant_ dans de grandes proportions lyriques

et avec le souffle religieux de l'hymne, l'auteur des secondes

_Méditations_ semble avoir pris soin lui-même de manifester toute notre

idée et de consommer la comparaison. Si glorieuse qu'elle soit pour lui,

disons seulement que l'un n'y éteint pas entièrement l'autre. Le _Poète

mourant_ de Millevoye, à distance du chantre merveilleux, garde son

accent, garde son timide et plus terrestre parfum; églantier de nos

climats, venu avant l'oranger d'Italie[162].

[Note 162: Nous retrouvons ce rapport de Millevoye a Lamartine

délicatement exprimé dans une page du roman de _Madame de Mably_, par M.

Saint-Valry (1. I, 315). Il a de plus, par certaines de ses ballades ou

romances, par sa dernière surtout, celle du _Beffroi_, donné le ton et

la _note_ aux premières de madame Desbordes-Valmore.]

Millevoye a jeté, sous le titre de _Dizains_ et de _Huitains_, une

certaine quantité d'épigrammes d'un tour heureux, d'une pensée fine ou

tendre. Le huitain du _Phénix_ et de la _Colombe_ est pour le sentiment

une petite élégie. Il a fait quelques épigrammes proprement dites, sans

fiel; de ce nombre une _épitaphe_ qui pourrait bien avoir trait à Suard.

C'aurait été, au reste, sa seule inimitié littéraire, et elle ne parait

pas avoir été bien vive, pas plus vive que son objet.

Si Millevoye n'avait pas de passions littéraires, il en eut encore moins

de politiques. Le bon M. Dumas, son biographe sous la Restauration, a

essayé de faire de lui un pieux Français dévoué au trône légitime. Un

autre biographe, après 1830 il est vrai, M. de Pongerville, a voulu nous

le montrer comme un fidèle de l'Empire. Millevoye avait chanté l'un, et

commençait à fêter l'autre. Il aimait la France, mais il n'avait, de

bonne heure, ravi aucune des flammes de nos orages; le Dieu pour lui,

comme dans l'Églogue, était le Dieu qui faisait des loisirs: en tout, un

poète élégiaque.

Millevoye s'était marié dans son pays vers 1813; époux et père, sa vie

semblait devoir se poser. Un jour qu'il avait à dîner quelques amis à

Épagnette, près d'Abbeville, une discussion s'engagea pour savoir si le

clocher qu'on apercevait dans le lointain était celui du Pont-Rémi ou

de Long, deux prochains villages. Obéissant à l'une de ces promptes

saillies comme il en avait, le poète se leva de table à l'instant, et

dit de seller son cheval pour faire lui-même cette reconnaissance, cette

espèce de course au clocher. Mais à peine était-il en route, que le

cheval, qu'il n'avait pas monté depuis longtemps, le renversa. Il eut

le col du fémur cassé, et le traitement, la fatigue qui s'ensuivit,

déterminèrent la maladie de poitrine dont il mourut, le 12 août 1816. Il

avait passé les six dernières semaines à Neuilly, et ne revint à Paris

que tout à la fin; la veille de sa mort, il avait demandé et lu des

pages de Fénelon.

Son souvenir est resté intéressant et cher; ce qui a suivi de brillant

ne l'a pas effacé. Toutes les fois qu'on a à parler des derniers éclats

harmonieux d'une voix puissante qui s'éteint, on rappelle le chant du

cygne, a dit Buffon. Toutes les fois qu'on aura à parler des premiers

accords doucement expirants, signal d'un chant plus mélodieux, et

comme de la fauvette des bois ou du rouge-gorge au printemps avant le

rossignol, le nom de Millevoye se présentera. Il est venu, il a fleuri

aux premières brises; mais l'hiver recommençant l'a interrompu. Il a sa

place assurée pourtant dans l'histoire de la poésie française, et sa

_Chute des Feuilles_ en marque un moment.

1er Juin 1837.

DES SOIRÉES LITTÉRAIRES

ou

LES POÈTES ENTRE EUX.

