On a comparé souvent l'impression mélancolique que produisent sur nous
les bibliothèques, où sont entassés les travaux de tant de générations
défuntes, à l'effet d'un cimetière peuplé de tombes. Cela ne nous a
jamais semblé plus vrai que lorsqu'on y entre, non avec une curiosité
vague ou un labeur trop empressé, mais guidé par une intention
particulière d'honorer quelque nom choisi, et par un acte de piété
studieuse à accomplir envers une mémoire. Si pourtant l'objet de notre
étude ce jour-là, et en quelque sorte de notre dévotion, est un de ces
morts fameux et si rares dont la parole remplit les temps, l'effet
ne saurait être ce que nous disons; l'autel alors nous apparaît trop
lumineux; il s'en échappe incessamment un puissant éclat qui chasse bien
loin la langueur des regrets et ne rappelle que des idées de durée et de
vie. La médiocrité, non plus, n'est guère propre à faire naître en nous
un sentiment d'espèce si délicate; l'impression qu'elle cause n'a rien
que de stérile, et ressemble à de la fatigue ou à de la pitié. Mais ce
qui nous donne à songer plus particulièrement et ce qui suggère à notre
esprit mille pensées d'une morale pénétrante, c'est quand il s'agit d'un
de ces hommes en partie célèbres et en partie oubliés, dans la mémoire
desquels, pour ainsi dire, la lumière et l'ombre se joignent; dont
quelque production toujours debout reçoit encore un vif rayon qui semble
mieux éclairer la poussière et l'obscurité de tout le reste; c'est
quand nous touchons à l'une de ces renommées recommandables et jadis
brillantes, comme il s'en est vu beaucoup sur la terre, belles
aujourd'hui, dans leur silence, de la beauté d'un cloître qui tombe, et
à demi couchées, désertes et en ruine. Or, à part un très-petit nombre
de noms grandioses et fortunés qui, par l'à-propos de leur venue,
l'étoile constante de leurs destins, et aussi l'immensité des choses
humaines et divines qu'ils ont les premiers reproduites glorieusement,
conservent ce privilège éternel de ne pas vieillir, ce sort un peu
sombre, mais fatal, est commun à tout ce qui porte dans l'ordre des
lettres le titre de talent et même celui de génie. Les admirations
contemporaines les plus unanimes et les mieux méritées ne peuvent
rien contre; la résignation la plus humble, comme la plus opiniâtre
résistance, ne hâte ni ne retarde ce moment inévitable, où le grand
poëte, le grand écrivain, entre dans la postérité, c'est-à-dire où les
générations dont il fut le charme et l'âme, cédant la scène à d'autres,
lui-même il passe de la bouche ardente et confuse des hommes à
l'indifférence, non pas ingrate, mais respectueuse, qui, le plus
souvent, est la dernière consécration des monuments accomplis. Sans
doute quelques pèlerins du génie, comme Byron les appelle, viennent
encore et jusqu'à la fin se succéderont alentour; mais la société en
masse s'est portée ailleurs et fréquente d'autres lieux. Une bien forte
part de la gloire de Walter Scott et de Chateaubriand plonge déjà dans
l'ombre. Ce sentiment qui, ainsi que nous le disons, n'est pas sans
tristesse, soit qu'on l'éprouve pour soi-même, soit qu'on l'applique à
d'autres, nous devons tâcher du moins qu'il nous laisse sans amertume.
Il n'a rien, à le bien prendre, qui soit capable d'irriter ou de
décourager; c'est un des mille côtés de la loi universelle. Ne nous
y appesantissons jamais que pour combattre en nous l'amour du bruit,
l'exagération de notre importance, l'enivrement de nos oeuvres. Prémunis
par là contre bien des agitations insensées, sachons nous tenir à un
calme grave, à une habitude réfléchie et naturelle, qui nous fasse tout
goûter selon la mesure, nous permette une justice clairvoyante, dégagée
des préoccupations superbes, et, en sauvant nos productions sincères des
changeantes saillies du jour et des jargons bigarrés qui passent, nous
établisse dans la situation intime la meilleure pour y épancher le
plus de ces vérités réelles, de ces beautés simples, de ces sentiments
humains bien ménagés, dont, sous des formes plus ou moins neuves
et durables, les âges futurs verront se confirmer à chaque épreuve
l'éternelle jeunesse.
Cette réflexion nous a été inspirée au sujet de l'abbé Prévost, et nous
croyons que c'est une de celles qui, de nos jours, lui viendraient le
plus naturellement à lui-même, s'il pouvait se contempler dans le passé.
Non pas que, durant le cours de sa longue et laborieuse carrière, il ait
jamais positivement obtenu ce quelque chose qui, à un moment déterminé,
éclate de la plénitude d'un disque éblouissant, et qu'on appelle la
gloire; plutôt que la gloire, il eut de la célébrité diffuse, et posséda
les honneurs du talent, sans monter jusqu'au génie. Ce fut pourtant, si
l'on parle un instant avec lui la langue vaguement complaisante de Louis
XIV, ce fut, à tout prendre, un heureux et facile génie, d'un savoir
étendu et lucide, d'une vaste mémoire, inépuisable en oeuvres, également
propre aux histoires sérieuses et aux amusantes, renommé pour les grâces
du style et la vivacité des peintures, et dont les productions, à peine
écloses, faisaient, disait-on alors, _les délices des coeurs sensibles
et des belles imaginations_. Ses romans, en effet, avaient un cours
prodigieux; on les contrefaisait de toutes parts; quelquefois on les
continuait sous son nom, ce qui est arrivé pour le _Cléveland_; les
libraires demandaient _du l'abbé Prévost_, comme précédemment du
Saint-Évremond; lui-même, il ne les laissait guère en souffrance, et
ses oeuvres, y compris _le Pour et Contre_ et l'_Histoire générale des
Voyages_, vont beaucoup au delà de cent volumes. De tous ces estimables
travaux, parmi lesquels on compte une bonne part de créations, que
reste-t-il dont on se souvienne et qu'on relise? Si dans notre jeunesse
nous nous sommes trouvés à portée de quelque ancienne bibliothèque de
famille, nous avons pu lire _Cléveland_, _le Doyen de Killerine_, les
_Mémoires d'un Homme de qualité_, que nous recommandaient nos oncles
ou nos pères; mais, à part une occasion de ce genre, on les estime sur
parole, on ne les lit pas. Que si par hasard on les ouvre, on ne va
presque jamais jusqu'à la fin, pas plus que pour l'_Astrée_ ou pour
_Clélie_; la manière en est déjà trop loin de notre goût, et rebute par
son développement, au lieu de prendre; il n'y a que _Manon Lescaut_ qui
réussisse toujours dans son accorte négligence, et dont la fraîcheur
sans fard soit immortelle. Ce petit chef-d'oeuvre échappé en un jour
de bonheur à l'abbé Prévost, et sans plus de peine assurément que les
innombrables épisodes, à demi réels, à demi inventés, dont il a semé ses
écrits, soutient à jamais son nom au-dessus du flux des années, et le
classe de pair, en lieu sûr, à côté de l'élite des écrivains et des
inventeurs. Heureux ceux qui, comme lui, ont eu un jour, une semaine, un
mois dans leur vie, où à la fois leur coeur s'est trouvé plus abondant,
leur timbre plus pur, leur regard doué de plus de transparence et de
clarté, leur génie plus familier et plus présent; où un fruit rapide
leur est né et a mûri sous cette harmonieuse conjonction de tous
les astres intérieurs; où, en un mot, par une oeuvre de dimension
quelconque, mais complète, ils se sont élevés d'un jet à l'idéal
d'eux-mêmes! Bernardin de Saint-Pierre dans _Paul et Virginie_, Benjamin
Constant par son _Adolphe_, ont eu cette bonne fortune, qu'on mérite
toujours si on l'obtient, de s'offrir, sous une enveloppe de résumé
admirable, au regard sommaire de l'avenir. On commence à croire que,
sans cette tour solitaire de René, qui s'en détache et monte dans la
nue, l'édifice entier de Chateaubriand se discernerait confusément à
distance[94]. L'abbé Prévost, sous cet aspect, n'a rien à envier à tous
ces hommes. Avec infiniment moins d'ambition qu'aucun, il a son point
sur lequel il est autant hors de ligne: Manon Lescaut subsiste à jamais,
et, en dépit des révolutions du goût et des modes sans nombre qui en
éclipsent le vrai règne, elle peut garder au fond sur son propre
sort cette indifférence folâtre et languissante qu'on lui connaît.
