M. JOUFFROY

Il y a une génération qui, née tout à la fin du dernier siècle, encore

enfant ou trop jeune sous l'Empire, s'est émancipée et a pris la robe

virile au milieu des orages de 1814 et 1815. Cette génération dont l'âge

actuel est environ quarante ans, et dont la presque totalité lutta, sous

la Restauration, contre l'ancien régime politique et religieux, occupe

aujourd'hui les affaires, les Chambres, les Académies, les sommités

du pouvoir ou de la science. La Révolution de 1830, à laquelle cette

génération avait tant poussé par sa lutte des quinze années, s'est faite

en grande partie pour elle, et a été le signal de son avénement. Le gros

de la génération dont il s'agit constituait, par un mélange d'idées

voltairiennes, bonapartistes et semi-républicaines, ce qu'on appelait le

libéralisme. Mais il y avait une élite qui, sortant de ce niveau de bon

sens, de préjugés et de passions, s'inquiétait du fond des choses et du

terme, aspirait à fonder, à achever avec quelque élément nouveau ce

que nos pères n'avaient pu qu'entreprendre avec l'inexpérience des

commencements. Dans l'appréciation philosophique de l'homme, dans la vue

des temps et de l'histoire, cette jeune élite éclairée se croyait, non

sans apparence de raison, supérieure à ses adversaires d'abord, et aussi

à ses pères qui avaient défailli ou s'étaient rétrécis et aigris à la

tâche. Le plus philosophe et le plus réfléchi de tous, dans une de ces

pages merveilleuses qui s'échappent brillamment du sein prophétique

de la jeunesse et qui sont comme un programme idéal qu'on ne remplit

jamais,--le plus calme, le plus lumineux esprit de cette élite écrivait

en 1823[107]: «Une génération nouvelle s'élève qui a pris naissance au

sein du scepticisme dans le temps où les deux partis avaient la parole.

Elle a écouté et elle a compris... Et déjà ces enfants ont dépassé leurs

pères et senti le vide de leurs doctrines. Une foi nouvelle s'est fait

pressentir à eux: ils s'attachent à cette perspective ravissante avec

enthousiasme, avec conviction, avec résolution... Supérieurs à tout

ce qui les entoure, ils ne sauraient être dominés ni par le fanatisme

renaissant, ni par l'égoïsme sans croyance qui couvre la société... Ils

ont le sentiment de leur mission et l'intelligence de leur époque; ils

comprennent ce que leurs pères n'ont point compris, ce que leurs tyrans

corrompus n'entendent pas; ils savent ce que c'est qu'une révolution, et

ils le savent parce qu'ils sont venus à propos.»

[Note 107: L'article, écrit en 1823, n'a été publié qu'en 1825, dans

_le Globe_.]

Dans le morceau (_Comment les Dogmes finissent_) dont nous pourrions

citer bien d'autres passages, dans ce manifeste le plus explicite et le

plus général assurément qui ait formulé les espérances de la jeune élite

persécutée, M. Jouffroy envisageait le dogme religieux, ce semble,

encore plus que le dogme politique; il annonçait en termes expressifs la

religion philosophique prochaine, et avec une ferveur d'accent qui

ne s'est plus retrouvée que dans la tentative néo-chrétienne du

saint-simonisme. Vers ce même temps de 1823, de mémorables travaux

historiques, appliqués soit au Moyen-Age par M. Thierry, soit à l'époque

moderne par M. Thiers, marquaient et justifiaient en plusieurs points

ces prétentions de la génération nouvelle, qui visait à expliquer et à

dominer le passé, et qui comptait faire l'avenir. _Le Globe_, fondé en

1824, vint opérer une sorte de révolution dans la critique, et, par

son vif et chaleureux éclectisme, réalisa une certaine unité entre des

travaux et des hommes qui ne se seraient pas rapprochés sans cela. Sur

la masse constitutionnelle et libérale, fonds estimable mais assez peu

éclairé de l'Opposition, il s'organisa donc une élite nombreuse et

variée, une brillante école à plusieurs nuances; philosophie, histoire,

critique, essai d'art nouveau, chaque partie de l'étude et de la pensée

avait ses hommes. Je n'indique qu'à peine l'art, parce que, bien que

sorti d'un mouvement parallèle, il appartient à une génération un peu

plus récente, et, à d'autres égards, trop différente de celle que

nous voulons ici caractériser. Quoi qu'il en soit, vers la fin de la

Restauration, et grâce aux travaux et aux luttes enhardies de cette

jeunesse déjà en pleine virilité, le spectacle de la société française

était mouvant et beau: les espérances accrues s'étaient à la fois

précisées davantage; elles avaient perdu peut-être quelque chose de ce

premier mysticisme plus grandiose et plus sombre qu'elles devaient,

en 1823, à l'exaltation solitaire et aux persécutions; mais l'avenir

restait bien assez menaçant et chargé d'augures pour qu'il y eût place

encore à de vastes projets, à d'héroïques pressentiments. On allait à

une révolution, on se le disait; on gravissait une colline inégale, sans

voir au juste où était le sommet, mais il ne pouvait être loin. Du haut

de ce sommet, et tout obstacle franchi, que découvrirait-on? C'était là

l'inquiétude et aussi l'encouragement de la plupart; car, à coup sûr, ce

qu'on verrait alors, même au prix des périls, serait grand et consolant.

On accomplirait la dernière moitié de la tâche, on appliquerait la

vérité et la justice, on rajeunirait le monde. Les pères avaient dû

mourir dans le désert, on serait la génération qui touche au but et

qui arrive. Tandis qu'on se flattait de la sorte tout en cheminant, le

dernier sommet, qu'on n'attendait pourtant pas de sitôt, a surgi

au détour d'un sentier; l'ennemi l'occupait en armes, il fallut

l'escalader, ce qu'on fit au pas de course et avant toute réflexion.

Or, ce rideau de terrain n'étant plus là pour borner la vue, lorsque

l'étonnement et le tumulte de la victoire furent calmés, quand la

poussière tomba peu à peu et que le soleil qu'on avait d'abord devant

soi eut cessé de remplir les regards, qu'aperçut-on enfin? Une espèce de

plaine, une plaine qui recommençait, plus longue qu'avant la dernière

colline, et déjà fangeuse. La masse libérale s'y rua pesamment comme

dans une Lombardie féconde; l'élite fut débordée, déconcertée, éparse.

Plusieurs qu'on réputait des meilleurs firent comme la masse, et

prétendirent qu'elle faisait bien. Il devint clair, à ceux qui avaient

espéré mieux, que ce ne serait pas cette génération si pleine de

promesses et tant flattée par elle-même, qui arriverait.

Et non-seulement elle n'arrivera pas à ce grand but social qu'elle

présageait et qu'elle parut longtemps mériter d'atteindre; mais on

reconnaît même que la plupart, détournés ou découragés depuis lors, ne

donneront pas tout ce qu'ils pourraient du moins d'oeuvres individuelles

et de monuments de leur esprit. On les voit ingénieux, distingués,

remarquables; mais aucun jusqu'ici qui semble devoir sortir de ligne

et grandir à distance, comme certains de nos pères, auteurs du premier

mouvement: aucun dont le nom menace d'absorber les autres et puisse

devenir le signe représentatif, par excellence, de sa génération: soit

que, dans ces partages des grandes renommées aux dépens des moyennes, il

se glisse toujours trop de mensonge et d'oubli de la réalité pour que

les contemporains très-rapprochés s'y prêtent; soit qu'en effet parmi

ces natures si diversement douées il n'y ait pas, à proprement parler,

un génie supérieur; soit qu'il y ait dans les circonstances et dans

l'atmosphère de cette période du siècle quelque chose qui intercepte et

atténue ce qui, en d'autres temps, eût été du vrai génie.

