DIDEROT

J'ai toujours aimé les correspondances, les conversations, les pensées,

tous les détails du caractère, des moeurs, de la biographie, en un mot,

des grands écrivains; surtout quand cette biographie comparée n'existe

pas déjà rédigée par un autre, et qu'on a pour son propre compte à la

construire, à la composer. On s'enferme pendant une quinzaine de jours

avec les écrits d'un mort célèbre, poëte ou philosophe; on l'étudie, on

le retourne, on l'interroge à loisir; on le fait poser devant soi; c'est

presque comme si l'on passait quinze jours à la campagne à faire le

portrait ou le buste de Byron, de Scott, de Goethe; seulement on est

plus à l'aise avec son modèle, et le tête-à-tête, en même temps qu'il

exige un peu plus d'attention, comporte beaucoup plus de familiarité.

Chaque trait s'ajoute à son tour, et prend place de lui-même dans cette

physionomie qu'on essaye de reproduire; c'est comme chaque étoile qui

apparaît successivement sous le regard et vient luire à son point dans

la trame d'une belle nuit. Au type vague, abstrait, général, qu'une

première vue avait embrassé, se mêle et s'incorpore par degrés une

réalité individuelle, précise, de plus en plus accentuée et vivement

scintillante; on sent naître, on voit venir la ressemblance; et le jour,

le moment où l'on a saisi le tic familier, le sourire révélateur, la

gerçure indéfinissable, la ride intime et douloureuse qui se cache en

vain sous les cheveux déjà clair-semés,--à ce moment l'analyse disparaît

dans la création, le portrait parle et vit, on a trouvé l'homme. Il y

a plaisir en tout temps à ces sortes d'études secrètes, et il y aura

toujours place pour les productions qu'un sentiment vif et pur en

saura tirer. Toujours, nous le croyons, le goût et l'art donneront de

l'à-propos et quelque durée aux oeuvres les plus courtes, et les plus

individuelles, si, en exprimant une portion même restreinte de la nature

et de la vie, elles sont marquées de ce sceau unique de diamant, dont

l'empreinte se reconnaît tout d'abord, qui se transmet inaltérable et

imperfectible à travers les siècles, et qu'on essayerait vainement

d'expliquer ou de contrefaire. Les révolutions passent sur les peuples,

et font tomber les rois comme des têtes de pavots; les sciences

s'agrandissent et accumulent; les philosophies s'épuisent; et cependant

la moindre perle, autrefois éclose du cerveau de l'homme, si le temps

et les barbares ne l'ont pas perdue en chemin, brille encore aussi pure

aujourd'hui qu'à l'heure de sa naissance. On peut découvrir demain toute

l'Égypte et toute l'Inde, lire au coeur des religions antiques, en

tenter de nouvelles, l'ode d'Horace à Lycoris n'en sera, ni plus

ni moins, une de ces perles dont nous parlons. La science, les

philosophies, les religions sont là, à côté, avec leurs profondeurs et

leurs gouffres souvent insondables; qu'importe? elle, la perle limpide

et une fois née, se voit fixe au haut de son rocher, sur le rivage,

dominant cet océan qui remue et varie sans cesse; plus humide, plus

cristalline, plus radieuse au soleil après chaque tempête. Ceci ne veut

pas dire au moins que la perle et l'océan d'où elle est sortie un jour

ne soient pas liés par beaucoup de rapports profonds et mystérieux,

ou, en d'autres termes, que l'art soit du tout indépendant de la

philosophie, de la science et des révolutions d'alentour. Oh! pour cela,

non; chaque océan donne ses perles, chaque climat les mûrit diversement

et les colore; les coquillages du golfe Persique ne sont pas ceux de

l'Islande. Seulement l'art, dans la force de génération qui lui est

propre, a quelque chose de fixe, d'accompli, de définitif, qui crée à un

moment donné et dont le produit ne meurt plus; qui ne varie pas avec les

niveaux; qui n'expire ni ne grossit avec les vagues; qui ne se mesure ni

au poids ni à la brasse, et qui, au sein des courants les plus mobiles,

organise une certaine quantité de touts, grands et petits, dont les plus

choisis et les mieux venus, une fois extraits de la masse flottante,

n'y peuvent jamais rentrer. C'est ce qui doit consoler et soutenir les

artistes jetés en des jours d'orages. Partout il y a moyen pour eux de

produire quelque chose; peu ou beaucoup, l'essentiel est que ce _quelque

chose_ soit le mieux, et porte en soi, précieusement gravée à l'un des

coins, la marque éternelle. Voilà ce que nous avions besoin de nous dire

avant de nous remettre, nous, critique littéraire, à l'étude curieuse de

l'art, et à l'examen attentif des grands individus du passé; il nous a

semblé que, malgré ce qui a éclaté dans le monde et ce qui s'y remue

encore, un portrait de Regnier, de Boileau, de La Fontaine, d'André

Chénier, de l'un de ces hommes dont les pareils restent de tout temps

fort rares, ne serait pas plus une puérilité aujourd'hui qu'il y a un

an; et en nous prenant cette fois à Diderot philosophe et artiste, en

le suivant de près dans son intimité attrayante, en le voyant dire, en

l'écoutant penser aux heures les plus familières, nous y avons gagné du

moins, outre la connaissance d'un grand homme de plus, d'oublier pendant

quelques jours l'affligeant spectacle de la société environnante, tant

de misère et de turbulence dans les masses, un si vague effroi, un si

dévorant égoïsme dans les classes élevées, les gouvernements sans idées

ni grandeur, des nations héroïques qu'on immole, le sentiment de patrie

qui se perd et que rien de plus large ne remplace, la religion retombée

dans l'arène d'où elle a le monde à reconquérir, et l'avenir de plus en

plus nébuleux, recélant un rivage qui n'apparaît pas encore.