Quelques-uns, tout bas, la trouvent un peu faible peut-être et par
trop simple de métaphysique et de nuances; mais quand l'assaisonnement
moderne se sera évaporé, quand l'enluminure fatigante aura pâli, cette
fille incompréhensible se retrouvera la même, plus fraîche seulement par
le contraste. L'écrivain qui nous l'a peinte restera apprécié dans le
calme, comme étant arrivé à la profondeur la plus inouïe de la passion
par le simple naturel d'un récit, et pour avoir fait de sa plume, en
cette circonstance, un emploi cher à certains coeurs dans tous les
temps. Il est donc de ceux que l'oubli ne submergera pas, ou qu'il
n'atteindra du moins que quand, le goût des choses saines étant épuisé,
il n'y aura plus de regret à mourir.
[Note 94: J'écrivais cela en 1831. Ceux qui m'accusent, comme ce
léger M. de Loménie (qui n'est qu'un écho de son monde), d'avoir attendu
la mort de M. de Chateaubriand pour laisser voir ma pensée à son sujet,
ne m'ont pas bien lu. Béranger, au contraire, avait fort remarqué ce
passage, et il s'amusait quelquefois à taquiner M. de Chateaubriand sur
ce que ses petits neveux les romantiques pensaient de lui.]
Mais si la postérité s'en tient, dans l'essor de son coup d'oeil, à
cette brève compréhension d'un homme, à ce relevé rapide d'une oeuvre,
il y a, jusque dans son sein, des curiosités plus scrupuleuses et plus
patientes qui éprouvent le besoin d'insister davantage, de revenir à
la connaissance des portions disparues, et de retrouver épars dans
l'ensemble, plus mélangés sans doute mais aussi plus étalés, la plupart
des mérites dont la pièce principale se compose. On veut suivre dans la
continuité de son tissu, on veut toucher de la main, en quelque sorte,
l'étoffe et la qualité de ce génie dont on a déjà vu le plus brillant
échantillon, mais un échantillon, après tout, qui tient étroitement au
reste, et n'en est d'ordinaire qu'un accident mieux venu. C'est ce que
nous tâchons de faire aujourd'hui pour l'abbé Prévost. Un attrait tout
particulier, dès qu'on l'a entrevu, invite à s'informer de lui et à
désirer de l'approfondir. Sa physionomie ouverte et bonne, la politesse
décente de son langage, laissent transpirer à son insu une sensibilité
intérieure profondément tendre, et, sous la généralité de sa morale
et la multiplicité de ses récits, il est aisé de saisir les traces
personnelles d'une expérience bien douloureuse. Sa vie, en effet, fut
pour lui le premier de ses romans et comme la matière de tous les
autres. Il naquit, sur la fin du XVIIe siècle, en avril 1697, à Hesdin
dans l'Artois, d'une honnête famille et même noble; son père était
procureur du roi au bailliage. Le jeune Prévost fit ses premières études
chez les jésuites de sa ville natale, et plus tard alla doubler sa
rhétorique au collége d'Harcourt, à Paris. On le soigna fort à cause des
rares talents qu'il produisit de bonne heure, et les jésuites l'avaient
déjà entraîné au noviciat lorsqu'un jour (il avait seize ans), les idées
de monde l'ayant assailli, il quitta tout pour s'engager en qualité de
simple volontaire. La dernière guerre de Louis XIV tirait à sa fin; les
emplois à l'armée étaient devenus très-rares; mais il avait l'espérance,
commune à une infinité de jeunes gens, d'être avancé aux premières
occasions; et, comme lui-même il l'a dit par la suite en réponse à ceux
qui calomniaient cette partie de sa vie, «il n'étoit pas si disgracié
du côté de la naissance et de la fortune qu'il ne pût espérer de
faire heureusement son chemin.» Las pourtant d'attendre, et la guerre
d'ailleurs finissant, il retourna à La Flèche chez les pères jésuites,
qui le reçurent avec toutes sortes de caresses; il en fut séduit au
point de s'engager presque définitivement dans l'Ordre; il composa, en
l'honneur de saint François Xavier, une ode qui ne s'est pas conservée.
Mais une nouvelle inconstance le saisit, et, sortant encore une fois de
la retraite, il reprit le métier des armes _avec plus du distinction_,
dit-il, _et d'agrément_, avec quelque grade par conséquent, lieutenance
ou autre. Les détails manquent sur cette époque critique de sa vie[95].
