Le vrai savant, l'_inventeur_, dans les lois de l'univers et dans les
choses naturelles, en venant au monde est doué d'une organisation
particulière comme le poëte, le musicien. Sa qualité dominante, en
apparence moins spéciale, parce qu'elle appartient plus ou moins à
tous les hommes et surtout à un certain âge de la vie où le besoin
d'apprendre et de découvrir nous possède, lui est propre par le degré
d'intensité, de sagacité, d'étendue. Chercher la cause et la raison des
choses, trouver leurs lois, le tente, et là où d'autres passent avec
indifférence ou se laissent bercer dans la contemplation par le
sentiment, il est poussé à voir au delà et il pénètre. Noble faculté
qui, à ce degré de développement, appelle et subordonne à elle toutes
les passions de l'être et ses autres puissances! On en a eu, à la fin
du XVIIIe siècle et au commencement du nôtre, de grands et sublimes
exemples; Lagrange, Laplace, Cuvier et tant d'autres à des rangs
voisins, ont excellé dans cette faculté de trouver les rapports élevés
et difficiles des choses cachées, de les poursuivre profondément, de les
coordonner, de les rendre. Ils ont à l'envi reculé les bornes du connu
et repoussé la limite humaine. Je m'imagine pourtant que nulle part
peut-être cette faculté de l'intelligence avide, cet appétit du savoir
et de la découverte, et tout ce qu'il entraîne, n'a été plus en saillie,
plus à nu et dans un exemple mieux démontrable que chez M. Ampère qu'il
est permis de nommer tout à côté d'eux, tant pour la portée de toutes
les idées que pour la grandeur particulière d'un résultat. Chez ces
autres hommes éminents que j'ai cités, une volonté froide et supérieure
dirigeait la recherche, l'arrêtait à temps, l'appesantissait sur des
points médités, et, comme il arrivait trop souvent, la suspendait pour
se détourner à des emplois moindres. Chez M. Ampère, l'idée même était
maîtresse. Sa brusque invasion, son accroissement irrésistible, le
besoin de la saisir, de la presser dans tous ses enchaînements, de
l'approfondir en tous ses points, entraînaient ce cerveau puissant
auquel la volonté ne mettait plus aucun frein. Son exemple, c'est
le triomphe, le surcroît, si l'on veut, et l'indiscrétion de l'idée
savante; et tout se confisque alors en elle et s'y coordonne ou s'y
confond. L'imagination, l'art ingénieux et compliqué, la ruse des
moyens, l'ardeur même de coeur, y passent et l'augmentent. Quand une
idée possède cet esprit inventeur, il n'entend plus à rien autre chose,
et il va au bout dans tous les sens de cette idée comme après une proie,
ou plutôt elle va au bout en lui, se conduisant elle-même, et c'est lui
qui est la proie. Si M. Ampère avait eu plus de cette volonté suivie,
de ce caractère régulier, et, on peut le dire, plus ou moins ironique,
positif et sec, dont étaient munis les hommes que nous avons nommés, il
ne nous donnerait pas un tel spectacle, et, en lui reconnaissant plus de
conduite d'esprit et d'ordonnance, nous ne verrions pas en lui le savant
en quête, le chercheur de causes aussi à nu.
Il est résulté aussi de cela qu'à côté de sa pensée si grande et de sa
science irrassasiable, il y a, grâce à cette vocation imposée, à cette
direction impérieuse qu'il subit et ne se donne pas, il y a tous les
instincts primitifs et les passions de coeur conservées, la sensibilité
que s'était de bonne heure trop retranchée la froideur des autres,
restée chez lui entière, les croyances morales toujours émues, la
naïveté, et de plus en plus jusqu'au bout, à travers les fortes
spéculations, une inexpérience craintive, une enfance, qui ne semblent
point de notre temps, et toutes sortes de contrastes.
Les contrastes qui frappent chez Laplace, Lagrange, Monge et Cuvier, ce
sont, par exemple, leurs prétentions ou leurs qualités d'hommes d'État,
d'hommes politiques influents, ce sont les titres et les dignités dont
ils recouvrent et quelquefois affublent leur vrai génie. Voilà, si je ne
me trompe, des _distractions_ aussi et des _absences_ de ce génie, et,
qui pis est, volontaires. Chez M. Ampère, les contrastes sont sans doute
d'un autre ordre; mais ce qu'il suffit d'abord de dire, c'est qu'ici la
vanité du moins n'a aucune part, et que si des faiblesses également y
paraissent, elles restent plus naïves et comme touchantes, laissant
subsister l'entière vénération dans le sourire.
Deux parts sont à faire dans l'histoire des savants: le côté sévère,
proprement historique, qui comprend leurs découvertes positives et ce
qu'ils ont ajouté d'essentiel au monument de la connaissance humaine, et
puis leur esprit en lui-même et l'anecdote de leur vie. La solide part
de la vie scientifique de M. Ampère étant retracée ci-après par un juge
bien compétent, M. Littré[116], nous avons donc à faire connaître, s'il
se peut, l'homme même, à tâcher de le suivre dans son origine, dans
sa formation active, son étendue, ses digressions et ses mélanges, à
dérouler ses phases diverses, ses vicissitudes d'esprit, ses richesses
d'âme, et à fixer les principaux traits de sa physionomie dans cette
élite de la famille humaine dont il est un des fils glorieux.
[Note 116: L'article de M. Littré suivait immédiatement le nôtre dans
la _Revue des Deux Mondes_.]
André-Marie Ampère naquit à Lyon le 20 janvier 1775. Son père,
négociant retiré, homme assez instruit, l'éleva lui-même au village
de Polémieux[117], où se passèrent de nombreuses années. Dans ce pays
sauvage, montueux, séparé des routes, l'enfant grandissait, libre sous
son père, et apprenait tout presque de lui-même. Les combinaisons
mathématiques l'occupèrent de bonne heure; et, dans la convalescence
d'une maladie, on le surprit faisant des calculs avec les morceaux d'un
biscuit qu'on lui avait donné. Son père avait commencé de lui enseigner
le latin; mais lorsqu'il vit cette disposition singulière pour les
mathématiques, il la favorisa, procurant à l'enfant les livres
nécessaires, et ajournant l'étude approfondie du latin à un âge plus
avancé. Le jeune Ampère connaissait déjà toute la partie élémentaire des
mathématiques et l'application de l'algèbre à la géométrie, lorsque le
besoin de pousser au delà le fit aller un jour à Lyon avec son père. M.
l'abbé Daburon (depuis inspecteur général des études) vit entrer alors
dans la bibliothèque du collège M. Ampère, menant son fils de onze à
douze ans, très-petit pour son âge. M. Ampère demanda pour son fils
les ouvrages d'Euler et de Bernouilli. M. Daburon fit observer qu'ils
étaient en latin: sur quoi l'enfant parut consterné de ne pas savoir le
latin; et le père dit: «Je les expliquerai à mon fils»; et M. Daburon
ajouta: «Mais c'est le calcul différentiel qu'on y emploie, le
savez-vous?» Autre consternation de l'enfant; et M. Daburon lui offrit
de lui donner quelques leçons, et cela se fit.
[Note 117: Un document précis, qui nous est fourni depuis, le fait
naître à ce village de Polémieux; M. Ampère s'était dit toujours né à
Lyon.]
Vers ce temps, à défaut de l'emploi des infiniment petits, l'enfant
avait de lui-même cherché, m'a-t-on dit, une solution du problème des
tangentes par une méthode qui se rapprochait de celle qu'on appelle
méthode des limites. Je renvoie le propos, dans ses termes mêmes, aux
géomètres.
Les soins de M. Daburon tirèrent le jeune émule de Pascal de son
embarras, et l'introduisirent dans la haute analyse. En même temps un
ami de M. Daburon, qui s'occupait avec succès de botanique, lui en
inspirait le goût, et le guidait pour les premières connaissances. Le
monde naturel, visible, si vivant et si riche en ces belles contrées,
s'ouvrait à lui dans ses secrets, comme le monde de l'espace et
des nombres. Il lisait aussi beaucoup toutes sortes de livres,
particulièrement l'Encyclopédie, d'un bout à l'autre. Rien n'échappait
à sa curiosité d'intelligence; et une fois qu'il avait conçu, rien ne
sortait plus de sa mémoire. Il savait donc et il sut toujours, entre
autres choses, tout ce que l'Encyclopédie contenait, y compris le
blason. Ainsi son jeune esprit préludait à cette universalité de
connaissances qu'il embrassa jusqu'à la fin. S'il débuta par savoir au
complet l'Encyclopédie du XVIIIe siècle, il resta encyclopédique toute
sa vie. Nous le verrons, en 1804, combiner une refonte générale
des connaissances humaines; et ses derniers travaux sont un plan
d'encyclopédie nouvelle.
Il apprit tout de lui-même, avons-nous dit, et sa pensée y gagna en
vigueur et en originalité; il apprit tout à son heure et à sa fantaisie,
et il n'y prit aucune habitude de discipline.
Fit-il des vers dès ce temps-là, ou n'est-ce qu'un peu plus tard? Quoi
qu'il en soit, les mathématiques, jusqu'en 93, l'occupèrent surtout. A
dix-huit ans, il étudiait la _Mécanique analytique_ de Lagrange, dont
il avait refait presque tous les calculs; et il a répété souvent qu'il
savait alors autant de mathématiques qu'il en a jamais su.
La Révolution de 89, en éclatant, avait retenti jusqu'à l'âme du
studieux mais impétueux jeune homme, et il en avait accepté l'augure
avec transport. Il y avait, se plaisait-il à dire quelquefois, trois
événements qui avaient eu un grand empire, un empire décisif sur sa vie:
l'un était la lecture de l'Éloge de Descartes par Thomas, lecture
à laquelle il devait son premier sentiment d'enthousiasme pour les
sciences physiques et philosophiques. Le second événement était sa
première communion qui détermina en lui le sentiment religieux et
catholique, parfois obscurci depuis, mais ineffaçable. Enfin il comptait
pour le troisième de ces événements décisifs la prise de la Bastille,
qui avait développé et exalté d'abord son sentiment libéral. Ce
sentiment, bien modifié ensuite, et par son premier mariage dans une
famille royaliste et dévote, et plus tard par ses retours sincères à la
soumission religieuse et ses ménagements forcés sous la Restauration,
s'est pourtant maintenu chez lui, on peut l'affirmer, dans son principe
et dans son essence. M. Ampère, par sa foi et son espoir constant en la
pensée humaine, en la science et en ses conquêtes, est resté vraiment
de 89. Si son caractère intimidé se déconcertait et faisait faute, son
intelligence gardait son audace. Il eut foi, toujours et de plus en
plus, et avec coeur, à la civilisation, à ses bienfaits, à la science
infatigable en marche vers _les dernières limites, s'il en est, des
progrès de l'esprit humain_[118]. Il disait donc vrai en comptant pour
beaucoup chez lui le sentiment _libéral_ que le premier éclat de
tonnerre de 89 avait Enflammé.
