DU GÉNIE CRITIQUE ET DE BAYLE

La critique s'appliquant à tout, il y en a de diverses sortes selon

les objets qu'elle embrasse et qu'elle poursuit; il y a la critique

historique, littéraire, grammaticale et philologique, etc. Mais en la

considérant moins dans la diversité des sujets que dans le procédé

qu'elle y emploie, dans la disposition et l'allure qu'elle y apporte,

on peut distinguer en gros deux espèces de critique, l'une reposée,

concentrée, plus spéciale et plus lente, éclaircissant et quelquefois

ranimant le passé, en déterrant et en discutant les débris, distribuant

et classant toute une série d'auteurs ou de connaissances; les Casaubon,

les Fabricius, les Mabillon, les Fréret, sont les maîtres en ce

genre sévère et profond. Nous y rangerons aussi ceux des critiques

littéraires, à proprement parler, qui, à tête reposée, s'exercent sur

des sujets déjà fixés et établis, recherchent les caractères et les

beautés particulières aux anciens auteurs, et construisent des Arts

poétiques ou des Rhétoriques, à l'exemple d'Aristote et de Quintilien.

Dans l'autre genre de critique, que le mot de _journaliste_ exprime

assez bien, je mets cette faculté plus diverse, mobile, empressée,

pratique, qui ne s'est guère développée que depuis trois siècles, qui,

des correspondances des savants où elle se trouvait à la gêne, a passé

vite dans les journaux, les a multipliés sans relâche, et est devenue,

grâce à l'imprimerie dont elle est une conséquence, l'un des plus actifs

instruments modernes. Il est arrivé qu'il y a eu, pour les ouvrages de

l'esprit, une critique alerte, quotidienne, publique, toujours présente,

une clinique chaque matin au lit du malade, si l'on ose ainsi parler;

tout ce qu'on peut dire pour ou contre l'utilité de la médecine se peut

dire, à plus forte raison, pour ou contre l'utilité de cette critique

pratique à laquelle les bien portants même, en littérature, n'échappent

pas. Quoi qu'il en soit, le génie critique, dans tout ce qu'il a de

mobile, de libre et de divers, y a grandi et s'est révélé. Il s'est

mis en campagne pour son compte, comme un audacieux partisan; tous les

hasards et les inégalités du métier lui ont souri, les bigarrures et

les fatigues du chemin l'ont flatté. Toujours en haleine, aux écoutes,

faisant de fausses pointes et revenant sur sa trace, sans système autre

que son instinct et l'expérience, il a fait la guerre au jour le jour,

selon le pays, _la guerre à l'oeil_, ainsi que s'exprime Bayle lui-même,

qui est le génie personnifié de cette critique.

Bayle, obligé de sortir de France comme calviniste relaps, réfugié à

Rotterdam, où ses écrits de tolérance aliénèrent bientôt de lui le

violent Jurieu, persécuté alors et tracassé par les théologiens de sa

communion, Bayle mort la plume à la main en les réfutant, a rempli un

grand rôle philosophique dont le XVIIIe siècle interpréta le sens en le

forçant un peu, et que M. Leroux a bien cherché à rétablir et à préciser

dans un excellent article de son _Encyclopédie_. Ce n'est pas ce qui

nous occupera chez Bayle; nous ne saisirons et ne relèverons en lui que

les traits essentiels du génie critique qu'il représente à un degré

merveilleux dans sa pureté et son plein, dans son empressement

discursif, dans sa curiosité affamée, dans sa sagacité pénétrante, dans

sa versatilité perpétuelle et son appropriation à chaque chose: ce

génie, selon nous, domine même son rôle philosophique et cette mission

morale qu'il a remplie; il peut servir du moins à en expliquer le plus

naturellement les phases et les incertitudes.

Bayle, né au Carlat, dans le comté de Foix, en 1647, d'une famille

patriarcale de ministres calvinistes, fut mis de bonne heure aux études,

au latin, au grec, d'abord dans la maison paternelle, puis à l'académie

de Puy-Laurens. A dix-neuf ans, il fit une maladie causée par ses

lectures excessives; il lisait tout ce qui lui tombait sous la main,

mais relisait Plutarque et Montaigne de préférence. Étant passé à

vingt-deux ans à l'académie de Toulouse, il se laissa gagner à

quelques livres de controverse et à des raisonnements qui lui parurent

convaincants, et, ayant abjuré sa religion, il écrivit à son frère

aîné une lettre très-ardente de prosélytisme pour l'engager à venir à

Toulouse se faire instruire de la vérité. Quelques mois plus tard, ce

zèle du jeune Bayle s'était refroidi; les doutes le travaillaient, et,

dix-sept mois après sa conversion, sortant secrètement de Toulouse, il

revint à sa famille et au calvinisme. Mais il y revint bien autre qu'il

n'y était d'abord: «Un savant homme, a-t-il dit quelque part, qui essuie

la censure d'un ennemi redoutable, ne tire jamais si bien son épingle du

jeu qu'il n'y laisse quelque chose.» Bayle laissa dans cette première

école qu'il fit tout son feu de croyance, tout son aiguillon de

prosélytisme; à partir de ce moment, il ne lui en resta plus. Chacun

apporte ainsi dans sa jeunesse sa dose de foi, d'amour, de passion,

d'enthousiasme; chez quelques-uns, cette dose se renouvelle sans cesse;

je ne parle que de la portion de foi, d'amour, d'enthousiasme, qui ne

réside pas essentiellement dans l'âme, dans la pensée, et qui a son

auxiliaire dans l'humeur et dans le sang; chez quelques-uns donc cette

dose de chaleur de sang résiste au premier échec, au premier coup de

tête, et se perpétue jusqu'à un âge plus ou moins avancé. Quand cela va

trop loin et dure obstinément, c'est presque une infirmité de l'esprit

sous l'apparence de la force, c'est une véritable incapacité de mûrir.

Il y a des natures poétiques ou philosophiques qui restent jusqu'au

bout, et à travers leurs diverses transformations, toujours opiniâtres,

incandescentes, à la merci du tempérament. Bayle, autrement favorisé

et pétri selon un plus doux mélange, se trouva, dès sa première flamme

jetée, une nature tout aussitôt réduite et consommée, et à partir de là

il ne perdit plus jamais son équilibre. Première disposition admirable

pour exceller au génie critique, qui ne souffre pas qu'on soit fanatique

ou même trop convaincu, ou épris d'une autre passion quelconque.

Bayle alla continuer ses études à Genève en 1670, et il y devint

précepteur, d'abord chez M. de Normandie, syndic de la république,

et ensuite chez le comte de Dhona, seigneur de Coppet. Il commence à

connaître le monde, les savants, M. Minutoli, M. Fabri, M. Pictet, M.