Il n'en était pas tout à fait ainsi du temps de Diderot. L'oeuvre

de destruction commençait alors à s'entamer au vif dans la théorie

philosophique et politique; la tâche, malgré les difficultés du moment,

semblait fort simple; les obstacles étaient bien tranchés, et l'on se

portait à l'assaut avec un concert admirable et des espérances à la fois

prochaines et infinies. Diderot, si diversement jugé, est de tous

les hommes du XVIIIe siècle celui dont la personne résume le plus

complétement l'insurrection philosophique avec ses caractères les plus

larges et les plus contrastés. Il s'occupa peu de politique, et la

laissa à Montesquieu, à Jean-Jacques et à Raynal; mais en philosophie

il fut en quelque sorte l'âme et l'organe du siècle, le théoricien

dirigeant par excellence. Jean-Jacques était spiritualiste, et par

moments une espèce de calviniste socinien: il niait les arts, les

sciences, l'industrie, la perfectibilité, et par toutes ces faces

heurtait son siècle plutôt qu'il ne le réfléchissait. Il faisait, à

plusieurs égards, exception dans cette société libertine, matérialiste

et éblouie de ses propres lumières. D'Alembert était prudent,

circonspect, sobre et frugal de doctrine, faible et timide de caractère,

sceptique en tout ce qui sortait de la géométrie; ayant deux paroles,

une pour le public, l'autre dans le privé, philosophe de l'école de

Fontenelle; et le XVIIIe siècle avait l'audace au front, l'indiscrétion

sur les lèvres, la foi dans l'incrédulité, le débordement des discours,

et lâchait la vérité et l'erreur à pleines mains. Buffon ne manquait pas

de foi en lui-même et en ses idées, mais il ne les prodiguait pas; il

les élaborait à part, et ne les émettait que par intervalles, sous

une forme pompeuse dont la magnificence était à ses yeux le mérite

triomphant. Or, le XVIIIe siècle passe avec raison pour avoir été

prodigue d'idées, familier et prompt, tout à tous, ne haïssant pas le

déshabillé; et quand il s'était trop échauffé en causant de verve, en

dissertant dans le salon pour ou contre Dieu, ma foi! il ne se faisait

pas faute alors, le bon siècle, d'ôter sa perruque, comme l'abbé

Galiani, et de la suspendre au dos d'un fauteuil. Condillac, si vanté

depuis sa mort pour ses subtiles et ingénieuses analyses, ne vécut pas

au coeur de son époque, et n'en représente aucunement la plénitude, le

mouvement et l'ardeur. Il était cité avec considération par quelques

hommes célèbres; d'autres l'estimaient d'assez mince étoffe. En somme,

on s'occupait peu de lui; il n'avait guère d'influence. Il mourut dans

l'isolement, atteint d'une sorte de marasme causé par l'oubli. Juger

la philosophie du XVIIIe siècle d'après Condillac, c'est se décider

d'avance à la voir tout entière dans une psychologie pauvre et étriquée.

Quelque état qu'on en fasse, elle était plus forte que cela. Cabanis et

M. de Tracy, qui ont beaucoup insisté, comme par précaution oratoire,

sur leur filiation avec Condillac, se rattachent bien plus directement,

pour les solutions métaphysiques d'origine et de fin, de substance et

de cause, pour les solutions physiologiques d'organisation et de

sensibilité, à Condorcet, à d'Holbach, à Diderot; et Condillac est

précisément muet sur ces énigmes, autour desquelles la curiosité de son

siècle se consuma. Quant à Voltaire, meneur infatigable, d'une aptitude

d'action si merveilleuse, et philosophe pratique en ce sens, il

s'inquiéta peu de construire ou même d'embrasser toute la théorie

métaphysique d'alors; il se tenait au plus clair, il courait au plus

pressé, il visait au plus droit, ne perdant aucun de ses coups,

harcelant de loin les hommes et les dieux, comme un Parthe, sous ses

flèches sifflantes. Dans son impitoyable verve de bon sens, il alla même

jusqu'à railler à la légère les travaux de son époque à l'aide desquels

la chimie et la physiologie cherchaient à éclairer les mystères de

l'organisation. Après la Théodicée de Leibnitz, les anguilles de Needham

lui paraissaient une des plus drôles imaginations qu'on pût avoir. La

faculté philosophique du siècle avait donc besoin, pour s'individualiser

en un génie, d'une tête à conception plus patiente et plus sérieuse que

Voltaire, d'un cerveau moins étroit et moins effilé que Condillac; il

lui fallait plus d'abondance, de source vive et d'élévation solide que

dans Buffon, plus d'ampleur et de décision fervente que chez d'Alembert,

une sympathie enthousiaste pour les sciences, l'industrie et les arts,

que Rousseau n'avait pas. Diderot fut cet homme; Diderot, riche et

fertile nature, ouverte à tous les germes, et les fécondant en son sein,

les transformant presque au hasard par une force spontanée et confuse;

moule vaste et bouillonnant où tout se fond, où tout se broie, où tout

fermente; capacité la plus encyclopédique qui fût alors, mais capacité

active, dévorante à la fois et vivifiante, animant, embrasant tout ce

qui y tombe, et le renvoyant au dehors dans des torrents de flamme et

aussi de fumée; Diderot, passant d'une machine à bas qu'il démonte et

décrit, aux creusets de d'Holbach et de Rouelle, aux considérations de

Bordeu; disséquant, s'il le veut, l'homme et ses sens aussi dextrement

que Condillac, dédoublant le fil de cheveu le plus ténu sans qu'il se

brise, puis tout d'un coup rentrant au sein de l'être, de l'espace, de

la nature, et taillant en plein dans la grande géométrie métaphysique

quelques larges lambeaux, quelques pages sublimes et lumineuses que

Malebranche ou Leibnitz auraient pu signer avec orgueil s'ils n'eussent

été chrétiens[84]; esprit d'intelligence, de hardiesse et de conjecture,

alternant du fait à la rêverie, flottant de la majesté au cynisme, bon

jusque dans son désordre, un peu mystique dans son incrédulité, et

auquel il n'a manqué, comme à son siècle, pour avoir l'harmonie, qu'un

rayon divin, un _fiat lux_, une idée régulatrice, un Dieu[85].

[Note 84: _Chrétiens?_ cela est plus vrai de Malebranche que de

Leibnitz.]

[Note 85: Grimm avait déjà comparé la tête de Diderot à la nature

telle que celui-ci la concevait, riche, fertile, douce et sauvage,

simple et majestueuse, bonne et sublime, _mais sans aucun principe

dominant, sans maître et sans Dieu_.]

