MILLEVOYE

Quand on cherche, dans la poésie de la fin du XVIIIe siècle et dans

celle de l'Empire, des talents qui annoncent à quelque degré ceux de

notre temps et qui y préparent, on trouve Le Brun et André Chénier,

comme visant déjà, l'un à l'élévation et au grandiose lyrique, l'autre

à l'exquis de l'art; on trouve aussi (pour ne parler que des poëtes en

vers), dans les tons, encore timides, de l'élégie mélancolique et de la

méditation rêveuse, Fontanes et Millevoye. Le poëte du _Jour des Morts_

et celui de la _Chute des Feuilles_ sont des précurseurs de Lamartine

comme Le Brun l'est pour Victor Hugo dans l'ode, comme l'est André

Chénier pour tout un côté de l'école de l'art. Ce rôle de précurseur, en

relevant par la précocité ce que le talent peut avoir eu de hasardeux ou

d'incomplet, offre toujours, dans l'histoire littéraire, quelque chose

qui attache. S'il se rencontre surtout dans une nature aimable, facile,

qui n'a en rien l'ambition de ce rôle et qui ignore absolument qu'elle

le remplit; s'il se produit en oeuvres légères, courtes, inachevées,

mais sorties et senties du coeur; s'il se termine en une brève jeunesse,

il devient tout à fait intéressant. C'est là le sort de Millevoye; c'est

la pensée que son nom harmonieux suggère. Entre Delille qui finit et

Lamartine qui prélude, entre ces deux grands règnes de poëtes, dans

l'intervalle, une pâle et douce étoile un moment a brillé; c'est lui.

Le Brun qui avait (il n'est pas besoin de le dire) bien autrement de

force et de nerf que Millevoye, mais qui était, à quelques égards aussi,

simple précurseur d'un art éclatant, Le Brun tente des voies ardues,

heurte à toutes les portes de l'Olympe lyrique, et, après plus de bruit

que de gloire, meurt, corrigeant et recorrigeant des odes qui n'ont

à aucun temps triomphé. Il y a dans cette destinée quelque chose de

toujours _à côté_, pour ainsi dire, et qui ne satisfait pas. Fontanes,

connu par des débuts poétiques purs et touchants, s'en retire bientôt,

s'endort dans la paresse, et s'éclipse dans les dignités: c'est là une

fin non poétique, assez discordante, et que l'imagination n'admet pas.

André Chénier, lui, nature gracieuse et studieuse, mais énergique

pourtant et passionnée, vaincu violemment et intercepté avant l'heure,

a son harmonie à la fois délicate et grande. Millevoye, en son moindre

geste, a la sienne également. Chez lui, l'accord est parfait entre le

moment de la venue, le talent et la vie. Il chante, il s'égaye, il

soupire, et, dans son gémissement s'en va, un soir, au vent d'automne,

comme une de ces feuilles dont la chute est l'objet de sa plus douce

plainte; il incline la tête, comme fait la marguerite coupée par la

charrue, ou le pavot surchargé par la pluie. De tous les jeunes poëtes

qui ne meurent ni de désespoir, ni de fièvre chaude, ni par le couteau,

mais doucement et par un simple effet de lassitude naturelle, comme des

fleurs dont c'était le terme marqué, Millevoye nous semble le plus aimé,

le plus en vue, et celui qui restera.

Il y a mieux. En nous tous, pour peu que nous soyons poëtes, et si nous

ne le sommes pourtant pas décidément, il existe ou il a existé une

certaine fleur de sentiments, de désirs, une certaine rêverie première,

qui bientôt s'en va dans les travaux prosaïques, et qui expire dans

l'occupation de la vie. Il se trouve, en un mot, dans les trois quarts

des hommes, comme un poëte qui meurt jeune, tandis que l'homme survit.

Millevoye est au dehors comme le type personnifié de ce poëte jeune qui

ne devait pas vivre, et qui meurt, à trente ans plus ou moins, en chacun

de nous[155].