Les soirées littéraires, dans lesquelles les poëtes se réunissent pour

se lire leurs vers et se faire part mutuellement de leurs plus fraîches

prémices, ne sont pas du tout une singularité de notre temps. Cela s'est

déjà passé de la sorte aux autres époques de civilisation raffinée;

et du moment que la poésie, cessant d'être la voix naïve des races

errantes, l'oracle de la jeunesse des peuples, a formé un art ingénieux

et difficile, dont un goût particulier, un tour délicat et senti,

une inspiration mêlée d'étude, ont fait quelque chose d'entièrement

distinct, il a été bien naturel et presque inévitable que les hommes

voués à ce rare et précieux métier se recherchassent, voulussent

s'essayer entre eux et se dédommager d'avance d'une popularité

lointaine, désormais fort douteuse à obtenir, par une appréciation

réciproque, attentive et complaisante. En Grèce, en cette patrie

longtemps sacrée des Homérides, lorsque l'âge des vrais grands hommes et

de la beauté sévère dans l'art se fut par degrés évanoui, et qu'on

en vint aux mille caprices de la grâce et d'une originalité combinée

d'imitation, les poëtes se rassemblèrent à l'envi. Fuyant ces brutales

révolutions militaires qui bouleversaient la Grèce après Alexandre,

on les vit se blottir, en quelque sorte, sous l'aile pacifique des

Ptolémées; et là ils fleurirent, ils brillèrent aux yeux les uns des

autres; ils se composèrent en pléiade. Et qu'on ne dise pas qu'il n'en

sortit rien que de maniéré et de faux; le charmant Théocrite en était.

A Rome, sous Auguste et ses successeurs, ce fut de même. Ovide avait à

regretter, du fond de sa Scythie, bien des succès littéraires dont il

était si vain, et auxquels il avait sacrifié peut-être les confidences

indiscrètes d'où la disgrâce lui était venue. Stace, Silius, et ces

_mille et un_[163] auteurs et poëtes de Rome dont on peut demander les

noms à Juvénal, se nourrissaient de lectures, de réunions, et les tièdes

atmosphères des soirées d'alors, qui soutenaient quelques talents

timides en danger de mourir, en faisaient pulluler un bon nombre de

médiocres qui n'aurait pas dû naître. Au Moyen-Age, les troubadours nous

offrent tous les avantages et les inconvénients de ces petites

sociétés directement organisées pour la poésie: éclat précoce, facile

efflorescence, ivresse gracieuse, et puis débilité, monotonie et fadeur.

En Italie, dès le XIVe siècle, sous Pétrarque et Boccace, et, plus tard,

au XVe au XVIe, les poëtes se réunirent encore dans des cercles à demi

poétiques, à demi galants, et l'usage du sonnet, cet instrument si

compliqué à la fois et si portatif, y devint habituel. Remarquons

toutefois qu'au XIVe siècle, du temps de Pétrarque et de Boccace, à

cette époque de grande et sérieuse renaissance, lorsqu'il s'agissait

tout ensemble de retrouver l'antiquité et de fonder le moderne avenir

littéraire, le but des rapprochements était haut, varié, le moyen

indispensable, et le résultat heureux, tandis qu'au XVIe siècle il

n'était plus question que d'une flatteuse récréation du coeur et de

l'esprit, propice sans doute encore au développement de certaines

imaginations tendres et malades, comme celle du Tasse, mais touchant

déjà de bien près aux abus des académies pédantes, à la corruption des

_Guarini_ et des _Marini_. Ce qui avait eu lieu en Italie se refléta par

une imitation rapide dans toutes les autres littératures, en Espagne, en

Angleterre, en France; partout des groupes de poëtes se formèrent,

des écoles artificielles naquirent, et on complota entre soi pour des

innovations chargées d'emprunts. En France, Ronsard, Du Bellay, Baïf,

furent les chefs de cette ligue poétique, qui, bien qu'elle ait échoué

dans son objet principal, a eu tant d'influence sur l'établissement de

notre littérature classique. Les traditions de ce culte mutuel, de cet

engouement idolâtre, de ces largesses d'admiration puisées dans un fonds

d'enthousiasme et de candeur, se perpétuèrent jusqu'à mademoiselle de

Scudery, et s'éteignirent à l'hôtel de Rambouillet. Le bon sens qui

succéda, et qui, grâce aux poëtes de génie du XVIIe siècle, devint un

des traits marquants et populaires de notre littérature, fit justice

d'une mode si fatale au goût, ou du moins ne la laissa subsister que

dans les rangs subalternes des rimeurs inconnus. Au XVIIIe siècle,

la philosophie, en imprimant son cachet à tout, mit bon ordre à ces

récidives de tendresse auxquelles les poëtes sont sujets si on les

abandonne à eux-mêmes; elle confisqua d'ailleurs pour son propre compte

toutes les activités, toutes les effervescences, et ne sut pas elle-même

en séparer toutes les manies. En fait de ridicule, le pendant de l'hôtel

de Rambouillet ou des poëtes à la suite de la Pléiade, ce serait au

XVIIIe siècle La Mettrie, d'Argens et Naigeon, _le petit ouragan

Naigeon_, comme Diderot l'appelle, dans une débauche d'athéisme entre

eux.

