Vers 1687, année où parut le livre des _Caractères_, le siècle de Louis
XIV arrivait à ce qu'on peut appeler sa troisième période; les grandes
oeuvres qui avaient illustré son début et sa plus brillante moitié
étaient accomplies; les grands auteurs vivaient encore la plupart, mais
se reposaient. On peut distinguer, en effet, comme trois parts dans
cette littérature glorieuse. La première, à laquelle Louis XIV ne fit
que donner son nom et que prêter plus ou moins sa faveur, lui vint toute
formée de l'époque précédente; j'y range les poëtes et les écrivains nés
de 1620 à 1626, ou même avant 1620, La Rochefoucauld, Pascal, Molière,
La Fontaine, madame de Sévigné. La maturité de ces écrivains répond
ou au commencement ou aux plus belles années du règne auquel on les
rapporte, mais elle se produisait en vertu d'une force et d'une
nourriture antérieures. Une seconde génération très-distincte et propre
au règne même de Louis XIV, est celle en tête de laquelle on voit
Boileau et Racine, et qui peut nommer encore Fléchier, Bourdaloue, etc.,
etc., tous écrivains ou poëtes, nés à dater de 1632, et qui débutèrent
dans le monde au plus tôt vers le temps du mariage du jeune roi. Boileau
et Racine avaient à peu près terminé leur oeuvre à cette date de
1687; ils étaient tout occupés de leurs fonctions d'historiographes.
Heureusement, Racine allait être tiré de son silence de dix années par
madame de Maintenon. Bossuet régnait pleinement par son génie en ce
milieu du grand règne, et sa vieillesse commençante en devait longtemps
encore soutenir et rehausser la majesté. C'était donc un admirable
moment que cette fin d'été radieuse, pour une production nouvelle de
mûrs et brillants esprits. La Bruyère et Fénelon parurent et achevèrent,
par des grâces imprévues, la beauté d'un tableau qui se calmait
sensiblement et auquel il devenait d'autant plus difficile de rien
ajouter. L'air qui circulait dans les esprits, si l'on peut ainsi dire,
était alors d'une merveilleuse sérénité. La chaleur modérée de tant de
nobles oeuvres, l'épuration continue qui s'en était suivie, la constance
enfin des astres et de la saison, avaient amené l'atmosphère des esprits
à un état tellement limpide et lumineux, que du prochain beau livre qui
saurait naître, pas un mot immanquablement ne serait perdu, pas une
pensée ne resterait dans l'ombre, et que tout naîtrait dans son vrai
jour. Conjoncture unique! éclaircissement favorable en même temps que
redoutable à toute pensée! car combien il faudra de netteté et de
justesse dans la nouveauté et la profondeur! La Bruyère en triompha.
Vers les mêmes années, ce qui devait nourrir à sa naissance et composer
l'aimable génie de Fénelon était également disposé et comme pétri de
toutes parts; mais la fortune et le caractère de La Bruyère ont quelque
chose de plus singulier.
On ne sait rien ou presque rien de la vie de La Bruyère, et cette
obscurité ajoute, comme on l'a remarqué, à l'effet de son oeuvre, et, on
peut dire, au bonheur piquant de sa destinée. S'il n'y a pas une
seule ligne de son livre unique qui, depuis le premier instant de la
publication, ne soit venue et restée en lumière, il n'y a pas, en
revanche, un détail particulier de l'auteur qui soit bien connu. Tout le
rayon du siècle est tombé juste sur chaque page du livre, et le visage
de l'homme qui le tenait ouvert à la main s'est dérobé.
Jean de La Bruyère était né dans un village proche Dourdan, en 1639,
disent les uns; en 1644, disent les autres et D'Olivet le premier, qui
le fait mourir à cinquante-deux ans (1696). En adoptant cette date de
1644[136], La Bruyère aurait eu vingt ans quand parut _Andromaque;_ ainsi
tous les fruits successifs de ces riches années mûrirent pour lui et
furent le mets de sa jeunesse; il essuyait, sans se hâter, la chaleur
féconde de ces soleils. Nul tourment, nulle envie. Que d'années d'étude
ou de loisir durant lesquelles il dut se borner à lire avec douceur et
réflexion, allant au fond des choses et attendant! Il résulte d'une note
écrite vers 1720 par le Père Bougerel ou par le Père Le Long, dans des
mémoires particuliers qui se trouvaient à la bibliothèque de l'Oratoire,
que La Bruyère a été de cette congrégation[137]. Cela veut-il dire qu'il
y fut simplement élevé ou qu'il y fut engagé quelque temps? Sa première
relation avec Bossuet se rattache peut-être à cette circonstance. Quoi
qu'il en soit, il venait d'acheter une charge de trésorier de France à
Caen lorsque Bossuet, qu'il connaissait on ne sait d'où, l'appela près
de M. le Duc pour lui enseigner l'histoire. La Bruyère passa le reste de
ses jours à l'hôtel de Condé à Versailles, attaché au prince en qualité
d'homme de lettres avec mille écus de Pension.
[Note 136: On sait enfin maintenant, après bien des tâtonnements, et
d'une manière positive, que La Bruyère est né à Paris et y a été
baptisé le 17 août 1645. Le registre des naissances de la paroisse
Saint-Christophe-en-Cité eu fait foi.]
[Note 137: Histoire manuscrite de l'Oratoire, par Adry, aux Archives
du Royaume.]
D'Olivet, qui est malheureusement trop bref sur le célèbre auteur, mais
dont la parole a de l'autorité, nous dit en des termes excellents:
«On me l'a dépeint comme un philosophe, qui ne songeoit qu'à vivre
tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et
des autres; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours disposé
à une joie modeste, et ingénieux à la faire naître; poli dans ses
manières et sage dans ses discours; craignant toute sorte d'ambition,
même celle de montrer de l'esprit[138].» Le témoignage de l'académicien se
trouve confirmé d'une manière frappante par celui de Saint-Simon,
qui insiste, avec l'autorité d'un témoin non suspect d'indulgence,
précisément sur ces mêmes qualités de bon goût et de sagesse: «Le
public, dit-il, perdit bientôt après (1696) un homme illustre par son
esprit, par son style et par la connoissance des hommes; mes; je veux
dire La Bruyère, qui mourut d'apoplexie à Versailles, après avoir
surpassé Théophraste en travaillant d'après lui et avoir peint les
hommes de notre temps dans ses nouveaux _Caractères_ d'une manière
inimitable. C'étoit d'ailleurs un fort honnête homme, de très-bonne
compagnie, simple, sans rien de pédant et fort désintéressé. Je
l'avois assez connu pour le regretter et les ouvrages que son âge et
sa santé pouvoient faire espérer de lui.» Boileau se montrait un peu
plus difficile en fait de ton et de manières que le duc de Saint-Simon,
quand il écrivait à Racine, 19 mai 1687: Maximilien (_pourquoi ce
sobriquet de Maximilien?_) m'est venu voir à Auteuil et m'a lu quelque
chose de son _Théophraste_. C'est un fort honnête homme à qui il ne
manquerait rien, si la nature l'avoit fait aussi agréable qu'il a
envie de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du mérite.»