On n'a qu'une phrase de lui qui donne suffisamment à penser et qui
révèle la teinte à la direction de ses sentiments durant les orages de
sa première jeunesse: «Quelques années se passèrent, dit-il (à ce métier
des armes); vif et sensible au plaisir, j'avouerai, dans les termes
de M. de Cambrai, que la sagesse demandoit bien des précautions qui
m'échappèrent. Je laisse à juger quels devoient être, depuis l'âge de
vingt à vingt-cinq ans, le coeur et les sentiments d'un homme qui a
composé le _Cléveland_ trente-cinq ou trente-six. La malheureuse fin
d'un engagement trop tendre me conduisit enfin au _tombeau_: c'est le
nom que je donne à l'Ordre respectable où j'allai m'ensevelir, et où
je demeurai quelque temps si bien mort, que mes parents et mes amis
ignorèrent ce que j'étois devenu.» Cet Ordre respectable dont il parle,
et dans lequel il entra à l'âge de vingt-quatre ans environ, est celui
des Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur; il y resta cinq ou six
ans dans les pratiques religieuses et dans l'assiduité de l'étude; nous
le verrons plus tard en sortir. Ainsi cette âme passionnée, et par trop
maniable aux impressions successives, ne pouvait se fixer à rien; elle
était du nombre de ces natures déliées qu'on traverse et qu'on ébranle
aisément sans les tenir; elle avait puisé dans l'ingénuité de son propre
fonds et avait développé en elle, par l'excellente éducation qu'elle
avait reçue, mille sentiments honnêtes, délicats et pieux, capables, ce
semble, à volonté, de l'honorer parmi les hommes ou de la sanctifier
dans la retraite, et elle ne savait se résoudre ni à l'un ni à l'autre
de ces partis; elle en essayait continuellement tour à tour; la
fragilité se perpétuait sous les remords; le monde, ses plaisirs,
la variété de ses événements, de ses peintures, la tendresse de ses
liaisons, devenaient, au bout de quelques mois d'absence, des tentations
irrésistibles pour ce coeur trop tôt sevré, et, d'une autre part, aucun
de ces biens ne parvenait à le remplir au moment de la jouissance. Le
repentir alors et une sorte d'irritation croissante contre un ennemi
toujours victorieux le rejetaient au premier choc dans des partis
extrêmes dont l'austérité ne tardait pas à mollir; et, après une lutte
nouvelle, en un sens contraire au précédent, il retombait encore de
la cellule dans les aventures. On a conservé de lui le fragment d'une
lettre écrite à l'un de ses frères au commencement de son entrée chez
les bénédictins; elle se rapporte au temps de son séjour à Saint-Ouen,
vers 1721. Il y touche cet état moral de son âme en traits ingénus
et suaves qui marquent assez qu'il n'est pas guéri: «Je connois la
foiblesse de mon coeur, et je sens de quelle importance il est pour
son repos de ne point m'appliquer à des sciences stériles qui le
laisseraient dans la sécheresse et dans la langueur; il faut, si je
veux être heureux dans la religion, que je conserve dans toute sa force
l'impression de grâce qui m'y a amené; il faut que je veille sans cesse
à éloigner tout ce qui pourroit l'affoiblir. Je n'aperçois que trop tous
les jours de quoi je redeviendrois capable, si je perdois un moment
de vue la grande règle, ou même si je regardois avec la moindre
complaisance certaines images qui ne se présentent que trop souvent à
mon esprit, et qui n'auroient encore que trop de force pour me séduire,
quoiqu'elles soient à demi effacées. Qu'on a de peine, mon cher frère,
à reprendre un peu de vigueur quand on s'est fait une habitude de sa
foiblesse; et qu'il en coûte à combattre pour la victoire, quand on a
trouvé longtemps de la douceur à se laisser vaincre!»
[Note 95: Le biographe de l'édition de 1810, qui est le même que
celui de l'édition de 1783, a copié sur ce point le biographe qui a
publié les _Pensées de l'abbé Prévost_ en 1764, et qui lui-même s'en
était tenu aux explications insérées dans le nombre 47 du _Pour et
Contre_.--On a imprimé dans je ne sais quel livre _d'Ana_, que Prévost
étant tombé amoureux d'une dame, à Hesdin probablement, son père, qui
voyait cette intrigue de mauvais oeil, alla un soir à la porte de la
dame pour morigéner son fils au passage, et que celui-ci, dans la
rapidité du mouvement qu'il fit pour s'échapper, heurta si violemment
son père que le vieillard mourut des suites du coup. Si ce n'est pas
là une calomnie atroce, c'est un conte, et Prévost a bien assez
de catastrophes dans sa vie sans celle-là. (Voir dans la _Décade
philosophique_ du 20 thermidor an XI une lettre de M. L. Prévost
d'Exiles, qui dément et réfute péremptoirement cette anecdote sur son
grand-oncle).]
L'idéal de l'abbé Prévost, son rêve dès sa jeunesse, le modèle de
félicité vertueuse qu'il se proposait et qu'ajournèrent longtemps pour
lui des erreurs trop vives, c'était un mélange d'étude et de monde, de
religion et d'honnête plaisir, dont il s'est plu en beaucoup d'occasions
à flatter le tableau. Une fois engagé dans des liens indissolubles, il
tâcha que toute image trop émouvante et trop propice aux désirs fût
soigneusement bannie de ce plan un peu chimérique, où le devoir était la
mesure de la volupté. On aime à s'étendre avec lui, en plus d'un
endroit des _Mémoires d'un Homme de qualité_ et de _Cléveland_, sur ces
promenades méditatives, ces saintes lectures dans la solitude, au milieu
des bois et des fontaines, une abbaye toujours dans le fond; sur ces
conversations morales entre amis, _qu'Horace et Boileau ont marquées_,
nous dit-il, _comme un des plus beaux traits dont ils composent la
vie heureuse_. Son christianisme est doux et tempéré, on le voit;
accommodant, mais pur; c'est un christianisme formel qui _ordonne à la
fois la pratique de la morale et la croyance des mystères_, d'ailleurs
nullement farouche, fondé sur la Grâce et sur l'amour, fleuri
d'atticisme, ayant passé par le noviciat des jésuites et s'en étant
dégagé avec candeur, bien qu'avec un souvenir toujours reconnaissant.