[Note 118: Préface de l'_Essai sur la Philosophie des Sciences_.]
D'illustres savants, que j'ai nommés déjà, et dont on a relevé
fréquemment les sécheresses morales, conservèrent aussi jusqu'au bout,
et malgré beaucoup d'autres côtés moins libéraux, le goût, l'amour
des sciences et de leurs progrès; mais, notons-le, c'était celui des
sciences purement mathématiques, physiques et naturelles. M. Ampère,
différent d'eux et plus libéral en ceci, n'omettait jamais, dans son
zèle de savant, la pensée morale et civilisatrice, et, en ayant espoir
aux résultats, il croyait surtout et toujours à l'âme de la science.
En même temps que, déjà jeune homme, les livres, les idées et les
événements l'occupaient ainsi, les affections morales ne cessaient pas
d'être toutes-puissantes sur son coeur. Toute sa vie il sentit le
besoin de l'amitié, d'une communication expansive, active, et de chaque
instant: il lui fallait verser sa pensée et en trouver l'écho autour
de lui. De ses deux soeurs, il perdit l'aînée, qui avait eu beaucoup
d'action sur son enfance; il parle d'elle avec sensibilité dans des vers
composés longtemps après. Ce fut une grande douleur. Mais la calamité de
novembre 93 surpassa tout. Son père était juge de paix à Lyon avant le
siége, et pendant le siége il avait continué de l'être, tandis que la
femme et les enfants étaient restés à la campagne. Après la prise de
la ville, on lui fit un crime d'avoir conservé ses fonctions; on le
traduisit au tribunal révolutionnaire et on le guillotina. J'ai sous
les yeux la lettre touchante, et vraiment sublime de simplicité, dans
laquelle il fait ses derniers adieux à sa femme. Ce serait une pièce de
plus à ajouter à toutes celles qui attestent la sensibilité courageuse
et l'élévation pure de l'âme humaine en ces extrémités. Je cite quelques
passages religieusement, et sans y altérer un mot:
«J'ai reçu, mon cher ange, ton billet consolateur; il a versé un
baume vivifiant sur les plaies morales que fait à mon âme le regret
d'être méconnu par mes concitoyens, qui m'interdisent, par la plus
cruelle séparation, une patrie que j'ai tant chérie et dont j'ai
tant à coeur la prospérité. Je désire que ma mort soit le sceau
d'une réconciliation générale entre tous nos frères. Je la pardonne
à ceux qui s'en réjouissent, à ceux qui l'ont provoquée, et à ceux
qui l'ont ordonnée. J'ai lieu de croire que la vengeance nationale,
dont je suis une des plus innocentes victimes, ne s'étendra pas sur
le peu de biens qui nous suffisait, grâce à la sage économie et à
notre frugalité, qui fut ta vertu favorite.... Après ma confiance en
l'Éternel, dans le sein duquel j'espère que ce qui restera de moi
sera porté, ma plus douce consolation est que tu chériras ma mémoire
autant que tu m'as été chère. Ce retour m'est dû. Si du séjour de
l'Éternité, où notre chère fille m'a précédé, il m'était donné
de m'occuper des choses d'ici-bas, tu seras, ainsi que mes chers
enfants, l'objet de mes soins et de ma complaisance. Puissent-ils
jouir d'un meilleur sort que leur père et avoir toujours devant les
yeux la crainte de Dieu, cette crainte salutaire qui opère en nos
coeurs l'innocence et la justice, malgré la fragilité de notre
nature!... Ne parle pas à ma Joséphine du malheur de son père, fais
en sorte qu'elle l'ignore; _quant à mon fils, il n'y a rien que
je n'attende de lui_. Tant que tu les posséderas et qu'ils te
posséderont, embrassez-vous en mémoire de moi: je vous laisse à tous
mon coeur.»
Suivent quelques soins d'économie domestique, quelques avis de
restitutions de dettes, minutieux scrupules d'antique probité; le tout
signé en ces mots: _J.-J. Ampère, époux, père, ami, et citoyen toujours
fidèle_. Ainsi mourut, avec résignation, avec grandeur, et s'exprimant
presque comme Jean-Jacques eût pu faire, cet homme simple, ce négociant
retiré, ce juge de paix de Lyon. Il mourut comme tant de Constituants
illustres, comme tant de Girondins, fils de 89 et de 91, enfants de
la Révolution, dévorés par elle, mais pieux jusqu'au bout, et ne la
maudissant pas!
Parmi ses notes dernières et ses instructions d'économie à sa femme, je
trouve encore ces lignes expressives, qui se rapportent à ce fils de
qui il attendait tout: «Il s'en faut beaucoup, ma chère amie, que je te
laisse riche, et même une aisance ordinaire; tu ne peux l'imputer à ma
mauvaise conduite ni à aucune dissipation. Ma plus grande dépense a été
l'achat des livres et des instruments de géométrie dont notre fils ne
pouvait se passer pour son instruction; mais cette dépense même était
une sage économie, puisqu'il n'a jamais eu d'autre maître que lui-même.»
Cette mort fut un coup affreux pour le jeune homme, et sa douleur ou
plutôt sa stupeur suspendit et opprima pendant quelque temps toutes ses
facultés. Il était tombé dans une espèce d'idiotisme, et passait sa
journée à faire de petits tas de sable, sans que plus rien de savant
s'y traçât. Il ne sortit de son état morne que par la botanique, cette
science innocente dont le charme le reprit. Les Lettres de Jean-Jacques
sur ce sujet lui tombèrent un jour sous la main, et le remirent sur
la trace d'un goût déjà ancien. Ce fut bientôt un enthousiasme, un
entraînement sans bornes; car rien ne s'ébranlait à demi dans cet esprit
aux pentes rapides. Vers ce même temps, par une coïncidence heureuse, un
_Corpus poetarum latinorum_, ouvert au hasard, lui offrit quelques vers
d'Horace dont l'harmonie, dans sa douleur, le transporta, et lui révéla
la muse latine. C'était l'ode à Licinius et cette strophe:
Saepius ventis agitatur ingens
Pinus, et celsae graviore casu
Decidunt turres, feriuntque summos
Fulmina montes.
Il se remit dès lors au latin, qu'il savait peu; il se prit aux poëtes
les plus difficiles, qu'il embrassa vivement. Ce goût, cette science des
poëtes se mêla passionnément à sa botanique, et devint comme un chant
perpétuel avec lequel il accompagnait ses courses vagabondes. Il errait
tout le jour par les bois et les campagnes, herborisant, récitant
aux vents des vers latins dont il s'enchantait, véritable magie qui
endormait ses douleurs. Au retour, le savant reparaissait, et il
rangeait les plantes cueillies avec leurs racines, il les replantait
dans un petit jardin, observant l'ordre des familles naturelles. Ces
années de 94 à 97 furent toutes poétiques, comme celles qui avaient
précédé avaient été principalement adonnées à la géométrie et aux
mathématiques. Nous le verrons bientôt revenir à ces dernières sciences,
y joignant physique et chimie; puis passer presque exclusivement, pour
de longues années, à l'idéologie, à la métaphysique, jusqu'à ce que la
physique, en 1820, le ressaisisse tout d'un coup et pour sa gloire:
singulière alternance de facultés et de produits dans cette intelligence
féconde, qui s'enrichit et se bouleverse, se retrouve et s'accroît
incessamment.
Celui qui, à dix-huit ans, avait lu la _Mécanique analytique_ de
Lagrange, récitait donc à vingt ans les poëtes, se berçait du rhythme
latin, y mêlait l'idiome toscan, et s'essayait même à composer des
vers dans cette dernière langue. Il entamait aussi le grec. Il y a une
description célèbre du cheval chez Homère, Virgile et le Tasse[119]: il
aimait à la réciter successivement dans les trois langues.
[Note 119: Homère, Iliade, VI; Virgile, Énéide, XI; et le Tasse,
probablement Jérusalem délivrée, chant IX, lorsque Argilan, libre enfin
de sa prison, est comparé au coursier belliqueux qui rompt ses liens.]
Le sentiment de la nature vivante et champêtre lui créait en ces moments
toute une nouvelle existence dont il s'enivrait. Circonstance piquante
et qui est bien de lui! cette nature qu'il aimait et qu'il parcourait en
tous sens alors avec ravissement, comme un jardin de sa jeunesse, il
ne la voyait pourtant et ne l'admirait que sous un voile qui fut levé
seulement plus tard. Il était myope, et il vint jusqu'à un certain âge
sans porter de lunettes ni se douter de la différence. C'est un jour,
dans l'île Barbe, que, M. Ballanche lui ayant mis des lunettes sans trop
de dessein, un cri d'admiration lui échappa comme à une seconde vue tout
d'un coup révélée: il contemplait pour la première fois la nature
dans ses couleurs distinctes et ses horizons, comme il est donné à la
prunelle humaine.
Cette époque de sentiment et de poésie fut complète pour le jeune
Ampère. Nous en avons sous les yeux des preuves sans nombre dans les
papiers de tous genres amassés devant nous et qui nous sont confiés,
trésor d'un fils. Il écrivit beaucoup de vers français et ébaucha une
multitude de poëmes, tragédies, comédies, sans compter les chansons,
madrigaux, charades, etc. Je trouve des scènes écrites d'une tragédie
d'_Agis_, des fragments, des projets d'une tragédie de _Conradin_, d'une
_Iphigénie en Tauride_..., d'une autre pièce où paraissaient Carbon et
Sylla, d'une autre où figuraient Vespasien et Titus; un morceau d'un
poëme moral sur la vie; des vers qui célèbrent l'Assemblée constituante;
une ébauche de poëme sur les sciences naturelles; un commencement assez
long d'une grande épopée intitulée _l'Américide_, dont le héros était
Christophe Colomb. Chacun de ces commencements, d'ordinaire, forme deux
ou trois feuillets de sa grosse écriture d'écolier, de cette écriture
qui avait comme peur sans cesse de ne pas être assez lisible; et la
tirade s'arrête brusquement, coupée le plus souvent par des _x_ et _y_,
par la _formule générale pour former immédiatement toutes les puissances
d'un polynôme quelconque_: je ne fais que copier. Vers ce temps, il
construisait aussi une espèce de langue philosophique dans laquelle il
fit des vers; mais on a là-dessus trop peu de données pour en parler. Ce
qu'il faut seulement conclure de cet amas de vers et de prose où manque,
non pas la facilité, mais l'art, ce que prouve cette littérature
poétique, blasonnée d'algèbre, c'est l'étonnante variété, l'exubérance
et inquiétude en tous sens de ce cerveau de vingt et un ans, dont la
direction définitive n'était pas trouvée. Le soulèvement s'essayait
sur tous les points et ne se faisait jour sur aucun. Mais un sentiment
supérieur, le sentiment le plus cher et le plus universel de la
jeunesse, manquait encore, et le coeur allait éclater.