Nous reviendrons sur ce jugement de Boileau. La Bruyère était déjà, un
peu à ses yeux un homme des générations nouvelles, un de ceux en qui
volontiers l'on trouve que l'envie d'avoir de l'esprit après nous, et
autrement que nous, est plus grande qu'il ne faudrait.
[Note 138: J'hésite presque à glisser cette parole de Ménage, moins
bon juge: elle concorde pourtant: «Il n'y a pas longtemps que M. de La
«Bruyère m'a fait l'honneur de me venir voir, mais je ne l'ai pas vu
«assez de temps pour le bien connoître. Il m'a paru que ce _n'étoit «pas
un grand parleur.» (_Menagiana_, tome III.)--On a opposé depuis à cette
idée qu'on se faisait jusqu'ici de La Bruyère quelques mots tirés de
lettres et billets de M. de Pontchartrain. et desquels il résulterait
que La Bruyère était sujet à des accès de joie extravagante; c'est peu
probable. Dans la disette des documents, on tire les moindres mots
par les cheveux. Mais enfin il paraît bien qu'il était très-gai par
moments.]
Ce même Saint-Simon, qui regrettait La Bruyère et qui avait plus d'une
fois causé avec lui[139], nous peint la maison de Condé et M. le Duc en
particulier, l'élève du philosophe, en des traits qui réfléchissent sur
l'existence intérieure de celui-ci. A propos de la mort de M. le Duc
(1710), il nous dit avec ce feu qui mêle tout, et qui fait tout voir à
la fois: «Il étoit d'un jaune livide, l'air presque toujours furieux,
mais en tout temps si fier, si audacieux, qu'on avoit peine à
s'accoutumer à lui. Il avoit de l'esprit, de la lecture, des restes
d'une excellente éducation (_je le crois bien_), de la politesse et
des grâces même quand il vouloit, mais il vouloit très-rarement...
Sa férocité étoit extrême, et se montroit en tout. C'étoit une meule
toujours en l'air, qui faisoit fuir devant elle, et dont ses amis
n'étoient jamais en sûreté, tantôt par des insultes extrêmes, tantôt par
des plaisanteries cruelles en face, etc.» A l'année 1697, il raconte
comment, tenant les États de Bourgogne à Dijon à la place de M. le
Prince son père, M. le Duc y donna un grand exemple de l'amitié des
princes et une bonne leçon à ceux qui la recherchent. Ayant un soir, en
effet, poussé Santeul de vin de Champagne, il trouva plaisant de verser
sa tabatière de tabac d'Espagne dans un grand verre de vin et le lui
offrit à boire; le pauvre _Théodas_ si naïf, si ingénu, si bon
convive et plein de verve et de bons mots, mourut dans d'affreux
vomissements[140]. Tel était le petit-fils du grand Condé et l'élève de La
Bruyère. Déjà le poëte Sarasin était mort autrefois sous le bâton d'un
Conti dont il était secrétaire. A la manière énergique dont Saint-Simon
nous parle de cette race des Condés, on voit comment par degrés en elle
le héros en viendra à n'être plus que quelque chose tenant du chasseur
ou du sanglier. Du temps de La Bruyère, l'esprit y conservait une grande
part; car, comme dit encore Saint-Simon de Santeul, «M. le Prince
l'avoit presque toujours à Chantilly quand il y alloit; M. le Duc le
mettoit de toutes ses parties, c'étoit de toute la maison de Condé à qui
l'aimoit le mieux, et des assauts continuels avec lui de pièces d'esprit
en prose et en vers, et de toutes sortes d'amusements, de badinages et
de plaisanteries.» La Bruyère dut tirer un fruit inappréciable, comme
observateur, d'être initié de près à cette famille si remarquable alors
par ce mélange d'heureux dons, d'urbanité brillante, de férocité et de
débauche[141]. Toutes ses remarques sur les _héros_ et les _enfants des
Dieux_ naissent de là: il y a toujours dissimulé l'amertume: «Les
enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de la nature et
en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du temps et des
années. Le mérite chez eus devance l'âge. Ils naissent instruits, et ils
sont plus tôt des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de
l'enfance.» Au chapitre des _Grands_, il s'est échappé à dire ce qu'il
avait dû penser si souvent: «L'avantage des Grands sur les autres hommes
est immense par un endroit: je leur cède leur bonne chère, leurs riches
ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains,
leurs fous et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir à
leur service des gens qui les égalent par le coeur et par l'esprit,
et qui les passent quelquefois.» Les réflexions inévitables que le
scandale, des moeurs princières lui inspirait n'étaient pas perdues, on
peut le croire, et ressortaient moyennant détour: «Il y a des misères
sur la terre qui saisissent le coeur: il manque à quelques-uns jusqu'aux
aliments; ils redoutent l'hiver; ils appréhendent de vivre. L'on mange
ailleurs des fruits précoces: l'on force la terre et les saisons pour
fournir à sa délicatesse. De simples bourgeois, seulement à cause
qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la
nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes
extrémités, je me jette et me réfugie dans la médiocrité.» Les _simples
bourgeois_ viennent là bien à propos pour endosser le reproche, mais je
ne répondrais pas que la pensée ne fût écrite un soir en rentrant d'un
de ces soupers de demi-dieux, où M. le Duc _poussait de Champagne_
Santeul[142].
[Note 139: Une pensée inévitable naît, de ce rapprochement: Quand La
Bruyère et le duc de Saint-Simon causaient ensemble à Versailles dans
l'embrasure d'une croisée, lequel des deux était le peintre de son
siècle? Ils l'étaient, certes, tous les deux; mais l'un, le peintre
alors avoué, et dont les portraits aujourd'hui sont devenus un peu
voilés et mystérieux; l'autre, le peintre inconnu alors et clandestin,
et dont les portraits aujourd'hui manifestes trahissent leurs originaux
à nu.]
[Note 140: Au tome second des _Oeuvres choisies_ de La Monnoye (page
296), on lit un récit détaillé de cette mort de Santeul par La Monnoye;
témoin presque oculaire; rien n'y vient ouvertement à l'appui du dire de
Saint-Simon: Santeul s'était levé le 4 août, encore gai et bien portant;
il ne fut pris de ses atroces douleurs d'entrailles que sur les onze
heures du matin; il expira dans la nuit, vers une heure et demie.
La Monnoye, qui devait dîner avec lui ce jour-là, le vint voir dans
l'après-midi et le trouva moribond; il causa même du malade avec M. le
Duc, qui témoigna s'y intéresser beaucoup. Après cela, les symptômes
extraordinaires rapportés par La Monnoye, et les réponses peu nettes des
médecins, aussi bien que le traitement employé, s'accorderaient assez
avec le récit de Saint-Simon; on conçoit que la chose ait été étouffée
le plus possible. On se demande seulement si les effets de la tabatière
avalée au souper de la veille ont bien pu retarder jusqu'au lendemain
onze heures du matin; c'est un cas de médecine légale que je laisse aux
experts.]