Tel devait être, au XVIIIe siècle, l'homme fait pour présider à

l'atelier philosophique, le chef du camp indiscipliné des penseurs,

celui qui avait puissance pour les organiser en volontaires, les rallier

librement, les exalter, par son entrain chaleureux, dans la conspiration

contre l'ordre encore subsistant. Entre Voltaire, Buffon, Rousseau

et d'Holbach, entre les chimistes et les beaux-esprits, entre les

géomètres, les mécaniciens et les littérateurs, entre ces derniers et

les artistes, sculpteurs ou peintres, entre les défenseurs du goût

ancien et les novateurs comme Sedaine, Diderot fut un lien. C'était lui

qui les comprenait le mieux tous ensemble et chacun isolément, qui les

appréciait de meilleure grâce, et les portait le plus complaisamment

dans son coeur; qui, avec le moins de personnalité et de _quant-à-soi_,

se transportait le plus volontiers de l'un à l'autre. Il était donc bien

propre à être le centre mobile, le pivot du tourbillon; à mener la ligue

à l'attaque avec concert, inspiration et quelque chose de tumultueux et

de grandiose dans l'allure. La tête haute et un peu chauve, le front

vaste, les tempes découvertes, l'oeil en feu ou humide d'une grosse

larme, le cou nu et, comme il l'a dit, _débraillé, le dos bon et rond_,

les bras tendus vers l'avenir; mélange de grandeur et de trivialité,

d'emphase et de naturel, d'emportement fougueux et d'humaine sympathie;

tel qu'il était, et non tel que l'avaient gâté Falconet et Vanloo, je me

le figure dans le mouvement théorique du siècle, précédant dignement

ces hommes d'action qui ont avec lui un air de famille, ces chefs d'un

ascendant sans morgue, d'un héroïsme souillé d'impur, glorieux malgré

leurs vices, gigantesques dans la mêlée, au fond meilleurs que leur vie:

Mirabeau, Danton, Kléber.

Denis Diderot était né à Langres, en octobre 1713, d'un père coutelier.

Depuis deux cents ans cette profession se transmettait par héritage dans

la famille avec les humbles vertus, la piété, le sens et l'honneur des

vieux temps. Le jeune Denis, l'aîné des enfants, fut d'abord destiné à

l'état ecclésiastique, pour succéder à un oncle chanoine. On le mit de

bonne heure aux Jésuites de la ville, et il y fit de rapides progrès.

Ces premières années, cette vie de famille et d'enfance, qu'il aimait à

se rappeler et qu'il a consacrée en plusieurs endroits de ses écrits,

laissèrent dans sa sensibilité de profondes empreintes. En 1760, au

Grandval, chez le baron d'Holbach, partagé entre la société la plus

séduisante et les travaux de philosophie ancienne qu'il rédigeait pour

l'Encyclopédie, ces circonstances d'autrefois lui revenaient à l'esprit

avec larmes; il remontait par la rêverie le cours de sa _triste et

tortueuse compatriote_, la Marne, qu'il retrouvait là, sous ses yeux, au

pied des coteaux de Chenevières et de Champigny; son coeur nageait dans

les souvenirs, et il écrivait à son amie, mademoiselle Voland: «Un des

moments les plus doux de ma vie, ce fut, il y a plus de trente ans,

et je m'en souviens comme d'hier, lorsque mon père me vit arriver du

collège, les bras chargés des prix que j'avais remportés, et les épaules

chargées des couronnes qu'on m'avait décernées, et qui, trop larges pour

mon front, avaient laissé passer ma tête. Du plus loin qu'il m'aperçut,

il laissa son ouvrage, il s'avança sur sa porte et se mit à pleurer.

C'est une belle chose qu'un homme de bien et sévère, qui pleure!» Madame

de Vandeul, fille unique et si chérie de Diderot, nous a laissé quelques

anecdotes sur l'enfance de son père, que nous ne répéterons pas, et

qui toutes attestent la vivacité d'impressions, la pétulance, la bonté

facile de cette jeune et précoce nature. Diderot a cela de particulier

entre les grands hommes du XVIIIe siècle, d'avoir eu une _famille_, une

famille tout à fait bourgeoise, de l'avoir aimée tendrement, de s'y être

rattaché toujours avec effusion, cordialité et bonheur. Philosophe à la

mode et personnage célèbre, il eut toujours son bon père _le forgeron_,

comme il disait, son frère l'abbé, sa soeur la ménagère, sa chère

petite fille Angélique; il parlait d'eux tous délicieusement; il ne fut

satisfait que lorsqu'il eut envoyé à Langres son ami Grimm embrasser son

vieux père. Je n'ai guère vu trace de rien de pareil chez Jean-Jacques,

d'Alembert (et pour cause), le comte de Buffon, ou ce même M. de Grimm,

ou M. Arouet de Voltaire.

Les jésuites cherchèrent à s'attacher Diderot; il eut une veine

d'ardente dévotion; on le tonsura vers douze ans, et on essaya même un

jour de l'enlever de Langres pour disposer de lui plus à l'aise. Ce

petit événement décida son père à l'amener à Paris, où il le plaça au

collège d'Harcourt. Le jeune Diderot s'y montra bon écolier et surtout

excellent camarade. On rapporte que l'abbé de Bernis et lui dînèrent

plus d'une fois alors au cabaret à six sous par tête[86]. Ses études

finies, il entra chez un procureur, M. Clément de Ris, son compatriote,

pour y étudier le droit et les lois, ce qui l'ennuya bien vite. Ce

dégoût de la chicane le brouilla avec son père, qui sentait le besoin

de brider, de mater par l'étude un naturel aussi passionné, et qui le

pressait de faire choix d'un état quelconque ou de rentrer sous le toit

paternel. Mais le jeune Diderot sentait déjà ses forces, et une vocation

irrésistible l'entraînait hors des voies communes. Il osa désobéir à ce

bon père qu'il vénérait, et seul, sans appui, brouillé avec sa famille

(quoique sa mère le secourût sous main et par intervalles), logé dans un

taudis, dînant toujours à six sous, le voilà qui tente de se fonder

une existence d'indépendance et d'étude; la géométrie et le grec le

passionnent, et il rêve la gloire du théâtre. En attendant, tous les

genres de travaux qui s'offraient lui étaient bien venus; le métier de

journaliste, comme nous l'entendons, n'existait pas alors, sans quoi

c'eût été le sien. Un jour, un missionnaire lui commanda six sermons

pour les colonies portugaises, et il les fabriqua. Il essaya de se faire

le précepteur particulier des fils d'un riche financier, mais cette vie

d'assujettissement lui devint insupportable au bout de trois mois. Sa

plus sûre ressource était de donner des leçons de mathématiques: il

apprenait lui-même tout en montrant aux autres. C'est plaisir de

retrouver, dans _le Neveu de Hameau, la redingote de peluche grise_

avec laquelle il se promenait _au Luxembourg en été, dans l'allée des

Soupirs_, et de le voir trottant, au sortir de là, sur le pavé de Paris,

_en manchettes déchirées et en bas de laine noire recousus par derrière

avec du fil blanc_. Lui qui regretta plus tard si éloquemment _sa

vieille robe de chambre_, combien davantage ne dut-il pas regretter

cette redingote de peluche qui lui eût retracé toute sa vie de jeunesse,

de misère et d'épreuves! Comme il l'aurait fièrement suspendue dans son

cabinet décoré d'un luxe récent! Comme il se serait écrié à plus juste

titre, en voyant cette relique, telle qu'il les aimait: «Elle me

rappelle mon premier état, et l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon

coeur. Non, mon ami, non, je ne suis point corrompu. Ma porte s'ouvre

toujours au besoin qui s'adresse à moi, il me trouve la même affabilité;

je l'écoute, je le conseille, je le plains. Mon âme ne s'est point

endurcie, ma tête ne s'est point relevée; mon dos est bon et rond comme

ci-devant. C'est le même ton de franchise, c'est la même sensibilité;

mon luxe est de fraîche date, et le poison n'a point encore Agi.» Et que

n'eût-il pas ajouté, si l'éternelle redingote de peluche s'était trouvée

précisément la même qu'il portait ce jour de mardi gras où, tombé au

plus bas de la détresse, épuisé de marche, défaillant d'inanition,

secouru par la pitié d'une femme d'auberge, il jura, tant qu'il aurait

un sou vaillant, de ne jamais refuser un pauvre, et de tout donner

plutôt que d'exposer son semblable à une journée de pareilles tortures?

[Note 86: Diderot, dans l'avertissement qui précède l'_Addition à la

Lettre sur les Sourds et Muets_, déclare qu'_il n'a jamais eu l'honneur

de voir M. l'abbé de Bernis_; mais ceci n'est qu'une feinte. Diderot

n'était pas censé auteur de la lettre; et nous devons dire, en biographe

scrupuleux, que l'anecdote des joyeux dîners à six sous par tête entre

le philosophe adolescent et le futur cardinal ne nous semble pas pour

cela moins authentique.]

Ses moeurs, au milieu de cette vie incertaine, n'étaient pas ce qu'on

pourrait imaginer; on voit, par un aveu qu'il fait à mademoiselle Voland

(t. II, p. 108), l'aversion qu'il conçut de bonne heure pour les faciles

et dangereux plaisirs. Ce jeune homme, abandonné, nécessiteux, ardent,

dont la plume acquit par la suite un renom d'impureté; qui, selon son

propre témoignage, possédait assez bien son Pétrone, et des petits

madrigaux infâmes de Catulle pouvait réciter les trois quarts sans

honte; ce jeune homme échappa à la corruption du vice, et, dans l'âge le

plus furieux, parvint à sauver les trésors de ses sens et les illusions

de son coeur. Il dut ce bienfait à l'amour. La jeune fille qu'il aima

était une demoiselle déchue, une ouvrière pauvre, vivant honnêtement

avec sa mère du travail de ses mains. Diderot la connut comme voisine,

la désira éperdument, se fit agréer d'elle, et l'épousa malgré les

remontrances économiques de la mère; seulement il contracta ce mariage

en secret, pour éviter l'opposition de sa propre famille, que trompaient

sur son compte de faux rapports. Jean-Jacques, dans ses _Confessions_, a

jugé fort dédaigneusement l'Annette de Diderot, à laquelle il préfère

de beaucoup sa Thérèse. Sans nous prononcer entre ces deux compagnes

de grands hommes, il paraît en effet que, bonne femme au fond, madame

Diderot était d'un caractère tracassier, d'un esprit commun, d'une

éducation vulgaire, incapable de comprendre son mari et de suffire à

ses affections. Tous ces fâcheux inconvénients, que le temps développa,

disparurent alors dans l'éclat de sa beauté. Diderot eut d'elle jusqu'à

quatre enfants, dont un seul, une fille, survécut. Après une de ses

premières couches, il expédia la mère et sans doute aussi le nourrisson

à Langres, près de sa famille, pour forcer la réconciliation. Ce moyen

pathétique réussit, et toutes les préventions qui avaient duré des

années s'évanouirent en vingt-quatre heures. Cependant, accablé de

nouvelles charges, livré à des travaux pénibles, traduisant, aux gages

des libraires, quelques ouvrages anglais, une _Histoire de la Grèce_, un

_Dictionnaire de Médecine_, et méditant déjà l'Encyclopédie, Diderot se

désenchanta bien promptement de cette femme, pour laquelle il avait si

pesamment grevé son avenir. Madame de Puisieux (autre erreur) durant dix

années, mademoiselle Voland, la seule digne de son choix, durant toute

la seconde moitié de sa vie, quelques femmes telles que madame de

Prunevaux plus passagèrement, l'engagèrent dans des liaisons étroites

qui devinrent comme le tissu même de son existence intérieure. Madame de

Puisieux fut la première: coquette et aux expédients, elle ajouta aux

embarras de Diderot, et c'est pour elle qu'il traduisit l'_Essai sur

le Mérite et la Vertu_, qu'il fit les _Pensées philosophiques_,

l'_Interprétation de la Nature_, la _Lettre sur les Aveugles_, et les

_Bijoux indiscrets_, offrande mieux assortie et moins sévère. Madame

Diderot, négligée par son mari, se resserra dans ses goûts peu élevés;

elle eut son petit monde, ses petits entours, et Diderot ne se rattacha

plus tard à son domestique que par l'éducation de sa fille. On

comprendra, d'après de telles circonstances, comment celui des

philosophes du siècle qui sentit et pratiqua le mieux la moralité de la

famille, qui cultiva le plus pieusement les relations de père, de fils,

de frère, eut en même temps une si fragile idée de la sainteté du

mariage, qui est pourtant le noeud de tout le reste; on saisira aisément

sous quelle inspiration personnelle il fit dire à l'O-taïtien dans le

_Supplément au Voyage de Bougainville_: «Rien te paraît-il plus insensé

qu'un précepte qui proscrit le changement qui est en nous, qui commande

une constance qui n'y peut être, et qui viole la liberté du mâle et de

la femelle en les enchaînant pour jamais l'un à l'autre; qu'une fidélité

qui borne la plus capricieuse des jouissances à un même individu; qu'un

serment d'immutabilité de deux êtres de chair à la face d'un ciel qui

n'est pas un instant le même, sous des antres qui menacent ruine, au bas

d'une roche qui tombe en poudre, au pied d'un arbre qui se gerce, sur

une pierre qui s'ébranle?» Ce fut une singulière destinée de Diderot,

et bien explicable d'ailleurs par son exaltation naïve et

contagieuse, d'avoir éprouvé ou inspiré dans sa vie des sentiments si

disproportionnés avec le mérite véritable des personnes. Son premier,

son plus violent amour, l'enchaîna pour jamais à une femme qui n'avait

aucune convenance réelle avec lui. Sa plus violente amitié, qui fut

aussi passionnée qu'un amour, eut pour objet Grimm, bel esprit fin,

piquant, agréable, mais coeur égoïste et sec[87]. Enfin la plus violente

admiration qu'il fit naître lui vint de Naigeon, Naigeon adorateur

fétichiste de son philosophe, comme Brossette l'était de son poëte,

espèce de disciple badaud, de bedeau fanatique de l'athéisme. Femme,

ami, disciple, Diderot se méprit donc dans ses choix; La Fontaine n'eût

pas été plus malencontreux que lui; au reste, à part le chapitre de sa

femme, il ne semble guère que lui-même il se soit jamais avisé de ses

méprises.