Je trouve sur une feuille, dès longtemps jaunie, ces lignes tracées. En
les transcrivant, je ne me permets point d'en altérer un seul mot, non
plus que pour toutes les citations qui suivront. Le jeune homme disait:
«Parvenu à l'âge où les lois me rendaient maître de moi-même, mon
coeur soupirait tout bas de l'être encore. Libre et insensible
jusqu'à cet âge, il s'ennuyait de son oisiveté. Élevé dans une
solitude presque entière, l'étude et la lecture, qui avaient fait
si longtemps mes plus chères délices, me laissaient tomber dans une
apathie que je n'avais jamais ressentie, et le cri de la nature
répandait dans mon âme une inquiétude vague et insupportable. Un
jour que je me promenais après le coucher du soleil, le long d'un
ruisseau solitaire...»
Le fragment s'arrête brusquement ici. Que vit-il le long de ce ruisseau?
Un autre cahier complet de souvenirs ne nous laisse point en doute, et
sous le titre: _Amorum_, contient, jour par jour, toute une histoire
naïve de ses sentiments, de son amour, de son mariage, et va jusqu'à la
mort de l'objet aimé. Qui le croirait? ou plutôt, en y réfléchissant,
pourquoi n'en serait-il pas ainsi? ce savant que nous avons vu chargé de
pensées et de rides, et qui semblait n'avoir dû vivre que dans le monde
des nombres, il a été un énergique adolescent: la jeunesse aussi l'a
touché, en passant, de son auréole; il a aimé, il a pu plaire; et tout
cela, avec les ans, s'était recouvert, s'était oublié; il se serait
peut-être étonné comme nous, s'il avait retrouvé, en cherchant quelque
mémoire de géométrie, ce journal de son coeur, ce cahier d'_Amorum_
enseveli.
Jeunesse des hommes simples et purs, jeunesse du vicaire Primerose et
du pasteur Walter, revenez à notre mémoire pour faire accompagnement
naturel et pour sourire avec nous à cette autre jeunesse! Si Euler ou
Haller ont aimé, s'ils avaient écrit dans un registre leurs journées
d'alors, n'auraient-ils pas souvent dit ainsi?
Dimanche, 10 avril (96).--Je l'ai vue pour la première fois.
Samedi, 20 août.--Je suis allé chez elle, et on m'y a prêté les
_Novelle morali_ de Soave.
... Samedi, 3 septembre.--M. Couppier étant parti la veille, je suis
allé rendre les _Novelle morali_; on m'a donné à choisir dans la
bibliothèque; j'ai pris madame Des Houlières, je suis resté un
moment seul avec elle.
Dimanche, 4.--J'ai accompagné les deux soeurs après la messe, et
j'ai rapporté le premier tome de Bernardin; elle me dit qu'elle
serait seule, sa mère et sa soeur partant le mercredi.
... Vendredi, 16.--Je fus rendre le second volume de Bernardin. Je
fis la conversation avec elle et Génie. Je promis des comédies pour
le lendemain.
Samedi, 17.--Je les portai, et je commençai à ouvrir mon coeur.
Dimanche, 18.--Je la vis jouer aux dames après la messe.
Lundi, 19.--J'achevai de m'expliquer, j'en rapportai de faibles
espérances et la défense d'y retourner avant le retour de sa mère.
Samedi, 24.--Je fus rendre le troisième volume de Bernardin avec
madame Des Houlières; je rapportai le quatrième et _la Dunciade_, et
le parapluie.
Lundi, 26.--Je fus rendre _la Dunciade_ et le parapluie; je la
trouvai dans le jardin sans oser lui parler.
Vendredi, 30.--Je portai la quatrième volume de Bernardin et Racine;
je m'ouvris à la mère, que je trouvai dans la salle à mesurer de la
toile.
Remarquez, voilà le mot dit à la mère, treize jours après le premier
aveu à la fille: marche régulière des amours antiques et vertueuses!
Je continue en choisissant:
Samedi, 12 novembre.--Madame Carron (_la mère_) étant sortie, je
parlai un peu à Julie qui me rembourra bien et sortit. Élise (_la
soeur_) me dit de passer l'hiver sans plus parler.
Mercredi, 16.--La mère me dit qu'il y avait longtemps qu'on ne
m'avait vu. Elle sortit un moment avec Julie, et je remerciai Élise
qui me parla froidement. Avant de sortir, Julie m'apporta avec grâce
les _Lettres provinciales_.
... Vendredi, 9 décembre à dix heures du matin.--Elle m'ouvrit la
porte en bonnet de nuit et me parla un moment tête à tête dans la
cuisine; j'entrai ensuite chez madame Carron, on parla de Richelieu.
Je revins à Polémieux l'après-dîner.»
Je ne multiplierai pas ces citations: tout le journal est ainsi. Madame
Des Houlières et madame de Sévigné, et _Richelieu_, on vient de le voir,
s'y mêlent agréablement; les chansons galantes vont leur train: la
trigonométrie n'est pas oubliée. On s'amuse à mesurer la hauteur du
clocher de Saint-Germain (du Mont-d'Or), lieu de résidence de l'amie.
Une éclipse a lieu en ce temps-là, on l'observe. Au retour, l'astronome
amoureux lira une élégie _très-passionnée_ de Saint-Lambert (_Je ne
sentais auprès des belles_, etc., etc.), ou bien il traduira en vers un
choeur de l'_Aminte_. Une autre fois, il prête son étui de mathématiques
au cousin de sa fiancée, et il rapporte _la Princesse de Clèves_. Ses
plus grandes joies, c'est de s'asseoir près de Julie sous prétexte d'une
partie de domino ou de solitaire, c'est de manger une cerise qu'elle a
laissée tomber, de baiser une rose qu'elle a touchée, de lui donner la
main à la promenade pour franchir un hausse-pied, de la voir au jardin
composer un bouquet de jasmin, de troëne, d'aurone et de campanule
double dont elle lui accorde une fleur qu'il place dans un petit
tableau: ce que plus tard, pendant les ennuis de l'absence, il appellera
_le talisman_. Ce souvenir du bouquet, que nous trouvons consigné
dans son journal, lui inspirait de plus des vers, les seuls dont nous
citerons quelques-uns, à cause du mouvement qui les anime et de la grâce
du dernier:
Que j'aime à m'égarer dans ces routes fleuries
Où je t'ai vue errer sous un dais de lilas!
Que j'aime à répéter aux Nymphes attendries,
Sur l'herbe où tu t'assis, les vers que tu chantas!
Au bord de ce ruisseau dont les ondes chéries
Ont à mes yeux séduits réfléchi tes appas.
Sur les débris des fleurs que les mains ont cueillies,
Que j'aime à respirer l'air que tu respiras!
Les voilà ces jasmins dont je t'avais parée;
Ce bouquet de troëne a touché les cheveux...
Ainsi, celui que nous avons vu distrait bien souvent comme La Fontaine
s'essayait alors, jeune et non sans poésie, à des rimes galantes et
tendres: _mistis carminibus non sine fistula_.--Mais le plus beau jour
de ces saisons amoureuses nous est assez désigné par une inscription
plus grosse sur le cahier: LUNDI, 3 juillet (1797). Voici l'idylle
complète, telle qu'on la pourrait croire traduite d'_Hermann et
Dorothée_, ou extraite d'une page oubliée des _Confessions_:
«Elles vinrent enfin nous voir (_à Polémieux_) à trois heures trois
quarts. Nous fûmes dans l'allée, où je montai sur le grand cerisier,
d'où je jetai des cerises à Julie, Élise et ma soeur; tout le monde
vint. Ensuite je cédai ma place à François, qui nous baissa des branches
où nous cueillions nous-mêmes, ce qui amusa beaucoup Julie. On apporta
le goûter; elle s'assit sur une planche à terre avec ma soeur et Élise,
et je me mis sur l'herbe à côté d'elle. Je mangeai des cerises qui
avaient été sur ses genoux. Nous fûmes tous les quatre au grand jardin
où elle accepta un lis de ma main. Nous allâmes ensuite voir le
ruisseau; je lui donnai la main pour sauter le petit mur, et les deux
mains pour le remonter. Je m'étais assis à côté d'elle au bord du
ruisseau, loin d'Élise et de ma soeur; nous les accompagnâmes le
soir jusqu'au moulin à vent, où je m'assis encore à côté d'elle pour
observer, nous quatre, le coucher du soleil qui dorait ses habits d'une
lumière charmante. Elle emporta un second lis que je lui donnai, en
passant pour s'en aller, dans le grand jardin.»
Pourtant il fallait penser à l'avenir. Le jeune Ampère était sans
fortune, et le mariage allait lui imposer des charges. On décida, qu'il
irait à Lyon; on agita même un moment s'il n'entrerait pas dans le
commerce; mais la science l'emporta. Il donna des leçons particulières
de mathématiques. Logé grande rue Mercière, chez MM. Périsse, libraires,
cousins de sa fiancée, son temps se partageait entre ses études et ses
courses à Saint-Germain, où il s'échappait fréquemment. Cependant,
par le fait de ses nouvelles occupations, le cours naturel des idées
mathématiques reprenait le dessus dans son esprit; il y joignait les
études physiques. La _Chimie_ de Lavoisier, publiée depuis quelques
années, mais de doctrine si récente, saisissait vivement tous les jeunes
esprits savants; et pendant que Davy, comme son frère nous le raconte,
la lisait en Angleterre avec grande émulation et ardent désir d'y
ajouter, M. Ampère la lisait à Lyon dans un esprit semblable. De
grand matin, de quatre à six heures, même avant les mois d'été, il se
réunissait en conférence avec quelques amis, à un cinquième étage, place
des Cordeliers, chez son ami Lenoir. Des noms bien connus des Lyonnais,
Journel, Bonjour et Barret (depuis prêtre et jésuite), tous caractères
originaux et de bon aloi, en faisaient partie. J'allais y joindre, pour
avoir occasion de les nommer à côté de leur ami, MM. Bredin et Beuchot;
mais on m'assure qu'ils n'étaient pas de la petite réunion même. On y
lisait à haute voix le traité de Lavoisier, et M. Ampère, qui ne le
connaissait pas jusqu'alors, ne cessait de se récrier à cette exposition
si lucide de découvertes si imprévues. Au sortir de la séance matinale,
et comme édifié par la science, on s'en allait diligemment chacun à ses
travaux du jour.
Admirable jeunesse, âge audacieux, saison féconde, où tout s'exalte et
coexiste à la fois, qui aime et qui médite, qui scrute et découvre, et
qui chante, qui suffit à tout; qui ne laisse rien d'inexploré de ce qui
la tente, et qui est tentée de tout ce qui est vrai ou beau! Jeunesse à
jamais regrettée, qui, à l'entrée de la carrière, sous le ciel qui lui
verse les rayons, à demi penchée hors du char, livre des deux mains
toutes ses râpes et pousse de front tous ses coursiers!