Cependant, si de plus près, et sans se borner aux résultats extérieurs

qui ne reproduisent souvent l'individu qu'infidèlement, on examine et

l'on étudie en eux-mêmes les esprits distingués[108] dont nous parlons,

que de talents heureux, originaux! quelle promptitude, quelle ouverture

de pensée! quelles ressources de bien dire! Comme ils paraissent alors

supérieurs à leur oeuvre, à leur action! On se demande ce qui les

arrête, pourquoi ils ne sont ni plus féconds, eux si faciles, ni plus

certains, eux autrefois si ardents; on se pose, comme une énigme, ces

belles intelligences en partie infructueuses. Mais parmi celles qui

méritent le plus l'étude et qui appellent longtemps le regard par

l'étendue, la sérénité et une sorte de froideur, au premier aspect,

immobile, apparaît surtout M. Jouffroy, celui-là même dont nous avons

signalé le premier manifeste éloquent. Dans une génération où chacun

presque possède à un haut degré la facilité de saisir et de comprendre

ce qui s'offre, son caractère distinctif, à lui par-dessus tous, est

encore la compréhension, l'intelligence. S'il est exact, comme il le dit

quelque part, que l'air que nous respirons sache douer au berceau les

esprits distingués de notre siècle, de celle de toutes les qualités

qui est la plus difficile et la moins commune, de _l'étendue_, il faut

croire que, sur la montagne du Jura où il est né, un air plus vif, un

ciel plus vaste et plus clair, ont de bonne heure reculé l'horizon et

fait un spectacle spacieux dans son âme comme dans sa Prunelle.

[Note 108: Le mot _distingué_, qui revient fréquemment dans cet

article et qui s'applique si bien à la génération qu'on y représente, a

commencé d'être pris dans le sens où on l'emploie aujourd'hui, à partir

de la fin du XVIIe siècle. On lit dans une lettre de Ninon vieillie au

vieux Saint-Évremond: «S'il (_votre recommandé_) est amoureux du mérite

qu'on appelle ici _distingué_, peut-être que votre souhait sera rempli;

car tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot.»

Il paraît toutefois que ce mot _distingué_ pris absolument, et sans être

déterminé par rien, ne fit alors qu'une courte fortune, et il n'était

pas encore pleinement autorisé à la fin du XVIIIe siècle. Je trouve

dans l'_Esprit des Journaux_, mars 1788, page 232 et suiv., une lettre

là-dessus, tirée du _Journal de Paris: Lettre d'un Gentilhomme flamand

à mademoiselle Émilie d'Ursel, âgée de cinq ans_. Dans des observations

qui suivent, on répond fort bien à ce _gentilhomme flamand_, un peu

puriste, que, s'il est bon de bannir de la conversation et des écrits

ces mots _aventuriers_ dont parle La Bruyère, qui font fortune quelque

temps, il ne faut pas exclure les expressions que le besoin introduit;

et à propos de _distingué_ tout court qui choquait alors beaucoup de

gens et que beaucoup d'autres se permettaient, on le justifie par

d'assez bonnes raisons: «On parle d'un peintre et on dit que c'est un

homme _distingué_: on sait bien que ce doit être par ses tableaux;

pourquoi sera-t-on obligé de l'ajouter? Si je dis que M. l'abbé Delille

est un homme de lettres _distingué_, est-il quelque Français qui s'avise

de me demander par quoi?

«Pourquoi ne dirait-on pas un homme _distingué_, absolument, comme on

dit un homme _supérieur_? car ce dernier indique une relation même plus

immédiate. Dans toutes les langues, et surtout dans les plus belles, les

mots qui n'ont été employés d'abord qu'avec des régimes s'en séparent

ensuite et conservent un sens très-précis, très-clair, même en restant

tout seuls.»--Nous recommandons humblement cette note au Dictionnaire de

l'Académie française.]

L'intelligence à un degré excellent, l'intelligence en ce qu'elle a de

large, de profond et de recueilli, de parfaitement net et clarifié,

voilà donc l'attribut le plus apparent de M. Jouffroy, et qui se déclare

à la première observation, soit qu'on juge le philosophe sur ses pages

lentes et pleines, soit qu'on assiste au développement continu et

régulier de sa parole. Je comparerais cette intelligence à un miroir

presque plan, très-légèrement concave, qui a la faculté de s'égaler aux

objets devant lesquels il est placé, et même de les dépasser en tous

sens, mais sans en fausser les rapports. Ce n'est pas de ces miroirs à

facettes qui tournent et brillent volontiers, ne représentant en saillie

qu'une étroite portion de l'objet à la fois; ce n'est pas de ces miroirs

ardents, trop concentriques, d'où naît bientôt la flamme. Car il y a

aussi des intelligences trop vives, trop impatientes en présence de

l'objet. Elles ne se tiennent pas aisément à le réfléchir, elles

l'absorbent ou vont au-devant, elles font irruption au travers et y

laissent d'éclatants sillons. M. Cousin, quand il n'y prend pas garde,

est sujet à cette manière. Chez lui, l'_acies_, le _celeritas ingenii_

l'emporte; il pressent, il devine, il recompose. Il y a plus de

longanimité dans le seul emploi de l'intelligence; il ne faut nul ennui

des préliminaires et d'un appareil qui, quelquefois aussi, semble bien

lent.

A l'égard des objets de l'intelligence, on peut se comporter de deux

manières. Tout esprit est plus ou moins armé, en présence des idées,

du bouclier ou miroir de la réflexion, et du glaive de l'invention, de

l'action pénétrante et remuante: réfléchir et oser. Le génie consiste

dans l'alliance proportionnée des deux moyens, avec la prédominance

d'oser. M. Jouffroy, disons-nous, a surtout le miroir; dans sa première

période, il se servait aussi du glaive qui simplifie, débarrasse et

ouvre des combinaisons nouvelles; il s'en servait avec mille éclairs,

quand il tranchait cette périlleuse question, _Comment les Dogmes

finissent_. Mais depuis lors, et par une loi naturelle aux esprits,

laquelle a reçu chez lui une application plus prompte, c'est dans le

miroir, dans l'intelligence et l'exposition des choses, qu'il s'est par

degrés replié et qu'il se déploie aujourd'hui de préférence. Le miroir

en son sein est devenu plus large, plus net et plus reposé que jamais,

d'une sérénité admirable, bien qu'un peu glacée, un beau lac de Nantua

dans ses montagnes.

Mais tout lac, en reflétant les objets, les décolore et leur imprime

une sorte d'humide frisson conforme à son onde, au lieu de la chaleur

naturelle et de la vie. Il y a ainsi à dire que l'intelligence

exclusivement étalée décolore le monde, en refroidit le tableau et est

trop sujette à le réfléchir par les aspects analogues à elle-même, par

les pures abstractions et idées qui s'en détachent comme des ombres.

Il y a à dire que l'intelligence, si fidèle qu'elle soit, ne donne pas

tout, que son miroir le plus étendu ne représente pas suffisamment

certains points de la réalité, même dans la sphère de l'esprit. Le

tranchant, par exemple, et la pointe de ce glaive de volonté et de

pensée pénétrante dont nous avons parlé, se réfléchissent assez peu et

tiennent dans l'intelligence contemplative moins de place qu'ils n'ont

réellement de valeur et d'effet dans le progrès commun. Il faut avoir

agi beaucoup par les idées et continuer d'agir et de pousser le glaive

devant soi, pour sentir combien ce qui tient si peu de place à distance

a pourtant de poids et d'effet dans la mêlée, Or, M. Jouffroy, dans ses

lucides et placides représentations d'intelligence, en est venu souvent

à ne pas tenir compte de l'action, de l'impulsion communiquée aux hommes

par les hommes, à ne croire que médiocrement à l'efficacité d'un génie

individuel vivement employé. L'énergie des forces initiales l'atteint

peu. Il est trop question avec lui, au point de vue où il se place, de

se croiser les bras et de regarder,--avec lui qui, à l'heure la plus

ardente de sa jeunesse, peignant la noble élite dont il faisait partie,

écrivait: «L'espérance des nouveaux jours est en eux; ils en sont les

apôtres prédestinés, et c'est dans leurs mains qu'est le salut du

monde... Ils ont foi à la vérité et à la vertu, ou plutôt, par une

providence conservatrice qu'on appelle aussi la force des choses, ces

deux images impérissables de la Divinité, sans lesquelles le monde ne

saurait aller longtemps, se sont emparées de leurs coeurs pour revivre

par eux et pour rajeunir l'humanité.»