[Note 155: M. Alfred de Musset m'a adressé, à l'occasion de ce

passage, de très-aimables vers auxquels j'ai répondu. (Voir dans les

_Pensées d'Août_.)]

Sa vie, aussi simple que courte, n'offre qu'un petit nombre de traits

sur lesquels nous courrons. Charles-Hubert Millevoye est né à Abbeville

le 24 décembre 1782, et par conséquent, s'il vivait aujourd'hui, il

aurait à peu près le même âge (un peu moins) que Béranger. Il reçut

tous les soins affectueux et l'éducation de famille; son père était

négociant; un oncle, frère de son père, qui logeait sous le même toit,

donna à l'enfant les premières notions de latin, et on l'envoya bientôt

suivre les classes au collège. Il en profita jusqu'en 94, où ce collège

fut supprimé. Deux de ses maîtres, qui s'étaient fort attachés à lui,

bons humanistes et hellénistes, lui continuèrent leurs soins. L'enfant

avait annoncé sa vocation précoce par de petites fables en vers

français, et les dignes professeurs, émerveillés, favorisèrent cette

disposition plutôt que de la combattre. Le jeune Millevoye perdit son

père à l'âge de treize ans; dix ans après, il célébrait cette douleur,

encore sensible, dans l'élégie qui a pour titre _l'Anniversaire_. Il

reporta sur sa mère une plus vive tendresse. Des sentiments de famille

naturels et purs, une facilité de talent non combattue, bientôt

l'émotion rapide, mobile, du plaisir et de la rêverie, c'est là le fonds

entier de sa jeunesse, ce sont les caractères qui, en simples et légers

délinéaments, pour ainsi dire, vont passer de l'âme de Millevoye dans sa

poésie.

Il vint à Paris âgé de quinze ou seize ans, et suivit en 1795 le cours

de belles-lettres professé à l'École centrale des Quatre-Nations par M.

Dumas. Il trouva en ce nouveau maître, qui succédait cette année-là à M.

de Fontanes, un élève affaibli, mais encore suffisant, de la môme école

littéraire, un homme instruit et doux, qui s'attacha à lui et l'entoura

de conseils, sinon bien vifs et bien neufs, du moins graves et sains.

M. Dumas, dans une notice qu'il a écrite sur Millevoye, nous apprend

lui-même qu'il eut à le ramener d'une admiration un peu excessive

pour Florian à des modèles plus sérieux et plus solides. Ses études

terminées, le jeune homme songea à prendre un état; il essaya du barreau

et entra quelque temps dans une étude de procureur. Il sortit de là

pour être commis libraire dans la maison Treuttel et Würtz, espérant

concilier son goût d'étude avec ce commerce des livres. Le pastoral

Gessner avait su faire ainsi. Mais, un jour que le jeune Millevoye

était, au fond du magasin, absorbé dans une lecture, le chef passa et

lui dit: «Jeune homme, vous lisez! vous ne serez jamais libraire.»

Après deux ans de cette tentative infructueuse, Millevoye, en effet, y

renonça. Il avait d'ailleurs amassé en portefeuille un certain nombre de

pièces légères; il avait composé son _Passage du mont Saint-Bernard_,

une _Satire sur les Romans nouveaux_, couronnée par l'Académie de Lyon,

et sa pièce des _Plaisirs du Poète_. Il publia ces essais de 1801 à

1804[156], et ne vécut plus que de la vie littéraire, et aussi de la vie

du monde, tout entier au moment et au Caprice.

[Note 156: Dans _la Décade_ de l'an XII (4e trimestre, page 561, n°

du 30 fructidor), on lit sur _les Plaisirs du Poëte et autres

premiers opuscules de Millevoye un article de M. Auger, judicieux et

bienveillant, quoique sec; la mesure du jeune poëte y est bien prise.]