Le mariage de M. Ampère et de Mademoiselle Julie Carron eut lieu,
religieusement et secrètement encore, le 15 thermidor an VII (août
1799), et civilement quelques semaines après. M. Ballanche, par un
épithalame en prose, célébra, dans le mode antique, la félicité de son
ami et les chastes rayons de l'étoile nuptiale du soir se levant _sur
les montagnes de Polémieux_. Pour le nouvel époux, les deux premières
années se passèrent dans le même bonheur, dans les mêmes études. Il
continuait ses leçons de mathématiques à Lyon, et y demeurait avec sa
femme, qui d'ailleurs était souvent à Saint-Germain. Elle lui donna un
fils, celui qui honore aujourd'hui et confirme son nom. Mais bientôt
la santé de la mère déclina, et quand M. Ampère fut nommé, en décembre
1801, professeur de physique et de chimie à l'École centrale de l'Ain,
il dut aller s'établir seul à Bourg, laissant à Lyon sa femme souffrante
avec son enfant. Les correspondances surabondantes que nous avons sous
les yeux, et qui comprennent les deux années qui suivirent, jusqu'à la
mort de sa femme, représentent pour nous, avec un intérêt aussi intime
et dans une révélation aussi naïve, le journal qui précéda le mariage
et qui ne reprend qu'aux approches de la mort. Toute la série de ses
travaux, de ses projets, de ses sentiments, s'y fait suivre sans
interruption. A peine arrivé à Bourg, il mit en état le cabinet de
physique, le laboratoire de chimie, et commença du mieux qu'il put, avec
des instruments incomplets, ses expériences. La chimie lui plaisait
surtout: elle était, de toutes les parties de la physique, celle qui
l'invitait le plus naturellement, comme plus voisine des causes. Il s'en
exprime avec charme: «Ma chimie, écrit-il, a commencé aujourd'hui: de
superbes expériences ont inspiré une espèce d'enthousiasme. De douze
auditeurs, il en est resté quatre après la leçon, je leur ai assigné
des emplois, etc.» Parmi les professeurs de Bourg, un seul fut bientôt
particulièrement lié avec lui; M. Clerc, professeur de mathématiques,
qui s'était mis tard à cette science, et qui n'avait qu'entamé les
parties transcendantes, mais homme de candeur et de mérite, devint le
collaborateur de M. Ampère dans un ouvrage qui devait avoir pour titre:
_Leçons élémentaires sur les séries et autres formules indéfinies_. Cet
ouvrage, qui avait été mené presque à fin, n'a jamais paru. C'est vers
ce temps que M. Ampère lut dans le _Moniteur_ le programme du prix de
60,000 francs proposé par Bonaparte, en ces termes: «Je désire donner
en encouragement une somme de 60,000 francs à celui qui, par ses
expériences et ses découvertes, fera faire à l'électricité et au
galvanisme un pas comparable à celui qu'ont fait faire à ces sciences
Franklin et Volta,... mon but spécial étant d'encourager et de fixer
l'attention des physiciens sur cette partie de la physique, qui est, à
mon sens, le chemin des grandes découvertes.» M. Ampère, aussitôt cet
exemplaire du _Moniteur_ reçu de Lyon, écrivait à sa femme: «Mille
remercîments à ton cousin de ce qu'il m'a envoyé, c'est un prix de
60,000 francs que je tâcherai de gagner quand j'en aurai le temps. C'est
précisément le sujet que je traitais dans l'ouvrage sur la physique que
j'ai commencé d'imprimer; mais il faut le perfectionner, et confirmer ma
théorie par de nouvelles expériences.» Cet ouvrage, interrompu comme le
précédent, n'a jamais été achevé. Il s'écrie encore avec cette bonhomie
si belle quand elle a le génie derrière pour appuyer sa confiance: «Oh!
mon amie, ma bonne amie! si M. de Lalande me fait nommer au Lycée de
Lyon et que je gagne le prix de 60,000 francs, je serai bien content,
car tu ne manqueras plus de rien...» Ce fut Davy qui gagna le prix par
sa découverte des rapports de l'attraction chimique et de l'attraction
électrique, et par sa décomposition des terres. Si M. Ampère avait fait
quinze ans plus tôt ses découvertes électro-magnétiques, nul doute qu'il
n'eût au moins balancé le prix. Certes, il a répondu aussi directement
que l'illustre Anglais à l'appel du premier Consul, dans _ce chemin des
grandes découvertes_: il a rempli en 1820 sa belle part du programme de
Napoléon.
Mais une autre idée, une idée purement mathématique, vint alors à la
traverse dans son esprit. Laissons-le raconter lui-même:
«Il y a sept ans, ma bonne amie, que je m'étais proposé un problème
de mon invention, que je n'avais point pu résoudre directement, mais
dont j'avais trouvé par hasard une solution dont je connaissais la
justesse sans pouvoir la démontrer. Cela me revenait souvent dans
l'esprit, et j'ai cherché vingt fois à trouver directement cette
solution. Depuis quelques jours cette idée me suivait partout.
Enfin, je ne sais comment, je viens de la trouver avec une foule
de considérations curieuses et nouvelles sur la théorie des
probabilités. Comme je crois qu'il y a peu de mathématiciens en
France qui puissent résoudre ce problème en moins de temps, je ne
doute pas que sa publication dans une brochure d'une vingtaine
de pages ne me fût un bon moyen de parvenir à une chaire de
mathématiques dans un lycée. Ce petit ouvrage d'algèbre pure, et où
l'on n'a besoin d'aucune figure, sera rédigé après-demain; je le
relirai et le corrigerai jusqu'à la semaine prochaine, que je te
l'enverrai...»
Et plus loin:
«J'ai travaillé fortement hier à mon petit ouvrage. Ce problème est
peu de chose en lui-même, mais la manière dont je l'ai résolu et les
difficultés qu'il présentait lui donnent du prix. Rien n'est plus
propre d'ailleurs à faire juger de ce que je puis faire en ce
genre...»
Et encore:
«J'ai fait hier une importante découverte sur la théorie du jeu en
parvenant à résoudre un nouveau problème plus difficile encore que
le précédent, et que je travaille à insérer dans le même ouvrage,
ce qui ne le grossira pas beaucoup, parce que j'ai fait un nouveau
commencement plus court que l'ancien.... Je suis sûr qu'il me
vaudra, pourvu qu'il soit imprimé à temps, une place de lycée; car,
dans l'état où il est à présent, il n'y a guère de mathématiciens
en France capables d'en faire un pareil: je te dis cela comme je le
pense, pour que tu ne le dises à personne.»
Le mémoire, qui fut intitulé _Essai sur la théorie mathématique du jeu_,
et qui devait être terminé en une huitaine, subit, selon l'habitude
de cette pensée ardente et inquiète, un grand nombre de refontes, de
remaniements, et la correspondance est remplie de l'annonce de l'envoi
toujours retardé. Rien ne nous a mis plus à même de juger combien ce qui
dominait chez M. Ampère, dès le temps de sa jeunesse, était l'abondance
d'idées, l'opulence de moyens, plutôt que le parti pris et le choix. Il
voyait tour à tour et sans relâche toutes les faces d'une idée, d'une
invention; il en parcourait irrésistiblement tous les points de vue; il
ne s'arrêtait pas.
Je m'imagine (que les mathématiciens me pardonnent si je m'égare), je
m'imagine qu'il y a dans cet ordre de vérités, comme dans celles de
la pensée plus usuelle et plus accessible, une expression unique, la
meilleure entre plusieurs, la plus droite, la plus simple, la plus
nécessaire. Le grand Arnauld, par exemple, est tout aussi grand logicien
que La Bruyère; il trouve des vérités aussi difficiles, aussi rares,
je le crois; mais La Bruyère exprime d'un mot ce que l'autre étend. En
analyse mathématique, il en doit être ainsi: le style y est quelque
chose. Or, tout style (la vérité de l'idée étant donnée) est un choix
entre plusieurs expressions; c'est une décision prompte et nette, un
coup d'État dans l'exécution. Je m'imagine encore qu'Euler, Lagrange,
avaient cette expression prompte, nette, élégante, cette économie
continue du développement, qui s'alliait à leur fécondité intérieure et
la servait à merveille. Autant que je puis me le figurer par l'extérieur
du procédé dont le fond m'échappe, M. Ampère était plutôt en analyse un
inventeur fécond, égal à tous en combinaisons difficiles, mais retardé
par l'embarras de choisir; il était moins décidément _écrivain_.
Une grande inquiétude de M. Ampère allait à savoir si toutes les
formules de son mémoire étaient bien nouvelles, si d'autres, à son insu,
ne l'avaient pas devancé. Mais à qui s'adresser pour cette question
délicate? Il y avait à l'École centrale de Lyon un professeur de
mathématiques, M. Roux, également secrétaire de l'Athénée. C'est de lui
que M. Ampère attendit quelque temps cette réponse avec anxiété, comme
un véritable oracle. Mais il finit par découvrir que les connaissances
du bon M. Roux en mathématiques n'allaient pas là. Enfin, M. de Lalande
étant venu à Bourg vers ce temps, M. Ampère lui présenta son travail, ou
plutôt le travail, lu à une séance de la Société d'émulation de l'Ain, à
laquelle M. de Lalande assistait, fut remis à l'examen d'une commission
dont ce dernier faisait partie. M. de Lalande, après de grands éloges
fort sincères, finit par demander à l'auteur des exemples en nombre de
ses formules algébriques, ajoutant que c'était pour mettre dans son
rapport les résultats à la portée de tout le monde: «J'ai conclu de tout
cela, écrit M. Ampère, qu'il n'avait pas voulu se donner la peine de
suivre mes calculs, qui exigent, en effet, de profondes connaissances
en mathématiques. Je lui ferai des exemples; mais je persiste à faire
imprimer mon ouvrage tel qu'il est. Ces exemples lui donneraient l'air
d'un ouvrage d'écolier.» A la fin de 1802, MM. Delambre et Villar,
chargés d'organiser les lycées dans cette partie de la France, vinrent à
Bourg, et M. Ampère trouva dans M. Delambre le juge qu'il désirait et un
appui efficace. Le mémoire sur la _Théorie mathématique du jeu_, alors
imprimé, donna au savant examinateur une première idée assez haute du
jeune mathématicien. Un autre mémoire sur l'_Application à la mécanique
des formules du calcul des variations_, composé en très-peu de jours
à son intention, et qu'il entendit dans une séance de la Société
d'émulation, ajouta à cette idée. Le nouveau mémoire que nous venons de
mentionner, et qui eut aussi toutes ses vicissitudes (particulièrement
une certaine aventure de charrette sur le grand chemin de Bourg à Lyon,
et dans laquelle il faillit être perdu), copié enfin au net, fut porté à
Paris par M. de Jussieu, et remis aux mains de M. Delambre, revenu de
sa tournée. Celui-ci le présenta à l'Institut, et le fit lire à M. de
Laplace. Cependant M. Ampère, nommé professeur de mathématiques et
d'astronomie, avait passé, selon son désir, au Lycée de Lyon.