Et c'est ici, peut-être, que s'explique un coin de l'énigme que nous

nous posions plus haut, au sujet de ces intelligences si supérieures

à leur action et à leur oeuvre. Quand nous avons dit qu'il y a dans

l'atmosphère de cette période du siècle quelque chose qui coupe et

atténue des talents, capables en d'autres époques de monter au génie, et

quand M. Jouffroy a dit qu'il y a dans l'air qu'on respire quelque chose

qui procure aux esprits l'étendue, ce n'est, je le crains, qu'un

même fait diversement exprimé; car cette étendue si précoce, cette

intelligence ouverte et traversée, qui se laisse, faire et accueille

tour à tour ou à la fois toutes choses, est l'inverse de la

concentration nécessaire au génie, qui, si élargi qu'il soit, tient

toujours de l'allure du glaive.

Mais voilà que nous sommes déjà en plein à peindre l'homme, et nous

n'avons pas encore donné l'idée de sa philosophie, de son rôle dans la

science, de la méthode qu'il y apporte, et des résultats dont il peut

l'avoir enrichie. C'est que nous ne toucherons qu'à peine ces endroits

réguliers sur lesquels notre incompétence est grande; d'autres les

traiteront ou les ont assez traités. M. Leroux, dans un bien remarquable

article[109], a entamé, avec le philosophe et le psychologiste, une

discussion capitale qu'il continuera. M. Jules Le Chevalier[110] a fait

également. Et puis, nous l'avouerons, comme science, la philosophie nous

affecte de moins en moins: qu'il nous suffise d'y voir toujours un noble

et nécessaire exercice, une gymnastique de la pensée que doit pratiquer

pendant un temps toute vigoureuse jeunesse. La philosophie est

perpétuellement à recommencer pour chaque génération depuis trois mille

ans, et elle est bonne en cela; c'est une exploration vers les hauts

lieux, loin des objets voisins qui offusquent; elle replace sur nos

têtes à leur vrai point les questions éternelles, mais elle ne les

résout et ne les rapproche jamais. Il est, avec elle, nombre de vérités

de détail, de racines salutaires que le pied rencontre en chemin; mais

dans la prétention principale qui la constitue, et qui s'adresse à

l'abîme infini du ciel, la philosophie n'aboutit pas. Aussi je lui dirai

à peu près comme Paul-Louis Courier disait de l'histoire: «Pourvu que ce

soit exprimé à merveille, et qu'il y ait bien des vérités, de saines et

précieuses observations de détail, il m'est égal à bord de quel système

et à la suite de quelle méthode tout cela est embarqué.» Ce n'est donc

pas le philosophe éclectique, le régulateur de la méthode des faits de

conscience, le continuateur de Stewart et de Reid, celui qui, avec son

modeste ami M. Damiron, s'est installé à demeure dans la psychologie

d'abord conquise, sillonnée, et bientôt laissée derrière par M. Cousin,

et qui y règne aujourd'hui à peu près seul comme un vice-roi émancipé,

ce n'est pas ce représentant de la science que nous discuterons en

M. Jouffroy[111]; c'est l'homme seulement que nous voulons de lui,

l'écrivain, le penseur, une des figures intéressantes et assez

mystérieuses qui nous reviennent inévitablement dans le cercle de notre

époque, un personnage qui a beaucoup occupé notre jeune inquiétude

contemplative, une parole qui pénètre, et un front qui fait rêver.

[Note 109: _Revue encyclopédique_.]

[Note 110: _Revue du Progrès social_.]

[Note 111: Ce que j'ai avancé de la philosophie me semble surtout vrai

de la psychologie. La psychologie en elle-même (si je l'ose dire), à

part un certain nombre de vérités de détail et de remarques fines qu'on

en peut tirer, ne sert guère qu'au sentiment solitaire du contemplateur

et ne se transmet pas. Comme science, elle est perpétuellement à

recommencer pour chacun. Le psychologiste pur me fait l'effet du pêcheur

à la ligne, immobile durant des heures dans un endroit calme, au bord

d'une rivière doucement courante. Il se regarde, il se distingue dans

l'eau, et aperçoit mille nuances particulières à son visage. Son

illusion est de croire pouvoir aller au delà de ce sentiment

d'observation contemplative; car, s'il veut tirer le poisson hors de

l'eau, s'il agite sa ligne, comme, en cette sorte de pêche, le poisson,

c'est sa propre image, c'est soi-même, au moindre effort et au moindre

ébranlement, tout se trouble, la proie s'évanouit, le phénomène à saisir

n'est déjà plus.]

M. Théodore Jouffroy est né en 1796, au hameau des Pontets près de

Mouthe, sur les hauteurs du Jura, d'une famille ancienne et patriarcale

de cultivateurs. Son grand-père, qui vécut tard, et dont la jeunesse

s'était passée en quelque charge de l'ancien régime, avait conservé

beaucoup de solennité, une grandeur polie et presque seigneuriale dans

les manières. La famille était si unie, que les biens de l'oncle et du

père de M. Jouffroy restèrent _indivis_, malgré l'absence de l'oncle qui

était commerçant, jusqu'à la mort du père. Il fit ses premières études à

Lons-le-Saulnier, sous un autre vieil oncle prêtre; de là il partit pour

Dijon, où il suivit le collége sans y être renfermé, lisant beaucoup à

part des cours, et se formant avec indépendance. Il avait un goût marqué

pour les comédies, et essaya même d'en composer. Reçu élève de l'École

Normale par l'inspecteur-général, M. Roger, qui fut frappé de son

savoir; il vint à Paris en 1813. Sa haute taille, ses manières simples

et franches, une sorte de rudesse âpre qu'il n'avait pas dépouillée,

tout en lui accusait ce type vierge d'un enfant des montagnes, et qui

était fier d'en être; ses camarades lui donnèrent le sobriquet de

_Sicambre_. Ses premiers essais à l'École attestaient une lecture

immense, et particulièrement des études historiques très-nourries. Un

grand mouvement d'émulation animait alors l'intérieur de l'École; les

élèves provinciaux, entrés l'année précédente, MM. Dubois, Albrand aîné,

Cayx, etc., s'étaient mis en devoir de lutter avec les élèves parisiens,

jusque-là en possession des premiers rangs. MM. Jouffroy, Damiron,

Bautain, Albrand jeune, qui survinrent en 1813, achevèrent de constituer

en bon pied les provinciaux. Cette première année se passa pour eux à

des exercices historiques et littéraires; il fallait la révolution de

1814 pour qu'une spécialité philosophique pût être créée au sein de

l'École par M. Cousin. MM. La Romiguière et Boyer-Collard n'avaient

professé qu'à la Faculté des Lettres, mais aucun enseignement

philosophique approprié ne s'adressait aux élèves; M. Cousin eut, en

1814, l'honneur de le fonder, et MM. Jouffroy, Damiron et Bautain furent

ses premiers disciples.