Parmi les nombreux essais que Millevoye a faits en presque tous les

genres de poésie, il en est beaucoup que nous n'examinerons pas; ce sera

assez les juger. On y trouverait de la facilité toujours, mais trop

d'indécision et de pâleur. Talent naturel et vrai, mais trop docile, il

ne s'est pas assez connu lui-même, et a sans cesse accordé aux conseils

une grande part dans ses choix. Ayant commencé très-jeune à produire et

à publier, dans un temps où le peu de concurrence des talents et un goût

vif des Lettres renaissantes mettaient l'encouragement à la mode, il

a subi l'inconvénient d'achever et de _doubler_, en quelque sorte, sa

rhétorique, en public, dans les concours d'académie. Il y a nombre de

ces prix ou de ces _accessits_ sur lesquels la critique de nos jours,

qui n'a plus le sentiment de ces fautes et de ces demi-fautes, est tout

à fait incompétente à prononcer. On a pu trouver ingénieux, dans le

temps, cet endroit de son poëme d'_Austerlitz_, où il parle noblement de

la baïonnette en vers:

Là, menaçant de loin, le bronze éclate et tonne;

Ici frappe de près le poignard de Bayonne.

Tel passage du _Voyageur_, cité par M. Dumas, a pu exciter

l'enthousiasme de Victorin Fabre, généreux émule, qui y voyait l'un des

beaux morceaux de la langue. Il nous est impossible à nous autres, nés

d'autre part et nourris, si l'on veut, d'autres défauts, d'avoir pour

ces endroits, je ne dirai pas un pareil enthousiasme, mais même la

moindre préférence. La faible couleur est si passée, que le discernement

n'y prend plus. Les _Discours en vers_ de Millevoye, ses _Dialogues_

rimés d'après Lucien, ses tragédies, ses traductions de l'_Iliade_ ou

des _Églogues_ selon la manière de l'abbé Delille, nous semblent, chez

lui, des thèmes plus ou moins étrangers, que la circonstance académique

ou le goût du temps lui imposa, et dont il s'occupait sans ennui, se

laissant dire peut-être que la gloire sérieuse était de ce côté. Nous

nous en tiendrons à sa gloire aimable, à ce que sa seule sensibilité

lui inspira, à ce qui fait de lui le poëte de nos mélancolies et de nos

romances.

Les poëtes particulièrement (notons ceci) sont très-sujets à rencontrer

d'honnêtes personnes, d'ailleurs instruites et sensées, mais qui ne

semblent occupées que de les détourner de leur vrai talent. Les trois

quarts des prétendus juges, ne se formant idée de la valeur des oeuvres

que d'après les genres, conseilleront toujours au poëte aimable, léger,

sensible, quelque chose de grand, de sérieux, d'important; et ils

seront très-disposés à attacher plus de considération à ce qui les aura

convenablement ennuyés. La postérité n'est pas du tout ainsi; il lui

est parfaitement indifférent, à elle, qu'on ait cultivé d'une manière

estimable, et dans de justes dimensions, les genres en honneur. Elle

vous prend et vous classe sans façon pour votre part originale et

neuve, si petite que vous l'ayez apportée[157]. Que Millevoye, tenté

par l'immense succès des _Géorgiques_ de Delille et par l'espérance

d'arriver, avec un grand ouvrage, à l'Académie, ait terminé un chant de

plus ou de moins de sa traduction de l'_Iliade_, elle s'en soucie peu;

et c'est de quoi sans doute, autour de lui, on se souciait beaucoup.

Sans croire faire injure au tendre poëte, nous sommes déjà ici de la

postérité dans nos indifférences, dans nos préférences.

[Note 157: Il y a une piquante épigramme de Martial où ce qu'il dit de

ses Épigrammes mêmes peut s'appliquer aux élégies, à toute cette poésie

vivante et vraie: «Tu crois, dit-il à un de ces estimables conseillers,

que mes épigrammes n'ont rien de sérieux; mais c'est le contraire;

celui-là véritablement n'est pas sérieux qui nous vient chanter pour la

centième fois avec emphase le festin de Térée ou de Thyeste... C'est

pourtant là ce qu'on loue, ce qu'on estime, me diras-tu, ce qu'on honore

sur parole.--Oui, on le loue, mais moi, on me lit.»

Portraits littéraires, Tome I · 第 36 / 44 题