[Note 87: Ceci est trop sévère pour Grimm; je suis revenu, depuis, à

de meilleures idées sur son compte, en l'étudiant de près.]

Tout homme doué de grandes facultés, et venu en des temps où elles

peuvent se faire jour, est comptable, par-devant son siècle et

l'humanité, d'une oeuvre en rapport avec les besoins généraux de

l'époque et qui aide à la marche du progrès. Quels que soient ses goûts

particuliers, ses caprices, son humeur de paresse ou ses fantaisies de

hors-d'oeuvre, il doit à la société un monument public, sous peine

de rejeter sa mission et de gaspiller sa destinée. Montesquieu par

l'_Esprit des Lois_, Rousseau par l'_Émile_ et la _Contrat social_,

Buffon par l'_Histoire naturelle_, Voltaire par tout l'ensemble de ses

travaux, ont rendu témoignage à cette loi sainte du génie, en vertu de

laquelle il se consacre à l'avancement des hommes; Diderot, quoi qu'on

en ait dit légèrement, n'y a pas non plus manqué[88]. On lui accorde

de reste les fantaisies humoristes, les boutades d'une saillie

incomparable, les chaudes esquisses, les riches prêts à fonds perdu dans

les ouvrages et sous le nom de ses amis, le don des romans, des lettres,

des causeries, des contes, les _petits-papiers_, comme il les appelait,

c'est-à-dire les petits chefs-d'oeuvre, le morceau sur les femmes, _la

Religieuse_, madame de La Pommeraie, mademoiselle La Chaux, madame de La

Carlière, les héritiers du curé de Thivet;--ce que nous tenons ici à lui

maintenir, c'est son titre social, sa pièce monumentale, l'Encyclopédie!

Ce ne devait être à l'origine qu'une traduction revue et augmentée du

Dictionnaire anglais de Chalmers, une spéculation de librairie. Diderot

féconda l'idée première et conçut hardiment un répertoire universel

de la connaissance humaine à son époque. Il mit vingt-cinq ans à

l'exécuter. Il fut à l'intérieur la pierre angulaire et vivante de

cette construction collective, et aussi le point de mire de toutes les

persécutions, de toutes les menaces du dehors. D'Alembert, qui s'y était

attaché surtout par convenance d'intérêt, et dont la Préface ingénieuse

a beaucoup trop assumé, pour ceux qui ne lisent que les préfaces, la

gloire éminente de l'ensemble, déserta au beau milieu de l'entreprise,

laissant Diderot se débattre contre l'acharnement des dévots, la

pusillanimité des libraires, et sous un énorme surcroît de rédaction.

Grâce à sa prodigieuse verve de travail, à l'universalité de ses

connaissances, à cette facilité multiple acquise de bonne heure dans

la détresse, grâce surtout à ce talent moral de rallier autour de

lui, d'inspirer et d'exciter ses travailleurs, il termina cet édifice

audacieux, d'une masse à la fois menaçante et régulière: si l'on cherche

le nom de l'architecte, c'est le sien qu'il faut y lire. Diderot savait

mieux que personne les défauts de son oeuvre; il se les exagérait même,

eut égard au temps, et se croyant né pour les arts, pour la géométrie,

pour le théâtre, il déplorait mainte fois sa vie engagée et perdue dans

une affaire d'un profit si mince et d'une gloire si mêlée. Qu'il fût

admirablement organisé pour la géométrie et les arts, je ne le nie pas;

mais certes, les choses étant ce qu'elles étaient alors, une grande

révolution, comme il l'a lui-même remarqué[89], s'accomplissant dans les

sciences, qui descendaient de la haute géométrie et de la contemplation

métaphysique pour s'étendre à la morale; aux belles-lettres, à

l'histoire de la nature, à la physique expérimentale et à l'industrie;

de plus, les arts au XVIIIe siècle étant faussement détournés de leur

but supérieur et rabaissés à servir de porte-voix philosophique ou

d'arme pour le combat; au milieu de telles conditions générales, il

était difficile à Diderot de faire un plus utile, un plus digne

et mémorable emploi de sa faculté puissante qu'en la vouant à

l'Encyclopédie. Il servit et précipita, par cette oeuvre civilisatrice,

la révolution qu'il avait signalée dans les sciences. Je sais d'ailleurs

quels reproches sévères et réversibles sur tout le siècle doivent

tempérer ces éloges, et j'y souscris entièrement; mais l'esprit

antireligieux qui présida à l'Encyclopédie et à toute la philosophie

d'alors ne saurait être exclusivement jugé de notre point de vue

d'aujourd'hui, sans presque autant d'injustice qu'on a droit de lui en

reprocher. Le mot d'ordre, le cri de guerre, _Écrasons l'infâme!_ tout

décisif et inexorable qu'il semble, demande lui-même à être analysé et

interprété. Avant de reprocher à la philosophie de n'avoir pas

compris le vrai et durable christianisme, l'intime et réelle doctrine

catholique, il convient de se souvenir que le dépôt en était alors

confié, d'une part aux jésuites intrigants et mondains, de l'autre aux

jansénistes farouches et sombres; que ceux-ci, retranchés dans les

parlements, pratiquaient dès ici-bas leur fatale et lugubre doctrine sur

la grâce, moyennant leurs bourreaux, leur question, leurs tortures, et

qu'ils réalisaient pour les hérétiques, dans les culs de basse-fosse des

cachots, l'abîme effrayant de Pascal. C'était là l'_infâme_ qui, tous

les jours, calomniait auprès des philosophes le christianisme dont elle

usurpait le nom; l'_infâme_ en vérité, que la philosophie est parvenue à

_écraser_ dans la lutte, en s'abîmant sous une ruine commune. Diderot,

dès ses premières _Pensées philosophiques_, paraît surtout choqué de

cet aspect tyrannique et capricieusement farouche, que la doctrine de

Nicole, d'Arnauld et de Pascal prête au Dieu chrétien; et c'est au nom

de l'humanité méconnue et d'une sainte commisération pour ses semblables

qu'il aborde la critique audacieuse où sa fougue ne lui permit plus de

s'arrêter. Ainsi de la plupart des novateurs incrédules: au point de

départ, une même protestation généreuse les unit. L'Encyclopédie ne fut

donc pas un monument pacifique, une tour silencieuse de cloître avec des

savants et des penseurs de toute espèce distribués à chaque étage. Elle

ne fut pas une pyramide de granit à base immobile; elle n'eut rien de

ces harmonieuses et pures constructions de l'art, qui montent avec

lenteur à travers des siècles fervents vers un Dieu adoré et béni. On

l'a comparée à l'impie Babel; j'y verrais plutôt une de ces tours

de guerre, de ces machines de siége, mais énormes, gigantesques,

merveilleuses, comme en décrit Polybe, comme en imagine le Tasse.