[Note 163: Cet article avait d'abord été écrit pour _le Livre des Cent

et Un_. On y répondait indirectement et sans amertume à un article _de

la Camaraderie littéraire_ qui fit du bruit dans le temps, et que le

très-spirituel auteur (M. de Latouche) me permettra de qualifier de

partial et d'exagéré.]

Pour être juste toutefois, n'oublions pas que cette époque fut le règne

de ce qu'on appelait _poésie légère_, et que, depuis le quatrain du

marquis de Sainte-Aulaire jusqu'à _la Confession de Zulmé_, il naquit

une multitude de fadaises prodigieusement spirituelles, qui, avec les

in-folio de l'_Encyclopédie_, faisaient l'ordinaire des toilettes et des

soupers. Mais on ne vit rien alors de pareil à une poésie distincte ni à

une secte isolée de poëtes. Ce genre léger était plutôt le rendez-vous

commun de tous les gens d'esprit, du monde, de lettres, ou de cour, des

mousquetaires, des philosophes, des géomètres et des abbés. Les lectures

d'ouvrages en vers n'avaient pas lieu à petit bruit _entre soi_. Un

auteur de tragédie ou comédie, Chabanon, Desmahis, Colardeau, je

suppose, obtenait un salon à la mode, ouvert à tout ce qu'il y avait de

mieux; c'était un sûr moyen, pour peu qu'on eût bonne mine et quelque

débit, de se faire connaître; les femmes disaient du bien de la pièce;

on en parlait à l'acteur influent, au gentilhomme de la Chambre, et

le jeune auteur, ainsi poussé, arrivait s'il en était digne. Mais il

fallait surtout assez d'intrépidité et ne pas sortir des formes reçues.

Une fois, chez madame Necker, Bernardin de Saint-Pierre, alors inconnu,

essaya de lire _Paul et Virginie_: l'histoire était simple et la voix

du lecteur tremblait; tout le monde bâilla, et, au bout d'un demi-quart

d'heure, M. de Buffon, qui avait le verbe haut, cria au laquais: _Qu'on

mette les chevaux à ma voiture_!

De nos jours, la poésie, en reparaissant parmi nous, après une absence

incontestable, sous des formes quelque peu étranges, avec un sentiment

profond et nouveau, avait à vaincre bien des périls, à traverser bien

des moqueries. On se rappelle encore comment fut accueilli le glorieux

précurseur de cette poésie à la fois éclatante et intime, et ce qu'il

lui fallut de génie opiniâtre pour croire en lui-même et persister. Mais

lui, du moins, solitaire il a ouvert sa voie, solitaire il l'achève: il

n'y a que les vigoureuses et invincibles natures qui soient dans ce cas.

De plus faibles, de plus jeunes, de plus expansifs, après lui, ont

senti le besoin de se rallier; de s'entendre à l'avance, et de préluder

quelque temps à l'abri de cette société orageuse qui grondait alentour.

Ces sortes d'intimités, on l'a vu, ne sont pas sans profit pour l'art

aux époques de renaissance ou de dissolution. Elles consolent, elles

soutiennent dans les commencements, et à une certaine saison de la vie

des poëtes, contre l'indifférence du dehors; elles permettent à quelques

parties du talent, craintives et tendres, de s'épanouir, avant que le

souffle aride les ait séchées. Mais dès qu'elles se prolongent et se

régularisent en cercles arrangés, leur inconvénient est de rapetisser,

d'endormir le génie, de le soustraire aux chances humaines et à ces

tempêtes qui enracinent, de le payer d'adulations minutieuses qu'il se

croit obligé de rendre avec une prodigalité de roi. Il suit de là que

le sentiment du vrai et du réel s'altère, qu'on adopte un monde de

convention et qu'on ne s'adresse qu'à lui. On est insensiblement poussé

à la forme, à l'apparence; de si près et entre gens si experts, nulle

intention n'échappe, nul procédé technique ne passe inaperçu; on

applaudit à tout: chaque mot qui scintille, chaque accident de la

composition, chaque éclair d'image est remarqué, salué, accueilli. Les

endroits qu'un ami équitable noterait d'un triple crayon, les faux

brillants de verre que la sérieuse critique rayerait d'un trait de son

diamant, ne font pas matière d'un doute en ces indulgentes cérémonies.