Mais d'autres événements non moins importants, et bien contraires,
s'étaient accomplis dans cet intervalle. Au milieu de ses travaux
continus à Bourg, de ses leçons à l'École centrale, et des leçons
particulières qu'il y ajoutait, on se figurerait difficilement à quel
point allait la préoccupation morale, la sollicitude passionnée qui
remplissait ses lettres de chaque jour. Il écrit régulièrement par
chaque voyage du messager, la poste étant trop coûteuse. Ces détails
d'économie, de tendresse, l'avarice où il est de son temps, l'effusion
de ses souvenirs et de ses inquiétudes, l'espoir, dans lequel il vit,
d'aller à Lyon à quelque courte vacance de Pâques, tout cela se mêle,
d'une bien piquante et touchante façon, à son mémoire de mathématiques,
au récit de ses expériences chimiques, aux petites maladresses qui
parfois y éclatent, aux petites supercheries, dit-il, à l'aide
desquelles il les répare. Mais il faut citer la promenade entière d'un
de ses grands jours de congé: dans le commencement de la lettre, il
vient de s'écrier comme un écolier: _Quand viendront les vacances!_
«... J'en étais à cette exclamation quand j'ai pris tout à coup
une résolution qui te paraîtra peut-être singulière. J'ai voulu
retourner avec le paquet de tes lettres dans le pré, derrière
l'hôpital, où j'avais été les lire avant mes voyages de Lyon, avec
tant de plaisir. J'y voulais retrouver de doux souvenirs dont
j'avais, ce jour-là, fait provision, et j'en ai recueilli au
contraire de bien plus doux pour une autre fois. Que tes lettres
sont douces à lire! il faut avoir ton âme pour écrire des choses qui
vont si bien au coeur, sans le vouloir, à ce qu'il semble. Je suis
resté jusqu'à deux heures assis sous un arbre, un joli pré a droite,
la rivière, où flottaient d'aimables canards, à gauche et devant
moi. Derrière était le bâtiment de l'hôpital. Tu conçois que j'avais
pris la précaution de dire chez madame Beauregard, en quittant ma
lettre pour aller à midi faire cette partie, que je n'irais pas
dîner aujourd'hui chez elle. Elle croit que je dîne en ville; mais,
comme j'avais bien déjeuné, je m'en suis mieux trouvé de ne dîner
que d'amour. A deux heures, je me sentais si calme et l'esprit si
à mon aise, au lieu de l'ennui qui m'oppressait ce matin, que j'ai
voulu me promener et herboriser. J'ai remonté la Ressouse dans les
prés, et, en continuant toujours d'en côtoyer le bord, je suis
arrivé à vingt pas d'un bois charmant, que je voyais dans le
lointain à une demi-lieue de la ville et que j'avais bien envie de
parcourir. Arrivé là, la rivière, par un détour subit, m'a ôté toute
espérance d'y parvenir, en se montrant entre lui et moi. Il a donc
fallu y renoncer, et je suis venu par la route du Bourg au village
de Ceyzériat, plantée de peupliers d'Italie qui en font une superbe
avenue;... j'avais à la main un paquet de plantes.»
La jolie église de Brou n'est pas oubliée ailleurs dans ses récits.
Voilà bien des promenades tout au long, comme les aimaient La Fontaine
et Ducis.--Je voudrais que les jeunes professeurs exilés en province, et
souffrant de ces belles années contenues, si bien employées du reste et
si décisives, pussent lire, comme je l'ai fait, toutes ces lettres d'un
homme de génie pauvre, obscur alors, et s'efforçant comme eux; ils
apprendraient à redoubler de foi dans l'étude, dans les affections
sévères: ils s'enhardiraient pour l'avenir.
Les idées religieuses avaient été vives chez le jeune Ampère à l'époque
de sa première communion; nous ne voyons pas qu'elles aient cessé
complètement dans les années qui suivirent; mais elles s'étaient
certainement affaiblies. L'absence, la douleur et l'exaltation chaste
les réveillèrent avec puissance. On sait, et l'on a dit souvent, que
M. Ampère était religieux, qu'il était croyant au christianisme, comme
d'autres illustres savants du premier ordre, les Newton, les Leibniz,
les Haller, les Euler, les Jussieu. On croit, en général, que ces
savants restèrent constamment fermes et calmes dans la naïveté et la
profondeur de leur foi, et je le crois pour plusieurs, pour les Jussieu,
pour Euler, par exemple. Quant au grand Haller, il est nécessaire de
lire le journal de sa vie pour découvrir sa lutte perpétuelle et ses
combats sous cette apparence calme qu'on lui connaissait: il s'est
presque autant tourmenté que Pascal. M. Ampère était de ceux-ci, de
ceux que l'épreuve tourmente, et, quoique sa foi fût réelle et qu'en
définitive elle triomphât, elle ne resta ni sans éclipses ni sans
vicissitudes. Je lis dans une lettre de ce temps:
«... J'ai été chercher dans la petite chambre au-dessus du
laboratoire, où est toujours mon bureau, le portefeuille en soie,
J'en veux faire la revue ce soir, après avoir répondu à tous les
articles de ta dernière lettre, et t'avoir priée, d'après une suite
d'idées qui se sont depuis une heure succédé dans ma tête, de
m'envoyer les deux livres que je te demanderai tout à l'heure.
L'état de mon esprit est singulier: il est comme un homme qui
se noierait dans son crachat... Les idées de Dieu, d'Éternité,
dominaient parmi celles qui flottaient dans mon imagination, et,
après bien des pensées et des réflexions singulières dont le détail
serait trop long, je me suis déterminé à te demander le _Psautier
français_ de La Harpe, qui doit être à la maison, broché, je crois,
en papier vert, et un livre d'_Heures_ à ton choix.»
Il faudrait le verbe de Pascal ou de Bossuet pour triompher pertinemment
de cet homme de génie qui se noie, nous dit-il, en sa pensée comme _en
son crachat_. Je trouve encore quelques endroits qui dénotent un retour
pratique: «Je finis cette lettre, parce que j'entends sonner une messe
où je veux aller demander la guérison de ma Julie.» Et encore: «Je
veux aller demain m'acquitter de ce que tu sais, et prier pour vous
deux.»--Ainsi, vivant en attente, aspirant toujours à la réunion avec sa
femme, il n'en voyait le moyen que dans sa nomination au futur Lycée de
Lyon, et s'écriait: «Ah! Lycée, Lycée, quand viendras-tu à mon secours?»
Le Lycée vint, mais sa femme, au terme de sa maladie, se mourait. Les
dernières lignes du journal parleront pour moi, et mieux que moi:
17 avril (1803), dimanche de Quasimodo.--Je revins de Bourg pour ne
plus quitter ma Julie.
... 15 mai, dimanche.--Je fus à l'église de Polémieux, pour la
première fois depuis la mort de ma soeur.
... 7 juin, mardi, saint Robert.--Ce jour a décidé du reste de ma
vie.
14, mardi.--On me fit attendre le petit-lait à l'hôpital. J'entrai
dans l'église d'où sortait un mort. Communion spirituelle.
... 13 juillet, mercredi, _à neuf heures du matin!_
(Suivent les deux versets:)
Multa flagella peccatoris, sperantem autem in Domino misericordia
circumdabit.
Firmabo super te oculos meos et instruam te in via hac qua gradieris.
Amen.
C'est sous le coup menaçant de cette douleur, et à l'extrémité de toute
espérance, que dut être écrite la prière suivante, où l'un des versets
précédents se retrouve:
«Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir créé, racheté, et éclairé de
votre divine lumière en me faisant naître dans le sein de l'Église
catholique. Je vous remercie de m'avoir rappelé à vous après mes
égarements; je vous remercie de me les avoir pardonnés. Je sens que vous
voulez que je ne vive que pour vous, que tous mes moments vous soient
consacrés. M'ôterez-vous tout bonheur sur cette terre? Vous en êtes le
maître, ô mon Dieu! mes crimes m'ont mérité ce châtiment. Mais peut-être
écouterez-vous encore la voix de vos miséricordes: _Multa flagella
peccatoris, sperantem autem_, etc. J'espère en vous, ô mon Dieu! mais je
serai soumis à votre arrêt, quel qu'il soit. J'eusse préféré la mort;
mais je ne méritais pas le ciel, et vous n'avez pas voulu me plonger
dans l'enfer. Daignez me secourir pour qu'une vie passée dans la douleur
me mérite une bonne mort dont je me suis rendu indigne. O Seigneur, Dieu
de miséricorde, daignez me réunir dans le ciel à ce que vous m'aviez
permis d'aimer sur la terre!»
Ce serait mentir à la mémoire de M. Ampère que d'omettre de telles
pièces quand on les a sous les yeux, de même que c'eût été mentir à la
mémoire de Pascal que de supprimer son petit parchemin. M. de Condorcet
lui-même ne l'oserait pas.
Sur la recommandation de M. Delambre, M. Lacuée de Cessac, président de
la section de la guerre, nomma en vendémiaire an XIII (1804) M. Ampère
répétiteur d'analyse à l'École polytechnique. Celui-ci quitta Lyon qui
ne lui offrait plus que des souvenirs déchirants, et arriva dans la
capitale, où pour lui une nouvelle vie commence.
De même qu'en 93, après la mort de son père, il n'était parvenu à sortir
de la stupeur où il était tombé que par une étude toute fraîche, la
botanique et la poésie latine, dont le double attrait l'avait ranimé,
de même, après la mort de sa femme, il ne put échapper à l'abattement
extrême et s'en relever que par une nouvelle étude survenante, qui fît,
en quelque sorte, révulsion sur son intelligence. En tête d'un des
nombreux projets d'ouvrages de métaphysique qu'il a ébauchés, je trouve
cette phrase qui ne laisse aucun doute: «C'est en 1803 que je commençai
à m'occuper presque exclusivement de recherches sur les phénomènes aussi
variés qu'intéressants que l'intelligence humaine offre à l'observateur
qui sait se soustraire à l'influence des habitudes.» C'était s'y prendre
d'une façon scabreuse pour tenir fidèlement cette promesse de soumission
religieuse et de foi qu'il avait scellée sur la tombe d'une épouse.
N'admirez-vous pas ici la contradiction inhérente à l'esprit humain,
dans toute sa naïveté? La Religion, la Science, double besoin immortel!