[Note 141: La Bruyère descendait d'un ancien ligueur, très-fameux
dans les Mémoires du temps, et qui joua à Paris un des grands rôles
municipaux dans cette faction anti-bourbonienne; il est piquant que le
petit-fils, précepteur d'un Bourbon, ait pu étudier de si près la race.
Notre moraliste dut songer, en souriant, à cet aïeul qu'il ne nomme pas,
un peu plus souvent qu'au Geoffroy de La Bruyère des Croisades dont il
plaisante. Voir dans la _Satyre Ménippée_ de Le Duchat les nombreux
passages où il est question de ces La Bruyère, père et fils (car ils
étaient deux), notamment au tome second, pages 67 et 339. Je me trompe
fort, ou de tels souvenirs domestiques furent un fait capital dans
l'expérience secrète et la maturité du penseur.]
[Note 142: Bien des passages de Mme de Staël (De Launay) viennent à
l'appui de ce qu'a dû sentir La Bruyère; ainsi dans une lettre à Mme
Du Deffand (17 septembre 1747): «Les Grands, à force de s'étendre,
deviennent si minces qu'on voit le jour au travers: c'est une belle
étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la
philosophie.» Et dans le portrait de cette duchesse du Maine qui
contenait en elle tout l'esprit et le caprice de cette race des Condés:
«Elle, a fait dire à une personne de beaucoup d'esprit que _les Princes
étoient en morale ce que les monstres sont dans la physique: on voit en
eux à découvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les
autres hommes._»]
La Bruyère, qui aimait la lecture des anciens, eut un jour l'idée de
traduire Théophraste, et il pensa à glisser à la suite et à la faveur
de sa traduction quelques-unes de ses propres réflexions sur les moeurs
modernes. Cette traduction de Théophraste n'était-elle pour lui qu'un
prétexte, ou fut-elle vraiment l'occasion déterminante et le premier
dessein principal? On pencherait plutôt pour cette supposition moindre,
en voyant la forme de l'édition dans laquelle parurent d'abord les
_Caractères_, et combien Théophraste y occupe une grande place. La
Bruyère était très-pénétré de cette idée, par laquelle il ouvre son
premier chapitre, que _tout est dit, et_ que _l'on vient trop tard
après plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent_. Il
se déclare de l'avis que nous avons vu de nos jours partagé par Courier,
lire et relire sans cesse les anciens, les traduire si l'on peut, et les
imiter quelquefois: «On ne sauroit en écrivant rencontrer le parfait,
et, s'il se peut, surpasser les anciens, que par leur imitation.» Aux
anciens, La Bruyère ajoute _les habiles d'entre les modernes_ comme
ayant enlevé à leurs successeurs tardifs le meilleur et le plus beau.
C'est dans cette disposition qu'il commence à _glaner_, et chaque épi,
chaque grain qu'il croit digne, il le range devant nous. La pensée du
difficile, du mûr et du parfait l'occupe visiblement, et atteste avec
gravité, dans chacune de ses paroles, l'heure solennelle du siècle où il
écrit. Ce n'était plus l'heure des coups d'essai. Presque tous ceux qui
avaient porté les grands coups vivaient. Molière était mort; longtemps
après Pascal, La Rochefoucauld avait disparu; mais tous les autres
restaient là rangés. Quels noms! quel auditoire auguste, consommé,
déjà un peu sombre de front, et un peu silencieux! Dans son discours à
l'Académie, La Bruyère lui-même les a énumérés en face; il les avait
passés en revue dans ses veilles bien des fois auparavant. Et ces
Grands, rapides connaisseurs de l'esprit! et Chantilly, _écueil des
mauvais ouvrages!_ et ce Roi _retiré dans son balustre_, qui les domine
tous! quels juges pour qui, sur la fin du grand tournoi, s'en vient
aussi demander la gloire! La Bruyère a tout prévu, et il ose. Il sait la
mesure qu'il faut tenir et le point où il faut frapper. Modeste et sûr,
il s'avance; pas un effort en vain, pas un mot de perdu! du premier
coup, sa place qui ne le cède à aucune autre est gagnée. Ceux qui, par
une certaine disposition trop rare de l'esprit et du coeur, _sont en
état_, comme il dit, _de se livrer au plaisir que donne la perfection
d'un ouvrage_, ceux-là éprouvent une émotion, d'eux seuls concevable, en
ouvrant la petite édition in-12, d'un seul volume, année 1688, de trois
cent soixante pages, en fort gros caractères, desquelles Théophraste,
avec le discours préliminaire, occupe cent quarante-neuf, et en songeant
que, sauf les perfectionnements réels et nombreux que reçurent les
éditions suivantes, tout La Bruyère est déjà là.
Plus tard, à partir de la troisième édition, La Bruyère ajouta
successivement et beaucoup à chacun de ses seize chapitres. Des
pensées qu'il avait peut-être gardées en portefeuille dans sa première
circonspection, des ridicules que son livre même fit lever devant lui,
des originaux qui d'eux-mêmes se livrèrent, enrichirent et accomplirent
de mille façons le chef-d'oeuvre. La première édition renferme surtout
incomparablement moins de portraits que les suivantes. L'excitation
et l'irritation de la publicité les firent naître sous la plume de
l'auteur, qui avait principalement songé d'abord à des réflexions et
remarques morales, s'appuyant même à ce sujet du titre de _Proverbes_
donné au livre de Salomon. Les _Caractères_ ont singulièrement gagné aux
additions; mais on voit mieux quel fut le dessein naturel, l'origine
simple du livre et, si j'ose dire, son accident heureux, dans cette
première et plus courte forme [143].
En le faisant naître en 1644, La Bruyère avait quarante-trois ans en 87.
Ses habitudes étaient prises, sa vie réglée; il n'y changea rien. La
gloire soudaine qui lui vint ne l'éblouit pas; il y avait songé de
longue main, l'avait retournée en tous sens, et savait fort bien qu'il
aurait pu ne point l'avoir et ne pas valoir moins pour cela. Il avait
dit dès sa première édition: «Combien d'hommes admirables et qui avoient
de très-beaux génies sont morts sans qu'on en ait parlé! Combien vivent
encore dont on ne parle point et dont on ne parlera jamais!» Loué,
attaqué, recherché, il se trouva seulement peut-être un peu moins
heureux après qu'avant son succès, et regretta sans doute à certains
jours d'avoir livré au public une si grande part de son secret. Les
imitateurs qui lui survinrent de tous côtés, les abbés de Villiers, les
abbés de Bellegarde, en attendant les Brillon, Alléaume et autres, qu'il
ne connut pas et que les Hollandais ne surent jamais bien distinguer de
lui[144], ces auteurs _nés copistes_ qui s'attachent à tout succès comme
les mouches aux mets délicats, ces _Trublets_ d'alors, durent par
moments lui causer de l'impatience: on a cru que son conseil à un auteur
_né copiste_ (chap. _des Ouvrages de l'Esprit_), qui ne se trouvait pas
dans les premières éditions, s'adressait à cet honnête abbé de Villiers.