Je me suis demandé souvent si M. Jouffroy avait bien rencontré sa

vocation la plus satisfaisante en s'adonnant à la philosophie; je me

le suis demandé toutes les fois que j'ai lu des pages historiques ou

descriptives où sa plume excelle, toutes les fois que je l'ai entendu

traiter de l'Art et du Beau avec une délicatesse si sentie et une

expansion qui semble augmentée par l'absence, _ripae ulterioris amore_,

ou enfin lorsqu'en certains jours tristes, au milieu des matières qu'il

déduit avec une lucidité constante, j'ai cru saisir l'ennui de l'âme

sous cette logique, et un regret profond dans son regard d'exilé. Mais

non; si M. Jouffroy ne trouve pas dans la seule philosophie l'emploi

de toutes ses facultés cachées, si quelques portions pittoresques ou

passionnées restent chez lui en souffrance, il n'est pas moins fait

évidemment pour cette réflexion vaste et éclaircie. Son tort, si nous

osons percer au dedans, est, selon nous, d'avoir trop combattu le

génie actif qui s'y mêlait à l'origine, d'avoir effacé l'imagination

platonique qui prêtait sa couleur aux objets et baignait à son gré les

horizons. Un rude sacrifice s'est accompli en lui; il a fait pour le

bien, il a pris sa science au sérieux et a voulu que rien de téméraire

et de hasardé n'y restât. La réserve a empiété de jour en jour sur

l'audace. En proie durant quinze années à cet inquiétant problème de

la destinée humaine, il a voulu mettre ordre à ses doutes, à ses

conjectures, et au petit nombre des certitudes; il s'y est calmé, mais

il s'y est refroidi. Sa raison est demeurée victorieuse, mais quelque

chose en lui a regretté la flamme, et son regard paraît souffrant. Nous

disons qu'il a eu tort pour sa gloire, mais c'est un rare mérite

moral que de faire ainsi; toute sagesse ici-bas est plus ou moins une

contrition.

Le retour de l'île d'Elbe jeta M. Jouffroy et ses amis dans les rangs

des volontaires royaux à la suite de M. Cousin, ce qui signifie tout

simplement que ces jeunes philosophes n'étaient pas bonapartistes, et

qu'ils acceptaient la Restauration comme plus favorable à la pensée

que l'Empire. Dans un article de M. Jouffroy sur les Lettres de Jacopo

Ortis, inséré au _Courrier Français_ en 1819, je trouve exprimé à nu, et

avec une fermeté de style à la Salluste, ce sentiment d'opposition aux

conquêtes et à la force militaire: «Un peuple ne doit tirer l'épée que

pour défendre ou conquérir son indépendance. S'il attaque ses voisins

pour les soumettre à son pouvoir, il se déshonore; s'il envahit leur

territoire sous le prétexte d'y fonder la liberté, on le trompe ou il se

trompe lui-même. Violer tous les droits d'une nation pour les rétablir,

est à la fois l'inconséquence la plus étrange et l'action la plus

injuste.

«L'amour de la liberté commença la Révolution française; l'Europe,

désavouant la politique de ses rois, nous accordait son estime et son

admiration. Mais bientôt les applaudissements cessèrent. La justice

avait été foulée aux pieds par les factions; la liberté devait périr

avec elle: aussi ne la revit-on plus. Le nom seul subsista quelques

années, pour accréditer auprès du peuple des chefs ambitieux et servir

d'instrument à l'établissement du despotisme.

«Le mal passa dans les camps. La fin de la guerre fut corrompue, et

l'héroïsme de nos soldats prostitué. L'épée française devait être

plantée sur la frontière délivrée, pour avertir l'Europe de notre

justice. On la promena en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Italie.

Elle fit partout de funestes miracles: on vit bien qu'elle pouvait tout,

mais on ne vit pas ce qu'elle saurait respecter.»

Ce que M. Jouffroy exprimait si énergiquement en 1819, il ne le sentait

pas moins vivement en 1815, sous le coup d'une première invasion et à la

menace d'une seconde. Ses craintes réalisées, et dans toute l'amertume

du rôle de vaincu, il reprit avec ses amis les études philosophiques; un

sentiment exalté de justice et de devoir dominait ce jeune groupe; ils

étaient dans leur période stoïque, dans cette période de Fichte, par

où passent d'abord toutes les âmes vertueuses. M. Jouffroy gagna le

doctorat avec deux thèses remarquables, l'une sur _le Beau et le

Sublime_, et l'autre sur _la Causalité_. A partir de 1816, il devint

maître de conférences à l'École, et fut en même temps attaché au collège

Bourbon jusqu'en 1822, époque où M. Corbière, qui avait brisé l'École,

le destitua aussi de ses fonctions au collége. M. Jouffroy, au sortir de

l'École, entretenait une correspondance active d'idées et d'épanchements

avec ses amis dispersés en province, avec MM. Damiron et Dubois

particulièrement, qu'on avait envoyés à Falaise, et ensuite avec ce

dernier, à Limoges. C'étaient souvent des saillies d'imagination

philosophique, non pas sur un tel point spécial et borné, mais sur

l'ensemble des choses et leur harmonie, sur la destinée future, le rôle

des planètes dans l'ascension des âmes, et l'espérance de rejoindre

en ces Élysées supérieurs les devanciers illustres qu'on aura le plus

aimés, Platon ou Montaigne. On surprend là tout à nu l'homme qui plus

tard, et déjà tempéré par la méthode, n'a pu s'empêcher de lancer

ses ingénieux et hardis paradoxes sur _le Sommeil_, et qui consacre

plusieurs leçons de son cours à la question de _la vie antérieure_.

C'étaient encore, dans cette correspondance, des retours de désir vers

le pays natal, vers la montagne d'où il tirait sa source, et le besoin

de peindre à ses amis qui les ignoraient, ces grands tableaux naturels

dont il était sevré: «Qui vous dira la fraîcheur de nos fontaines,

la modeste rougeur de nos fraises? qui vous dira les murmures et les

balancements de nos sapins, le vêtement de brouillard que chaque matin

ils prennent, et la funèbre obscurité de leurs ombres? et l'hiver, dans

la tempête, les tourbillons de neige soulevés, les chemins disparus sous

de nouvelles montagnes, l'aigle et le corbeau qui planent au plus haut

de l'air, les loups sans asile, hurlant de faim et de froid, tandis que

les familles s'assemblent au bruit des toits ébranlés, et prient Dieu

pour le voyageur? O mon pays que je regrette, quand vous reverrai-je?»

En 1820, ayant perdu son père, il revit ce Jura tant désiré, et toute

sa chère Helvétie. Il fit ce voyage avec M. Dubois, qui, placé alors

à Besançon, et lui-même atteint de cruelles douleurs et pertes

domestiques, y cherchait un allégement dans l'entretien de l'amitié et

dans les impressions pacifiantes d'une majestueuse nature. M. Dubois a

écrit et a bien voulu nous lire un récit de cette époque de sa vie où

son âme et celle de M. Jouffroy se confondirent si étroitement. Un tel

morceau, puissant de chaleur et minutieux de souvenirs, où revivent

à côté des circonstances individuelles les émotions religieuses et

politiques d'alors, serait la révélation biographique la plus directe,

tant sur les deux amis que sur toute la génération d'élite à laquelle

ils appartiennent. Mais il faut se borner à une pâle idée. Après avoir

reconnu et salué le toit patriarcal, le bois de sapins en face, à

gauche, qui projette en montant ses _funèbres ombres_, avoir foulé la

mousse épaisse, les humides lisières où sont les fraises, et s'être

assis derrière le rucher d'abeilles, dont le miel avait enduit dès le

berceau une lèvre éloquente, il s'agissait pour les deux amis de se

donner le spectacle des Alpes; pour M. Jouffroy, de les revoir et de les

montrer; pour M. Dubois, de les découvrir;--car c'était tout au plus si

ce dernier les avait, en venant, aperçues de loin à l'horizon dans la

brume, et comme un ruban d'argent. M. Jouffroy conduisit donc son ami

un matin, dès avant le lever du soleil, à travers les vallées et les

prairies, jusqu'à la pente de la Dôle qu'ils gravirent. La Dôle est le

point culminant du Jura, et où le Doubs prend sa source. En montant par

un certain versant et par des sentiers bien choisis, on arrive au plus

haut sans rien découvrir, et, au dernier pas exactement qui vous porte

au plateau du sommet, tout se déclare. C'est ce qui eut lieu pour M.