A peine l'une est-elle satisfaite dans un esprit puissant, et se
croit-elle sûre de son objet et apaisée, que voilà l'autre qui se relève
et qui demande pâture à son tour. Et si l'on n'y prend garde, c'est
celle qui se croyait sûre qui va être ébranlée ou dévorée.
M. Ampère l'éprouva: en moins de deux ou trois années, il se trouva
lancé bien loin de l'ordre d'idées où il croyait s'être réfugié pour
toujours. L'idéologie alors était au plus haut point de faveur et
d'éclat dans le monde savant: la persécution même l'avait rehaussée.
La société d'Auteuil florissait encore. L'Institut ou, après lui,
les Académies étrangères proposaient de graves sujets d'analyse
intellectuelle aux élèves, aux émules, s'il s'en trouvait, des Cabanis
et des Tracy. M. Ampère put aisément être présenté aux principaux de ce
monde philosophique par son compatriote et ami, M. Degérando. Mais celui
qui eut dès lors le plus de rapports avec lui et le plus d'action sur
sa pensée, fut M. Maine de Biran, lequel, déjà connu par son Mémoire de
_l'Habitude_, travaillait à se détacher arec originalité du point de vue
de ses premiers maîtres.
_Se savoir soi-même_, pour une âme avide de savoir, c'est le plus
attrayant des abîmes: M. Ampère n'y résista pas. Dès floréal an XIII
(1805), un ami bien fidèle, M. Ballanche, lui adressait de Lyon ces
avertissements, où se peignent les craintes de l'amitié redoublées par
une imagination tendre:
«... Ce que vous me dites au sujet de vos succès en métaphysique me
désole. Je vois avec peine qu'à trente ans vous entriez dans une
nouvelle carrière. On ne va pas loin quand on change tous les jours
de route. Songez bien qu'il n'y a que de très-grands succès qui
puissent justifier votre abandon des mathématiques, où ceux que vous
avez déjà eus présagent ceux que vous devez attendre. Mais je sais
que vous ne pouvez mettre de frein à votre cerveau.
«Cette idéologie ne fera-t-elle point quelque tort à vos sentiments
religieux? Prenez bien garde, mon cher et très-cher ami, vous êtes
sur la pointe d'un précipice: pour peu que la tête vous tourne, je
ne sais pas ce qui va arriver. Je ne puis m'empêcher d'être inquiet.
Votre imagination est une bien cruelle puissance qui vous subjugue
et vous tyrannise. Quelle différence il y a entre nous et Noël!
J'ai retrouvé ici les jeunes gens qui appartiennent comme moi à la
société que vous savez. Combien ils sont heureux! Combien je
désirerais leur ressembler!...»
Mais une autre lettre un peu postérieure (mars 1806) achève de nous
révéler l'intérieur de ces nobles âmes troublées et de les éclairer du
dedans par un rayon trop direct, trop prolongé et trop admirable de
nuance, pour que nous le dérobions. Nulle part l'auteur d'_Orphée_ n'a
été plus élégiaque et plus harmonieux, en même temps que la réalité s'y
ajoute et que la souffrance y est présente:
«J'ai reçu, mon cher ami, votre énorme lettre; elle m'a horriblement
fatigué. Le pis de cela, c'est que je n'ai absolument rien à vous
dire, aucun conseil à vous donner. Nous sommes deux misérables
créatures à qui les inconséquences ne coûtent rien. Un brasier est
dans votre coeur, le néant s'est logé dans le mien. Vous tenez
beaucoup trop à la vie, et j'y tiens trop peu. Vous êtes trop
passionné, et j'ai trop d'indifférence. Mon pauvre ami, nous sommes
tous les deux bien à plaindre. Vous avez été ces jours-ci l'objet de
toutes mes pensées, et voilà ce que je crois à votre sujet. Il faut
que vous quittiez Paris, que vous renonciez aux projets que vous
aviez formés en y allant, parce que vous ne pourrez jamais trouver,
je ne dis pas le bonheur, mais au moins le repos, dans cette
solitude de tout ce qui tient à vos affections. L'air natal vous
vaudra encore mieux, il sera peut-être un baume pour votre mal.
Camille Jordan part pour Paris. Il a le projet de former à Lyon un
Salon des Arts, qui serait organisé à peu près comme les Athénées de
Paris. Il y aurait différents cours. Camille m'a consulté sur les
professeurs dont on pourrait faire choix. Je lui ai parlé de vous,
je lui ai dit que vous aviez le plan d'une espèce de cours qui
serait bien fait pour réussir: ce serait d'embrasser toutes les
sciences et d'en enseigner ce qui serait suffisant pour ne pas y
être étranger, d'en saisir les faits généraux, d'en faire apercevoir
les points de contact, et de donner ce qu'on pourrait appeler la
philosophie ou la génération de toutes les connaissances humaines
(_toujours l'universalité, on le voit_). Je m'explique sans doute
mal, mais vous savez ce que je veux dire... Il est sûr qu'outre ce
cours du Salon des Arts, vous pourriez avoir, comme autrefois, des
cours particuliers, ou travailler à quelque ouvrage. Vous seriez ici
avec vos amis, vous éviteriez les abîmes de la solitude, vous vous
retrouveriez peut-être. Si une fois vous pouviez compter sur une
existence agréable et honorable, vous pourriez vous associer une
femme de votre choix, et qui parviendrait peut-être à combler
le vide qu'a laissé dans votre coeur la perte de vos anciennes
affections. Je sais, mon pauvre et cher ami, tout ce que vous pouvez
me répondre; je sais qu'un second mariage dans cette ville vous
répugnerait; mais, de bonne foi, cette répugnance n'est-elle pas un
enfantillage? Eh! mon Dieu! dans le monde, où tous les sentiments
s'affaiblissent, où toutes les douleurs morales finissent, on
trouvera très-naturel votre second mariage; on croira qu'il est le
fruit de l'inconstance de nos affections et de l'instabilité de nos
sentiments, même les plus vils et les plus profonds. Mais ceux qui
connaissent mieux le coeur humain, ceux qui auront étudié un peu le
vôtre, ceux enfin dont l'opinion et l'amitié peuvent être quelque
chose pour vous, sauront bien que votre âme expansive a besoin d'une
âme qui réponde à chaque instant à la vôtre. Ainsi, dans tous les
cas, vous serez justifié: les indifférents, comme vos connaissances
et vos amis, trouveront cela très-naturel. Voyez, mon cher ami, à
quoi vous êtes exposé. La solitude ne vous vaut rien, non plus
qu'à moi. Revenez au milieu de vos amis, et mariez-vous dans votre
patrie....
«... Au risque de vous fâcher, je dois vous dire ici la vérité. Vous
ne savez pas encore ce que c'est que de résister à vos penchants, et
c'est ainsi que vous vous exposez à les faire devenir de véritables
passions. Croyez-vous donc que tout aille dans le monde au gré de
chacun? Comptez-vous donc pour rien cette grande vassalité qui nous
soumet et nous entraîne à chaque instant? Étudiez votre coeur,
descendez dans votre âme, et lorsque vous apercevrez un sentiment
nouveau, cherchez à savoir s'il est raisonnable. N'attendez pas pour
éteindre un feu de cheminée que ce soit devenu un grand incendie.
Il y a des malheurs sans remède, il faut nous consoler. Il y a des
malheurs que notre faute a occasionnés ou empirés, il faut nous
corriger. Les petites choses vous agitent, que doit-ce être des
grandes?... Modérez-vous sur les choses indifférentes de la vie, et
vous parviendrez à être modéré sur les choses importantes...»
Et pour conclusion finale:
«Ceux qui nous connaîtraient bien comprendraient la raison des
inconséquences de Jean-Jacques Rousseau.»
M. Ampère ne retourna pas à Lyon: il resta à Paris, plus actif d'idées
et de sentiments que jamais. Il se remaria au mois de juillet même de
cette année: ce second mariage lui donna une fille. Cette lettre de M.
Ballanche, au reste, sera la dernière pièce confidentielle que nous
nous permettrons: elle termine pour nous la jeunesse de M. Ampère. En
avançant dans le récit d'une vie, ces sortes de confidences, moins
essentielles, moins gracieuses, nous semblent aussi moins permises. La
pudeur de l'homme mûr a quelque chose de plus inviolable, et c'est le
travail surtout qui marque le milieu de la journée. Dans le récit d'une
vie comme dans la vie même, les sentiments émus, cette brise du matin,
ne reparaissent convenablement qu'au soir.
Quoi qu'il en ait dit dans la note citée plus haut, M. Ampère, si
fortement occupé de métaphysique, ne s'y livrait pas exclusivement. Les
mathématiques et les sciences physiques ne cessaient de partager son
zèle. Six mémoires sur différents sujets de mathématiques insérés tant
dans le _Journal de l'École polytechnique_ que dans le Recueil de
l'Institut (des savants étrangers), déterminèrent le choix que fit de
lui, en 1814, l'Académie des Sciences pour remplacer M. Bossut. Nommé
secrétaire du Bureau consultatif des Arts et Manufactures (mars 1806),
il suivait assidûment les travaux de ce comité, et ne devint secrétaire
honoraire que lorsqu'il eût donné sa démission en faveur de M. Thénard,
dont la position alors était moins établie que la sienne. Il fut de
plus successivement nommé inspecteur général de l'Université (1808), et
professeur d'analyse et de mécanique à l'École polytechnique (1809),
où il n'avait été jusque-là qu'à titre de répétiteur, professant par
intérim. En un mot, sa vie de savant s'étendait sur toutes les bases.