Tronchin, M. Burlamaqui, M. Constant, toutes ces figures protestantes

sérieuses et appliquées. On établit des conférences de jeunes gens, pour

lesquelles il s'essaie à déployer ses ressources de bel esprit, ses

premiers lieux communs d'érudition, et où M. Basnage, autre illustre

jeune homme, ne brille pas moins. Il assiste à des sermons, à des

expériences de philosophie naturelle, et, à propos des expériences de

M. Chouet sur le venin des vipères et sur la pesanteur de l'air, il

remarque que c'est là le génie du siècle et des philosophes modernes.

A l'occasion des controverses et querelles entre les théologiens de sa

religion, il énonce déjà sa maxime de garder toujours _une oreille pour

l'accusé_. A vingt-quatre ans, sa tolérance est fondée autant qu'elle le

sera jamais. La philosophie péripatéticienne, qu'il avait apprise

chez les jésuites de Toulouse, ne le retient pas le moins du monde en

présence du système de Descartes auquel il s'applique; mais ne croyez

pas qu'il s'y livre. Quand plus tard il s'agira pour lui d'aller

s'établir en Hollande, il laissera échapper son secret: «Le

cartésianisme, dit-il, ne sera pas une affaire (_un obstacle_); je le

regarde simplement comme une hypothèse ingénieuse qui peut servir à

expliquer certains effets naturels... Plus j'étudie la philosophie,

«plus j'y trouve d'incertitude. La différence entre les sectes ne va

qu'à quelque probabilité de plus ou de moins. Il n'y en a point encore

qui ait frappé au but, et jamais on n'y frappera apparemment, tant sont

grandes les profondeurs de Dieu dans les oeuvres de la nature, aussi

bien que dans celles de la grâce. Ainsi vous pouvez dire à M. Gaillard

(_qui s'entremettait pour lui_) que je suis un philosophe sans

entêtement, et qui regarde Aristote, Épicure, Descartes, comme des

inventeurs de conjectures que l'on suit ou que l'on quitte, selon que

l'on veut chercher plutôt un tel qu'un tel amusement d'esprit.» C'est

ainsi qu'on le voit engager ses cousins à prendre le plus qu'ils

pourront de philosophie péripatéticienne, sauf à s'en défaire ensuite

quand ils auront goûté la nouvelle: «Ils garderont de celle-là la

méthode de pousser vivement et subtilement une objection et de répondre

nettement et précisément aux difficultés.» Ce mot que Bayle a lâché, de

prendre telle ou telle philosophie selon l'_amusement_ d'esprit qu'on

cherche pour le moment, est significatif et trahit une disposition chez

lui instinctive, le fort, ou, si l'on veut, le faible de son génie. Ce

mot lui revient souvent; le côté de l'amusement de l'esprit le frappe,

le séduit en toute chose. Il prend plaisir à voir _les petites Furies_

qui se logent dans les écrits des théologiens, dans les attaques de M.

Spanheim et les réponses de M. Amyrault; il ajoute, il est vrai, par

correctif: _s'il n'y a pas plus sujet de pleurer que de se divertir, en

voyant les faiblesses de l'homme_. Mais l'amusement du curieux, on le

sent, est chose essentielle pour lui. Il se met à la fenêtre et

regarde passer chaque chose; les nouvelles mêmes l'_amusent_. Il est

_nouvelliste à toute outrance_; sa curiosité est _affamée_ par les

victoires de Louis XIV. Il _amuse_ son frère par le récit de la mort du

comte de Saint-Pol. Plus loin, il exprime son grand plaisir de lire

_le Comte de Gabalis_, quoique, au reste, plusieurs endroits profanes

fassent beaucoup de peine aux consciences tendres. Ces consciences

tendres ont-elles tort ou raison? N'est-ce pas bien, en certaines

matières, d'avoir la conscience tendre? Bayle ne dit ni oui ni non;

mais il note leur scrupule, de même qu'il exprime son plaisir. Cette

indifférence du fond, il faut bien le dire, cette tolérance prompte,

facile, aiguisée de plaisir, est une des conditions essentielles du

génie critique, dont le propre, quand il est complet, consiste à courir

au premier signe sur le terrain d'un chacun, à s'y trouver à l'aise, à

s'y jouer en maître et à connaître de toutes choses. Il avertit en un

endroit son frère cadet qu'il lui parle des livres sans aucun égard à la

bonté ou à l'utilité qu'on en peut tirer: «Et ce qui me détermine à vous

en faire mention est uniquement qu'ils sont nouveaux, ou que je les ai

lus, ou que j'en ai ouï parler.»

Bayle ne peut s'empêcher de faire ainsi; il s'en plaint, il s'en blâme,

et retombe toujours: «Le dernier livre que je vois, écrit-il de Genève

à son frère, est celui que je préfère à tous les autres.» Langues,

philosophie, histoire, antiquité, géographie, livres galants, il se

jette à tout, selon que ces diverses matières lui sont offertes: «D'où

que cela procède, il est certain que jamais amant volage n'a plus

souvent changé de maîtresse, que moi de livres.» Il attribue ces

échappées de son esprit à quelque manque de discipline dans son

éducation: «Je ne songe jamais à la manière dont j'ai été conduit dans

mes études, que les larmes ne m'en viennent aux yeux. C'est dans l'âge

au-dessous de vingt ans que les meilleurs coups se ruent: c'est alors

qu'il faut faire son emplette.» Il regrette le temps qu'il a perdu jeune

à chasser les cailles et à hâter les vignerons (ce dut être pourtant un

pauvre chasseur toujours et un compagnon peu rustique que Bayle, et

il ne put guère jouir des champs que pendant la saison qu'il passa,

affaibli de santé, aux bords de l'Ariége); il regrette môme le temps

qu'il a employé à étudier six ou sept heures par jour, parce

qu'il n'observait aucun ordre, et qu'il étudiait sans cesse par

_anticipation_. Le journal, suivant lui, n'est, pour ainsi dire, qu'_un_

_dessert d'esprit_; il faut faire provision de pain et de viande solide

avant de se disperser aux friandises. «Je vous l'ai déjà dit, écrit-il

encore à son frère, la démangeaison de savoir en gros et en général

diverses choses est une maladie flatteuse (_amabilis insania_), qui ne

laisse pas de faire beaucoup de mal. J'ai été autrefois touché de cette

même avidité, et je puis dire qu'elle m'a été fort préjudiciable.» Mais

voilà, au moment même du reproche, qu'il l'encourt de plus belle; il

voudrait tout savoir, même les détails rustiques, lui qui tout à l'heure

regrettait le temps perdu à la chasse; il demande mainte observation à

son frère sur les verreries de Gabre, sur le pastel du Lauraguais. Il le

presse de questions sur les nobles de sa province, sur les tenants et

aboutissants de chaque famille: «Je sais bien que la généalogie ne fait

pas votre étude, comme elle aurait été ma marotte si j'eusse été d'une

fortune à étudier selon ma fantaisie.» Il complimente son frère et se

réjouit de le voir touché de la même passion que lui, _de connoître

jusqu'aux moindres particularités des grands hommes_. A propos de ses

migraines fréquentes, ce n'est pas l'étude qui en est cause, suivant

lui, parce qu'il ne s'applique pas beaucoup à ce qu'il lit: «Je ne sais

jamais, quand je commence une composition, ce que je dirai dans la

seconde période. Ainsi, je ne me fatigue pas excessivement l'esprit....