Reçu à l'Académie le 15 juin 1693, époque où il y avait déjà eu en
France sept éditions des Caractères, La Bruyère mourut subitement
d'apoplexie en 1696 et disparut ainsi en pleine gloire, avant que les
biographes et commentateurs eussent avisé encore à l'approcher, à le
saisir dans sa condition modeste et à noter ses réponses[145]. On lit dans
la note manuscrite de la bibliothèque de l'Oratoire, citée par Adry,
que madame la marquise de Belleforière, de qui il était fort l'ami,
pourroit donner quelques mémoires sur sa vie «et son caractère.»
Cette madame de Belleforière n'a rien dit et n'a probablement pas été
interrogée. Vieille en 1720, date de la note manuscrite, était-elle une
de ces personnes dont La Bruyère, au chapitre _du Coeur_, devait avoir
l'idée présente quand il disait: «Il y a quelquefois dans le cours de
la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements que l'on nous
défend, qu'il est naturel de désirer du moins qu'ils fussent permis: de
si grands charmes ne peuvent être surpassés que par celui de savoir y
renoncer par vertu.» Était-elle celle-là même qui lui faisait penser ce
mot d'une délicatesse qui va à la grandeur? «L'on peut être touché de
certaines beautés si parfaites et d'un mérite si éclatant, que l'on se
borne à les voir et à leur parler[146].»
[Note 143: M. Walckenaer, dans son _Étude sur La Bruyère_, a rappelé
une agréable anecdote tirée des Mémoires de l'Académie de Berlin et qui
s'était conservée par tradition: «M. de La Bruyère, a dit Formey, qui
le tenait de Maupertuis, venait presque journellement s'asseoir chez un
libraire nommé Michallet, où il feuilletait les nouveautés, et s'amusait
avec un enfant fort gentil, fille du libraire, qu'il avait pris en
amitié. Un jour il tire un manuscrit de sa poche, et dit à Michallet:
«Voulez-vous imprimer ceci (c'était _les Caractères_)? Je ne sais si
vous y trouverez votre compte; mais, en cas de succès, le produit sera
pour ma petite amie.» Le libraire, plus incertain de la réussite que
l'auteur, entreprit l'édition; mais à peine l'eut-il exposée en vente
qu'elle fut enlevée, et qu'il fut obligé de réimprimer plusieurs fois ce
livre, qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Telle fut la
dot imprévue de sa fille, qui fit dans la suite le mariage le plus
avantageux et que M. de Maupertuis avait connue.» On sait le nom du
mari; M. Édouard Fournier, dans ses recherches sur La Bruyère, l'a
retrouvé. Elle épousa Juli ou Juilly, un honnête homme de la finance,
qui devint fermier général et qui garda une réputation sans tache. Il
eut de la petite Michallet, en se mariant, plus de cent mille
livres argent comptant. Ce livre, d'une expérience amère et presque
misanthropique, devenu la dot d'une jeune fille: singulier contraste!]
[Note 144: On lit dans les _Mémoires de Trévoux_ (mars et avril 1701),
à propos des _Sentiments critiques sur les Caractères de M. de La
Bruyère_ (1701):«Depuis que les Caractères de M. de La Bruyère ont été
donnés au public, outre les traductions en diverses langues et les
dix éditions qu'on en a faites en douze ans, il a paru plus de trente
volumes à peu près dans ce style: _Ouvrage dans le goût des Caractères;
Théophraste moderne, ou nouveaux Caractères des Moeurs; suite des
Caractères de Théophraste ut des Moeurs de ce siècle; les différents
Caractères des Femmes du siècle; Caractères tirés de l'Écriture sainte,
et appliqués aux Moeurs du siècle; Caractères naturels des hommes,
en forme de dialogue; Portraits sérieux et critiques; Caractères des
Vertus et des Vices_. Enfin tout le pays des Lettres a été inondé de
Caractères...»]
[Note 145: Il paraît qu'une première fois, en 1691, et sans le
solliciter, La Bruyère avait obtenu sept voix pour l'Académie par le bon
office de Bussy, dont ainsi la chatouilleuse prudence (il est permis de
le croire) prenait les devants et se mettait en mesure avec l'auteur
des _Caractères_. On a le mot de remercîment que lui adressa La Bruyère
(_Nouvelles Lettres_ de Bussy-Rabutin, t. VIII). C'est même la seule
lettre qu'on ait de lui, avec un autre petit billet agréablement
grondeur à Santeul, imprimé sans aucun soin dans le _Santoliana_.]
[Note 146: Cette dame a pu être Marie-Renée de Belleforière, fille
du Grand-Veneur de France, ou encore Justine-Hélène de Hénin, fille du
seigneur de Querevain, mariée à Jean-Maximilien-Ferdinand, seigneur de
Belleforière (Voir Moréri). J'inclinerais pour la première.]
Il y a moyen, avec un peu de complaisance, de reconstruire et de rêver
plus d'une sorte de vie cachée pour La Bruyère, d'après quelques-unes de
ses pensées qui recèlent toute une destinée, et, comme il semble, tout
un roman enseveli. A la manière dont il parle de l'amitié, de ce _goût_
qu'elle a et _auquel ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres_,
on croirait qu'il a renoncé pour elle à l'amour; et, à la façon dont
il pose certaines questions ravissantes, on jurerait qu'il a eu assez
l'expérience d'un grand amour pour devoir négliger l'amitié. Cette
diversité de pensées accomplies, desquelles on pourrait tirer tour à
tour plusieurs manières d'existences charmantes ou profondes, et
qu'une seule personne n'a pu directement former de sa seule et propre
expérience, s'explique d'un mot: Molière, sans être Alceste, ni
Philinte, ni Orgon, ni Argan, est successivement tout cela; La
Bruyère, dans le cercle du moraliste, a ce don assez pareil, d'être
successivement chaque coeur; il est du petit nombre de ces hommes qui
ont tout su.
Molière, à l'étudier de près, ne fait pas ce qu'il prêche. Il représente
les inconvénients, les passions, les ridicules, et dans sa vie il y
tombe; La Bruyère jamais. Les petites inconséquences du _Tartufe_, il
les a saisies, et son _Onuphre_ est irréprochable[147]: de même pour
sa conduite, il pense à tout et se conforme à ses maximes, à son
expérience. Molière est poëte, entraîné, irrégulier, mélange de naïveté
et de feu, et plus grand, plus aimable peut-être par ses contradictions
mêmes: La Bruyère est sage. Il ne se maria jamais: «Un homme libre,
avait-il observé, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit, peut
s'élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde et aller de
pair avec les plus honnêtes gens. Cela est moins facile à celui qui est
engagé; il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.» Ceux
à qui ce calcul de célibat déplairait pour La Bruyère, peuvent supposer
qu'il aima en lieu impossible et qu'il resta fidèle à un souvenir dans
le renoncement.
[Note 147: La Motte a dit: «Dans son tableau de _l'Hypocrite_, La
Bruyère commence toujours par effacer un trait du _Tartufe_, et ensuite
il en _recouche_ un tout contraire.»]