Gresset, dans plusieurs morceaux de ses épîtres, nous en donnerait
quelque idée que Prévost certainement ne désavouerait pas:
_Blandus honos, hilarisque tamen cum pondère virtus._
Boileau, plus sévère et aussi humain, Boileau, que je me reproche de
n'avoir pas assez loué autrefois sur ce point non plus que sur quelques
autres, a été inspiré de cet esprit de piété solide dans son Épître à
l'abbé Renaudot. L'admirable caractère de Tiberge, dans _Manon Lescaut_,
en offre en action toutes les lumières et toutes les vertus réunies. Du
milieu des bouleversements de sa jeunesse et des nécessités matérielles
qui en furent la suite, Prévost tendit d'un effort constant à cette
sagesse pleine d'humilité, et il mérita d'en cueillir les fruits dès
l'âge mûr. Il conserva toute sa vie un tendre penchant pour ses premiers
maîtres, et les impressions qu'il avait reçues d'eux ne le quitteront
jamais. Il est possible, à la rigueur, que la philosophie, alors
commençante, l'ait séduit un moment dans l'intervalle de sa sortie de
La Flèche à son entrée chez les bénédictins, et que le personnage de
Cléveland représente quelques souvenirs personnels de cette époque. Mais
au fond c'était une nature soumise, non raisonneuse, altérée des sources
supérieures, encline à la spiritualité, largement crédule à l'invisible;
une intelligence de la famille de Malebranche en métaphysique; une de
ces âmes qui, ainsi qu'il l'a dit de sa Cécile, _se portent d'une ardeur
étonnante de sentiments vers un objet qui leur est incertain pour
elles-mêmes; qui aspirent au bonheur d'aimer sans bornes et sans
mesure_, et s'en croient empêchées par les _ténèbres des sens_ et le
poids de la chair. Il obéit à un élan de cette voix mystique en entrant
chez les bénédictins: seulement il compta trop sur ses forces, ou
peut-être, parce qu'il s'en défiait beaucoup, il se hâta de s'interdire
solennellement toute récidive de défaillance. Le sacrifice une fois
consommé, la conscience lucide lui revint: «Je reconnus, dit-il, que ce
coeur si vif étoit encore brûlant sous la cendre. La perte de ma
liberté m'affligea jusqu'aux larmes. Il étoit trop tard. Je cherchai ma
consolation durant cinq ou six ans, dans les charmes de l'étude; mes
livres étoient mes amis fidèles, _mais ils étoient morts comme moi!_»
L'étude en effet, qui, suivant sa propre expression, a des douceurs,
mais mélancoliques et toujours uniformes; ce genre d'étude surtout,
héritage démembré des Mabillon, austère, interminable, monotone comme
une pénitence, sans mélange d'invention et de grâces, pouvait suffire
uniquement à la vie d'un dom Martenne, non à celle de dom Prévost. Il y
était propre toutefois, mais il l'était aussi à trop d'autres matières
plus attrayantes. On l'occupa successivement dans les diverses maisons
de l'Ordre à Saint-Ouen de Rouen, où il eut une polémique à son
avantage avec un jésuite appelé Le Brun; à l'abbaye du Bec, où, tout en
approfondissant la théologie, il fit connaissance d'un grand seigneur
retiré de la cour qui lui donna peut-être la pensée de son premier
roman; à Saint-Germer, où il professa les humanités; à Évreux et aux
Blancs-Manteaux de Paris, où il prêcha avec une vogue merveilleuse;
enfin à Saint-Germain-des-Prés, espèce de capitale de l'Ordre, où on
l'appliqua en dernier lieu au _Gallia Christiana_, dont un volume
presque entier, dit-on, est de lui. Il commença dès lors, selon toute
apparence, à rédiger les _Mémoires d'un Homme de qualité_, et en même
temps, par la multitude d'histoires intéressantes qu'il contait à ravir,
il faisait le charme des veillées du cloître. Un léger mécontentement,
qui n'était qu'un prétexte, mais en réalité ses idées, dont le cours le
détournait plus que jamais ailleurs, l'engagèrent à solliciter de Rome
sa translation dans une branche moins rigide de l'Ordre; ce fut pour
Cluny qu'il s'arrêta. Il obtint sa demande; le bref devait être fulminé
par l'évêque d'Amiens à un jour marqué; Prévost y comptait, et de grand
matin il s'échappa du couvent, en laissant pour les supérieurs des
lettres où il exposait ses motifs. Par l'effet d'une intrigue qu'il
avait ignorée jusqu'au dernier moment, le bref ne fut pas fulminé, et
sa position de déserteur devint tellement fausse qu'il n'y vit d'autre
issue qu'une fuite en Hollande. Le général de la congrégation tenta bien
une démarche amicale pour lui rouvrir les portes; mais Prévost, déjà
parti, n'en fut pas informé. Ce grand pas une fois fait, il dut en
accepter toutes les conséquences. Riche de savoir, rompu à l'étude,
propre aux langues, regorgeant, en quelque sorte, de souvenirs et
d'aventures éprouvées ou recueillies qui s'étaient amassées en lui
dans le silence, il saisit sa plume facile et courante pour ne la plus
abandonner; et par ses romans, ses compilations, ses traductions, ses
journaux, ses histoires, il s'ouvrit rapidement une large place dans le
monde littéraire. Sa fuite est de 1727 ou 1728 environ; il avait trente
et un ans, et demeura ainsi hors de France au moins six années, tant
en Hollande qu'en Angleterre. Dès les premiers temps de son exil, nous
voyons paraître de lui les _Mémoires d'un Homme de qualité_, un volume
traduit de l'_Histoire universelle_ du président de Thou, une _Histoire
métallique du royaume des Pays-Bas_, également traduite. _Cléveland_
vint ensuite, puis _Manon_, et _le Pour et Contre_, dont la publication
commencée en 1733 ne finit qu'en 1740. Prévost était déjà rentré en
France lorsqu'il publia _le Doyen de Killerine_, en 1735. Comme ceci
n'est pas un inventaire exact, ni même un jugement général des nombreux
écrits de notre auteur, nous ne nous arrêterons qu'à ceux qui nous
aideront à le peindre.
Les _Mémoires d'un Homme de qualité_ nous semblent sans contredit, et
_Manon_ à part, _Manon_ qui n'en est du reste qu'un charmant épisode par
post-scriptum,--nous semblent le plus naturel, le plus franc, le mieux
conservé des romans de l'abbé Prévost, celui où, ne s'étant pas encore
blasé sur le romanesque et l'imaginaire, il se tient davantage à ce
qu'il a senti en lui ou observé alentour. Tandis que, dans ses romans
postérieurs, il se perd en des espaces de lieu considérables et se prend
à des personnages d'outre-mer, qu'il affuble de caractères hybrides et
dont la vraisemblance, contestable dès lors, ne supporte pas un coup
d'oeil aujourd'hui, dans ces Mémoires au contraire il nous retrace en
perfection, et sans y songer, les manières et les sentiments de la bonne
société vers la fin du règne de Louis XIV. Le côté satirique que préfère
Le Sage manque ici tout à fait; la grossièreté et la licence, qui se
faisaient jour à tout instant sous ces beaux dehors, n'y ont aucune
place. J'omets toujours _Manon_ et son Paris du temps du _Système_, son
Paris de vice et de boue, où toutes les ordures sont entassées, quoique
d'occasion seulement, remarquez-le bien, quoique jetées là sans dessein
de les faire ressortir, et d'un bout à l'autre éclairées d'un même
reflet sentimental. Mais le monde habituel de Prévost, c'est le monde
honnête et poli, vu d'un peu loin par un homme qui, après l'avoir
certainement pratiqué, l'a regretté beaucoup du fond de la province et
des cloîtres; c'est le monde délicat, galant et plein d'honneur, tel que
Louis XIV aurait voulu le fixer, comme Boileau et Racine nous en ont
décoré l'idéal, qui est à portée de la cour, mais qui s'en abstient
souvent; où Montausier a passé, où la Régence n'est point parvenue.
Prévost tourne en plein ses récits au noble, au sérieux, au pathétique,
et s'enchante aisément. Son roman,--oui, son roman, nonobstant la fille
de joie et l'escroc que vous en connaissez, procède en ligne assez
directe de l'_Astrée_, de la _Clélie_ et de ceux de madame de La
Fayette. De composition et d'art dans le cours de son premier ouvrage,
non plus que dans les suivants, il n'y en a pas l'ombre; le marquis
raconte ce qui lui est arrivé, à lui, et ce que d'autres lui ont raconté
d'eux-mêmes; tout cela se mêle et se continue à l'aventure; nulle
proportion de plans; une lumière volontiers égale; un style délicieux,
rapide, distribué au hasard, quoique avec un instinct de goût inaperçu;
enjambant les routes, les intervalles, les préambules, tout ce que nous
décririons aujourd'hui; voyageant par les paysages en carrosse bien
roulant et les glaces levées; sautant, si l'on est à bord d'un vaisseau,
sur _une infinité de cordages et d'instruments de mer_, sans désirer
ni savoir en nommer un seul, et, dans son ignorance extraordinaire,
s'épanouissant mille fois sur quelques scènes de coeur, renouvelées
à profusion, et dont les plus touchantes ne sont pas même encadrées.