Aussi pressens-je que, quand même je pourrois rencontrer dans la suite

quelque emploi à grand loisir, je ne deviendrais jamais profond. Je

lirois beaucoup, je retiendrois diverses choses _vago more_, et puis

c'est tout.» Ces passages et bien d'autres encore témoignent à quel

degré Bayle possédait l'instinct, la vocation critique dans le sens où

nous la définissons.

Ce génie, dans son idéal complet (et Bayle réalise cet idéal plus

qu'aucun autre écrivain), est au revers du génie créateur et poétique,

du génie philosophique avec système; il prend tout en considération,

fait tout valoir, et se laisse d'abord aller, sauf à revenir bientôt.

Tout esprit qui a en soi une part d'art ou de système n'admet volontiers

que ce qui est analogue à son point de vue, à sa prédilection. Le génie

critique n'a rien de trop digne, ni de prude, ni de préoccupé, aucun

_quant à soi_. Il ne reste pas dans son centre ou à peu de distance;

il ne se retranche pas dans sa cour, ni dans sa citadelle, ni dans son

académie; il ne craint pas de se mésallier; il va partout, le long des

rues, s'informant, accostant; la curiosité l'allèche, et il ne s'épargne

pas les régals qui se présentent. Il est, jusqu'à un certain point, tout

à tous, comme l'Apôtre, et en ce sens il y a toujours de l'optimisme

dans le critique véritablement doué. Mais gare aux retours! que Jurieu

se méfie[125]! l'infidélité est un trait de ces esprits divers et

intelligents; ils reviennent sur leurs pas, ils prennent tous les côtés

d'une question, ils ne se font pas faute de se réfuter eux-mêmes et de

retourner la tablature. Combien de fois Bayle n'a-t-il pas changé

de rôle, se déguisant tantôt en nouveau converti, tantôt en vieux

catholique romain, heureux de cacher son nom et de voir sa pensée faire

route nouvelle en croisant l'ancienne! Un seul personnage ne pouvait

suffire à la célérité et aux revirements toujours justes de son esprit

mobile, empressé, accueillant. Quelque vastes que soient les espaces et

le champ défini, il ne peut promettre de s'y renfermer, ni s'empêcher,

comme il le dit admirablement, de _faire des courses sur toutes sortes

d'auteurs_. Le voilà peint d'un mot.

Bayle s'ennuya beaucoup durant son séjour à Coppet, où il était

précepteur des fils du comte de Dhona. Le précurseur de Voltaire

pressentait-il, dans ce château depuis si célèbre, l'influence contraire

du génie futur du lieu? Le fait est que Bayle aimait peu les champs,

qu'il n'avait aucun tour rêveur dans l'esprit, rien qui le consolât dans

le commerce avec la nature. Plus mélancolique que gai de tempérament,

mais parce qu'il était _de petite complexion_, avec de l'agrément et

du badinage dans l'esprit, il n'aimait que les livres, l'étude, la

conversation des lettrés et philosophes. Son désir de Paris et de tout

ce qui l'en pourrait rapprocher était grand. Il a maintes fois exprimé

le regret de n'être pas né dans une ville capitale, et il confesse dans

sa _Réponse aux Questions d'un Provincial_ qu'il a été éclairé sur les

ressources de Paris pour avoir senti le préjudice de la privation. Il

quitta donc Coppet pour Rouen dans cette idée de se rapprocher à tout

prix du centre des belles-lettres et de la politesse, et du foyer des

bibliothèques: «J'ai fait comme toutes les grandes armées qui sont sur

pied, pour ou contre la France, elles décampent de partout où elles

ne trouvent point de fourrages ni de vivres.» Précepteur à Rouen et

mécontent encore, précepteur à Paris enfin, mais sans liberté, sans

loisir, introduit aux conférences qui se tenaient chez M. Ménage, et

connaissant M. Conrart et quelques autres, mais avec le regret de ses

liens, Bayle accepta, en 1675, une chaire de philosophie à Sedan, et dut

se remettre aux exercices dialectiques qu'il avait un peu négligés pour

les lettres. Pendant toutes ces années, sa faculté critique ne se

fait jour que par sa correspondance, qui est abondante. Il ne devint

véritablement auteur que par sa _Lettre sur les Comètes_ (1682). Un an

auparavant, sa chaire de philosophie à Sedan avait été supprimée, et

après quelque séjour à Paris il s'était décidé à accepter une chaire

de philosophie et d'histoire qu'on fondait pour lui à Rotterdam. Sa

_Critique générale de l'Histoire du Calvinisme du Père Maimbourg_ parut

cette même année 1682, et jusqu'en décembre 1706, époque de sa mort, sa

carrière, à l'ombre de la statue d'Érasme, ne fut plus marquée que par

des écrits, des controverses littéraires ou philosophiques; après ses

disputes de plume avec Jurieu, Le Clerc, Bernard et Jaquelot, après son

petit démêlé avec le domestique chatouilleux de la reine Christine, les

plus graves événements pour lui furent ses déménagements (en 1688 et en

1692), qui lui brouillaient ses livres et ses papiers. La perte de sa

chaire, en 1693, lui fut moins fâcheuse à supporter qu'il n'aurait

semblé, et, dans la modération de ses goûts, il y vit surtout l'occasion

de loisir et d'étude libre qui lui en revenait; il se félicite presque

d'échapper aux conflits, cabales et _entremangeries professorales_ qui

règnent dans toutes les académies.

[Note 125: Bayle a-t-il été l'amant de madame Jurieu, comme l'ont dit

les malins, et comme on le peut lire page 334, t. 1er des _Nouveaux

Mémoires d'Histoire, de Critique et de Littérature_, par l'abbé

d'Arligny? Grande question sur laquelle les avis sont partagés. (Voir

les mêmes _Mémoires_, t. VII, page 47.)]

En tête d'une des lettres de sa _Critique générale_, Bayle nous dit

avoir remarqué, dès ses jeunes ans, _une chose qui lui parut bien

jolie et bien imitable_, dans l'_Histoire de l'Académie française_ de

Pelisson: c'est que celui-ci avait toujours plus cherché, en lisant

un livre, l'esprit et le génie de l'auteur que le sujet même qu'on y

traitait. Bayle applique cette méthode au Père Maimbourg; et nous, au

milieu de tous ces ouvrages si _bigarrés de pensées_, de ces ouvrages

pareils à des _rivières qui serpentent_, nous appliquerons la méthode

à Bayle lui-même, nous occupant de sa personne plus que des objets

nombreux où il se disperse[126].

[Note 126: Sur le caractère de Bayle, on peut lire quelques pages

agréables de D'Israeli _Curiosities of Literature_, t. III.]