L'arbre pacifique de Bacon y est façonné en catapulte menaçante. Il y

a des parties ruineuses, inégales, beaucoup de plâtras, des fragments

cimentés et indestructibles. Les fondations ne plongent pas en terre:

l'édifice roule, il est mouvant, il tombera; mais qu'importe? pour

appliquer ici un mot éloquent de Diderot lui-même, «la statue de

l'architecte restera debout au milieu des ruines, et la pierre qui se

détachera de la montagne ne la brisera point, parce que les pieds n'en

sont pas d'argile.»

[Note 88: C'est une rétractation partielle, une rectification de

ce que j'avais écrit précédemment dans un article du _Globe_, dont je

reproduis ici le début:

«Il y a dans _Werther_ un passage qui m'a toujours frappé par son

admirable justesse: Werther compare l'homme de génie qui passe au milieu

de son siècle, à un fleuve abondant, rapide, aux crues inégales,

aux ondes parfois débordées; sur chaque rive se trouvent d'honnêtes

propriétaires, gens de prudence et de bon sens, qui, soigneux de leurs

jardins potagers ou de leurs plates-bandes de tulipes, craignent

toujours que le fleuve ne déborde au temps des grandes eaux et ne

détruise leur petit bien-être; ils s'entendent donc pour lui pratiquer

des saignées à droite et à gauche, pour lui creuser des fossés, des

rigoles; et les plus habiles profitent même de ces eaux détournées pour

arroser leur héritage, et s'en font des viviers et des étangs à leur

fantaisie. Cette sorte de conjuration instinctive et intéressée de tous

les hommes de bon sens et d'esprit contre l'homme d'un génie supérieur

n'apparaît peut-être dans aucun cas particulier avec plus d'évidence que

dans les relations de Diderot avec ses contemporains. On était dans un

siècle d'analyse et de destruction, on s'inquiétait bien moins d'opposer

aux idées en décadence des systèmes complets, réfléchis, désintéressés,

dans lesquels les idées nouvelles de philosophie, de religion, de morale

et de politique s'édifiassent selon l'ordre le plus général et le plus

vrai, que de combattre et de renverser ce dont on ne voulait plus, ce à

quoi on ne croyait plus, et ce qui pourtant subsistait toujours. En vain

les grands esprits de l'époque, Montesquieu, Buffon, Rousseau, tentèrent

de s'élever à de hautes théories morales ou scientifiques; ou bien

ils s'égaraient dans de pleines chimères, dans des utopies de rêveurs

sublimes; ou bien, infidèles à leur dessein, ils retombaient malgré eux,

à tout moment, sous l'empire du fait, et le discutaient, le battaient en

brèche, au lieu de rien construire. Voltaire seul comprit ce qui était

et ce qui convenait, voulut tout ce qu'il fit et fit tout ce qu'il

voulut. Il n'en fut pas ainsi de Diderot, qui, n'ayant pas cette

tournure d'esprit critique, et ne pouvant prendre sur lui de s'isoler

comme Buffon et Rousseau, demeura presque toute sa vie dans une position

fausse, dans une distraction permanente, et dispersa ses immenses

facultés sous toutes les formes et par tous les pores. Assez semblable

au fleuve dont parle Werther, le courant principal, si profond, si

abondant en lui-même, disparut presque au milieu de toutes les saignées

et de tous les canaux par lesquels on le détourna. La gêne et le besoin,

une singulière facilité de caractère, une excessive prodigalité de vie

et de conversation, la camaraderie encyclopédique et philosophique, tout

cela soutira continuellement le plus métaphysicien et le plus artiste

des génies de cette époque. Grimm, dans sa _Correspondance littéraire_,

d'Holbach dans ses prédications d'athéisme, Raynal dans son _Histoire

des deux Indes_, détournèrent à leur profit plus d'une féconde artère de

ce grand fleuve dont ils étaient riverains. Diderot, bon qu'il était

par nature, prodigue parce qu'il se sentait opulent, tout à tous, se

laissait aller à cette façon de vivre; content de produire des idées, et

se souciant peu de leur usage, il se livrait à son penchant intellectuel

et ne tarissait pas. Sa vie se passa de la sorte, à penser d'abord, à

penser surtout et toujours, puis à parler de ses pensées, à les écrire

à ses amis, à ses maîtresses; à les jeter dans des articles de journal,

dans des articles d'encyclopédie, dans des romans imparfaits, dans des

notes, dans des mémoires sur des points spéciaux; lui, le génie le plus

synthétique de son siècle, il ne laissa pas de monument.

«Ou plutôt ce monument existe, mais par fragments; et, comme un esprit

unique et substantiel est empreint en tous ces fragments épars, le

lecteur attentif, qui lit Diderot comme il convient, avec sympathie,

amour et admiration, recompose aisément ce qui est jeté dans un désordre

apparent, reconstruit ce qui est inachevé, et finit par embrasser d'un

coup d'oeil l'oeuvre du grand homme, par saisir tous les traits de cette

figure forte, bienveillante et hardie, colorée par le sourire, abstraite

par le front, aux vastes tempes, au coeur chaud, la plus allemande de

toutes nos têtes, et dans laquelle il entre du Goethe, du Kant et du

Schiller tout ensemble.»]

[Note 89: _Interprétation de la Nature_.]