L'ouvrage se partage nettement en deux parts: l'auteur, voyant que la
première avait réussi, y rattacha l'autre. Dans cette première, qui est
la plus courte, après avoir moralisé au début sur les grandes passions,
les avoir distinguées de la pure concupiscence, et s'être efforcé d'y
saisir un dessein particulier de la Providence pour des fins inconnues,
le marquis raconte les malheurs de son père, les siens propres, ses
voyages en Angleterre, en Allemagne, sa captivité en Turquie[96], la mort
de sa chère Sélima, qu'il y avait épousée et avec laquelle il était venu
à Rome. C'est l'inconsolable douleur de cette perte qui lui fait
dire avec un accent de conviction naïve bien aussi pénétrant que nos
obscurités fastueuses: «Si les pleurs et les soupirs ne peuvent porter
le nom de plaisir, il est vrai néanmoins qu'ils ont une douceur infinie
pour une personne mortellement affligée[97].» Jeté par ce désespoir au
sein de la religion, dans l'abbaye de...., où il séjourne trois ans, le
marquis en est tiré, à force de violences obligeantes, par M. le duc
de..., qui le conjure de servir de guide à son fils dans divers voyages.
Ils partent donc pour l'Espagne d'abord, puis visitent le Portugal et
l'Angleterre, le vieux marquis sous le nom de M. de Renoncour, le jeune
sous le titre de marquis de Rosemont. Les conseils du Mentor à son
élève, son souci continuel et respectueux pour _la gloire de cet
aimable marquis_; ce qu'il lui recommande et lui permet de lecture, le
_Télémaque_, _la Princesse de Clèves_; pourquoi il lui défend la langue
espagnole; son soin que chez un homme de cette qualité, destiné aux
grandes affaires du monde, l'étude ne devienne pas une _passion comme
chez un suppôt d'université_; les éclaircissements qu'il lui donne sur
les inclinations des sexes et les bizarreries du coeur, tous ces détails
ont dans le roman une saveur inexprimable qui, pour le sentiment des
moeurs et du ton d'alors, fait plus, et à moins de frais, que ne
pourraient nos flots de couleur locale. L'amour du marquis pour dona
Diana, l'assassinat de cette beauté et surtout le mariage au lit de
mort, sont d'un intérêt qui, dans l'ordre romanesque, répond assez
à celui de _Bérénice_ en tragédie. Après le voyage d'Espagne et de
Portugal, et durant la traversée pour la Hollande, M. de Renoncour
rencontre inopinément dans le vaisseau ses deux neveux, les fils
d'Amulem, frère de Sélima; et cette gracieuse _turquerie_, jetée au
travers de nos gentilshommes français, ne cause qu'autant de surprise
qu'il convient. Arrivé à terre, le digne gouverneur rejoint son
beau-frère lui-même, et les voilà se racontant leurs destinées mutuelles
depuis la séparation. Il y est parlé, entre autres particularités,
d'une certaine Oscine, à qui Amulem a offert, sans qu'elle ait accepté,
d'être, en l'épousant, _une des plus heureuses personnes de l'Asie_[98].
Quant à ces fils d'Amulem, à ces neveux de M. de Renoncour, il se trouve
que le plus charmant des deux est une nièce qu'on avait déguisée de la
sorte pour la sûreté du voyage; mais le marquis, si triste de la mort de
sa Diana, n'a pas pris garde à ce piége innocent, et, à force d'aimer
son jeune ami Mémiscès, il devient, sans le savoir, infidèle à la
mémoire de ce qu'il a tant pleuré. En général, ces personnages sont
oublieux, mobiles, adonnés à leurs impressions et d'un laisser-aller qui
par instants fait sourire; l'amour leur naît subitement d'un clin
d'oeil comme chez des oisifs et des âmes inoccupées; ils ont des
songes merveilleux; ils donnent ou reçoivent des coups d'épée avec une
incroyable promptitude; ils guérissent par des poudres et des huiles
secrètes; ils s'évanouissent et renaissent rapidement à chaque accès de
douleur ou de joie. C'est l'espèce du gentilhomme poli de ce temps-là
que le romancier nous a quelque peu arrangée à sa manière. Le jeune
Rosemont dans le plus haut rang, le chevalier des Grieux jusque dans la
dernière abjection, conservent les caractères essentiels de ce type et
le réalisent également sous ses revers les plus opposés. Le premier,
malgré ses emportements de passion et deux ou trois meurtres bien
involontaires, prélude déjà à tous les honneurs de la vertu d'un
Grandisson; le chevalier, après quelques escroqueries et un assassinat
de peu de conséquence, demeure sans contredit le plus prévenant par sa
bonne mine et le plus honnête des infortunés. La démarcation entre les
deux marquis, entre le marquis simple homme de qualité et le marquis
fils de duc, est tranchée fidèlement; la prérogative ducale reluit dans
toute la splendeur du préjugé. L'embarras du bon M. de Renoncour quand
son élève veut épouser sa nièce, les représentations qu'il adresse à la
pauvre enfant, en lui disant du jeune homme: _Avez-vous oublié ce qu'il
est né?_ son recours en désespoir de cause au père du marquis, au
noble duc, qui reçoit l'affaire comme si elle lui semblait par trop
impossible, et l'effleure avec une légèreté de grand ton qui serait à
nos yeux le suprême de l'impertinence; ces traits-là, que l'âge a rendus
piquants, ne coûtaient rien à l'abbé Prévost, et n'empruntaient aucune
intention de malice sous sa plume indulgente. Il en faut dire autant de
l'inclination du vieux marquis pour la belle milady R... Prévost n'a
voulu que rendre son héros perplexe et intéressant: le comique s'y est
glissé à son insu, mais un comique délicat à saisir, tempéré d'aménité,
que le respect domine, que l'attendrissement fait taire, et comme il
s'en mêle dans Goldsmith au personnage excellent de Primerose.
[Note 96: Pendant qu'il est captif en Turquie, son maître Salem veut
le convertir au Coran; et comme le marquis, en bon chrétien, s'élève
contre l'impureté sensuelle sanctionnée par Mahomet, Salem lui fait
le raisonnement que voici: «Dieu, n'ayant pas voulu tout d'un coup se
communiquer aux hommes, ne s'est d'abord fait connoître à eux que par
des figures. La première loi, qui fut celle des Juifs, en est remplie.
Il ne leur proposoit, pour motif et pour récompense de la vertu, que des
plaisirs charnels et des félicités grossières. La loi des chrétiens, qui
a suivi celle des Juifs, étoit beaucoup plus parfaite, parce qu'elle
donnoit tout à l'esprit, qui est sans contredit au-dessus du corps...