Dubois, à qui son guide habile ménageait la surprise: «Toutes les Alpes,

comme il le dit, jaillirent devant lui d'un seul jet!» L'amphithéâtre

glorieux encadrant le pays de Vaud, le miroir du Léman, dans un coin la

Savoie rabaissée au pied du Mont-Blanc sublime; cet ensemble solennel

que la plume, quand l'oeil n'a pas vu, n'a pas le droit de décrire; la

vapeur et les rayons du matin s'y jouant et luttant en mille manières,

voilà ce qui l'assaillit d'abord et le stupéfia. M. Jouffroy, plus

familier à l'admiration de ces lieux, en jouissait tout en jouissant de

l'immobile extase de l'ami qu'il avait guidé; il reportait son regard

avec sourire tantôt sur le spectacle éclatant, et tantôt sur le

visage ébloui; il était comme satisfait de sa lente démonstration si

magnifiquement couronnée, il était satisfait de sa montagne. A quelques

pas en avant, un pâtre debout, les bras croisés et appuyé sur son bâton,

semblait aussi absorbé dans la grandeur des choses; le philosophe en fut

vivement frappé, et dit: «Il y a en cette âme que voilà toutes les mêmes

impressions que dans les nôtres.»--Les images nombreuses et si belles

dans la bouche de M. Jouffroy, où le pâtre intervient souvent, datent de

cette rencontre; c'est ce qui lui a fait dire dans son émouvant discours

sur _la Destinée humaine_: «Le pâtre rêve comme nous à cette infinie

création dont il n'est qu'un fragment; il se sent comme nous perdu dans

cette chaîne d'êtres dont les extrémités lui échappent; entre lui et les

animaux qu'il garde, il lui arrive aussi de chercher le rapport; il lui

arrive de se demander si, de même qu'il est supérieur à eux, il n'y

aurait pas d'autres êtres supérieurs à lui..., et de son propre droit,

de l'autorité de son intelligence qu'on qualifie d'infirme et de bornée,

il a l'audace de poser au Créateur cette haute et mélancolique question:

Pourquoi m'as-tu fait? et que signifie le rôle que je joue ici-bas?»

Dans ses leçons sur _le Beau_, qui par malheur n'ont été nulle part

recueillies, M. Jouffroy disait fréquemment d'une voix pénétrée: «Tout

parle, tout vit dans la nature; la pierre elle-même, le minéral le plus

informe vit d'une vie sourde, et nous parle un langage mystérieux; et ce

langage, le pâtre, dans sa solitude, l'entend, l'écoute, le sait autant

et plus que le savant et le philosophe, autant que le poëte!»

Lorsque les amis voulurent redescendre du sommet, M. Jouffroy s'étant

adressé au pâtre pour le choix d'un certain sentier, le pâtre, sans

sortir de son silence, fit signe du bâton et rentra dans son immobilité.

Avant de savoir que M. Jouffroy avait eu cette matinée culminante sur

la Dôle, qu'il avait remarqué ce pâtre sur ce plateau, et que sa

contemplation avait trouvé à une heure déterminée de sa jeunesse une

forme de tableau si en rapport et si harmonieuse, je me l'étais souvent

figuré, en effet, sur un plateau élevé des montagnes, avec moins de

soleil, il est vrai, avec un horizon moins meublé de réalités et

d'images, bien qu'avec autant d'air dans les cieux. A propos de son

cours sur _la Destinée humaine_, où il semblait n'indiquer qu'à peine

aux jeunes âmes inquiètes un sentier religieux qu'on aurait voulu alors

lui entendre nommer, on disait dans un article du _Globe_ de décembre

1830: «Comme un pasteur solitaire, mélancoliquement amoureux du désert

et de la nuit, il demeure immobile et debout sur son tertre sans

verdure; mais du geste et de la voix il pousse le troupeau qui se presse

à ses pieds et qui a besoin d'abri, il le pousse à tout hasard au

bercail, du seul côté où il peut y en avoir un.»

Le propre de M. Jouffroy, c'est bien de tout voir de la montagne; s'il

envisage l'histoire, s'il décrit géographiquement les lieux, c'est par

masses et formes générales, sans scrupule des détails, et avec une sorte

de vérité ou d'illusion toujours majestueuse. «Les événements, a-t-il

dit quelque part, sont si absolument déterminés par les idées, et les

idées se succèdent et s'enchaînent d'une manière si fatale, que la seule

chose dont le philosophe puisse être tenté, c'est de se croiser les bras

et de regarder s'accomplir des révolutions auxquelles les hommes peuvent

si peu.» Voilà tout entier dans cet aveu notre philosophe-pasteur: voir,

regarder, assister, comprendre, expliquer. Aussi cette promenade sur la

Dôle est-elle une merveilleuse figure de la destinée de M. Jouffroy.

Chacun, en se souvenant bien, chacun a eu de la sorte son Sinaï dans sa

jeunesse, sa mystérieuse montagne où la destinée s'est comme offerte aux

yeux, mieux éclairée seulement qu'elle ne le sera jamais depuis. Nul

ne le sait que nous; et ce que le monde admire ensuite de nos oeuvres,

n'est guère que le reflet affaibli et l'ombre d'un sublime moment

envolé.

Dans cette ascension de la Dôle, j'ai oublié, pour compléter la scène,

de dire qu'outre les deux amis et le pâtre, il y avait là un vieux

capitaine de leur connaissance, redevenu campagnard, révolutionnaire de

vieille souche et grand lecteur de Voltaire. Comme il redescendait le

premier dans le sentier indiqué, et qu'il voyait les deux amis avoir

peine à se détacher du sommet et se retourner encore, il les gourmandait

de leur lenteur, en criant: «Quand on a vu, on a vu!» Ce capitaine

voltairien, près du pâtre, dut paraître au philosophe le bon sens

goguenard et prosaïque, à côté du bon sens naïf et profond.

Quelquefois, à travers leurs courses de la journée, il arrivait aux deux

amis de passer à diverses reprises la frontière; ils se sentaient plus

libres alors, soulagés du poids que le régime de ce temps imposait aux

nobles âmes, et ils entonnaient de concert _la Marseillaise_, comme un

défi et une espérance. Le soir, quand ils trouvaient des feux presque

éteints, qu'avaient allumés les bergers, ils s'asseyaient auprès, et M.

Jouffroy, en y apportant des branches pour les ranimer, se rappelait les

irruptions des Barbares, lesquels, comme des brassées de bois vert,

la Providence avait jetés de temps à autre dans le foyer expirant des

civilisations. Nul, s'il l'avait voulu, n'aurait eu plus que lui, au

service de sa pensée, de ces grandes images agrestes et naturelles.

En 1821, de retour à Paris, MM. Jouffroy et Dubois exercèrent l'un

sur l'autre une influence continue fort vive: M. Jouffroy initiait

philosophiquement son ami qui n'avait pas, jusque-là, secoué tout à fait

l'autorité en matière religieuse; M. Dubois entrecoupait par ses élans

politiques ce qu'aurait eu de trop métaphysique et spéculatif le cours

d'idées du philosophe. Leur santé à tous deux s'était fort altérée.

M. Jouffroy acquit dès lors cette constitution plus nerveuse et cette

délicatesse fine de complexion, si d'accord avec son âme, mais que

quelque chose de plus robuste avait dissimulée. M. Cousin s'était engagé

dans le carbonarisme et y poussait avec prosélytisme; après quelque

hésitation, les deux amis y entrèrent, mais par M. Augustin Thierry,

dans une vente dont faisaient partie MM. Scheffer, Bertrand, Roulin,

Leroux, Guinard, etc.; ils ne manquèrent à aucune des démonstrations

civiques qui eurent lieu au convoi de Lallemand et à celui de Camille

Jordan. En 1822, M. Jouffroy fut destitué; M. Dubois l'était déjà. En

1823, notre philosophe écrivait dans la solitude cet article, _Comment

les Dogmes finissent_, où éclatent la vertu et la foi frémissantes sous

la persécution, où retentit dans le langage de la philosophie comme un

écho sacré des catacombes. M. Jouffroy ne s'est jamais élevé à une plus

grande hauteur d'audace que dans cette inspiration refoulée; depuis il

s'est épanché, étendu, élargi, en descendant à la manière des fleuves,

dont le flot peut s'accroître, mais ne regagne plus le niveau de la

source.--En septembre 1824, _le Globe_ fut fondé.