On a remarqué souvent combien la beauté humaine de son coeur se déclare
énergiquement à travers la science inexorable de son esprit: «Il faut
des saisies de terre, des enlèvements de meubles, des prisons et des
supplices, je l'avoue; mais, justice, lois et besoins à part, ce m'est
une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les
hommes traitent les autres hommes.» Que de réformes, poursuivies depuis
lors et non encore menées à fin, contient cette parole! le coeur d'un
Fénelon y palpite sous un accent plus contenu. La Bruyère s'étonne,
comme d'une chose _toujours nouvelle_, de ce que madame de Sévigné
trouvait tout simple, ou seulement un peu drôle: le XVIIIe siècle, qui
s'étonnera de tant de choses, s'avance. Je ne fais que rappeler la page
sublime sur les paysans: «Certains animaux farouches, etc. (chap. _de
l'Homme_).» On s'est accordé à reconnaître La Bruyère dans le portrait
du philosophe qui, assis dans son cabinet et toujours accessible malgré
ses études profondes, vous dit d'entrer, et que vous lui apportez
quelque chose de plus précieux que l'or et l'argent, _si c'est une
occasion de vous obliger_.
Il était religieux, et d'un spiritualisme fermement raisonné, comme en
fait foi son chapitre des _Esprits forts_; qui, venu le dernier, répond
tout ensemble à une beauté secrète de composition, à une précaution
ménagée d'avance contre des attaques qui n'ont pas manqué, et à une
conviction profonde. La dialectique de ce chapitre est forte et sincère;
mais l'auteur en avait besoin pour racheter plus d'un mot qui dénote le
philosophe aisément dégagé du temps où il vit, pour appuyer surtout
et couvrir ses attaques contre la fausse dévotion alors régnante.
La Bruyère n'a pas déserté sur ce point l'héritage de Molière: il a
continué cette guerre courageuse sur une scène bien plus resserrée
(l'autre scène, d'ailleurs, n'eût plus été permise), mais avec des
armes non moins vengeresses. Il a fait plus que de montrer au doigt le
courtisan, _qui autrefois portait ses cheveux_, en perruque désormais,
l'habit serré et le bas uni, parce qu'il est dévot; il a fait plus que
de dénoncer à l'avance les représailles impies de la Régence, par le
trait ineffaçable: _Un dévot est celui qui sous un roi athée serait
athée_; il a adressé à Louis XIV même ce conseil direct, à peine voilé
en éloge: «C'est une chose délicate à un prince religieux de réformer la
cour et de la rendre pieuse; instruit jusques où le courtisan veut lui
plaire et aux dépens de quoi il feroit sa fortune, il le ménage avec
prudence; il tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie
ou le sacrilége; il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle et
de son industrie.»
Malgré ses dialogues sur le quiétisme, malgré quelques mots qu'on
regrette de lire sur la révocation de l'édit de Nantes, et quelque
endroit favorable à la magie, je serais tenté plutôt de soupçonner La
Bruyère de liberté d'esprit que du contraire. _Né chrétien et Français_,
il se trouva plus d'une fois, comme il dit, _contraint dans la satire_;
car, s'il songeait surtout à Boileau en parlant ainsi, il devait par
contre-coup songer un peu à lui-même, et à ces _grands sujets_ qui lui
étaient _défendus_. Il les sonde d'un mot, mais il faut qu'aussitôt il
s'en retire. Il est de ces esprits qui auraient eu peu à faire (s'ils ne
l'ont pas fait) pour sortir sans effort et sans étonnement de toutes les
circonstances accidentelles qui restreignent la vue. C'est bien moins
d'après tel ou tel mot détaché, que d'après l'habitude entière de son
jugement, qu'il se laisse voir ainsi. En beaucoup d'opinions comme en
style, il se rejoint assez aisément à Montaigne.
On doit lire sur La Bruyère trois morceaux essentiels, dont ce que je
dis ici n'a nullement la prétention de dispenser. Le premier morceau en
date est celui de l'abbé D'Olivet dans son _Histoire de l'Académie_. On
y voit trace d'une manière de juger littéralement l'illustre auteur, qui
devait âtre partagée de plus d'un esprit _classique_ à la fin du XVIIe
et au commencement du XVIIIe siècle: c'est le développement et, selon
moi, l'éclaircissement du mot un peu obscur de Boileau à Racine.
D'Olivet trouve à La Bruyère trop d'_art_, trop d'_esprit_, quelque abus
de _métaphores_: «Quant au style précisément, M. de La Bruyère ne doit
pas être lu sans défiance, parce qu'il a donné, mais pourtant avec une
modération qui, de nos jours, tiendroit lieu de mérite, dans ce style
affecté, guindé, entortillé, etc.» Nicole, dont La Bruyère a paru dire
en un endroit _qu'il ne pensoit pas assez_ [148], devait trouver, en
revanche, que le nouveau moraliste pensait trop, et se piquait trop
vivement de raffiner la tâche. Nous reviendrons sur cela tout à l'heure.
On regrette qu'à côté de ces jugements, qui, partant d'un homme de
goût et d'autorité, ont leur prix, D'Olivet n'ait pas procuré plus
de détails, au moins académiques, sur La Bruyère. La réception de La
Bruyère à l'Académie donna lieu à des querelles, dont lui-même nous a
entretenus dans la préface de son Discours et qui laissent à désirer
quelques explications[149]. Si heureux d'emblée qu'eût été La Bruyère, il
lui fallut, on le voit, soutenir sa lutte à son tour comme Corneille,
comme Molière en leur temps, comme tous les vrais grands. Il est obligé
d'alléguer son chapitre des _Esprits forts_ et de supposer à l'ordre de
ses matières un dessein religieux un peu subtil, pour mettre à couvert
sa foi. Il est obligé de nier la réalité de ses portraits, de rejeter
au visage des fabricateurs _ces insolentes clefs_ comme il les appelle:
Martial avait déjà dit excellemment: _Improbe facit qui in alieno libro
ingeniosus est._ «En vérité, je ne doute point, s'écrie La Bruyère avec
un accent d'orgueil auquel l'outrage a forcé sa modestie, que le
public ne soit enfin étourdi et fatigué d'entendre depuis quelques
années de vieux corbeaux croasser autour de ceux qui, d'un vol libre et
d'une plume légère, se sont élevés à quelque gloire par leurs écrits.»