C'est un second état par lequel ce Dieu bon a voulu faire passer les
hommes... Et maintenant enfin ce ne sont plus les seuls biens du corps,
comme dans la loi des Juifs, ni les seuls biens spirituels, comme dans
l'Évangile des chrétiens, c'est la félicité du corps et de l'esprit que
l'Alcoran promet tout à la fois aux véritables croyants.» Il est curieux
que Salem, c'est-à-dire notre abbé Prévost, ait conçu une manière
d'union des lois juive et chrétienne au sein de la loi musulmane, par un
raisonnement tout pareil à celui qui vient d'être si hardiment développé
de nos jours dans le saint-simonisme.]
[Note 97: Je trouve dans les lettres de mademoiselle Aïssé (1728):
«Il y a ici un nouveau livre intitulé _Mémoires d'un Homme de qualité
retiré du monde_. Il ne vaut pas grand'chose; cependant on en lit 190
pages en fondant en larmes.» Ce n'est que de la première partie des
_Mémoires d'un Homme de qualité_ que peut parler mademoiselle Aïssé; 190
pages qu'on lit en fondant en larmes, n'est-ce donc rien?]
[Note 98: Il est question dans la _Cléopâtre_ de La Calprenède d'une
grande dame que Tiridate sauve à la nage, au moment où elle se noyait
près du rivage d'Alexandrie, et qui se trouve être _une des plus
importantes personnes de la terre_.]
J'aime beaucoup moins le _Cléveland_ que les _Mémoires d'un Homme de
qualité_: dans le temps on avait peut-être un autre avis; aujourd'hui
les invraisemblances et les chimères en rendent la lecture presque aussi
fade que celle d'_Amadis_. Nous ne pouvons revenir à cette géographie
fabuleuse, à cette nature de _Pyrame et Thisbé_, vaguement remplie de
rochers, de grottes et de sauvages. Ce qui reste beau, ce sont les
raisonnements philosophiques d'une haute mélancolie que se font en
plusieurs endroits Cléveland et le comte de Clarendon. L'examen à
peu près psychologique, auquel s'applique le héros au début du livre
sixième, nous montre la droiture lumineuse, l'élévation sereine des
idées, compatibles avec les conséquences pratiques les plus arides et
les plus amères. L'impuissance de la philosophie solitaire en face des
maux réels y est vivement mise à nu, et la tentative de suicide par où
finit Cléveland exprime pour nous et conclut visiblement cette moralité
plus profonde, j'ose l'assurer, qu'elle n'a dû alors le sembler à son
auteur. Quant au _Doyen de Killerine_, le dernier en date des trois
grands romans de Prévost, c'est une lecture qui, bien qu'elle languisse
parfois et se prolonge sans discrétion, reste en somme infiniment
agréable, si l'on y met un peu de complaisance. Ce bon doyen de
Killerine, passablement ridicule à la manière d'Abraham Adams, avec ses
deux bosses, ses jambes crochues et sa verrue au front, tuteur cordial
et embarrassé de ses frères et de sa jolie soeur, me fait l'effet d'une
poule qui, par mégarde, a couvé de petits canards; il est sans cesse
occupé d'aller de Dublin à Paris pour ramener l'un ou l'autre qui
s'écarte et se lance sur le grand étang du monde. Ce genre de vie,
auquel il est si peu propre, l'engage au milieu des situations les plus
amusantes pour nous, sinon pour lui, comme dans cette scène de boudoir
où la coquette essaye de le séduire, ou bien lorsque, remplissant un
rôle de femme dans un rendez-vous de nuit, il reçoit, à son corps
défendant, les baisers passionnés de l'amant qui n'y voit goutte. L'abbé
Desfontaines, dans ses _Observations sur les Écrits modernes_, parmi de
justes critiques du plan et des invraisemblances de cet ouvrage, s'est
montré de trop sévère humeur contre l'excellent doyen, en le traitant
de personnage plat et d'homme aussi insupportable au lecteur qu'à
sa famille. Pour sa famille, je ne répondrais pas qu'il l'amusât
constamment; mais nous qui ne sommes pas amoureux, le moyen de lui en
vouloir quand il nous dit: «Je lui prouvai par un raisonnement sans
réplique que ce qu'il nommoit amour invincible, constance inviolable,
fidélité nécessaire, étoient autant de chimères que la religion et
l'ordre même de la nature ne connoissoient pas dans un sens si badin?»
Malgré les démonstrations du doyen, les passions de tous ces jolis
couples allaient toujours et se compliquaient follement; l'aimable Rose,
dans sa logique de coeur, ne soutenait pas moins à son frère Patrice
qu'en dépit du sort qui le séparait de son amante, ils étaient, lui et
elle, dignes d'envie, _et que des peines causées par la fidélité et la
tendresse méritaient le nom du plus charmant bonheur_. Au reste, _le
Doyen de Killerine_ est peut-être de tous les romans de Prévost celui où
se décèle le mieux sa manière de faire un livre. Il ne compose pas avec
une idée ni suivant un but; il se laisse porter à des événements
qui s'entremêlent selon l'occurrence, et aux divers sentiments qui,
là-dessus, serpentent comme les rivières aux contours des vallées.
Chez lui, le plan des surfaces décide tout; un flot pousse l'autre;
le phénomène domine; rien n'est conçu par masse, rien n'est assis ni
organisé.
_Le Pour et Contre_, «ouvrage périodique d'un goût nouveau, dans lequel
on s'explique librement sur ce qui peut intéresser la curiosité du
public en matière de sciences, d'arts, de livres, etc., etc.,
sans prendre aucun parti et sans offenser personne,» demeura
consciencieusement fidèle à son titre. Il ressemble pour la forme aux
journaux anglais d'Addison, de Steele, de Johnson, avec moins de fini et
de soigné, mais bien du sens, de l'instruction solide et de la candeur.
Quelques numéros du plagiaire Desfontaines et de Lefebvre-de-Saint-Marc,
continuateur de Prévost, ne doivent pas être mis sur son compte. La
littérature anglaise y est jugée fort au long dans la personne des plus
célèbres écrivains; on y lit des notices détaillées sur Roscommon,
Rochester, Dennys, Wicherley, Savage; des analyses intelligentes et
copieuses de Shakspeare; une traduction du _Marc-Antoine_ de Dryden, et
d'une comédie de Steele. Prévost avait étudié sur les lieux, et admirait
sans réserve l'Angleterre, ses moeurs, sa politique, ses femmes et son
théâtre. Les ouvrages, alors récents, de Le Sage, de madame de Tencin,
de Crébillon fils, de Marivaux, sont critiqués par leur rival, à mesure
qu'ils paraissent, avec une sûreté de goût qui repose toujours sur un
fonds de bienveillance; on sent quelle préférence secrète il accordait
aux anciens, à D'Urfé, même à mademoiselle de Scudéry, et quel regret il
nourrissait de _ces romans étendus, de ces composés enchanteurs_; mais
il n'y a trace nulle part de susceptibilité littéraire ni de jalousie
de métier. Il ne craint pas même à l'occasion (générosité que l'on aura
peine à croire) de citer avantageusement, par leur nom, les journaux
ses confrères, _le Mercure de France_ et _le Verdun_. En retour, quand
Prévost a eu à parler de lui-même et de ses propres livres, il l'a fait
de bonne grâce, et ne s'est pas chicané sur les éloges. Je trouve,
dans le nombre 36, tome III, un compte rendu de _Manon Lescaut_ qui se
termine ainsi: «.... Quel art n'a-t-il pas fallu pour intéresser le
lecteur et lui inspirer de la compassion par rapport aux funestes
disgrâces qui arrivent à cette fille corrompue!... Au reste, le
caractère de Tiberge, ami du chevalier, est admirable... Je ne dis
rien du style de cet ouvrage; il n'y a ni jargon, ni affectation, ni
réflexions sophistiques; c'est la nature même qui écrit. Qu'un auteur
empesé et fardé paroît fade en comparaison! Celui-ci ne court point
après l'esprit ou plutôt après ce qu'on appelle ainsi. Ce n'est point un
style laconiquement constipé, mais un style coulant, plein et expressif.
Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des peintures vraies
et des sentiments naturels[99].» Une ou deux fois Prévost fut appelé sur
le terrain de la défense personnelle, et il s'en tira toujours avec
dignité et mesure. Attaqué par un jésuite du _Journal de Trévoux_ au
sujet d'un article sur Ramsay, il répliqua si décemment que les jésuites
sentirent leur tort et désavouèrent cette première sortie. Il releva
avec plus de verdeur les calomnies de l'abbé Lenglet-Dufresnoy; mais sa
justification morale l'exigeait, et on doit à cette nécessité heureuse
quelques-unes des explications dont nous avons fait usage sur les
événements de sa vie. Ce que nous n'avons pas mentionné encore et ce qui
résulte, quoique plus vaguement, du même passage, c'est que, depuis son
séjour en Hollande, Prévost n'avait pas été guéri de cette inclination
à la tendresse d'où tant de souffrances lui étaient venues. Sa figure,
dit-on, et ses agréments avaient touché une demoiselle protestante d'une
haute naissance, qui voulait l'épouser. _Pour se soustraire à cette
passion indiscrète_, ajoute son biographe de 1764, Prévost passa en
Angleterre; mais comme il emmena avec lui la demoiselle amoureuse, on
a droit de conjecturer qu'il ne se défendait qu'à demi contre une si
furieuse passion. Lenglet l'avait brutalement accusé de s'être laissé
enlever par une belle: Prévost répondit que de tels enlèvements
n'allaient qu'aux _Médor_ et aux _Renaud_, et il exposa en manière de
réfutation le portrait suivant, tracé de lui par lui-même: «Ce _Médor_,
si chéri des belles, est un homme de trente-sept à trente-huit ans,
qui porte sur son visage et dans son humeur les traces de ses anciens
chagrins; qui passe quelquefois des semaines entières dans son cabinet,
et qui emploie tous les jours sept ou huit heures à l'étude; qui cherche
rarement les occasions de se réjouir; qui résiste même à celles qui lui
sont offertes, et qui préfère une heure d'entretien avec un ami de
bon sens à tout ce qu'on appelle _plaisirs du monde_ et passe-temps
agréables: civil d'ailleurs, par l'effet d'une excellente éducation,
mais peu galant; d'une humeur douce, mais mélancolique; sobre enfin et
réglé dans sa conduite. Je me suis peint fidèlement, sans examiner si ce
portrait flatte mon amour-propre ou s'il le blesse.»
[Note 99: On remarque, il est vrai, dans ce _nombre_ une circonstance
qui semblerait indiquer une autre plume que la sienne. C'est qu'on y
parle, deux pages plus loin, de la _Bibliothèque des Romans_ de Gordon
de Percel (Lenglet-Dufresnoy), en des termes qui ne s'accordent pas tout
à fait avec ceux du nombre 47. Or le nombre 47, consacré à une défense
personnelle, est bien expressément de Prévost. Mais on doit croire
que Prévost, alors en Angleterre, ne parla la première fois de la
_Bibliothèque des Romans_ que d'après quelques renseignements et sans
l'avoir lue. D'ailleurs, outre la physionomie de l'éloge, qui ne dément
pas la paternité présumée, ce numéro où il est question de _Manon
Lescaut_ fait partie d'une série dont Prévost s'est avoué le rédacteur.
Walter Scott, de nos jours, n'a-t-il pas écrit ainsi, sans plus de
façon, des articles d'éloges sur ses propres romans?]
_Le Pour et Contre_ nous offre aussi une foule d'anecdotes du jour, de
faits singuliers, véritables ébauches et matériaux de romans; l'histoire
de dona Maria et la vie du duc de Riperda sont les plus remarquables. Un
savant Anglais, M. Hooker, s'était plu, dans un journal de son pays,
à développer une comparaison ingénieuse de l'antique retraite de
Cassiodore avec l'_Arcadie_ de Philippe Sydney et le pays de Forez au
temps de Céladon. Cassiodore déjà vieux, comme on sait, et dégoûté de la
cour par la disgrâce de Boëce, se retira au monastère de Viviers, qu'il
avait bâti dans une de ses terres, et s'y livra avec ses religieux à
l'étude des anciens manuscrits, surtout à celle des saintes Lettres, à
la culture de la terre et à l'exercice de la piété. Prévost s'étend avec
complaisance sur les douceurs de cette vie commune et diverse; c'est
évidemment son idéal qu'il retrouve dans ce monastère de Cassiodore;
c'est son Saint-Germain-des-Prés, son La Flèche, mais avec bien
autrement de soleil, d'aisance et d'agréments. Et quant à la
ressemblance avec l'_Arcadie_ et le pays de Céladon, que l'écrivain
anglais signale avec quelque malice, lui, il ne s'en effarouche
aucunement, car il est persuadé, dit-il, «que dans l'_Arcadie_ et dans
le pays de Forez, avec des principes de justice et de charité, tels que
la fiction les y représente, et des moeurs aussi pures qu'on les suppose
aux habitants, il ne leur manquoit que les idées de religion plus justes
pour en faire des gens très-agréables au Ciel[100].»
[Note 100: On peut lire à ce sujet une gracieuse lettre de
Mademoiselle, cousine de Louis XIV, à madame de Motteville, où elle
trace à son tour un plan de solitude divertissante qui se ressent
également de l'_Astrée_, et qui d'ailleurs fait un parfait pendant à
l'idéal de Prévost d'après Cassiodore, par un couvent de carmélites
qu'elle exige dans le voisinage.]
Après six années d'exil environ, Prévost eut la permission de rentrer en
France sous l'habit ecclésiastique séculier. Le cardinal de Bissy qui
l'avait connu à Saint-Germain, et le prince de Conti, le protégèrent
efficacement; ce dernier le nomma son aumônier. Ainsi rétabli dans la
vie paisible, et désormais au-dessus du besoin, Prévost, jeune encore,
partagea son temps entre la composition de nombreux ouvrages et les
soins de la société brillante où il se délassait. Le travail d'écrire
lui était devenu si familier que ce n'en était plus un pour lui: il
pouvait à la fois laisser courir sa plume et suivre une conversation.