Il semble aujourd'hui, à ouïr certaines gens, que _le Globe_ n'eût pour

but que de faire arriver plus commodément au pouvoir messieurs les

doctrinaires grands et petits, après avoir passé six longues années à

s'encenser les uns les autres. Peu de mots remettront à leur place ces

ignorances et ces injures. M. Dubois, destitué, traduisait la Chronique

de Flodoard pour la collection de M. Guizot, écrivait quelques articles

aux _Tablettes universelles_, qui trop tôt manquèrent, se dévorait enfin

dans l'intimité d'hommes fervents, étouffés comme lui, et dans

les conversations brûlantes de chaque jour. M. Leroux, qui, après

d'excellentes études faites à Rennes au même collège que M. Dubois,

et avant de prendre rang comme une des natures de penseur les plus

puissantes et les plus ubéreuses d'aujourd'hui, était simplement ouvrier

typographe, M. Leroux avait imaginé, avec M. Lachevardière, imprimeur,

d'entreprendre un journal utile, composé d'extraits de littérature

étrangère, d'analyses des principaux voyages et de faits curieux et

instructifs rassemblés avec choix. Il communiqua son cadre d'essai à M.

Dubois, qui jugea que, dans cette simple idée de magasin à l'anglaise,

il n'y avait pas assez de chance d'action; qu'il fallait y implanter une

portion de doctrine, y introduire les questions de liberté littéraire,

se poser contre la littérature impériale, et, sans songer à la politique

puisqu'on était en pleine Censure, fonder du moins une critique nouvelle

et philosophique. Des deux idées combinées de MM. Leroux et Dubois,

naquit _le Globe_; mais celle de M. Dubois, bien que venue à l'occasion

de l'autre, était évidemment l'idée active, saillante et nécessaire;

aussi imprima-t-il au _Globe_ le caractère de sa propre physionomie.

M. Leroux y maintint toutefois sur le second plan l'exécution de son

projet; et toute cette matière de voyages, de faits étrangers, de

particularités scientifiques, qui occupa longtemps les premières pages

du _Globe_ avant l'invasion de la politique quotidienne, était ménagée

par lui. Sous le rapport des doctrines et de l'influence morale, M.

Leroux ne se fit d'ailleurs au _Globe_, jusqu'en 1830, qu'une position

bien inférieure à ses rares mérites et à sa portée d'esprit; par

modestie, par fierté, cachant des convictions entières sous une bonhomie

qu'on aurait dû forcer, il s'effaça trop; quatre ou cinq morceaux de

fonds qu'il se décida à y écrire frappèrent beaucoup, mais ne l'y

assirent pas au rang qu'il aurait fallu. Il dirigeait le matériel du

journal, mais en fait d'idées il y passa toujours plus ou moins pour un

rêveur. Ses opinions, afin de prévaloir, avaient besoin d'arriver par M.

Dubois[112].

[Note 112: Nous laissons subsister cette page qui fut exacte, nous la

maintenons, bien que nos sentiments et nos jugements à l'égard de M.

Leroux aient changé à mesure qu'il changeait lui-même. Ce n'est plus de

sa modestie qu'il semblerait à propos de venir parler aujourd'hui. Lui

aussi il est entré à pleines voiles, comme tant d'autres, dans cet Océan

Pacifique de l'orgueil, et il a franchi son détroit de Magellan. Nous

l'avions connu et aimé homme _distingué_, nous l'abandonnons révélateur

et prophète. Mais nous irions jusqu'à regretter de l'avoir connu et

loué, quand nous le voyons provoquer l'outrage, à propos de Jouffroy

mort, contre les amis les plus chers et les plus consciencieux de

cet homme excellent, quand nous le voyons déverser l'amertume sur

l'irréprochable et intègre M. Damiron; et tout cela parce que M. Leroux

veut faire de Jouffroy son _précurseur_ comme il a fait de M. Cousin son

_Antechrist_.--Qu'il nous suffise de répéter ici que, nonobstant toutes

les variations subséquentes, cet historique du _Globe_ reste d'une

parfaite exactitude.]

M. Dubois s'était donc mis à l'oeuvre en septembre 1824, secondé de M.

Leroux, et moyennant les avances financières de M. Lachevardière. MM.

Jouffroy et Damiron, ses amis intimes, ne pouvaient lui manquer. M.

Trognon travailla aussi dès les premiers numéros. Comme il y avait

exposition de peinture au début, M. Thiers se chargea d'en rendre

compte; sauf ce coup de main du commencement, il ne donna rien depuis au

journal. M. Mérimée donna quelque chose d'abord, mais ne continua pas sa

collaboration. Quelques jeunes gens, élèves distingués de MM. Jouffroy

et Damiron, entrèrent de bonne heure, parmi lesquels MM. Vitet et

Duchâtel, qui n'étaient pas plus des doctrinaires alors que M. Thiers.

Ils connaissaient les doctrinaires sans doute, ils étaient liés, ainsi

que leurs maîtres, avec M. Guizot, avec M. de Broglie, peut-être de loin

avec M. Royer-Collard; personne dans cette réunion commençante

n'en était aux préjugés brutaux et aux déclamations ineptes du

_Constitutionnel_; mais par M. Dubois, âme du journal, un vif sentiment

révolutionnaire et girondin se tenait en garde; et, dès que la Censure

fut levée, cette pointe généreuse perça en toute occasion. M. de

Rémusat, le plus doctrinaire assurément des rédacteurs du _Globe_ par la

subtilité de son esprit, par ses habitudes et ses liens de société, ne

toucha longtemps que des sujets de pure littérature et de poésie; ce

qu'il faisait avec une souplesse bien élégante. M. Duvergier de Hauranne

n'avait pas à un moindre degré la préoccupation littéraire, et son zèle

spirituel s'attaquait, dans l'intervalle de ses voyages d'Italie et

d'Irlande, à des points délicats de la controverse romantique. Ce n'est

guère à M. Magnin toujours net et progressif, ou à M. Ampère survenu

plus tard et adonné aux excursions studieuses, qu'on imputera un rôle

dans la prétendue ligue. _Le Globe_ n'a pas été fondé et n'a pas grandi

sous le patronage des doctrinaires, c'est-à-dire des trois ou quatre

hommes éminents à qui s'adressait alors ce nom. La bourse de M.

Lachevardière, l'idée de M. Leroux, l'impulsion de M. Dubois, voilà les

données primitives; des jeunes gens pauvres, des talents encore obscurs,

des proscrits de l'Université, ce furent les vrais fondateurs; la

génération des salons qui s'y joignit ensuite n'étouffa jamais l'autre.

Le public, qui aime à faire le moins de frais possible en renommée, et

qui est dur à accepter des noms nouveaux, voyant _le Globe_ surgir,

tenta d'en expliquer le succès, et presque le talent, par l'influence

invisible et suprême de quelques personnages souvent cités. Ces

personnages étaient sans doute bienveillants au _Globe_, mais cette

bienveillance, tempérée de blâme fréquent ou même d'épigrammes légères,

ne justifiait pas l'honneur qu'on leur en faisait. Financièrement,

lorsqu'en 1828, _le Globe_ devenant tout à fait politique, M.

Lachevardière retira ses capitaux, M. Guizot, seul parmi les

doctrinaires d'alors, prit une action. M. de Broglie aida au

cautionnement; mais c'était un simple placement de fonds sans enjeu.

Du reste, occupés de leurs propres travaux, ces messieurs n'ont jamais

contribué de leur plume à l'illustration du journal; une seule fois,

s'il m'en souvient, M. Guizot écrivit une colonne officieuse sur un

tableau de M. Gérard; peut-être a-t-il récidivé pour quelque autre cas

analogue, mais c'est tout. M. de Barante n'a fait qu'un seul article; M.

de Broglie n'y a jamais écrit. Les prétendus patrons hantaient si peu ce

lieu-là, qu'il a été possible à l'un des rédacteurs assidus de n'avoir

pas, une seule fois durant les six ans, l'honneur d'y rencontrer leur

visage. La verdeur de certains articles allait, de temps à autre,

éveiller leur sévérité et raviver les nuances. M. Royer-Collard réprouva

hautement l'article pour lequel M. Dubois fut mis en cause et condamné,

quelques mois avant juillet 1830. M. Cousin lui-même, bien que plus

rapproché du journal par son âge et par ses amis, s'en séparait crûment

dans la conversation; il ne répondait pas de ses disciples, il censurait

leur marche, et savait marquer plus d'un défaut avec quelque trait de

cette verve incomparable qu'on lui pardonne toujours, et que _le Globe_

ne lui paya jamais qu'en respects.