L'athéisme de Diderot, bien qu'il l'affichât par moments avec une

déplorable jactance, et que ses adversaires l'aient trop cruellement

pris au mot, se réduit le plus souvent à la négation d'un Dieu méchant

et vengeur, d'un Dieu fait à l'image des bourreaux de Calas et de La

Barre. Diderot est revenu fréquemment sur cette idée, et l'a présentée

sous les formes bienveillantes du scepticisme le moins arrogant. Tantôt,

comme dans l'entretien avec la maréchale de Broglie, c'est un jeune

Mexicain qui, las de son travail, se promène un jour au bord du grand

Océan; il voit une planche qui d'un bout trempe dans l'eau et de l'autre

pose sur le rivage; il s'y couche, et, bercé par la vague, rasant du

regard l'espace infini, les contes de sa vieille grand'mère sur je ne

sais quelle contrée située au delà et peuplée d'habitants merveilleux

lui repassent en idée comme de folles chimères; il n'y peut croire, et

cependant le sommeil vient avec le balancement et la rêverie, la planche

se détache du rivage, le vent s'accroît, et voilà le jeune raisonneur

embarqué. Il ne se réveille qu'en pleine eau. Un doute s'élève alors

dans son esprit: s'il s'était trompé en ne croyant pas! si sa grand'mère

avait eu raison! Eh bien! ajoute Diderot, elle a eu raison; il vogue, il

touche à la plage inconnue. Le vieillard, maître du pays, est là qui le

reçoit à l'arrivée. Un petit soufflet sur la joue, une oreille un peu

pincée avec sourire, sera-ce toute la peine de l'incrédule? ou bien

ce vieillard ira-t-il prendre le jeune insensé par les cheveux et se

complaire à le traîner durant une éternité sur le rivage[90]?--Tantôt,

comme dans une lettre à mademoiselle Voland, c'est un moine, galant

homme et point du tout enfroqué, avec qui son ami Damilaville l'a fait

dîner. On parla de l'amour paternel. Diderot dit que c'était une des

plus puissantes affections de l'homme: «Un coeur paternel, repris-je;

non, il n'y a que ceux qui ont été pères qui sachent ce que c'est; c'est

un secret heureusement ignoré, même des enfants.» Puis continuant,

j'ajoutai: «Les premières années que je passai à Paris avaient été fort

peu réglées; ma conduite suffisait de reste pour irriter mon père, sans

qu'il fût besoin de la lui exagérer. Cependant la calomnie n'y avait

pas manqué. On lui avait dit... Que ne lui avait-on pas dit? L'occasion

d'aller le voir se présenta. Je ne balançai point. Je partis plein

de confiance dans sa bonté. Je pensais qu'il me verrait, que je me

jetterais entre ses bras, que nous pleurerions tous les deux, et que

tout serait oublié. Je pensai juste.» Là, je m'arrêtai et je demandai à

mon religieux s'il savait combien il y avait d'ici chez moi: «Soixante

lieues, mon père; et s'il y en avait cent, croyez-vous que j'aurais

trouvé mon père moins indulgent et moins tendre?--Au contraire.--Et s'il

y en avait eu mille?--Ah! Comment maltraiter un enfant qui revient de si

loin?--Et s'il avait été dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne?...»

En disant ces derniers mots, j'avais les yeux tournés au ciel; et mon

religieux, les yeux baissés, méditait sur mon apologue.»

[Note 90: On lit au tome second des _Essais_ de Nicole: «... En

considérant avec effroi ces démarches téméraires et vagabondes de la

plupart des hommes, qui les mènent à la mort éternelle, je m'imagine de

voir une île épouvantable, entourée de précipices escarpés qu'un nuage

épais empêche de voir, et environnée d'un torrent de feu qui reçoit tous

ceux qui tombent du haut de ces précipices. Tous les chemins et tous les

sentiers se terminent à ces précipices, à l'exception d'un seul, mais

très-étroit et très-difficile à reconnoître, qui aboutit à un pont par

lequel on évite le torrent de feu et l'on arrive à un lieu de sûreté et

de lumière... Il y a dans cette île un nombre infini d'hommes à qui l'on

commande de marcher incessamment. Un vent impétueux les presse et ne

leur permet pas de retarder. On les avertit seulement que tous les

chemins n'ont pour fin que le précipice; qu'il n'y en a qu'un seul où

ils se puissent sauver, et que cet unique chemin est très-difficile à

remarquer. Mais, nonobstant ces avertissements, ces misérables, sans

songer à chercher le sentier heureux, sans s'en informer, et comme s'ils

le connoissoient parfaitement, se mettent hardiment en chemin. Ils ne

s'occupent que du soin de leur équipage, du désir de commander aux

compagnons de ce malheureux voyage, et de la recherche de quelque

divertissement qu'ils peuvent prendre en passant. Ainsi ils arrivent

insensiblement vers le bord du précipice, d'où ils sont emportés dans

ce torrent de feu qui les engloutit pour jamais. Il y en a seulement un

très-petit nombre de sages qui cherchent avec soin ce sentier, et qui,

l'ayant découvert, y marchent avec grande circonspection, et, trouvant

ainsi le moyen de passer le torrent, arrivent enfin à un lieu de sûreté

et de repos.» L'image de Nicole n'est pas consolante; au chapitre V du

traité _de la Crainte de Dieu_, on peut chercher une autre scène de

_carnage spirituel_, dans laquelle n'éclate pas moins ce qu'on a droit

d'appeler le _terrorisme de la Grâce_: on conçoit que Diderot ait trouvé

ces doctrines funestes à l'humanité, et qu'il ait voulu faire à son

tour, sous image d'île et d'océan, une contre-partie au tableau de

Nicole.--Il y a aussi dans Pascal une comparaison du monde avec une île

déserte, et les hommes y sont également de _misérables égarés_.]