Quel est ce corbeau qui croassa, ce _Théobalde_ qui bâilla si fort et si
haut à la harangue de La Bruyère, et qui, avec quelques académiciens,
faux confrères, ameuta les coteries et _le Mercure Galant_, lequel se
vengeait (c'est tout simple) d'avoir été mis _immédiatement au-dessous
de rien_[150]? Benserade, à qui le signalement de _Théobalde_ sied assez,
était mort; était-ce Boursault qui, sans appartenir à l'Académie, avait
pu se coaliser avec quelques-uns du dedans? Était-ce le vieux Boyer
[151] ou quelque autre de même force? D'Olivet montre trop de discrétion
là-dessus. Les deux autres morceaux essentiels à lire sur La Bruyère
sont une Notice exquise de Suard, écrite en 1782, et un _Éloge_
approfondi par Victorin Fabre (1810). On apprend d'un morceau qui se
trouve dans _l'Esprit des Journaux_ (févr. 1782), et où l'auteur anonyme
apprécie fort délicatement lui-même la Notice de Suard, que La Bruyère,
déjà moins lu et moins recherché au dire de D'Olivet, n'avait pas été
complétement mis à sa place par le XVIIIe siècle; Voltaire en avait
parlé légèrement dans le _Siècle de Louis XIV_: «Le marquis de
Vauvenargues, dit l'auteur anonyme (qui serait digne d'être Fontanes ou
Garat), est presque le seul, de tous ceux qui ont parlé de La Bruyère,
qui ait bien senti ce talent vraiment grand et original. Mais
Vauvenargues lui-même n'a pas l'estime et l'autorité qui devraient
appartenir à un écrivain qui participe à la fois de la sage étendue
d'esprit de Locke, de la pensée originale de Montesquieu, de la verve de
style de Pascal, mêlée au goût de la prose de Voltaire; il n'a pu faire
ni la réputation de La Bruyère ni la sienne.» Cinquante ans de plus, en
achevant de consacrer La Bruyère comme génie, ont donné à Vauvenargues
lui-même le vernis des maîtres. La Bruyère, que le XVIIIe siècle
était ainsi lent à apprécier, avait avec ce siècle plus d'un point de
ressemblance qu'il faut suivre de plus près encore.
[Note 148: Toutes les anciennes _clefs_ nomment en effet Nicole comme
étant celui que désigne ce trait _(Des Ouvrages de l'Esprit: Deux
écrivains dans leurs ouvrages_, etc., etc.; mais il faut convenir qu'il
se rapporterait beaucoup mieux à Balzac.--J'ai discuté ce point ailleurs
(_Port-Royal,_ tome II, p. 390).]
[Note 149: Il fut reçu le même jour que l'abbé Bignon et par M.
Charpentier, qui, en sa qualité de partisan des anciens, le mit
lourdement au-dessous de Théophraste; la phrase, dite en face, est assez
peu aimable: «Vos portraits ressemblent à de certaines personnes, et
souvent on les devine; les siens ne ressemblent qu'à l'homme. Cela est
cause que ses portraits ressembleront toujours; mais il est à craindre
que les vôtres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant
qu'on y remarque, quand on ne pourra plus les comparer _avec ceux sur
«qui vous les avez tirés._» On voit que si La Bruyère _tirait_
ses portraits, M. Charpentier _tirait_ ses phrases, mais un peu
différemment.]
[Note 150: Voici un échantillon des aménités que _le Mercure_
prodiguait à La Bruyère (juin 1693): «M. de La Bruyère a fait une
traduction des Caractères de Théophraste, et il y a joint un recueil de
Portraits satyriques, dont la plupart sont faux et les autres tellement
ou très, etc., etc. Ceux qui s'attachent a ce genre d'écrire devroient
être persuadés que la satyre fait souffrir la piété du Roi, et faire
réflexion que l'on n'a jamais ouï ce Monarque rien dire de désobligeant
à personne. (_Tout ceci et ce qui suit sent quelque peu la
dénonciation._) La satyre n'étoit pas du goût de Madame la Dauphine, et
j'avois commencé une réponse aux Caractères du vivant de cette princesse
qu'elle avoit fort approuvée et qu'elle devoit prendre sous sa
protection, parce qu'elle repoussoit la médisance. L'ouvrage de M. de La
Bruyère ne peut être appelé livre que parce qu'il a une couverture et
qu'il est relié comme les autres livres. Ce n'est qu'un amas de pièces
détachées... Rien n'est plus aisé que de faire trois ou quatre pages
d'un portrait qui ne demande point d'ordre... Il n'y a pas lieu de
croire qu'un pareil recueil qui choque les bonnes moeurs ait fait
obtenir à M. de La Bruyère la place qu'il a dans l'Académie. Il a peint
les autres dans son amas d'invectives, et dans le discours qu'il a
prononcé il s'est peint lui-même... Fier de _sept_ éditions que ses
Portraits satyriques ont fait faire de son merveilleux ouvrage, il
exagère son mérite...» Et _le Mercure_ conclut, en remuant sottement
sa propre injure, que tout le monde a jugé du discours _qu'il était
directement au-dessous de rien_. Certes, l'exemple de telles injustices
appliquées aux plus délicats et aux plus fins modèles serait capable
de consoler ceux qui ont du moins le culte du passé, de toutes les
grossièretés qu'eux-mêmes ils ont souvent à essuyer dans le présent.]
[Note 151: Ce serait plutôt Boursault que Boyer; car je me rappelle
que Segrais a dit à propos des épigrammes de Boileau contre Boyer: «Le
pauvre M. Boyer n'a jamais offensé personne.»--Je m'étais mis, comme on
voit, fort en frais de conjectures, lorsque Trublet, dans ses _Mémoires
sur Fontenelle_, page 225, m'est venu donner la clef de l'énigme et
le nom des masques. Il paraît bien qu'il s'agit en effet de Thomas
Corneille et de Fontenelle, ligués avec De Visé: Fontenelle était de
l'Académie à cette date; lui et son oncle Thomas faisaient volontiers au
dehors de la littérature de feuilletons et écrivaient, comme on dirait,
dans les _petits journaux_. On sait le mot de Boileau à propos de
la Motte: «C'est dommage qu'il ait été _s'encanailler_ de ce petit
Fontenelle.»]