Si l'on examine enfin l'allure et le langage du _Globe_ depuis qu'il

devint expressément politique, c'est-à-dire sous les ministères

Martignac et Polignac, on y trouve une hardiesse, une fermeté de ton

qu'aucun organe de l'opposition d'alors n'a surpassées. Le ministère

Martignac y fut attaqué de bonne heure avec une exigence dont MM. de

Rémusat, Duchâtel et Duvergier de Hauranne ont quelque droit aujourd'hui

de s'étonner. La question des Jésuites et de la liberté absolue

d'enseignement prêta jusqu'au bout, sous la plume de M. Dubois, à une

controverse, excentrique si l'on veut, et par trop chevaleresque pour le

moment, mais du moins aussi peu doctrinaire que possible. M. de Rémusat,

qui traita presque seul la politique des derniers mois avant Juillet,

durant la prison de M. Dubois, ne détourna pas un seul instant le

journal de la ligne extrême où il était lancé; vers cette fin de la

lutte, toutes les pensées n'en faisaient qu'une pour la délivrance, il

semblait même qu'il y eût dans cette rédaction du _Globe_ des vues et

des ressources d'avenir plus vastes qu'ailleurs. Quand M. Thiers, au

début du _National_, développait sa théorie constitutionnelle, et venait

professer Delorme comme résumé de son Histoire de la Révolution, ces

articles ingénieux étaient regardés comme de purs jeux de forme et

des fictions un peu vaines au prix de la grande question populaire

et sociale; et ce n'était pas M. Dubois seulement qui jugeait ainsi,

c'était M. Duchâtel ou tout autre. S'il y avait alors dissidence

marquée, division au _Globe_ en quelque matière, cette dissidence

portait, le dirai-je? sur la question dite romantique. L'école

romantique des poëtes ne put jamais faire irruption au _Globe_, et

le gagner comme organe à elle; mais elle y avait des alliés et des

intelligences. M. Leroux, M. Magnin, et celui qui écrit ces lignes,

penchaient plus ou moins du côté novateur en poésie; MM. Dubois,

Duvergier, de Rémusat, et l'ensemble de la rédaction, étaient en

méfiance, quoique généralement bienveillants. Tous ces petits mouvements

intérieurs se dessinèrent avec feu à l'occasion du drame de _Hernani_,

qui eut pour résultat d'augmenter la bienveillance. Mais, hélas!

rapprochement littéraire, union politique, tout cela manqua bientôt.

Au _Globe_, M. Jouffroy tint une grande place; il était le philosophe

généralisateur, le dogmatique par excellence, de même que M. Damiron

était le psychologue analyste et sagace, de même que M. Dubois était

le politique ému et acéré, le critique chaleureux. Indépendamment des

articles recueillis dans le volume des _Mélanges_, M. Jouffroy en a

écrit plusieurs sur des sujets d'histoire ou de géographie, et y a porté

sa large manière. Il cherchait à tirer des antécédents historiques, des

conditions géographiques et de l'esprit religieux des peuples, la loi de

leur mouvement et de leur destinée. Les résultats les plus généraux de

ses méditations à ce sujet sont consignés dans deux leçons d'un cours

particulier professé par lui en 1826 (_de l'État actuel de l'Humanité_).

Il ne s'y interdisait pas, comme il l'a trop fait depuis, l'impulsion

active et stimulante, l'appel à l'énergie morale d'un chacun; il n'y

imposait pas, comme dans ses articles sur mistress Trolloppe, le calme

et le quiétisme brahmanique aux assistants éclairés, sous peine

de déchéance aveugle et de fatuité. Au contraire, il y marquait

l'initiative à la civilisation chrétienne, et le devoir d'agir à chacun

de ses membres; il y disait avec plainte: «Comment aurions-nous des

hommes politiques, des hommes d'État, quand les questions dont la

solution réfléchie peut seule les former ne sont pas même poses, pas

même soupçonnées de ceux qui sont assis au gouvernail; quand, au lieu

de regarder à l'horizon, ils regardent à leurs pieds; quand, au lieu

d'étudier l'avenir du monde, et dans cet avenir celui de l'Europe, et

dans celui de l'Europe la mission de leur pays, ils ne s'inquiètent, ils

ne s'occupent que des détails du ménage national?... Nous ne concevons

pas que tant de gens de conscience se jettent dans les affaires

politiques, et poussent le char de notre fortune dans un sens ou clans

un autre, avant d'avoir songé à se poser ces grandes questions.... Je

sais que la marche de l'humanité est tracée, et que Dieu n'a pas laissé

son avenir aux chances des faiblesses et des caprices de quelques

hommes: mais ce que nous ne pouvons empêcher ni faire, nous pouvons du

moins le retarder ou le précipiter par notre mauvaise ou bonne conduite.

Dans les larges cadres de la destinée que la Providence a faite au

monde, il y a place pour la vertu et la folie des hommes, pour le

dévouement des héros et l'égoïsme des lâches.»

C'était dans sa chambre de la rue du Four-Saint-Honoré, à l'ouverture

d'un des cours particuliers auxquels le confinait l'interdiction

universitaire, que M. Jouffroy s'exprimait ainsi. Ces cours privés

étaient fort recherchés; quelques esprits déjà mûrs, des camarades du

maître, des médecins depuis célèbres, une élite studieuse des salons,

plusieurs représentants de la jeune et future pairie, composaient

l'auditoire ordinaire, peu nombreux d'ailleurs, car l'appartement était

petit, et une réunion plus apparente serait aisément devenue suspecte

avant 1828. On se rendait, une fois par semaine seulement, à ces

prédications de la philosophie; on y arrivait comme avec ferveur et

discrétion; il semblait qu'on y vînt puiser à une science nouvelle et

défendue, qu'on y anticipât quelque chose de la foi épurée de l'avenir.

Quand les quinze ou vingt auditeurs s'étaient rassemblés lentement, que

la clef avait été retirée de la porte extérieure, et que les derniers

coups de sonnette avaient cessé, le professeur, debout, appuyé à la

cheminée, commençait presque à voix basse, et après un long silence. La

figure, la personne même de M. Jouffroy est une de celles qui frappent

le plus au premier aspect, par je ne sais quoi de mélancolique, de

réservé, qui fait naître l'idée involontaire d'un mystérieux et noble

inconnu. Il commençait donc à parler; il parlait du Beau, ou du Bien

moral, ou de l'immortalité de l'âme; ces jours-là, son teint plus

affaibli, sa joue légèrement creusée, le bleu plus profond de son

regard, ajoutaient dans les esprits aux réminiscences idéales du

_Phédon_. Son accent, après la première moitié assez monotone, s'élevait

et s'animait; l'espace entre ses paroles diminuait ou se remplissait

de rayons. Son éloquence déployée prolongeait l'heure et ne pouvait se

résoudre à finir. Le jour qui baissait agrandissait la scène; on ne

sortait que croyant et pénétré, et en se félicitant des germes reçus.

Depuis qu'il professe en public, M. Jouffroy a justifié ce qu'on

attendait de lui; mais pour ceux qui l'ont entendu dans l'enseignement

privé, rien n'a rendu ni ne rendra le charme et l'ascendant d'alors[113].

[Note 113: Voir, si l'on veut, dans les poésies de Joseph Delorme deux

pièces adressées à M. Jouffroy, qui n'y est pas nommé, l'une à M***: _O

vous qui lorsque seul_, etc., etc.; et l'autre qui a pour titre: _Le

Soir de la Jeunesse_. Nous ne croyons pas nous tromper en disant que

cette dernière pièce a été également inspirée par lui.--Dans une

dernière édition de _Joseph Delorme_ (1861), on peut lire (page 299) une

lettre de Jouffroy adressée à l'auteur; il s'était en partie reconnu.]