Il suffit qu'il y ait prise sur un point du tissu, sur un détail

hasardé, pour qu'il soit saisi, et toujours en bien; le silence

semblerait une condamnation; on prend les devants par la louange. _C'est

étonnant_ devient synonyme de _C'est beau_; quand on dit _Oh!_ il est

bien entendu qu'on a dit _Ah!_ tout comme dans le vocabulaire de M. de

Talleyrand[164]. Au milieu de cette admiration haletante et morcelée,

l'idée de l'ensemble, le mouvement du fond, l'effet général de l'oeuvre,

ne saurait trouver place; rien de largement naïf ni de plein ne

se réfléchit dans ce miroir grossissant, taillé à mille facettes.

L'artiste, sur ces réunions, ne fait donc aucunement l'épreuve du

public, même de ce public choisi, bienveillant à l'art, accessible aux

vraies beautés, et dont il faut en définitive remporter le suffrage.

Quant au génie pourtant, je ne saurais concevoir sur son compte de bien

graves inquiétudes. Le jour où un sentiment profond et passionné le

prend au coeur, où une douleur sublime l'aiguillonne, il se défait

aisément de ces coquetteries frivoles, et brise, en se relevant, tous

les fils de soie dans lesquels jouaient ses doigts nerveux. Le danger

est plutôt pour ces timides et mélancoliques talents, comme il s'en

trouve, qui se défient d'eux-mêmes, qui s'ouvrent amoureusement aux

influences, qui s'imprègnent des odeurs qu'on leur infuse, et vivent de

confiance crédule, d'illusions et de caresses. Pour ceux-là, ils peuvent

avec le temps, et sous le coup des infatigables éloges, s'égarer en des

voies fantastiques qui les éloignent de leur simplicité naturelle. Il

leur importe donc beaucoup de ne se livrer que discrètement à la faveur,

d'avoir toujours en eux, dans le silence et la solitude, une portion

réservée où ils entendent leur propre conseil, et de se redresser aussi

par le commerce d'amis éclairés qui ne soient pas poëtes.

[Note 164: Ceci fait allusion à une anecdote souvent répétée de la

Présentation de l'abbé de Périgord à Versailles.]

Quand les soirées littéraires entre poëtes ont pris une tournure

régulière, qu'on les renouvelle fréquemment, qu'on les dispose avec

artifice, et qu'il n'est bruit de tous côtés que de ces intérieurs

délicieux, beaucoup veulent en être; les visiteurs assidus, les

auditeurs littéraires se glissent; les rimeurs qu'on tolère, parce

qu'ils imitent et qu'ils admirent, récitent à leur tour et applaudissent

d'autant plus. Et dans les salons, au milieu d'une assemblée non

officiellement poétique, si deux ou trois poëtes se rencontrent par

hasard, oh! la bonne fortune! vite un échantillon de ces fameuses

soirées! le proverbe ne viendra que plus tard, la contredanse est

suspendue, c'est la maîtresse de la maison qui vous prie, et déjà

tout un cercle de femmes élégantes vous écoute; le moyen de s'y

refuser?--Allons, poëte, exécutez-vous de bonne grâce! Si vous ne

savez pas d'aventure quelque monologue de tragédie, fouillez dans vos

souvenirs personnels; entre vos confidences d'amour, prenez la plus

pudique; entre vos désespoirs, choisissez le plus profond; étalez-leur

tout cela! et le lendemain, au réveil, demandez-vous ce que vous avez

fait de votre chasteté d'émotion et de vos plus doux mystères.

André Chénier, que les poëtes de nos jours ont si justement apprécié, ne

l'entendait pas ainsi. Il savait échapper aux ovations stériles et à ces

curieux de société qui _se sont toujours fait gloire d'honorer les neuf

Soeurs_. Il répondait aux importunités d'usage, qu'_il n'avait rien_, et

que _d'ailleurs il ne lisait guère_. Ses soirées, à lui, se composaient

de son _jeune Abel_, des frères Trudaine, de Le Brun, de Marie-Joseph:

C'est là le cercle entier qui, le soir, quelquefois,

A des vers, non sans peine obtenus de ma voix,

Prête une oreille amie et cependant sévère.