Dans l'histoire des sciences physico-mathématiques, comme va le faire
connaître M. Littré, la mémoire de M. Ampère est à jamais sauvée de
l'oubli, à cause de sa grande découverte sur l'électro-magnétisme en
1820. Dans l'histoire de la philosophie, pourquoi faut-il que ce grand
esprit, qui s'est occupé de métaphysique pendant plus de trente ans, ne
doive vraisemblablement laisser qu'une vague trace? M. Maine de Biran
lui-même, le métaphysicien profond près de qui il se place, n'a laissé
qu'un témoignage imparfait de sa pensée dans son ancien traité de
_l'Habitude_ et dans le récent volume publié par M. Cousin[120]. Après M.
de Tracy, à côté de M. de Biran, M. Ampère venait pourtant à merveille
pour réparer une lacune. M. Cousin a remarqué que ce qui manque à
la philosophie de M. de Biran, où la _volonté_ réhabilitée joue le
principal rôle, c'est l'admission de l'_intelligence_, de la _raison_,
distincte comme faculté, avec tout son cortége d'idées générales, de
conceptions. Nul plus que M. Ampère n'était propre à introduire dans le
point de vue, qu'il admettait, de M. de Biran, cette partie essentielle
qui l'agrandissait. Lui en effet, si l'on considère sa tournure
métaphysique, il n'était pas, comme M. de Biran, la _volonté_ même, dans
sa persistance et son unité progressive; il était surtout l'_idée_. Sans
nier la sensation, trop grand physicien pour cela, sans la méconnaître
dans toutes ses variétés et ses nuances, combien il était propre,
ce semble, entre M. de Tracy et M. de Biran à intervenir avec
l'_intelligence_[121], et à remeubler ainsi l'âme de ses concepts les plus
divers et les plus grands! il l'aurait fait, j'ose le dire, avec plus de
richesse et de réalité que les philosophes éclectiques qui ont suivi,
lesquels, n'étant ni physiciens, ni naturalistes, ni mathématiciens,
ni autre chose que psychologues, sont toujours restés par rapport aux
classes des _idées_ dans une abstraction et dans un vague qui dépeuple
l'âme et en mortifie, à mon gré, l'étude. Par malheur, si M. de Biran
se tient trop étroitement à cette volonté retrouvée, à cette causalité
interne ressaisie, comme à un axe sûr et à un sommet, d'où émane tout
mouvement, M. Ampère, moins retenu et plus ouvert dans sa métaphysique,
alla et dériva au flot de l'idée. A travers ce domaine infini de
l'intelligence, dans la sphère de la raison et de la réflexion, comme
dans une demeure à lui bien connue, il alla changeant, remuant,
déplaçant sans cesse les objets; les classifications psychologiques se
succédaient à son regard et se renversaient l'une par l'autre; et il est
mort sans nous avoir suffisamment expliqué la dernière, nous laissant
sur le fond de sa pensée dans une confusion qui n'était pas en lui.
[Note 120: M. Naville, de Genève, dépositaire des manuscrits de Maine
de Biran, en a publié, depuis, des portions considérables.]
[Note 121: Nous pourrions citer, d'après les plus anciens papiers et
projets d'ouvrages que nous avons sous les yeux, des preuves frappantes
de cette large part faite à l'_intelligence_, qui corrigeait tout à
fait le point de vue profond, mais restreint, de M. de Biran, et
l'environnait d'une extrême étendue. Ainsi ce début qu'on trouve à un
_Plan d'une histoire de l'intelligence humaine_: «L'homme, sous le point
de vue intellectuel, a la faculté d'acquérir et celle de conserver. La
faculté d'acquérir se subdivise en trois principales: il acquiert
par ses sens, par le déploiement de l'activité motrice qui nous fait
découvrir les causes, par la réflexion qu'on peut définir la faculté
d'apercevoir des relations, qui s'applique également aux produits de la
sensibilité et à ceux de l'activité. On aperçoit des relations entre les
premiers par la comparaison, entre les seconds par l'observation
des effets que produisent les causes. On doit donc diviser tous les
phénomènes que présente l'intelligence en quatre systèmes: le système
sensitif, le système actif, le système comparatif et le système
étiologique.» Dans un résumé des idées psychologiques de M. Ampère,
rédigé en 1811 par son ami M. Bredin, de Lyon, je trouve: «On peut
rapporter tous les phénomènes psychologiques à trois systèmes: sensitif,
cognitif, intellectuel.» Ce système cognitif et ce système intellectuel,
qui semblent un double emploi, sont différents pour lui, en ce qu'il
attribue seulement au système cognitif la distinction du _moi_ et du
_non-moi_, qui se tire de l'activité propre de l'être d'après M.
de Biran: il réservait au système intellectuel, proprement dit, la
perception de tous les autres rapports. Quoique cela manque un peu de
rigueur, la lacune signalée par M. Cousin chez M. de Biran était au
moins sentie et comblée, plutôt deux fois qu'une.]
En attendant que la seconde partie de sa classification, qui embrasse
les sciences _noologiques_, soit publiée, et dans l'espérance surtout
qu'un fils, seul capable de débrouiller ces précieux papiers, s'y
appliquera un jour, nous ne dirons ici que très-peu, occupé surtout à
ne pas être infidèle. M. Ampère, dans une note où nous puisons, nous
indique lui-même la première marche de son esprit. Il voulait appliquer
à la psychologie la méthode qui a si bien réussi aux sciences physiques
depuis deux siècles: c'est ce que beaucoup ont voulu depuis Locke. Mais
en quoi consistait l'appropriation du moyen à la science nouvelle?
Ici M. Ampère parle d'_une difficulté première qui lui semblait
insurmontable, et dont M. le chevalier de Biran lui fournit la
solution_. Cette difficulté tenait sans doute à la connaissance
originelle de l'idée de cause et à la distinction du _moi_ d'avec le
monde extérieur. Il nous apprend aussi que, dans sa recherche sur le
fondement de nos connaissances, il a commencé par rejeter l'existence
_objective_ et qu'il a été disciple de Kant: «Mais repoussé bientôt,
dit-il, par ce nouvel idéalisme comme Reid l'avait été par celui
de Hume, je l'ai vu disparaître devant l'examen de la nature des
connaissances objectives généralement admises.» Tout ceci, on le voit,
n'est qu'indiqué par lui, et laisse à désirer bien des explications.
Quoi qu'il en soit, en s'efforçant constamment de classer les faits
de l'intelligence selon l'ordre naturel, M. Ampère en vint aux quatre
points de vue et aux deux époques principales qui les embrassent, tels
qu'il les a exposés dans la préface de son _Essai sur la Philosophie des
Sciences_. Ceux qui ont fréquenté l'école des psychologues distingués
de notre âge, et qui ont aussi entendu les leçons dans lesquelles M.
Ampère, au Collège de France, aborda la psychologie, peuvent seuls dire
combien, dans sa description et son dénombrement des divers groupes de
faits, l'intelligence humaine leur semblait tout autrement riche et
peuplée que dans les distinctions de facultés, justes sans doute, mais
nues et un peu stériles, de nos autres maîtres. Dès l'abord, dans la
psychologie de ceux-ci, on distingue _sensibilité_, _raison_, _activité
libre_, et on suit chacune séparément, toujours occupé, en quelque
sorte, de préserver l'une de ces facultés du contact des autres, de peur
qu'on ne les croie mêlées en nature et qu'on ne les confonde. M. Ampère
y allait plus librement et par une méthode plus vraiment naturelle. Si
Bernard de Jussieu, dans ses promenades à travers la campagne, avait dit
constamment en coupant la tige des plantes: «Prenons bien garde, ceci
est du tissu cellulaire, ceci est de la fibre ligneuse; l'un n'est pas
l'autre; ne confondons pas; le bois n'est pas la sève;» il aurait fait
une anatomie, sans doute utile et qu'il faut faire, mais qui n'est pas
tout, et les trois quarts des divers caractères qui président à la
formation de ses groupes naturels lui auraient échappé dans leur vivant
ensemble.--L'anatomie radicale psychologique, ce que M. Ampère appelle
l'_idéogénie_, serait venue, dans sa méthode, plus tard à fond; mais
elle ne serait venue qu'après le dénombrement et le classement complet,
mais surtout la préoccupation des facultés distinctes ne scindait pas,
dès l'abord, les groupes analogues, et ne les empêchait pas de se
multiplier à ses regards dans leur diversité.
La quantité de remarques neuves et ingénieuses, de points profonds
et piquants d'observation, qui remplissaient une leçon de M. Ampère,
distrayaient aisément l'auditeur de l'ensemble du plan, que le maître
oubliait aussi quelquefois, mais qu'il retrouvait tôt ou tard à travers
ces détours. On se sentait bien avec lui en pleine intelligence humaine,
en pleine et haute philosophie antérieure au XVIIIe siècle; on se serait
cru, à cette ampleur de discussion, avec un contemporain des Leibniz,
des Malebranche, des Arnauld; il les citait à propos, familièrement,
même les secondaires et les plus oubliés de ce temps-là, M. de La
Chambre, par exemple; et puis on se retrouvait tout aussitôt avec le
contemporain très-présent de M. de Tracy et de M. de Laplace. On aurait
fait un intéressant chapitre, indépendamment de tout système et de tout
lien, des cas psychologiques singuliers et des véritables découvertes
de détail dont il semait ses leçons. J'indique en ce genre le phénomène
qu'il appelait de _concrétion_, sur lequel on peut lire l'analyse de
M. Roulin insérée dans l'_Essai de classification des Sciences_.
Je regrette que M. Roulin n'ait pas fait alors ce chapitre de
_miscellanées_ psychologiques, comme il en a fait un sur des
singularités d'histoire naturelle.
A partir de 1816, la petite société philosophique qui se réunissait chez
M., de Biran avait pris plus de suite, et l'émulation s'en mêlait. On y
remarquait M. Stapfer, le docteur Bertrand, Loyson, M. Cousin. Animé par
les discussions fréquentes, M. Ampère était près, vers 1820, de produire
une exposition de son système de philosophie, lorsque l'annonce de la
découverte physique de M. Oersted le vint ravir irrésistiblement dans un
autre train de pensées, d'où est sortie sa gloire. En 1829, malade et
réparant sa santé à Orange, à Hières, aux tiédeurs du Midi, il revint,
dans les conversations avec son fils, à ses idées interrompues; mais
ce ne fut plus la métaphysique seulement, ce fut l'ensemble des
connaissances humaines et son ancien projet d'universalité qu'il se
remit à embrasser avec ardeur. L'Épître en vers que lui a adressée son
fils à ce sujet, et le volume de l'_Essai de classification_ qui a paru,
sont du moins ici de publics et permanents témoignages. M. Ampère, en
même temps qu'il sentait la vie lui revenir encore, dut avoir, en cette
saison, de pures jouissances. S'il lui fut jamais donné de ressentir un
certain calme, ce dut être alors. En reportant son regard, du haut de la
montagne de la vie, vers ces sciences qu'il comprenait toutes, et dont
il avait agrandi l'une des plus belles, il put atteindre un moment au
bonheur serein du sage et reconnaître en souriant ses domaines. Il n'est
pas jusqu'aux vers latins, adressés à son fils en tête du tableau, qui
n'aient dû lui retracer un peu ses souvenirs poétiques de 95, un temps
plein de charme. Les anciens doutes et les combats religieux avaient
cessé en lui: ses inquiétudes, du moins, étaient plus bas. Depuis
des années, les chagrins intérieurs, les instincts infinis, une
correspondance active avec son ancien ami le Père Barret, le souffle
même de la Restauration, l'avaient ramené à cette foi et à cette
soumission qu'il avait si bien exprimée en 1803, et dont il relut sans
doute de nouveau la formule touchante. Jusqu'à la fin, et pendant les
années qui suivirent, nous l'avons toujours vu allier et concilier sans
plus d'effort, et de manière à frapper d'étonnement et de respect, la
foi et la science, la croyance et l'espoir en la pensée humaine et
l'adoration envers la parole révélée.