Bayle, d'après ce qu'on vient de voir, a toujours très-peu résidé à

Paris, malgré son vif désir. Il y passa quelques mois comme précepteur,

en 1675; il y vint quelquefois pendant ses vacances de Sedan; il y resta

dans l'intervalle de son retour de Sedan à son départ pour Rotterdam:

mais on peut dire qu'il ne connut pas le monde de Paris, la belle

société de ces années brillantes; son langage et ses habitudes s'en

ressentent d'abord. Cette absence de Paris est sans doute cause que

Bayle paraît à la fois en avance et en retard sur son siècle, en retard

d'au moins cinquante ans par son langage, sa façon de parler, sinon

provinciale, du moins gauloise, par plus d'une phrase longue,

interminable, à la latine, à la manière du XVIe siècle, à peu près

impossible à bien ponctuer[127]; en avance par son dégagement d'esprit et

son peu de préoccupation pour les formes régulières et les doctrines que

le XVIIe siècle remit en honneur après la grande anarchie du XVIe.

De Toulouse à Genève, de Genève à Sedan, de Sedan à Rotterdam, Bayle

contourne, en quelque sorte, la France du pur XVIIe siècle sans y

entrer. Il y a de ces existences pareilles à des arches de pont qui,

sans entrer dans le plein de la rivière, l'embrassent et unissent, les

deux rives. Si Bayle eût vécu au centre de la société lettrée de son

âge, de cette société polie que M. Roederer vient d'étudier avec une

minutie qui n'est pas sans agrément, et avec une prédilection qui ne

nuit pas à l'exactitude; si Bayle, qui entra dans le monde vers 1675,

c'est-à-dire au moment de la culture la plus châtiée de la littérature

de Louis XIV, avait passé ses heures de loisir dans quelques-uns des

salons d'alors, chez madame de La Sablière, chez le président Lamoignon,

ou seulement chez Boileau à Auteuil, il se fût fait malgré lui une

grande révolution en son style. Eût-ce été un bien? y aurait-il gagné?

Je ne le crois pas. Il se serait défait sans doute de ses vieux termes

_ruer, bailler,_ de ses proverbes un peu rustiques. Il n'aurait pas dit

qu'il voudrait bien aller de temps en temps à Paris _se ravictuailler

en esprit et en connoissances;_ il n'aurait pas parlé de madame de

La Sablière comme d'une femme de grand esprit _qui a toujours à ses

trousses La Fontaine, Racine_ (ce qui est inexact pour ce dernier), _et

les philosophes du plus grand nom;_ il aurait redoublé de scrupules pour

éviter dans son style _les équivoques, les vers, et l'emploi dans la

même période d'un_ on _pour_ il, etc., toutes choses auxquelles, dans

la préface de son _Dictionnaire critique_, il assure bien gratuitement

qu'il fait beaucoup d'attention; en un mot, il n'aurait plus tant osé

écrire _à toute bride_ (madame de Sévigné disait _à bride abattue_) ce

qui lui venait dans l'esprit. Mais, pour mon compte, je serais fâché

de cette perte; je l'aime mieux avec ses images franches, imprévues,

pittoresques, malgré leur mélange. Il me rappelle le vieux Pasquier

avec un tour plus dégagé, ou Montaigne avec moins de soin à aiguiser

l'expression. Écoutez-le disant à son frère cadet qui le consulte: «Ce

qui est propre à l'un ne l'est pas à l'autre; il faut donc faire la

guerre à l'oeil et se gouverner selon la portée de chaque génie... il

faut exercer contre son esprit le personnage d'un questionneur fâcheux,

se faire expliquer sans rémission tout ce qu'il plaît de demander.»

Comme cela est joli et mouvant! Le mot vif, qui chez Bayle ne se fait

jamais longtemps attendre, rachète de reste cette _phrase longue_ que

Voltaire reprochait aux jansénistes, qu'avait en effet le grand Arnauld,

mais que le Père Maimbourg n'avait pas moins. Bayle lui-même remarque,

à ce sujet des périodes du Père Maimbourg, que ceux qui s'inquiètent si

fort des règles de grammaire, dont on admire l'observance chez l'abbé

Fléchier ou le Père Bouhours, se dépouillent de tant de grâces vives et

animées, qu'ils perdent plus d'un côté qu'ils ne gagnent de l'autre.

Montesquieu, qui conseillait plaisamment aux asthmatiques les _périodes_

du Père Maimbourg, n'a pas échappé à son tour au défaut de trop écourter

la phrase; ou plutôt Montesquieu fait bien ce qu'il fait; mais ne

regrettons pas de retrouver chez Bayle la phrase au hasard et étendue,

cette liberté de façon à la Montaigne, qui est, il l'avoue ingénument,

_de savoir quelquefois ce qu'il dit, mais non jamais ce qu'il va dire_.

Bayle garda son tour intact dans sa vie de province et de cabinet, il

ne l'eût pas fait à Paris; il eût pris garde davantage, il eût voulu se

polir; cela eût bridé et ralenti sa critique.

[Note 127: J'ai surtout en vue certaines phrases de Bayle à son point

de départ. On en peut prendre un échantillon dans une de ses lettres

(Oeuvres diverses, t. 1, page 9, au bas de la seconde colonne. C'est

à tort qu'il y a un point avant les mots: _par cette lecture,_ il n'y

fallait qu'une virgule). Bayle partit donc en style de la façon du XVIe

siècle, ou du moins de celle du XVIIe libre et non académique; il ne

s'en défit jamais. En avançant pourtant et à force d'écrire, sa phrase,

si riche d'ailleurs de gallicismes, ne laissa pas de se former; elle

s'épura, s'allégea beaucoup, et souvent même se troussa fort lestement.]

Une des conditions du génie critique dans la plénitude où Bayle nous le

représente, c'est de n'avoir pas d'_art_ à soi, de _style_: hâtons-nous

d'expliquer notre pensée. Quand on a un style à soi, comme Montaigne,

par exemple, qui certes est un grand esprit critique, on est plus

soucieux de la pensée qu'on exprime et de la manière aiguisée dont on

l'exprime, que de la pensée de l'auteur qu'on explique, qu'on développe,

qu'on critique; on a une préoccupation bien légitime de sa propre

oeuvre, qui se fait à travers l'oeuvre de l'autre, et quelquefois à ses

dépens. Cette distraction limite le génie critique. Si Bayle l'avait

eue, il aurait fait durant toute sa vie un ou deux ouvrages dans le goût

des _Essais_, et n'eût pas écrit ses _Nouvelles de la République des

Lettres_, et toute sa critique usuelle, pratique, incessante. De plus,

quand on a un _art_ à soi, une poésie, comme Voltaire, par exemple, qui

certes est aussi un grand esprit critique, le plus grand, à coup sûr,

depuis Bayle, on a un goût décidé, qui, quelque souple qu'il soit,

atteint vite ses restrictions. On a son oeuvre propre derrière soi

à l'horizon; on ne perd jamais de vue ce clocher-là. On en fait

involontairement le centre de ses mesures. Voltaire avait de plus son

fanatisme philosophique, sa passion, qui faussait sa critique. Le bon

Bayle n'avait rien de semblable. De passion aucune: l'équilibre même;