Dans ces diverses études charmantes ou fortes sur La Bruyère, comme
celles de Suard et de Fabre, au milieu de mille sortes d'ingénieux
éloges, un mot est lâché qui étonne, appliqué à un aussi grand écrivain
du XVIIe siècle. Suard dit en propres termes que La Bruyère avait _plus
d'imagination que de goût_. Fabre, après une analyse complète de ses
mérites, conclut à le placer dans le si petit nombre des parfaits
modèles de l'art d'écrire, _s'il montrait toujours autant de goût qu'il
prodigue d'esprit et de talent_[152]. C'est la première fois qu'à propos
d'un des maîtres du grand siècle on entend toucher cette corde délicate,
et ceci tient à ce que La Bruyère, venu tard et innovant véritablement
dans le style, penche déjà vers l'âge suivant. Il nous a tracé une
courte histoire de la prose française en ces termes: «L'on écrit
régulièrement depuis vingt années; l'on est esclave de la construction;
l'on a enrichi la langue de nouveaux tours, secoué le joug du latinisme,
et réduit le style à la phrase purement françoise; l'on a presque
retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avoient les premiers
rencontré, et que tant d'auteurs depuis eux ont laissé perdre; l'on a
mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il
est capable: cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit.» Cet
esprit, que La Bruyère ne trouvait pas assez avant lui dans le style,
dont Bussy, Pellisson, Fléchier, Bouhours, lui offraient bien
des exemples, mais sans assez de continuité, de consistance ou
d'originalité, il l'y voulut donc introduire. Après Pascal et La
Rochefoucauld, il s'agissait pour lui d'avoir une grande, une délicate
manière, et de ne pas leur ressembler. Boileau, comme moraliste et comme
critique, avait exprimé bien des vérités en vers avec une certaine
perfection. La Bruyère voulut faire dans la prose quelque chose
d'analogue, et, comme il se le disait peut-être tout bas, quelque chose
de mieux et de plus fin. Il y a nombre de pensées droites, justes,
proverbiales, mais trop aisément communes, dans Boileau, que La Bruyère
n'écrirait jamais et n'admettrait pas dans son élite. Il devait trouver
au fond de son âme que c'était un peu trop de pur bon sens, et, sauf le
vers qui relève, aussi peu rare que bien des lignes de Nicole. Chez lui
tout devient plus détourné et plus neuf; c'est un repli de plus qu'il
pénètre. Par exemple, au lieu de ce genre de sentences familières à
l'auteur de l'_Art poétique_:
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, etc.,
il nous dit, dans cet admirable chapitre _des Ouvrages de l'Esprit_,
qui est son _Art poétique_ à lui et sa _Rhétorique_: «Entre toutes les
différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il
n'y en a qu'une qui soit la bonne: on ne la rencontre pas toujours en
parlant ou en écrivant; il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout
ce qui ne l'est point est foible et ne satisfait point un homme d'esprit
qui veut se faire entendre.» On sent combien la sagacité si vraie, si
judicieuse encore, du second critique, enchérit pourtant sur la raison
saine du premier. A l'appui de cette opinion, qui n'est pas récente,
sur le caractère de novateur entrevu chez La Bruyère, je pourrais faire
usage du jugement de Vigneul-Marville et de la querelle qu'il soutint
avec Coste et Brillon à ce sujet: mais, le sentiment de ces hommes
en matière de style ne signifiant rien, je m'en tiens à la phrase
précédemment citée de D'Olivet. Le goût changeait donc, et La Bruyère y
aidait _insensiblement_. Il était bientôt temps que le siècle finît: la
pensée de dire autrement, de varier et de rajeunir la forme, a pu naître
dans un grand esprit; elle deviendra bientôt chez d'autres un tourment
plein de saillies et d'étincelles. Les _Lettres Persanes_, si bien
annoncées et préparées par La Bruyère, ne tarderont pas à marquer la
seconde époque. La Bruyère n'a nul tourment encore et n'éclate pas, mais
il est déjà en quête d'un agrément neuf et du trait. Sur ce point il
confine au XVIIIe siècle plus qu'aucun grand écrivain de son âge;
Vauvenargues, à quelques égards, est plus du XVIIe siècle que lui. Mais
non...; La Bruyère en est encore pleinement, de son siècle incomparable,
en ce qu'au milieu de tout ce travail contenu de nouveauté et de
rajeunissement, il ne manque jamais, au fond, d'un certain goût Simple.
[Note 152: Et. M. de Feletz, bon juge et vif interprète des traditions
pures, a écrit: «La Bruyère qui possède si bien sa langue, qui la
maîtrise, qui l'orne, qui l'enrichit, l'altère aussi quelquefois et en
viole les règles.» (_Jugements historiques et littéraires sur quelques
Écrivains..._ 1840, page 250.)]
Quoique ce soit l'homme et la société qu'il exprime surtout, le
pittoresque, chez La Bruyère, s'applique déjà aux choses de la nature
plus qu'il n'était ordinaire de son temps. Comme il nous dessine dans un
jour favorable la petite ville qui lui paraît _peinte sur le penchant de
la colline!_ Comme il nous montre gracieusement, dans sa comparaison du
prince et du pasteur, le troupeau, répandu par la prairie, qui broute
l'herbe _menue et tendre!_ Mais il n'appartient qu'à lui d'avoir eu
l'idée d'insérer au chapitre du Coeur les deux pensées que voici: «Il y
a des lieux que l'on admire; il y en a d'autres qui touchent et où
l'on aimerait à vivre.»--«Il me semble que l'on dépend des lieux pour
l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments.» Jean-Jacques
et Bernardin de Saint-Pierre, avec leur amour des lieux, se chargeront
de développer un jour toutes les nuances, closes et sommeillantes, pour
ainsi dire, dans ce propos discret et charmant. Lamartine ne fera que
traduire poétiquement le mot de La Bruyère, quand il s'écriera:
Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?
La Bruyère est plein de ces germes brillants.
Il a déjà l'art (bien supérieur à celui des _transitions_ qu'exigeait
trop directement Boileau) de composer un livre, sans en avoir l'air,
par une sorte de lien caché, mais qui reparaît, d'endroits en endroits,
inattendu. On croit au premier coup d'oeil n'avoir affaire qu'à des
fragments rangés les uns après les autres, et l'on marche dans un savant
dédale où le fil ne cesse pas. Chaque pensée se corrige, se développe,
s'éclaire, par les environnantes. Puis l'imprévu s'en mêle à tout
moment, et, dans ce jeu continuel d'entrées en matière et de sorties,
on est plus d'une fois enlevé à de soudaines hauteurs que le discours
continu ne permettrait pas: _Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre
empire_, etc. Un fragment de lettre ou de conversation; imaginé ou
simplement encadré au chapitre _des Jugements: Il disoit que l'esprit
dans cette belle personne étroit un diamant bien mis en oeuvre_, etc.,
est lui-même un adorable joyau que tout le goût d'un André Chénier
n'aurait pas _mis en oeuvre_ et en valeur plus artistement. Je dis André
Chénier à dessein, malgré la disparate des genres et des noms; et,
chaque fois que j'en viens à ce passage de La Bruyère, le motif aimable
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine, etc.,
me revient en mémoire et se met à chanter en moi[153].
[Note 153: M. de Barante, dans quelques pages élevées où il juge
l'Éloge de La Bruyère par Fabre (_Mélanges littéraires_, tome II), a
contesté cet artifice extrême du moraliste écrivain, que Fabro aussi
avait présenté un peu fortement. Pour moi, en relisant les _Caractères_,
la rhétorique m'échappe, si l'on veut, mais j'y sons déplus en plus la
science de la Muse.]
Si l'on s'étonne maintenant que, touchant et inclinant par tant de
points au XVIIe siècle, La Bruyère n'y ait pas été plus invoqué et
célébré, il y a une première réponse: C'est qu'il était trop sage, trop
désintéressé et reposé pour cela; c'est qu'il s'était trop appliqué à
l'homme pris en général ou dans ses variétés de toute espèce, et il
parut un allié peu actif, peu spécial, à ce siècle d'hostilité et de
passion. Et puis le piquant de certains portraits tout personnels avait
disparu. La mode s'était mêlée dans la gloire du livre, et les modes
passent. Fontenelle (_Cyclias_) ouvrit le XVIIIe siècle, en étant
discret à bon droit sur La Bruyère qui l'avait blessé; Fontenelle, en
demeurant dans le salon cinquante ans de plus que les autres, eut ainsi
un long dernier mot sur bien des ennemis de sa jeunesse. Voltaire, à
Sceaux, aurait pu questionner sur La Bruyère Malezieu, un des familiers
de la maison de Condé, un peu le collègue de notre philosophe dans
l'éducation de la duchesse du Maine et de ses frères, et qui avait lu le
manuscrit des _Caractères_ avant la publication; mais Voltaire ne paraît
pas s'en être soucié. Il convenait à un esprit calme et fin comme
l'était Suard, de réparer cette négligence injuste, avant qu'elle
s'autorisât[154]. Aujourd'hui, La Bruyère n'est plus à remettre à son
rang. On se révolte, il est vrai, de temps à autre, contre ces belles
réputations simples et hautes, conquises à si peu de frais, ce semble;
on en veut secouer le joug; mais, à chaque effort contre elles, de près,
on retrouve cette multitude de pensées admirables, concises, éternelles,
comme autant de chaînons indestructibles: on y est repris de toutes
parts comme dans les divines mailles des filets de Vulcain.