Nous devons dire que les écrits volumineux dont est remplie la dernière
moitié de sa carrière se ressentent de cette facilité extrême dégénérée
en habitude. Que ce soit une compilation, un roman, une traduction de
Richardson, de Hume ou de Cicéron qu'il entreprenne; que ce soit une
_Histoire de Guillaume-le-Conquérant_ ou une _Histoire des Voyages_,
c'est le même style agréable, mais fluidement monotone, qui court
toujours et trop vite pour se teindre de la variété des sujets. Toute
différence s'efface, toute inégalité se nivelle, tout relief se polit
et se fond dans cette veine rapide d'une invariable élégance. Nous
ne signalerons, entre les productions dernières de sa prolixité, que
l'_Histoire d'une Grecque moderne_, joli roman dont l'idée est aussi
délicate qu'indéterminée. Une jeune Grecque d'abord vouée au sérail,
puis rachetée par un seigneur français qui en voulait faire sa
maîtresse, résistant à l'amour de son libérateur, et n'étant peut-être
pas aussi insensible pour d'autres que pour lui; ce _peut-être_ surtout,
adroitement ménagé, que rien ne tranche, que la démonstration environne,
effleure à tout moment et ne parvient jamais à saisir; il y avait là
matière à une oeuvre charmante et subtile dans le goût de Crébillon
fils: celle de Prévost, quoique gracieuse, est un peu trop exécutée au
hasard[101]. Prévost vivait ainsi, heureux d'une étude facile, d'un monde
choisi et du calme des sens, quand un léger service de correction de
feuilles rendu à un chroniqueur satirique le compromit sans qu'il y eût
songé, et l'envoya encore faire un tour à Bruxelles. Cette disgrâce
inattendue fut de courte durée et ne lui valut que de nouveaux
protecteurs. A son retour, il reprit sa place chez le prince de Conti,
qui l'occupa aux matériaux de l'histoire de sa maison; et le chancelier
Daguesseau, de son côté, le chargea de rédiger l'_Histoire générale des
Voyages_[102]. Son désintéressement au milieu de ces sources de faveur et
même de richesse ne se démentit pas; il se refusait aux combinaisons qui
lui eussent été le plus fructueuses; il abandonnait les profits à son
libraire, avec qui on a remarqué (je le crois bien) qu'il vécut toujours
en très-bonne intelligence. Je crains même que, comme quelques gens de
lettres trop faciles et abandonnés, il ne se soit mis à la merci du
spéculateur. Pour lui, disait-il, un jardin, une vache et deux
poules lui suffisaient[103]. Une petite maison qu'il avait achetée à
Saint-Firmin, près de Chantilly, était sa perspective d'avenir ici-bas,
l'horizon borné et riant auquel il méditait de confiner sa vieillesse.
Il s'y rendait un jour seul par la forêt (23 novembre 1763), quand une
soudaine attaque d'apoplexie l'étendit à terre sans connaissance. Des
paysans survinrent; on le porta au prochain village, et, le croyant
mort, un chirurgien ignorant procéda sur l'heure à l'ouverture. Prévost,
réveillé par le scalpel, ne recouvra le sentiment que pour expirer dans
d'affreuses douleurs. On trouva chez lui un petit papier, écrit de sa
main, qui contenait ces mots:
Trois ouvrages qui m'occuperont le reste de mes jours dans ma retraite:
1° L'un de raisonnement:--la Religion prouvée par ce qu'il y a de
plus certain dans les connaissances humaines; méthode historique et
philosophique qui entraîne la ruine des objections;
2° L'autre historique:--histoire de la conduite de Dieu pour le soutien
de la foi depuis l'origine du Christianisme;
3° Le troisième de morale:--l'esprit de la Religion dans l'ordre de la
société.
Ainsi se termina, par une catastrophe digne du _Cléveland_, cette vie
romanesque et agitée. Prévost appartient en littérature à la génération
pâlissante, mais noble encore, qui suivit immédiatement et acheva
l'époque de Louis XIV. C'est un écrivain du XVIIe siècle dans le XVIIIe,
un _l'abbé Fleury_ dans le roman; c'est le contemporain de Le Sage, de
Racine fils, de madame de Lambert, du chancelier Daguesseau; celui de
Desfontaines et de Lenglet-Dufresnoy en critique. De peintres et de
sculpteurs, cette génération n'en compte guère et ne s'en inquiète pas;
pour tout musicien, elle a le mélodieux Rameau. Du fond de ce déclin
paisible, Prévost se détache plus vivement qu'aucun autre. Antérieur
par sa manière au règne de l'analyse et de la philosophie, il ne
copie pourtant pas, en l'affaiblissant, quelque genre illustré par un
formidable prédécesseur; son genre est une invention aussi originale que
naturelle, et dans cet entre-deux des groupes imposants de l'un et de
l'autre siècle, la gloire qu'il se développe ne rappelle que lui.
Il ressuscite avec ampleur, après Louis XIV, après cette précieuse
élaboration de goût et de sentiments, ce que d'Urfé et mademoiselle de
Scudery avaient prématurément déployé; et bien que chez lui il se mêle
encore trop de convention, de fadeur et de chimère, il atteint souvent
et fait pénétrer aux routes secrètes de la vraie nature humaine; il
tient dans la série des peintres du coeur et des moralistes aimables une
place d'où il ne pourrait disparaître sans qu'on aperçût un grand vide.
Septembre 1831.
[Note 101: On lit dans les lettres de l'aimable madame de Staal (De
Launay) à M. d'Héricourt: «J'ai commencé la Grecque à cause de ce que
vous m'en dites: on croit en effet que mademoiselle Aïssé en a donné
l'idée; mais cela est bien brodé, car elle n'avait que trois ou quatre
ans quand on l'amena en France.» Mademoiselle Aïssé, mademoiselle De
Launay, l'abbé Prévost, trois modèles contemporains des sentiments les
plus naturels dans la plus agréable diction!]
[Note 102: Chamfort rapporte que le chancelier Daguesseau n'avait
précédemment donné à l'abbé Prévost la permission d'imprimer les
premiers volumes de _Cléveland_ que sous la condition expresse que
Cléveland se ferait catholique au dernier volume.]
[Note 103: Jean-Jacques, dont c'était aussi le voeu, mais qui ne s'y
tenait pas, eut occasion, à ses débuts, de rencontrer souvent l'abbé
Prévost chez leur ami commun Mussard, à Passy; il en parle dans ses
_Confessions_ (partie II, livre VIII), et avec un sentiment de regret
pour les moments heureux passés dans une société choisie. Énumérant les
amis distingués que s'était faits l'excellent Mussard: «A leur tête,
dit-il, je mets l'abbé Prévost, homme très-aimable et très-simple, dont
le coeur vivifiait ses écrits dignes de l'immortalité, et qui n'avait
rien dans la société du coloris qu'il donnait à ses ouvrages.» Il est
permis de croire que l'abbé Prévost avait eu autrefois ce _coloris_ de
conversation, mais qu'il l'avait un peu perdu en vieillissant.]
Pour compléter cet article, il faut y joindre celui qui a pour titre:
_L'Abbé Prévost et les Bénédictins_, dans les _Derniers Portraits_; et,
dans le tome IX des _Causeries du Lundi_, celle qui a pour titre: _Le
Buste de l'abbé Prévost_.