une parfaite idée de la profonde bizarrerie du coeur et de l'esprit

humain, et que tout est possible, et que rien n'est sûr. De style, il

en avait sans s'en douter, sans y viser, sans se tourmenter à la

lutte comme Courier, La Bruyère ou Montaigne lui-même; il en avait

suffisamment, malgré ses longueurs et ses parenthèses, grâce à ses

expressions charmantes et de source. Il n'avait besoin de se relire que

pour la clarté et la netteté du sens: heureux critique! Enfin il n'avait

pas d'_art_, de _poésie_, par-devers lui. L'excellent Bayle n'a, je

crois, jamais fait un vers français en sa jeunesse, de même qu'il n'a

jamais rêvé aux champs, ce qui n'était guère de son temps encore, ou

qu'il n'a jamais été amoureux, passionnément amoureux d'une femme, ce

qui est davantage de tous les temps. Tout son art est critique, et

consiste, pour les ouvrages où il se déguise, à dispenser mille petites

circonstances, à assortir mille petites adresses afin de mieux divertir

le lecteur et de lui colorer la fiction: il prévient lui-même son frère

de ces artifices ingénieux, à propos de la _Lettre des Comètes_.

Je veux énumérer encore d'autres manques de talents, ou de passions, ou

de dons supérieurs, qui ont fait de Bayle le plus accompli critique qui

se soit rencontré dans son genre, rien n'étant venu à la traverse pour

limiter ou troubler le rare développement de sa faculté principale, de

sa passion unique. Quant à la religion d'abord, il faut bien avouer

qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'être religieux

avec ferveur et zèle en cultivant chez soi cette faculté critique et

discursive, relâchée et accommodante. Le métier de critique est comme un

voyage perpétuel avec toutes sortes de personnes et en toutes sortes de

pays, par curiosité. Or, comme on sait,

Rarement à courir le monde

On devient plus homme de bien;

rarement du moins, on devient plus croyant, plus occupé du but

invisible. Il faut dans la piété un grand jeûne d'esprit, un

retranchement fréquent, même à l'égard des commerces innocents et

purement agréables, le contraire enfin de se répandre. La façon dont

Bayle était religieux (et nous croyons qu'il l'était à un certain degré)

cadrait à merveille avec le génie critique qu'il avait en partage. Bayle

était religieux, disons-nous, et nous tirons cette conclusion moins de

ce qu'il communiait quatre fois l'an, de ce qu'il assistait aux prières

publiques et aux sermons, que de plusieurs sentiments de résignation

et de confiance en Dieu, qu'il manifeste dans ses lettres. Quoiqu'il

avertisse quelque part[128] de ne pas trop se fier aux lettres d'un auteur

comme à de bons témoins de ses pensées, plusieurs de celles où il parle

de la perte de sa place respirent un ton de modération qui ne semble pas

tenir seulement à une humeur calme, à une philosophie modeste, mais bien

à une soumission mieux fondée et à un véritable esprit de christianisme.

En d'autres endroits voisins des précédents, nous le savons,

l'expression est toute philosophique; mais avec Bayle, pour rester dans

le vrai, il ne convient pas de presser les choses; il faut laisser

coexister à son heure et à son lieu ce qui pour lui ne s'entre-choquait

pas [129]. Nous aimons donc à trouver que le mot de _bon Dieu_ revient

souvent dans ses lettres d'un accent de naïveté sincère. Après cela, la

religion inquiète médiocrement Bayle; il ne se retranche par scrupule

aucun raisonnement qui lui semble juste, aucune lecture qui lui paraît

divertissante. Dans une lettre, tout à côté d'une belle phrase

sincère sur la Providence, il mentionnera _Hexameron rustique_ de

La Mothe-Le-Vayer avec ses obscénités: «_Sed omnia sana sanis_.»

ajoute-t-il tout aussitôt, et le voilà satisfait. Si, par impossible,

quelque bel esprit janséniste avait entretenu une correspondance

littéraire, y rencontrerait-on jamais des lignes comme celles qui

suivent? «M. Hermant, docteur de Sorbonne, qui a composé en françois

les Vies de quatre Pères de l'Église grecque, vient de publier celle de

saint Ambroise, l'un des Pères de l'Église latine. M. Ferrier, bon poëte

françois, vient de faire imprimer les _Préceptes galants_: c'est une

espèce de traité semblable à l'_Art d'aimer_ d'Ovide.» Et quelques

lignes plus bas: «On fait beaucoup de cas de _la Princesse de Clèves_.

Vous avez ouï parler sans doute de deux décrets du pape, etc.» Plus

ou moins de religion qu'il n'en avait aurait altéré la candeur et

l'expansion critique de Bayle.

[Note 128: _Nouvelles de la République des Lettres_, avril 1684.]

[Note 129: Voir une lettre intéressante (_Oeuv. div._, I, 184) où il

explique pourquoi il n'était pas en bonne odeur de religion.--L'illustre

Joseph de Maistre, si acharné aux athées, ne s'est pas montré trop

rigoureux à l'endroit de Bayle: «Bayle même, le père de l'incrédulité

moderne, ne ressemble point à ses successeurs. Dans ses écarts les plus

condamnables on ne lui trouve point une grande envie de persuader,

encore moins le ton de l'irritation ou de l'esprit de parti; il nie

moins qu'il ne doute; il dit le pour et le contre; souvent même il

est plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise (comme dans

l'article _Leucippe_ de son _Dictionnaire_).» _Principe générateur des

Constitutions politiques_, LXII.--Rappelons encore ce mot sur Bayle, qui

a son application en divers sens: «Tout est dans Bayle, mais il faut

l'en tirer.» (Ce mot n'est pas de M. de Maistre, comme M. Sayous l'a

cru.)]