Diderot a exposé ses idées sur la substance, la cause et l'origine des

choses dans l'_Interprétation de la Nature_, sous le couvert de

Baumann, qui n'est autre que Maupertuis, et plus nettement encore dans

l'_Entretien avec d'Alembert_ et le _Rêve_ singulier qu'il prête à ce

philosophe. Il nous suffira de dire que son matérialisme n'est pas un

mécanisme géométrique et aride, mais un vitalisme confus, fécond et

puissant, une fermentation spontanée, incessante, évolutive, où, jusque

dans le moindre atome, la sensibilité latente ou dégagée subsiste

toujours présente. C'était l'opinion de Bordeu et des physiologistes,

la même que Cabanis a depuis si éloquemment exprimée. A la manière

dont Diderot sentait la nature extérieure, la nature pour ainsi dire

_naturelle_, celle que les expériences des savants n'ont pas encore

torturée et falsifiée, les bois, les eaux, la douceur des champs,

l'harmonie du ciel et les impressions qui en arrivent au coeur, il

devait être profondément religieux par organisation, car nul n'était

plus sympathique et plus ouvert à la vie universelle. Seulement, cette

vie de la nature et des êtres, il la laissait volontiers obscure,

flottante et en quelque sorte diffuse hors de lui, recelée au sein des

germes, circulant dans les courants de l'air, ondoyant sur les cimes des

forêts, s'exhalant avec les bouffées des brises; il ne la rassemblait

pas vers un centre, il ne l'idéalisait pas dans l'exemplaire radieux

d'une Providence ordonnatrice et vigilante. Pourtant, dans un ouvrage

qu'il composa durant sa vieillesse et peu d'années avant de mourir,

l'_Essai sur la Vie de Sénèque_, il s'est plu à traduire le passage

suivant d'une lettre à Lucilius, qui le transporte d'admiration: «S'il

s'offre à vos regards une vaste forêt, peuplée d'arbres antiques, dont

les cimes montent aux nues et dont les rameaux entrelacés vous dérobent

l'aspect du ciel, cette hauteur démesurée, ce silence profond, ces

masses d'ombre que la distance épaissit et rend continues, tant de

signes ne vous _intiment_-ils pas la présence d'un Dieu?» C'est Diderot

qui souligne le mot _intimer_. Je suis heureux de trouver dans le même

ouvrage un jugement sur La Mettrie, qui marque chez Diderot un peu

d'oubli peut-être de ses propres excès cyniques et philosophiques, mais

aussi un dégoût amer, un désaveu formel du matérialisme immoral et

corrupteur. J'aime qu'il reproche à La Mettrie de n'avoir pas _les

premières idées des vrais fondements de la morale_, «de cet arbre

immense dont la tête touche aux cieux, et dont les racines pénètrent

jusqu'aux enfers, où tout est lié, où la pudeur, la décence, la

politesse, les vertus les plus légères, s'il en est de telles,

sont attachées comme la feuille au rameau, qu'on déshonore en l'en

dépouillant.» Ceci me rappelle une querelle qu'il eut un jour sur la

vertu avec Helvétius et Saurin; il en fait à mademoiselle Voland un

récit charmant, qui est un miroir en raccourci de l'inconséquence du

siècle. Ces messieurs niaient le sens moral inné, le motif essentiel et

désintéressé de la vertu, pour lequel plaidait Diderot. «Le plaisant,

ajoute-t-il, c'est que, la dispute à peine terminée, ces honnêtes gens

se mirent, sans s'en apercevoir, à dire les choses les plus fortes en

faveur du sentiment qu'ils venaient de combattre, et à faire eux-mêmes

la réfutation de leur opinion. Mais Socrate, à ma place, la leur aurait

arrachée.» Il dit en un endroit au sujet de Grimm: «La sévérité des

principes de notre ami se perd; il distingue deux morales, une à l'usage

des souverains.» Toutes ces idées excellentes sur la vertu, la morale

et la nature, lui revinrent sans doute plus fortes que jamais dans le

recueillement et l'espèce de solitude qu'il tâcha de se procurer durant

les années souffrantes de sa vieillesse. Plusieurs de ses amis étaient

morts, les autres dispersés; mademoiselle Voland et Grimm lui manquaient

souvent. Aux conversations désormais fatigantes, il préférait la robe de

chambre et sa bibliothèque du cinquième sous les tuiles, au coin de la

rue Taranne et de celle de Saint-Benoît; il lisait toujours, méditait

beaucoup et soignait avec délices l'éducation de sa fille. Sa vie

bienfaisante, pleine de bons conseils et de bonnes oeuvres, dut lui être

d'un grand apaisement intérieur; et toutefois peut-être, à de certains

moments, il lui arrivait de se redire cette parole de son vieux père:

«Mon fils, mon fils, c'est un bon oreiller que celui de la raison; mais

je trouve que ma tête repose plus doucement encore sur celui de la

religion et des lois.»--Il mourut en juillet 1784[91].

[Note 91: Trois ou quatre ans avant la mort de Diderot, Garat, alors

à ses débuts, publia dans quelque almanach littéraire le récit d'une

_visite_ qu'il avait faite au philosophe, récit piquant, un peu

burlesque, où les qualités naïves de l'original sont prises en

caricature. Diderot s'en montra très-mécontent. Garat présageait par ce

trait son talent de plume, mais aussi sa légèreté morale. Cette _visite

chez Diderot_, qu'on peut lire recueillie par M. Auguis dans ses

_Révélations indiscrètes du XVIIIe siècle_, est peut-être le premier

exemple en notre littérature du style _à la Janin_; dans ce genre de

charge fine, l'échantillon de Garat reste charmant.]

Comme artiste et critique, Diderot fut éminent. Sans doute sa théorie du

drame n'a guère de valeur que comme démenti donné au convenu, au faux

goût, à l'éternelle mythologie de l'époque, comme rappel à la vérité des

moeurs, à la réalité des sentiments, à l'observation de la nature;

il échoua dès qu'il voulut pratiquer. Sans doute l'idée de morale le

préoccupa outre mesure; il y subordonna le reste, et en général, dans

toute son esthétique, il méconnut les limites, les ressources propres

et la circonscription des beaux-arts; il concevait trop le drame

en moraliste, la statuaire et la peinture en littérateur; le style

essentiel, l'exécution mystérieuse, la touche sacrée, ce je ne sais quoi

d'accompli, d'achevé, qui est à la fois l'indispensable, ce _sine qua

non_ de confection dans chaque oeuvre d'art pour qu'elle parvienne à

l'adresse de la postérité,--sans doute ce coin précieux lui a échappé

souvent; il a tâtonné alentour, et n'y a pas toujours posé le doigt

avec justesse; Falconnet et Sedaine lui ont causé de ces éblouissements

d'enthousiasme que nous ne pouvons lui passer que pour Térence, pour

Richardson et pour Greuze: voilà les défauts. Mais aussi que de verve,

que de raison dans les détails! quelle chaude poursuite du vrai, du bon,

de ce qui sort du coeur! quel exemplaire sentiment de l'antique dans

ce siècle irrévérent! quelle critique pénétrante, honnête, amoureuse,

jusqu'alors inconnue! comme elle épouse son auteur dès qu'elle y prend

goût! comme elle le suit, l'enveloppe, le développe, le choie

et l'adore! Et, tout optimiste qu'elle est et un peu sujette à

l'engouement, ne la croyez pas dupe toujours. Demandez plutôt à l'auteur

des _Saisons_, à M. de Saint-Lambert, _qui, entre les gens de lettres,

est une des peaux les plus sensibles_ (nous dirions aujourd'hui _un des

épidermes_); à M. de La Harpe, qui a _du nombre, de l'éloquence, du

style, de la raison, de la sagesse, mais rien qui lui batte au-dessous

de la mamelle gauche_,

_... Quod laeva in parte mamillae

Nil salit Arcadico juveni..._

Portraits littéraires, Tome I · 第 26 / 44 题