M. Jouffroy en était, en ces années-là, à cette période heureuse où luit

l'étoile de la jeunesse, à la période de nouveauté et d'invention; il se

sentait, à l'égard de chaque vérité successive, dans la fraîcheur d'un

premier amour; depuis, il se répète, il se souvient, il développe. Le

malheur a voulu qu'avec sa facilité de parler et son indolence d'écrire,

il ait improvisé ses leçons les plus neuves, et qu'elles n'aient nulle

part été fixées dans leur verve délicate et leur vivacité naissante. M.

Jouffroy se détermine malaisément à écrire, bien qu'une fois à l'oeuvre

sa plume jouisse de tant d'abondance. Il n'a publié d'original que la

préface en tête des _Esquisses morales_ de Stewart, et ses articles,

la plupart recueillis dans les _Mélanges_: l'introduction promise des

Oeuvres de Reid n'a pas paru. Philosophe et démonstrateur éloquent

encore plus qu'écrivain, la forme, qui a tant d'attrait pour l'artiste,

convie peu M. Jouffroy; il souffre évidemment et retarde le plus

possible de s'y emprisonner; il la déborde toujours. La lutte étroite,

la joute de la pensée et du style ne lui va pas. Il ne s'applique point

à la fermeté de Pascal; sa forme, à lui, quand il lui en faut une, est

belle et ample, mais lâchée, comme on dit.

Saint Jérôme appelle quelque part saint Hilaire, évêque de Poitiers, _le

Rhône de l'éloquence gauloise_. M. Jouffroy serait bien plutôt une Loire

épanouie qu'un Rhône impétueux, comme elle lent, large, inégalement

profond, noyant démesurément ses rives.

M. Jouffroy, entré à la Chambre depuis deux ans, a montré peu

d'inclination pour la politique, et s'est à peine efforcé d'y réussir.

On le conçoit; dans ses habitudes de pensée et de parole, il a besoin

d'espace et de temps pour se dérouler, et de silence en face de lui.

Il avait contre son début, dans cette assemblée assez vulgaire, d'être

suspect de métaphysique dès le moindre préambule. Et pourtant la parole,

hardiment prise en deux ou trois occasions, eût vaincu ce préjugé; M.

Jouffroy aurait eu beau jeu à entamer la question européenne selon ses

idées de tout temps, à tracer le rôle obligé de la France, et à flétrir

pour le coup la politique _de ménage_ à laquelle on l'assujettit: il

n'en a rien fait, soit que l'humeur contemplative ait prédominé et

l'ait découragé de l'effort individuel, soit que, voyant une Chambre si

ouverte à entendre, il ait souri sur son banc avec dédain[114].

[Note 114: M. Jouffroy, depuis, s'est décidé à parler, et il l'a

fait avec le succès que nous présagions, bien que dans un sens un peu

différent de celui qui nous semblait probable à cette date de décembre

1833, et que nous eussions préféré.]

Car, malgré tout le progrès de la disposition contemplative, il y a en

M. Jouffroy le côté dédaigneux, ironique, l'ancien côté actif refoulé,

qui se fait sentir amèrement par retours, et qui tranche, comme un

éclair, sur un grand fonds de calme et d'ennui. Il y a le vieil homme,

qui fut sévère au passé, hostile aux révélations, l'adversaire railleur

du baron d'Eckstein, le philosophe qui ignore et supprime ce qui le

gêne, comme Malebranche supprimait l'histoire. Il y a l'aristocratie

du penseur et du montagnard, froideur et hauteur, le premier mouvement

susceptible et chatouilleux, la lèvre qui s'amincit et se pince, une

rougeur rapide à une joue qui soudain pâlit.

Mais il y a tout aussitôt et très-habituellement le côté bon,

plébéien, condescendant, explicatif et affectueux, qui s'accommode aux

intelligences, qui, au sortir d'un paradoxe presque outrageux, vous

démontre au long des clartés et sait y démêler de nouvelles finesses;

une disposition humaine et morale, une bienveillance qui prend intérêt,

qui ne se dégoûte ni ne s'émousse plus. L'idée de devoir préside à

cette noble partie de l'âme que nous peignons; si le premier mouvement

s'échappe quelquefois, la seconde pensée répare toujours.

Outre les travaux et écrits ultérieurs qu'on a droit d'espérer de M.

Jouffroy, il est une oeuvre qu'avant de finir nous ne pouvons nous

empêcher de lui demander, parce qu'il nous y semble admirablement

propre, bien que ce soit hors de sa ligne apparente. On a reproché à

quelques endroits de sa psychologie de tenir du roman; nous sommes

persuadé qu'un roman de lui, un vrai roman, serait un trésor de

psychologie profonde. Qu'il s'y dispose de longue main, qu'il termine

par là un jour! il s'y fondera à côté de la science une gloire plus

durable; Pétrarque doit la sienne à ses vers vulgaires, qui seuls ont

vécu. Un roman de M. Jouffroy (et nous savons qu'il en a déjà projeté),

ce serait un lieu sûr pour toute sa psychologie réelle, qui consiste,

selon nous, en observations détachées plutôt qu'en système; ce serait

un refuge brillant pour toutes les facultés poétiques de sa nature qui

n'ont pas donné. Je la vois d'ici d'avance, cette histoire du coeur, ce

_Woldemar_ non subtil, bien supérieur à l'autre de Jacobi. L'exposition

serait lente, spacieuse, aérée, comme celles de l'Américain dont

l'auteur a tant aimé la prairie et les mers[115]. Il y aurait dès l'abord

des pâturages inclinés et de ces tableaux de moeurs antiques que savent

les hommes des hautes terres. Les personnages surviendraient dans cette

région avec harmonie et beauté. Le héros, l'amant, flotterait de

la passion à la philosophie, et on le suivrait pas à pas dans ses

défaillances touchantes et dans ses reprises généreuses. Comme l'amitié,

comme l'amour naissant qui s'y cache, se revêtiraient d'un coloris sans

fard, et nous livreraient quelques-uns de leurs mystères par des aspects

aplanis! Comme les pâles et arides intervalles s'étendraient avec

tristesse jusqu'au sein des vertes années! Que la lutte serait longue,

marquée de sacrifice, et que le triomphe du devoir coûterait de pleurs

silencieux! Allez, osez, ô Vous dont le drame est déjà consommé au

dedans; remontez un jour en idée cette Dôle avec votre ami vieilli; et

là, non plus par le soleil du matin, mais à l'heure plus solennelle du

couchant, reposez devant nous le mélancolique problème des destinées;

au terme de vos récits abondants et sous une forme qui se grave,

montrez-nous le sommet de la vie, la dernière vue de l'expérience, la

masse au loin qui gagne et se déploie, l'individu qui souffre comme

toujours, et le divin, l'inconsolé désir ici-bas du poëte, de l'amant et

du sage!

Décembre 1833.

[Note 115: Fenimore Cooper.]

M. Jouffroy, que nous tâchions ainsi de peindre avec un soin et des

couleurs où se mêlait l'affection, est mort le 1er mars 1842, laissant

à tous d'amers regrets. Son ami M. Damiron publia de lui, peu après,

un volume posthume de _Nouveaux Mélanges philosophiques_; la haine et

l'esprit de parti s'en emparèrent. Les funérailles de l'honnête homme

et du sage furent célébrées par des querelles furieuses; l'infamie des

insultes particulières aux gazettes ecclésiastiques n'y manqua pas. Un

penseur mélancolique a dit: «Tenons-nous bien, ne mourons pas; car,

sitôt morts, notre cercueil, pour peu qu'il en vaille la peine, servira

de marchepied à quelqu'un pour se faire voir et pérorer. Trop heureux

si, derrière notre pierre, le lâche et le méchant ne s'abritent pas pour

lancer leurs flèches, comme Pâris caché derrière le tombeau d'Ilus!»

Portraits littéraires, Tome I · 第 31 / 44 题