Si nous osions nous égayer tant soit peu à quelqu'un de ces badinages

chez lui si fréquents, nous pourrions soutenir que la faculté critique

de Bayle a été merveilleusement servie par son manque de désir amoureux

et de passion galante[130]. Il est fâcheux sans doute qu'il se soit laissé

aller à quelque licence de propos et de citations. L'obscénité de

Bayle (on l'a dit avec raison) n'est que celle même des savants qui

s'émancipent sans bien savoir, et ne gardent pas de nuances. Certains

dévots n'en gardent pas non plus dans l'expression, dès qu'il s'agit de

ces choses, et l'on a remarqué qu'ils aiment à salir la volupté, pour en

dégoûter sans doute. Bayle n'a pas d'intention si profonde. Il n'aime

guère la femme; il ne songe pas à se marier: «Je ne sais si un certain

fonds de paresse et un trop grand amour du repos et d'une vie exempte

de soins, un goût excessif pour l'étude et une humeur un peu portée au

chagrin, ne me feront toujours préférer l'état de garçon à celui d'homme

marié.» Il n'éprouve pas même au sujet de la femme et contre elle cette

espèce d'émotion d'un savant une fois trompé, de l'_antiquaire_ dans

Scott, contre le _genre-femme_. Un jour à Coppet, en 1672, c'est-à-dire

à vingt-cinq ans, dans son moment de plus grande galanterie, il prêta à

une demoiselle le roman de _Zayde_; mais celle-ci ne le lui rendait pas:

«Fâché de voir lire si lentement _un livre_, je lui ai dit cent fois le

_tardigrada, domiporta_ et ce qui s'ensuit, avec quoi on se moque de

la tortue. Certes, voilà bien «des gens propres à dévorer les

bibliothèques!» Dans un autre moment de galanterie, en 1675, il écrit à

mademoiselle Minutoli; et, à cet effet, il se pavoise de bel esprit, se

raille de son incapacité à déchiffrer les modes, lui cite, pour être

léger, deux vers de Ronsard sur les cornes du bélier, et les applique à

un mari: «Au reste, mademoiselle, dit-il à un endroit, le coup de dent

que vous baillez à celui qui vous a louée, etc.» L'état naturel et

convenable de Bayle à l'égard du sexe est un état d'indifférence et

de quiétisme. Il ne faut pas qu'il en sorte; il ne faut pas qu'il se

ressouvienne de Ronsard ou de Brantôme pour tâcher de se faire un ton à

la mode. S'il a perdu à ce manque d'émotions tendres quelque délicatesse

et finesse de jugement, il y a gagné du temps pour l'étude [131], une plus

grande capacité pour ces impressions moyennes qui sont l'ordinaire du

critique, et l'ignorance de ces dégoûts qui ont fait dire à La Fontaine:

_Les délicats sont malheureux_. Si Bayle en demeura exempt, l'abbé

Prévost, critique comme lui, mais de plus romancier et amoureux, ne fut

pas sans en souffrir.

[Note 130: Ce qu'on a dit sur les amours de Bayle et de madame Jurieu

n'est pas une objection à ce qu'on remarque ici. En supposant (ce qui me

paraît fort possible) que l'abbé d'Olivet ait été bien informé, et que

son récit, consigné dans les _Mémoires_ de D'Artigny, mérite quelque

attention, il en résulterait que Bayle, âgé de vingt-huit ans alors,

dérogea un moment, auprès de la femme avenante du ministre, aux

habitudes de son humeur et au régime de toute sa vie. L'occasion aidant,

il n'était pas besoin de grande passion pour cela.]

[Note 131: Dans une note de son article _Érasme_ du _Dictionnaire

critique_, parlant des transgressions avec les personnes qui sont

obligées de sauver les apparences, il dit de ce ton de naïveté un peu

narquoise qui lui va si bien: «Elles exigent des préliminaires, elles se

font assiéger dans toutes les formes. Se sont-elles rendues, c'est un

bénéfice qui demande résidence... Il est rare qu'on ne tombe qu'une

fois dans cette espèce d'engagement; on ne s'en retire qu'avec un

morceau de chaîne qui forme bientôt une nouvelle captivité. Aussi on

m'avouera qu'un homme qui a presque toujours la plume et les livres à la

main ne sauroit trouver assez de temps pour toutes _ces choses_.]

On lit dans la préface du _Dictionnaire critique_: «Divertissements,

parties de plaisir, jeux, collations, voyages à la campagne, visites et

telles autres récréations nécessaires à quantité de gens d'étude, à ce

qu'ils disent, ne sont pas mon fait; je n'y perds point de temps.» Il

était donc utile à Bayle de ne point aimer la campagne; il lui était

utile même d'avoir cette santé frêle, ennemie de la bonne chère, ne

sollicitant jamais aux distractions. Ses migraines, il nous l'apprend,

l'obligeaient souvent à des jeûnes de trente et quarante heures

continues. Son sérieux habituel, plus voisin de la mélancolie que de

la gaieté, n'avait rien de songeur, et n'allait pas au chagrin ni à la

bizarrerie. Une conversation gaie lui revenait fort par moments, et

on aurait été près alors de le loger dans la classe des rieurs. Il se

sentit toujours peu porté aux mathématiques; ce fut la seule science

qu'il n'aborda pas et ne désira pas posséder. Elle absorbe en effet,

détourne un esprit critique, chercheur et à la piste des particularités;

elle dispense des livres, ce qui n'était pas du tout le fait de Bayle.

La dialectique, qu'il pratiqua d'abord à demi par goût et à demi par

métier (étant professeur de philosophie), finit par le passionner et par

empiéter un peu sur sa faculté littéraire. Il a dit de Nicole et l'on

peut dire de lui que «sa coutume de pousser les raisonnements jusqu'aux

derniers recoins de la dialectique le rendoit mal propre à composer des

pièces d'éloquence.» Ce désintéressement où il était pour son propre

compte dans l'éloquence et la poésie le rendait d'autre part plus

complet, plus fidèle dans son office de rapporteur de la république

des lettres. Il est curieux surtout à entendre parler des poètes et

pousseurs de beaux sentiments, qu'il considère assez volontiers comme

une espèce à part, sans en faire une classe supérieure. Pour nous qui en

introduisant l'art, comme on dit, dans la critique, en avons retranché

tant d'autres qualités, non moins essentielles, qu'on n'a plus, nous ne

pouvons nous empêcher de sourire des mélanges et associations bizarres

que fait Bayle, bizarres pour nous à cause de la perspective, mais

prompts et naïfs reflets de son impression contemporaine: le ballet de

_Psyché_ au niveau des _Femmes_ _savantes_; l'_Hippolyte_ de M. Racine

et celui de M. Pradon, _qui sont deux tragédies très-achevées_; Bossuet

côte à côte avec_ le Comte de Gabalis_, l'_Iphigénie_ et sa préface

qu'il aime presque autant que la pièce, à côté de _Circé_, opéra à

machines. En rendant compte de la réception de Boileau à l'Académie,

il trouve que «M. Boileau est d'un mérite si distingué qu'il eût été

difficile à messieurs de l'Académie de remplir aussi avantageusement

qu'ils ont fait la place de M. de Bezons.» On le voit, Bayle est

un véritable républicain en littérature. Cet idéal de tolérance

universelle, d'anarchie paisible et en quelque sorte harmonieuse, dans

un État divisé en dix religions comme dans une cité partagée en diverses

classes d'artisans, cette belle page de son _Commentaire philosophique_,

il la réalise dans sa république des livres, et, quoiqu'il soit plus

aisé de faire s'_entre-supporter_ mutuellement les livres que les

hommes, c'est une belle gloire pour lui, comme critique, d'en avoir su

tant concilier et tant goûter.