[Note 154: On peut voir au tome II des Mémoires de Garât sur Suard, p.
268 et suiv., avec quel à-propos celui-ci cita et commenta un jour le
chapitre des _Grands_ dans le salon de M. De Vaines.]
La Bruyère fournirait à des choix piquants de mois et de pensées qui se
rapprocheraient avec agrément de pensées presque pareilles de nos
jours. Il en a sur le coeur et les passions surtout qui rencontrent à
l'improviste les analyses intérieures de nos contemporains. J'avais noté
un endroit où il parle des jeunes gens, lesquels, à cause des passions
_qui les amusent_, dit-il, supportent mieux la solitude que les vieil»
lards, et je rapprochais sa remarque d'un mot de _Lélia_ sur les
promenades solitaires de Sténio. J'avais noté aussi sa plainte sur
l'infirmité du coeur humain trop tôt consolé, qui manque _de sources
inépuisables de douleur pour certaines pertes_, et je la rapprochais
d'une plainte pareille dans _Atala_. La rêverie, enfin, à côté des
personnes qu'on aime, apparaît dans tout son charme chez La Bruyère.
Mais, bien que, d'après la remarque de Fabre, La Bruyère ait dit que_ le
choix des pensées est invention_, il faut convenir que cette invention
est trop facile et trop séduisante avec lui pour qu'on s'y livre sans
réserve.--En politique, il a de simples traits qui percent les époques
et nous arrivent comme des flèches: «Ne penser qu'à soi et au présent,
source d'erreur en politique.»
Il est principalement un point sur lequel les écrivains de notre temps
ne sauraient trop méditer La Bruyère, et sinon l'imiter, du moins
l'honorer et l'envier. Il a joui d'un grand bonheur et a fait preuve
d'une grande sagesse: avec un talent immense, il n'a écrit que pour dire
ce qu'il pensait; le mieux dans le moins, c'est sa devise. En parlant
une fois de madame Guizot, nous avons indiqué de combien de pensées
mémorables elle avait parsemé ses nombreux et obscurs articles, d'où
il avait fallu qu'une main pieuse, un oeil ami, les allât discerner
et détacher. La Bruyère, né pour la perfection dans un siècle qui la
favorisait, n'a pas été obligé de semer ainsi ses pensées dans des
ouvrages de toutes les sortes et de tous les instants; mais plutôt il
les a mises chacune à part, en saillie, sous la face apparente, et comme
on piquerait sur une belle feuille blanche de riches papillons étendus.
«L'homme du meilleur esprit, dit-il, est inégal...; il entre en verve,
mais il en sort: alors, s'il est sage, il parle peu, il n'écrit
point... Chante-t-on avec un rhume? Ne faut-il pas attendre que la voix
revienne?» C'est de cette habitude, de cette nécessité de _chanter_ avec
toute espèce de voix, d'avoir de la verve à toute heure, que sont nés
la plupart des défauts littéraires de notre temps. Sous tant de formes
gentilles, sémillantes ou solennelles, allez au fond: la nécessité de
remplir des feuilles d'impression, de pousser à la colonne ou au volume
sans faire semblant, est là. Il s'ensuit un développement démesuré du
détail qu'on saisit, qu'on brode, qu'on amplifie et qu'on effile au
passage, ne sachant si pareille occasion se retrouvera. Je ne saurais
dire combien il en résulte, à mon sens, jusqu'au sein des plus grands
talents, dans les plus beaux poèmes, dans les plus belles pages en
prose,--oh! beaucoup de savoir-faire, de facilité, de dextérité, de
main-d'oeuvre savante, si l'on veut, mais aussi ce je ne sais quoi que
le commun des lecteurs ne distingue pas du reste, que l'homme de goût
lui-même peut laisser passer dans la quantité s'il ne prend garde, le
simulacre et le faux semblant du talent, ce qu'on appelle _chique_ en
peinture et qui est l'affaire d'un pouce encore habile même alors que
l'esprit demeure absent. Ce qu'il y a de _chique_ dans les plus belles
productions du jour est effrayant, et je ne l'ose dire ici que parce
que, parlant au général, l'application ne saurait tomber sur aucun
illustre en particulier. Il y a des endroits où, en marchant dans
l'oeuvre, dans le poëme, dans le roman, l'homme qui a le pied fait
s'aperçoit qu'il est sur le creux: ce creux ne rend pas l'écho le moins
sonore pour le vulgaire. Mais qu'ai-je dit? C'est presque là un
secret de procédé qu'il faudrait se garder entre artistes pour ne pas
décréditer le métier. L'heureux et sage La Bruyère n'était point tel en
son temps; il traduisait à son loisir Théophraste et produisait chaque
pensée essentielle à son heure. Il est vrai que ses mille écus de
pension comme homme de lettres de M. le Duc et le logement à l'hôtel de
Condé lui procuraient une condition à l'aise qui n'a point d'analogue
aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, et sans faire injure à nos mérites
laborieux, son premier petit in-12 devrait être à demeure sur notre
table, à nous tous écrivains modernes, si abondants et si assujettis,
pour nous rappeler un peu à l'amour de la sobriété, à la proportion de
la pensée au langage. Ce serait beaucoup déjà que d'avoir regret de ne
pouvoir faire ainsi.
Aujourd'hui que l'_Art poétique_ de Boileau est véritablement abrogé
et n'a plus d'usage, la lecture du chapitre des _Ouvrages de l'Esprit_
serait encore chaque matin, pour les esprits critiques, ce que la
lecture d'un chapitre de _l'Imitation_ est pour les âmes tendres.
La Bruyère, après cela, a bien d'autres applications possibles par cette
foule de pensées ingénieusement profondes sur l'homme et sur la vie.
A qui voudrait se réformer et se prémunir contre les erreurs, les
exagérations, les faux entraînements, il faudrait, comme au premier jour
de 1688, conseiller le moraliste immortel. Par malheur on arrive à le
goûter et on ne le découvre, pour ainsi dire, que lorsqu'on est déjà
soi-même au retour, plus capable de voir le mal que de faire le bien,
et ayant déjà épuisé à faux bien des ardeurs et des entreprises. C'est
beaucoup néanmoins que de savoir se consoler ou même se chagriner avec
lui.
1er Juillet 1836.