Cette sévérité, hors de mise en plus nombreuse compagnie, et qui a tant

de prix quand elle se trouve mêlée à une sympathie affectueuse, ne doit

jamais tourner trop exclusivement à la critique littéraire. Boileau,

dans le cours de la touchante et grave amitié qu'il entretint avec

Racine, eut sans doute le tort d'effaroucher souvent ce tendre génie.

S'il avait exercé le même empire et la même direction sur La Fontaine,

qu'on songe à ce qu'il lui aurait retranché! L'ami du poëte, le

_confident de ses jeunes mystères_, comme a dit encore Chénier, a besoin

d'entrer dans les ménagements d'une sensibilité qui ne se découvre à lui

qu'avec pudeur et parce qu'elle espère au fond un complice. C'est un

faible en ce monde que la poésie; c'est souvent une plaie secrète qui

demande une main légère: le goût, on le sent, consiste quelquefois à se

taire sur l'expression et à laisser passer. Pourtant, même dans ces

cas d'une poésie tout intime et mouillée de larmes, il ne faudrait pas

manquer à la franchise par fausse indulgence. Qu'on ne s'y trompe pas:

les douleurs célébrées avec harmonie sont déjà des blessures à peu près

cicatrisées, et la part de l'art s'étend bien avant jusque dans les plus

réelles effusions d'un coeur qui chante. Et puis les vers, une fois

faits, tendent d'eux-mêmes à se produire; ce sont des oiseaux longtemps

couvés qui prennent des ailes et qui s'envoleront par le monde un matin.

Lors donc qu'on les expose encore naissants au regard d'un ami, il doit

être toujours sous-entendu qu'on le consulte, et qu'après votre première

émotion passée et votre rougeur, il y a lieu pour lui à un jugement.

Quelques amitiés solides et variées, un petit nombre d'intimités au sein

des êtres plus rapprochés de nous par le hasard ou la nature, intimités

dont l'accord moral est la suprême convenance; des liaisons avec les

maîtres de l'art, étroites s'il se peut, discrètes cependant, qui ne

soient pas des chaînes, qu'on cultive à distance et qui honorent;

beaucoup de retraite, de liberté dans la vie, de comparaison rassise et

d'élan solitaire, c'est certainement, en une société dissoute ou factice

comme la nôtre, pour le poëte qui n'est pas en proie à trop de gloire ni

adonné au tumulte du drame, la meilleure condition d'existence heureuse,

d'inspiration soutenue et d'originalité sans mélange. Je me figure que

Manzoni en sa Lombardie, Wordsworth resté fidèle à ses lacs, tous deux

profonds et purs génies intérieurs, réalisent à leur manière l'idéal de

cette vie dont quelque image est assez belle pour de moindres qu'eux.

Rêver plus, vouloir au delà, imaginer une réunion complète de ceux qu'on

admire, souhaiter les embrasser d'un seul regard et les entendre sans

cesse et à la fois, voilà ce que chaque poëte adolescent a dû croire

possible; mais, du moment que ce n'est là qu'une scène d'Arcadie, un

épisode futur des Champs-Elysées, les parodies imparfaites que la

société réelle offre en échange ne sont pas dignes qu'on s'y arrête

et qu'on sacrifie à leur vanité. Lors même que, fasciné par les plus

gracieuses lueurs, on se flatte d'avoir rencontré autour de soi une

portion de son rêve et qu'on s'abandonne à en jouir, les mécomptes

ne tardent pas; le côté des amours-propres se fait bientôt jour, et

corrompt les douceurs les mieux apprêtées; de toutes ces affections

subtiles qui s'entrelacent les unes aux autres, il sort inévitablement

quelque chose d'amer.

Un autre voeu moins chimérique, un désir moins vaste et bien légitime

que forme l'âme en s'ouvrant à là poésie, c'est d'obtenir accès jusqu'à

l'illustre poëte contemporain qu'elle préfère, dont les rayons l'ont

d'abord touchée, et de gagner une secrète place dans son coeur. Ah! sans

doute, s'il vit de nos jours et parmi nous, celui qui nous a engendré à

la mélodie, dont les épanchements et les sources murmurantes ont éveillé

les nôtres comme le bruit des eaux qui s'appellent, celui à qui nous

pouvons dire, de vivant à vivant, et dans un aveu troublé, (_con

vergognosa fronte_), ce que Dante adressait à l'ombre du doux Virgile:

Or se' lu quel Virgilio, e quella fonte

Che spande di parlar si largo tiume?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vagliami 'l lungo studio e 'l grande amore

Che m' lian fatto cercar lo tuo volume;