Un des écueils de ce goût si vif pour les livres eût été l'engouement et

une certaine idée exagérée de la supériorité des auteurs, quelque chose

de ce que n'évitent pas les subalternes et caudataires en ce genre,

comme Brossette. Bayle, sous quelque dehors de naïveté, n'a rien de

cela. On lui reprochait d'abord d'être trop prodigue de louanges; mais

il s'en corrigea, et d'ailleurs ses louanges et ses respects dans

l'expression envers les auteurs ne lui dérobèrent jamais le fond. Son

bon sens le sauva, tout jeune, de la superstition littéraire pour les

illustres: «J'ai assez de vanité, écrit-il à son frère, pour souhaiter

qu'on ne connoisse pas de moi ce que j'en connois, et pour être bien

aise qu'à la faveur d'un livre qui fait souvent le plus beau côté d'un

auteur, on me croie un grand personnage..... Quand vous aurez connu

personnellement plus de personnes célèbres par leurs écrits, vous verrez

que ce n'est pas si grand'chose que de composer un bon livre...» C'est

dans une lettre suivante à ce même frère cadet qui se mêlait de le

vouloir pousser à je ne sais quelle cour, qu'on lit ce propos charmant:

«Si vous me demandez pourquoi j'aime l'obscurité et un état médiocre et

tranquille, je vous assure que je n'en sais rien.... Je n'ai jamais pu

souffrir le miel, mais pour le sucre je l'ai toujours trouvé agréable:

voilà deux choses douces que bien des gens aiment.» Toute la

délicatesse, toute la sagacité de Bayle, se peuvent apprécier dans ce

trait et dans le précédent.

L'équilibre et la prudence que nous avons notés en lui, cette humeur

de tranquillité et de paresse dont il fait souvent profession, ne

l'induisirent jamais à aucun de ces ménagements pour lui-même, à rien de

cet égoïsme discret dont son contemporain Fontenelle offre, pour ainsi

dire, le chef-d'oeuvre. La parcimonie, le méticuleux propre à certaines

natures analytiques et sceptiques, est chose étrangère à sa veine.

Cet esprit infatigable produit sans cesse, et, qualité grandement

distinctive, il se montre abondant, prodigue et généreux, comme tous les

génies.

Le moment le plus actif et le plus fécond de cette vie si égale fut vers

l'année 1686. Bayle, âgé de trente-neuf ans, poursuivait ses _Nouvelles

de la République des Lettres_, publiait sa _France toute catholique_,

contre les persécutions de Louis XIV, préparait son _Commentaire

philosophique_, et en même temps, dans une note qu'il rédigeait _Nouv.

de la Rép. des Lett._, mars 1686, sur son écrit anonyme de _la France

toute catholique_, note plus modérée et plus avouable assurément que

celle que l'abbé Prévost insérait dans son _Pour et Contre_ sur

son chevalier des Grieux, dans cette note parfaitement mesurée et

spirituelle, Bayle faisait pressentir que l'auteur, après avoir tancé

les catholiques sur l'article des violences, pourrait bientôt _toucher

cette corde des violences_ avec les protestants eux-mêmes qui n'en

étaient pas exempts, et qu'alors il y aurait lieu à des _représailles_.

La _Réponse d'un nouveau Converti_ et le fameux _Avis aux Protestants_,

toute cette contre-partie de la question, qui remplit la seconde moitié

de la carrière de Bayle, était ainsi présagée. La maladie qui lui

survint l'année suivante (1687), par excès de travail, le força de

se dédoubler, en quelque sorte, dans ce rôle à la fois littéraire et

philosophique; il dut interrompre ses _Nouvelles de la République des

Lettres_. Peu auparavant, il écrivait à l'un de ses amis, en réponse à

certains bruits qui avaient couru, qu'il n'avait nul dessein de quitter

sa fonction de journaliste, qu'il n'en était point las du tout, qu'il

n'y avait pas d'apparence qu'il le fût de longtemps, et que c'était

l'occupation qui convenait le mieux à son humeur. Il disait cela après

trois années de pratique, au contraire de la plupart des journalistes

qui se dégoûtent si vite du métier. C'était chez lui force de vocation.

Au temps qu'il était encore professeur de philosophie, il éprouvait un

grand ennui à l'arrivée de tous les livres de la foire de Francfort,

si peu choisis qu'ils fussent, et se plaignait que ses fonctions lui

ôtassent le loisir de cette pâture. Il s'était pris d'admiration et

d'émulation pour la belle invention des journaux par M. de Sallo, pour

ceux que continuait de donner à Paris M. l'abbé de La Roque, pour les

_Actes des Érudits_ de Leipsick. Lorsqu'il entreprit de les imiter, il

se plaça tout d'abord au premier rang par sa critique savante, nourrie,

modérée, pénétrante, par ses analyses exactes, ingénieuses, et même par

les petites notes qui, bien faites, ont du prix, et dont la tradition et

la manière seraient perdues depuis longtemps, si on n'en retrouvait des

traces encore à la fin du _Journal_ actuel _des Savants_[132]; petites

notes où chaque mot est pesé dans la balance de l'ancienne et

scrupuleuse critique, comme dans celle d'un honnête joaillier

d'Amsterdam. Cette critique modeste de Bayle, qui est républicaine de

Hollande, qui va à pied, qui s'excuse de ses défauts auprès du public

sur ce qu'elle a peine à se procurer les livres, qui prie les auteurs

de s'empresser un peu de faire venir les exemplaires, ou du moins les

curieux de les prêter pour quelques jours, cette critique n'est-elle pas

en effet (si surtout on la compare à la nôtre et à son éclat que je

ne veux pas lui contester) comme ces millionnaires solides, rivaux et

vainqueurs du grand roi, et si simples au port et dans leur comptoir?

D'elle à nous, c'est toute la différence de l'ancien au nouveau notaire,

si bien marquée l'autre jour par M. de Balzac dans sa _Fleur des

Pois_[133].

[Note 132: Dirigé par M. Daunou.]

[Note 133: _La Fleur des Pois_, un de ces romans à la Balzac, qui

promettent et qui ne tiennent pas.]

Après qu'il eut renoncé à ses _Nouvelles de la République des Lettres_,

la faculté critique de Bayle se rejeta sur son _Dictionnaire_, dont la

confection et la révision l'occupèrent durant dix années, depuis 1694

jusqu'en 1704. Il publia encore par délassement (1704) la _Réponse aux

Questions d'un Provincial_, dont le commencement n'est autre chose qu'un

assemblage d'aménités littéraires. Mais ses disputes avec Le Clerc,

Bernard et Jaquelot, envahirent toute la suite de l'ouvrage. Bien que

ces disputes de dialectique fussent encore pour Bayle une manière

d'amusement, elles achevèrent d'user sa santé si frêle et sa _petite

complexion_. La poitrine, qu'il avait toujours eue délicate, se prit; il

tomba dans l'indifférence et le dégoût de la vie à cinquante-neuf ans.