Outre cette vue supérieure par laquelle il saisissait le fond et le lien
des sciences, M. Ampère n'a cessé, à aucun moment, de suivre en détail,
et souvent de devancer et d'éclairer, dans ses aperçus, plusieurs de
celles dont il aimait particulièrement le progrès. Dès 1809, au sortir
de la séance de l'Institut du lundi 27 février (j'ai sous les yeux sa
note écrite et développée), il n'hésitait pas, d'après les expériences
rapportées par MM. Gay-Lussac et Thénard, et plus hardiment qu'eux, à
considérer le chlore (alors appelé acide muriatique oxygéné) comme un
corps simple. Mais ce n'était là qu'un point. En 1816, il publiait dans
les _Annales de Chimie et de Physique_ sa classification naturelle des
corps simples, y donnant le premier essai de l'application à la
chimie des méthodes qui ont tant profité aux sciences naturelles.
Il établissait entre les propriétés des corps une multitude de
rapprochements qu'on n'avait point faits; il expliquait des phénomènes
encore sans lien, et la plupart de ces rapprochements et de ces
explications ont été vérifiés depuis par les expériences. La
classification elle-même a été admise par M. Chevreul dans le
_Dictionnaire des Sciences naturelles_, et elle a servi de base à celle
qu'a adoptée M. Beudant dans son _Traité de Minéralogie_. Toujours
éclairé par la théorie, il lisait à l'Académie des Sciences, peu après
sa réception, un mémoire sur la double réfraction, où il donnait la
loi qu'elle suit dans les cristaux, avant que l'expérience eût fait
connaître qu'il en existe de tels[122]. En 1824, le travail de M. Geoffroy
Saint-Hilaire sur la présence et la transformation de la vertèbre dans
les insectes attira la sagacité, toujours prête, de M. Ampère, et lui
fit ajouter à ce sujet une foule de raisons et d'analogies curieuses,
qui se trouvent consignées au tome second des _Annales des Sciences
naturelles_[123]. Lorsque M. Ampère reproduisit cette vue en 1832, à son
cours du Collége de France, M. Cuvier, contraire en général à cette
manière _raisonneuse_ d'envisager l'organisation, combattit au même
Collége, dans sa chaire voisine, le collègue qui faisait incursion
au coeur de son domaine; il le combattit avec ce ton excellent de
discussion, que M. Ampère, en répondant, gardait de même, et auquel il
ajoutait de plus une expression de respect, comme s'il eût été quelqu'un
de moindre: noble contradiction de vues, ou plutôt noble échange, auquel
nous avons assisté, entre deux grandes lumières trop tôt disparues! Si
une observation de M. Geoffroy Saint-Hilaire avait suggéré à M. Ampère
ses vues sur l'organisation des insectes, la découverte de M. Gay-Lussac
sur les proportions simples que l'on observe entre les volumes d'un gaz
composé et ceux des gaz composants, lui devenait un moyen de concevoir,
sur la structure atomique et moléculaire des corps inorganiques, une
théorie qui remplace celle de Wollaston[124]. De même, une idée de
Herschel, se combinant en lui avec les résultats chimiques de Davy,
lui suggérait une théorie nouvelle de la formation de la terre. Cette
théorie a été lucidement exposée dans cette _Revue_ même _des Deux
Mondes_, en juillet 1833. On y peut prendre une idée de la manière de ce
vaste et libre esprit: l'hypothèse antique retrouvée dans sa grandeur,
l'hypothèse à la façon presque des Thalès et des Démocrite, mais portant
sur des faits qui ont la rigueur moderne.
[Note 122: Nous noterons encore, pour compléter ces indications de
travaux, un Mémoire sur la loi de Mariotte, imprimé en 1814; un Mémoire
sur des propriétés nouvelles des axes de rotation des corps, imprimé
dans le Recueil de l'Académie des Sciences; un autre sur les équations
générales du mouvement, dans le Journal de Mathématiques de M. Liouville
(juin 1836).]
[Note 123: _Annales des Sciences naturelles_, t. II, page 295. M. N...
n'est autre que M. Ampère.]
[Note 124: On la trouve dans la _Bibliothèque universelle_, t. XLIX,
et en analyse dans un rapport de M. Becquerel (_Revue encyclopédique_,
Novembre 1832).]
Après avoir tant fait, tant pensé, sans parler des inquiétudes
perpétuelles du dedans qu'il se suscitait, on conçoit qu'à soixante et
un ans M. Ampère, dans toute la force et le zèle de l'intelligence, eût
usé un corps trop faible. Parti pour sa tournée d'inspecteur général, il
se trouva malade dès Roanne; sa poitrine, sept ans auparavant, apaisée
par l'air du Midi, s'irritait cette fois davantage: il voulut continuer.
Arrivé à Marseille, et ne pouvant plus aller absolument, il fut soigné
dans le collége, et on espérait prolonger une amélioration légère,
lorsqu'une fièvre subite au cerveau l'emporta le 10 juin 1836, à cinq
heures du matin, entouré et soigné par tous avec un respect filial, mais
en réalité loin des siens, loin d'un fils.
Il resterait peut-être à varier, à égayer décemment ce portrait, de
quelques-unes de ces naïvetés nombreuses et bien connues qui composent,
autour du nom de l'illustre savant, une sorte de légende courante, comme
les bons mots malicieux autour du nom de M. de Talleyrand: M. Ampère,
avec des différences d'originalité, irait naturellement s'asseoir entre
La Condamine et La Fontaine. De peur de demeurer trop incomplet sur ce
point, nous ne le risquerons pas. M. Ampère savait mieux les choses de
la nature et de l'univers que celles des hommes et de la société. Il
manquait essentiellement de calme, et n'avait pas la mesure et la
proportion dans les rapports de la vie. Son coup d'oeil, si vaste et
si pénétrant au delà, ne savait pas réduire les objets habituels. Son
esprit immense était le plus souvent comme une mer agitée; la première
vague soudaine y faisait montagne; le liège flottant ou le grain de
sable y était aisément lancé jusqu'aux cieux.
Malgré le préjugé vulgaire sur les savants, ils ne sont pas toujours
ainsi. Chez les esprits de cet ordre et pour les cerveaux de haut génie,
la nature a, dans plus d'un cas, combiné et proportionné l'organisation.
Quelques-uns, armés au complet, outre la pensée puissante intérieure,
ont l'enveloppe extérieure endurcie, l'oeil vigilant et impérieux, la
parole prompte, qui impose, et toutes les défenses. Qui a vu Dupuytren
et Cuvier comprendra ce que je veux rendre. Chez d'autres, une sorte
d'ironie douce, calme, insouciante et égoïste, comme chez Lagrange,
compose un autre genre de défense. Ici, chez M, Ampère, toute la
richesse de la pensée et de l'organisation est laissée, pour ainsi dire,
plus à la merci des choses, et le bouillonnement intérieur reste à
découvert. Il n'y a ni l'enveloppe sèche qui isole et garantit, ni le
reste de l'organisation armée qui applique et fait valoir. C'est le pur
savant au sein duquel on plonge.
Les hommes ont besoin qu'on leur impose. S'ils se sentent pénétrés et
jugés par l'esprit supérieur auquel ils ne peuvent refuser une espèce de
génie, les voilà maintenus, et volontiers ils lui accordent tout, même
ce qu'il n'a pas. Autrement, s'ils s'aperçoivent qu'il hésite et croit
dépendre, ils se sentent supérieurs à leur tour à lui par un point
commode, et ils prennent vite leur revanche et leurs licences. M. Ampère
aimait ou parfois craignait les hommes, il s'abandonnait à eux, il
s'inquiétait d'eux; il ne les jugeait pas. Les hommes (et je ne parte
pas du simple vulgaire) ont un faible pour ceux qui les savent mener,
qui les savent contenir, quand ceux-ci même les blessent ou les
exploitent. Le caractère, estimable ou non, mais doué de conduite et de
persistance même intéressée, quand il se joint à un génie incontestable,
les frappe et a gain de cause en définitive dans leur appréciation. Je
ne dis pas qu'ils aient tout à fait tort, le caractère tel quel, la
volonté froide et présente, étant déjà beaucoup. Mais je cherche à
m'expliquer comment la perte de M. Ampère, à un âge encore peu avancé,
n'a pas fait à l'instant aux yeux du monde, même savant, tout le vide
qu'y laisse en effet son génie.
Et pourtant (et c'est ce qu'il faut redire encore en finissant) qui fut
jamais meilleur, à la fois plus dévoué sans réserve à la science, et
plus sincèrement croyant aux bons effets de la science pour les hommes?
Combien il était vif sur la civilisation, sur les écoles, sur les
lumières! Il y avait certains résultats réputés positifs, ceux de
Malthus, par exemple, qui le mettaient en colère: il était tout
_sentimental_ à cet égard; sa philanthropie de coeur se révoltait de
ce qui violait, selon lui, la moralité nécessaire, l'efficacité
bienfaisante de la science. D'autres savants illustres ont donné avec
mesure et prudence ce qu'ils savaient; lui, il ne pensait pas qu'on dût
en ménager rien. Jamais esprit de cet ordre ne songea moins à ce qu'il
y a de personnel dans la gloire. Pour ceux qui l'abordaient, c'était un
puits ouvert. A toute heure, il disait tout. Étant un soir avec ses amis
Camille Jordan et Degérando, il se mit à leur exposer le système du
monde; il parla treize heures avec une lucidité continue; et comme le
monde est infini, et que tout s'y enchaîne, et qu'il le savait de cercle
en cercle en tous les sens, il ne cessait pas, et si la fatigue ne
l'avait arrêté, il parlerait, je crois, encore. O Science! voilà bien à
découvert ta pure source sacrée, bouillonnante!--Ceux qui l'ont entendu,
à ses leçons, dans les dernières années au Collége de France, se
promenant le long de sa longue table comme il eût fait dans l'allée
de Polémieux, et discourant durant des heures, comprendront cette
perpétuité de la veine savante. Ainsi en tout lieu, en toute rencontre,
il était coutumier de faire, avec une attache à l'idée, avec un oubli de
lui-même qui devenait merveille. Au sortir d'une charade ou de quelque
longue et minutieuse bagatelle, il entrait dans les sphères. Virgile,
en une sublime églogue, a peint le demi-dieu barbouillé de lie, que les
bergers enchaînent: il ne fallait pas l'enchaîner, lui, le distrait et
le simple, pour qu'il commençât:
Namque canebat, uti magnum per inane coacta
Semina terrarumque animaeque marisque fuissent,
Et liquidi simul ignis; ut his exordia primis
Omnia, etc., etc.
Il enchaînait de tout les semences fécondes,
Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air,
Les fleuves descendus du sein de Jupiter...
Et celui qui, tout à l'heure, était comme le plus petit, parlait
incontinent comme les antiques aveugles,--comme ils auraient parlé,
venus depuis Newton. C'est ainsi qu'il est resté et qu'il vit dans notre
mémoire, dans notre coeur.