Tu se' lo mio maestro, e 'l mio autore...,

sans doute il nous est trop charmant de le lui dire, et il ne doit pas

lui être indifférent de l'entendre. Schiller et Goëthe, de nos jours,

présentent le plus haut type de ces incomparables hyménées de génies, de

ces adoptions sacrées et fécondes. Ici tout est simple, tout est vrai,

tout élève. Heureuses de telles amitiés, quand la fatalité humaine, qui

se glisse partout, les respecte jusqu'au terme; quand la mort seule les

délie, et, consumant la plus jeune, la plus dévouée, la plus tendre au

sein de la plus antique, l'y ensevelit dans son plus cher tombeau! A

défaut de ces choix resserrés et éternels, il peut exister de poëte à

poëte une mâle familiarité, à laquelle il est beau d'être admis, et

dont l'impression franche dédommage sans peine des petits attroupements

concertés. On se visite après l'absence, on se retrouve en des lieux

divers, on se serre la main dans la vie; cela procure des jours rares,

des heures de fête, qui ornent par intervalles les souvenirs. Le grand

Byron en usait volontiers de la sorte dans ses liaisons si noblement

menées; et c'est sur ce pied de cordialité libre que Moore, Rogers,

Shelley, pratiquaient l'amitié avec lui. En général, moins les

rencontres entre poètes qui s'aiment ont de but littéraire, plus elles

donnent de vrai bonheur et laissent d'agréables pensées. Il y a bien des

années déjà, Charles Nodier et Victor Hugo en voyage pour la Suisse,

et Lamartine qui les avait reçus au passage dans son château de

Saint-Point, gravissaient, tous les trois ensemble, par un beau soir

d'été, une côte verdoyante d'où la vue planait sur cette riche contrée

de Bourgogne; et, au milieu de l'exubérante nature et du spectacle

immense que recueillait en lui-même le plus jeune, le plus ardent de

ces trois grands poëtes, Lamartine et Nodier, par un retour facile, se

racontaient un coin de leur vie dans un âge ignoré, leurs piquantes

disgrâces, leurs molles erreurs, de ces choses oubliées qui revivent une

dernière fois sous un certain reflet du jour mourant, et qui, l'éclair

évanoui, retombent à jamais dans l'abîme du passé. Voilà sans doute une

rencontre harmonieuse, et comme il en faut peu pour remplir à souhait

et décorer la mémoire; mais il y a loin de ces hasards-là à une soirée

priée à Paris, même quand nos trois poëtes y assisteraient.

Après tout, l'essentiel et durable entretien des poëtes, celui qui ne

leur manque ni ne leur pèse jamais, qui ne perd rien, en se renouvelant,

de sa sérénité idéale ni de sa suave autorité, ils ne doivent pas le

chercher trop au dehors; il leur appartient à eux-mêmes de se le donner.

Milton, vieux, aveugle et sans gloire, se faisant lire Homère ou la

Bible par la douce voix de ses filles, ne se croyait pas seul, et

conversait de longues heures avec les antiques génies. Machiavel nous a

raconté, dans une lettre mémorable, comment après sa journée passée aux

champs, à l'auberge, aux propos vulgaires, le soir tombant, il revenait

à son cabinet, et, dépouillant à la porte son habit villageois couvert

d'ordure et de boue, il s'apprêtait à entrer dignement dans les cours

augustes des hommes de l'antiquité. Ce que le sévère historien a si

hautement compris, le poëte surtout le doit faire; c'est dans

ce recueillement des nuits, dans ce commerce salutaire avec les

impérissables maîtres, qu'il peut retrouver tout ce que les frottements

et la poussière du jour ont enlevé à sa foi native, à sa blancheur

privilégiée. Là il rencontre, comme Dante au vestibule de son Enfer, les

cinq ou six poëtes souverains dont il est épris; il les interroge, il

les entend; il convoque leur noble et incorruptible école (_la bella

scuola_), dont toutes les réponses le raffermissent contre les disputes

ambiguës des écoles éphémères; il éclaircit, à leur flamme céleste, son

observation des hommes et des choses; il y épure la réalité sentie dans

laquelle il puise, la séparant avec soin de sa portion pesante, inégale

et grossière; et, à force de s'envelopper de _leurs saintes reliques_,

suivant l'expression de Chénier, à force d'être attentif et fidèle à la

propre voix de son coeur, il arrive à créer comme eux selon sa mesure,

et à mériter peut-être que d'autres conversent avec lui un jour.

1831.

Portraits littéraires, Tome I · 第 37 / 44 题