Demandez à l'abbé Raynal, _qui serait sur la ligne de M. de La Harpe,
s'il avait un peu moins d'abondance et un peu plus de goût_; au digne,
au sage et honnête Thomas enfin, qui, à l'opposé du même M. de La Harpe,
_met tout en montagnes, comme l'autre met tout en plaines_, et qui, en
écrivant _sur les femmes_, a trouvé moyen de composer _un si bon, un si
estimable livre, mais un livre qui n'a pas de sexe_.
En prononçant le nom de femmes, nous avons touché la source la plus
abondante et la plus vive du talent de Diderot comme artiste. Ses
meilleurs morceaux, les plus délicieux d'entre ses _petits papiers_,
sont certainement ceux où il les met en scène, où il raconte les
abandons, les perfidies, les ruses dont elles sont complices ou
victimes, leur puissance d'amour, de vengeance, de sacrifice; où il
peint quelque coin du monde, quelque intérieur auquel elles ont été
mêlées. Les moindres récits courent alors sous sa plume, rapides,
entraînants, simples, loin d'aucun système, empreints, sans affectation,
des circonstances les plus familières, et comme venant d'un homme qui a
de bonne heure vécu de la vie de tous les jours, et qui a senti l'âme et
la poésie dessous. De telles scènes, de tels portraits ne s'analysent
pas. Omettant les choses plus connues, je recommande à ceux qui ne l'ont
pas lue encore la Correspondance de Diderot avec mademoiselle Jodin,
jeune actrice dont il connaissait la famille, et dont il essaya de
diriger la conduite et le talent par des conseils aussi attentifs que
désintéressés. C'est un admirable petit cours de morale pratique, sensée
et indulgente; c'est de la raison, de la décence, de l'honnêteté, je
dirais presque de la vertu, à la portée d'une jolie actrice, bonne et
franche personne, mais mobile, turbulente, amoureuse. A la place de
Diderot, Horace (je le suppose assez goutteux déjà pour être sage),
Horace lui-même n'aurait pas donné d'autres préceptes, des conseils
mieux pris dans le réel, dans le possible, dans l'humanité; et certes il
ne les eût pas assaisonnés de maximes plus saines, d'indications plus
fines sur l'art du comédien. Ces Lettres à mademoiselle Jodin, publiées
pour la première fois en 1821, présageaient dignement celles à
mademoiselle Voland, que nous possédons enfin aujourd'hui. Ici Diderot
se révèle et s'épanche tout entier. Ses goûts, ses moeurs, la tournure
secrète de ses idées et de ses désirs; ce qu'il était dans la maturité
de l'âge et de la pensée; sa sensibilité intarissable au sein des plus
arides occupations et sous les paquets d'épreuves de l'_Encyclopédie_;
ses affectueux retours vers les temps d'autrefois, son amour de la ville
natale, de la maison paternelle et des _vordes_ sauvages où s'ébattait
son enfance; son voeu de retraite solitaire, de campagne avec peu
d'amis, d'oisiveté entremêlée d'émotions et de lectures; et puis, au
milieu de cette société charmante, à laquelle il se laisse aller tout
en la jugeant, les figures sans nombre, gracieuses ou grimaçantes, les
épisodes tendres ou bouffons qui ressortent et se croisent dans ses
récits; madame d'Épinay, les boucles de cheveux pendantes, un cordon
bleu au front, langoureuse en face de Grimm; madame d'Aine en camisole,
aux prises avec M. Le Roy; le baron d'Holbach, au ton moqueur et
discordant, près de sa moitié au fin sourire; l'abbé Galiani, _trésor
dans les jours pluvieux_, meuble si indispensable que _tout le
monde voudrait en avoir un à la campagne, si on en faisait chez les
tabletiers_; l'incomparable portrait d'_Uranie_, de cette belle et
auguste madame Legendre, la plus vertueuse des coquettes, la plus
désespérante des femmes qui disent: Je vous aime;--un franc parler sur
les personnages célèbres; Voltaire, _ce méchant et extraordinaire enfant
des Délices_, qui a beau critiquer, railler, se démener, et qui _verra
toujours au-dessus de lui une douzaine d'hommes de la nation, qui, sans
s'élever sur la pointe du pied, le passeront de la tête, car il n'est
que le second dans tous les genres_; Rousseau, cet être incohérent,
_excessif, tournant perpétuellement autour d'une capucinière où il se
fourrera un beau matin, et sans cesse ballotté de l'athéisme au baptême
des cloches_;--c'en est assez, je crois, pour indiquer que Diderot,
homme, moraliste, peintre et critique, se montre à nu dans cette
Correspondance, si heureusement conservée, si à propos offerte à
l'admiration empressée de nos contemporains. Plus efficacement que nos
paroles, elle ravivera, elle achèvera dans leur mémoire une image
déjà vieillie, mais toujours présente. Nous y renvoyons bien vite les
lecteurs qui trouveraient que nous n'en avons pas dit assez ou que
nous en avons trop dit[92]. Nous leur rappellerons en même temps,
comme dédommagement et comme excuse, un article sur la prose du grand
écrivain, inséré autrefois dans ce recueil par un des hommes[93] qui ont
le mieux soutenu et perpétué de nos jours la tradition de Diderot, pour
la verve chaude et féconde, le génie facile, abondant, passionné, le
charme sans fin des causeries et la bonté prodigue du caractère.
Juin 1831.
[Note 92: On peut voir aussi deux articles détaillés sur cette
Correspondance dans _le Globe_, 20 septembre et 5 octobre 1830.]
[Note 93: M. Ch. Nodier (_Revue de Paris_).]
J'ai refait plus tard une esquisse de Diderot qui se trouve au tome VII
des _Causeries du Lundi_.