Un symptôme grave, c'est ce qu'il écrivait à un ami en novembre 1706,

un mois environ avant sa mort: «Quand même ma santé me permettroit de

travailler à un supplément du Dictionnaire, je n'y travaillerois

pas; je me suis dégoûté de tout ce qui n'est point «matière de

raisonnement...» Bayle dégoûté de son Dictionnaire, de sa critique, de

son amour des faits et des particularités de personnes, est tout à fait

comme Chaulieu sans amabilité, tel que mademoiselle De Launay nous dit

l'avoir vu aux approches de sa fin. Nous ne rappellerons pas plus de

détails sur ce grand esprit: sa vie par Desimaizeaux et ses oeuvres

diverses sont là pour qui le voudra bien connaître. Comme qualité

qui tient encore à l'essence de son génie critique, il faut noter sa

parfaite indépendance, indépendance par rapport à l'or et par rapport

aux honneurs. Il est touchant de voir quelles précautions et quelles

ruses il fallut à milord Shaftsbury pour lui faire accepter une montre:

«Un tel meuble, dit Bayle, me paroissoit alors très-inutile; mais

présentement il m'est devenu si nécessaire, que je ne saurois plus m'en

passer...» Reconnaissant d'un tel cadeau, il resta sourd à toute autre

insinuation du grand seigneur son ami. On n'était pourtant pas loin du

temps où certains grands offraient au spirituel railleur Guy Patin un

louis d'or sous son assiette, chaque fois qu'il voudrait venir dîner

chez eux; On se serait arraché Bayle s'il avait voulu, car il était

devenu, du fond de son cabinet, une espèce de roi des beaux esprits. Le

plus triste endroit de la vie de Bayle est l'affaire assez tortueuse

de l'_Avis aux Protestants_, soit qu'il l'ait réellement composé, soit

qu'il l'ait simplement revu et fait imprimer. Il y poussa l'anonyme

jusqu'à avoir besoin d'être clandestin. Sa sincérité dut souffrir d'être

si à la gêne et réduite à tant de faux-fuyants.

Bayle restera-t-il? est-il resté? demandera quelqu'un; relit-on Bayle?

Oui, à la gloire du génie critique, Bayle est resté et restera autant

et plus que les trois quarts des poëtes et orateurs, excepté les

très-grands. Il dure, sinon par telle ou telle composition particulière,

du moins par l'ensemble de ses travaux. Les neuf volumes in-folio que

cela forme en tout, les quatre volumes principalement de ses _oeuvres

diverses_, préférables au Dictionnaire[134], bien que moins connues, sont

une des lectures les plus agréables et commodes. Quand on veut se dire

que rien n'est bien nouveau sous le soleil, que chaque génération

s'évertue à découvrir ou à refaire ce que ses pères ont souvent mieux

vu, qu'il est presque aussi aisé en effet de découvrir de nouveau les

choses que de les déterrer de dessous les monceaux croissants de livres

et de souvenirs; quand on veut réfléchir sans fatigue sur bien des

suites de pensées vieillies ou qui seraient neuves encore, oh! qu'on

prenne alors un des volumes de Bayle et qu'on se laisse aller. Le bon et

savant Dugas-Montbel, dans les derniers mois de sa vie, avouait ne plus

supporter que cette lecture d'érudition digérée et facile. La lecture de

Bayle, pour parler un moment son style, est comme la collation légère

des _après-disnées_ reposées et déclinantes, la nourriture ou plutôt le

_dessert_ de ces heures médiocrement animées que l'étude désintéressée

colore, et qui, si l'on mesurait le bonheur moins par l'intensité et

l'éclat que par la durée, l'innocence et la sûreté des sensations,

pourraient se dire les meilleures de la vie[135].

Décembre 1835.

[Note 134: Dans une note du _Journal des Savants_ (juin 1836), M.

Daunou, en jugeant avec une indulgence qui nous honore cet article sur

Bayle, a trouvé que son Dictionnaire, principal titre de sa renommée,

n'avait pas obtenu ici l'attention qu'il méritait. Ce n'est pas en effet

en lisant ce Dictionnaire qu'on apprend à l'apprécier, c'est en s'en

servant. Un homme d'esprit a comparé drôlement le Dictionnaire de Bayle,

où le texte disparaît sous les notes, à ces petites boutiques

ambulantes lentement traînées par un petit âne qui disparaît sous la

multitude de jouets et de marchandises de toutes sortes étalées sur

chaque point aux regards des passants: ce petit âne, c'est le texte.]

[Note 135: On ne sera pas fâché de lire ici l'opinion de La Fontaine

sur Bayle; elle est digne de tous deux. On la trouve à la fin d'une

lettre à M. Simon de Troyes, dans laquelle il décrit à cet ami un dîner

et la conversation qu'on y tint (février 1686):

Aux journaux de Hollande il nous fallut passer;

Je ne sais plus sur quoi; mais on fit leur critique.

Bayle est, dit-on, fort vif; et, s'il peut embrasser

L'occasion d'un trait piquant et satirique,

Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et fin:

Il trancheroit sur tout, comme enfant de Calvin,

S'il osoit; car il a le goût avec l'étude.

Le Clerc pour la satire a bien moins d'habitude;

Il paroît circonspect; mais attendons la fin.

Tout faiseur de journaux doit tribut au malin.

Le Clerc prétend du sien tirer d'autres usages;

Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages;]

Bayle aussi. Je fais cas de l'une et l'autre main: Tous deux ont un bon

style et le langage sain. Le jugement en gros sur ces deux personnages,

Et ce fut de moi qu'il partit,

C'est que l'un cherche à plaire aux sages,

L'autre veut plaire aux gens d'esprit.

Il leur plaît. Vous aurez peut-être peine à croire Qu'on ait dans un

repas de tels discours tenus:

On tint ces discours; on fit plus,

On fut au sermon après boire...

Et cet autre jugement aussi, de Voltaire, n'est pas indifférent à

rappeler; Voltaire a très-bien parlé de Bayle en maint endroit, mais

jamais mieux qu'à la fin d'une lettre au Père Tournemine (1735): «M.

Newton, dit-il, a été aussi vertueux qu'il a été grand philosophe:

tels sont pour la plupart ceux qui sont bien pénétrés de l'amour des

sciences, qui n'en font point un indigne métier, et qui ne les font

point servir aux misérables fureurs de l'esprit de parti. Tel a été le

docteur Clarke; tel était le fameux archevèque Tillotson; tel était

le grand Galilée; tel notre Descartes; tel a été Bayle, cet esprit si

étendu, si sage et si pénétrant, dont les livres, tout diffus qu'ils

peuvent être, seront à jamais la bibliothèque des nations. Ses moeurs

n'étaient pas moins respectables que son génie. Le désintéressement et

l'amour de la paix comme de la vérité étaient son caractère; _c'était

une âme divine._»

Portraits littéraires, Tome I · 第 34 / 44 题