Il adorait
La France, la Poésie et la Philosophie.
Que la patrie conserve son nom!
(Victor Cousin.)
Oui! toujours j'enviai, Farcy, de te connaître,
Toi que si jeune encore on citait comme un maître.
Pauvre coeur qui d'un souffle, hélas! t'intimidais,
Attentif à cacher l'or pur que tu gardais!
Un soir, en nous parlant de Naple et de ses grèves,
Beaux pays enchantés où se plaisaient tes rêves,
Ta bouche eut un instant la douceur de Platon;
Tes amis souriaient,... lorsque, changeant de ton,
Tu devins brusque et sombre, et te mordis la lèvre,
Fantasque, impatient, rétif comme la chèvre!
Ainsi tu te plaisais à secouer la main
Qui venait sur ton front essuyer ton chagrin.
Que dire? le linceul aujourd'hui te recouvre,
Et, j'en ai peur, c'est lui que tu cherchais au Louvre.
Paix à toi, noble coeur! ici tu fus pleuré
Par un ami bien vrai, de toi-même ignoré;
Là-haut, réjouis-toi! Platon parmi les Ombres
Te dit le Verbe pur, Pythagore les Nombres.
]
Mais s'il nous est permis de parler un moment en notre propre nom,
disons-le avec sincérité, le sentiment que nous inspire la mémoire de
Farcy n'est pas celui d'un regret vulgaire; en songeant à la mort
de notre ami, nous serions tenté plutôt de l'envier. Que ferait-il
aujourd'hui, s'il vivait? que penserait-il? que sentirait-il? Ah!
certes, il serait encore le même, loyal, solitaire, indépendant, ne
jurant par aucun parti, s'engouant peu pour tel ou tel personnage; au
lieu de professer la philosophie chez M. Morin, il la professerait dans
un Collége royal; rien d'ailleurs ne serait changé à sa vie modeste,
ni à ses pensées; il n'aurait que quelques illusions de moins, et ce
désappointement pénible que le régime héritier de la Révolution
de Juillet fait éprouver à toutes les âmes amoureuses d'idées et
d'honneur[82]. Il aurait foi moins que jamais aux hommes; et, sans
désespérer des progrès d'avenir, il serait triste et dégoûté dans le
présent. Son stoïcisme se serait réfugié encore plus avant dans la
contemplation silencieuse des choses; la réalité pratique, indigne de le
passionner, ne lui apparaîtrait de jour en jour davantage que sous le
côté médiocre des intérêts et du bien-être; il s'y accommoderait en
sage, avec modération; mais cela seul est déjà trop: la tiédeur s'ensuit
à la longue; fatigué d'enthousiasme, une sorte d'ironie involontaire,
comme chez beaucoup d'esprits supérieurs, l'aurait peut-être gagné avec
l'âge: il a mieux fait de bien mourir!--Disons seulement, en usant d'un
mot du choeur antique: «Ah! si les belles et bonnes âmes comme la sienne
pouvaient avoir deux jeunesses[83]!»
[Note 82: Ce mot est dur pour la monarchie de Juillet; je ne l'aurais
pas écrit plus tard; et pourtant il exprime un sentiment que bien des
hommes de ma génération partagèrent. Et cette monarchie, malgré ses
mérites raisonnés, ne put jamais s'absoudre de cette tâche originelle
qui la fit sembler peureuse et circonspecte à l'excès en naissant. On
est coupable en France, quelque intérêt qu'on allègue, si l'on manque,
faute d'élan, certains moments de grandeur et de gloire qui ne se
retrouvent plus. Il n'est qu'un temps pour la jeunesse: nous avions
lieu, en 1830, d'espérer pour la nôtre un régime plus actif et plus
généreux que celui de la parole. Nous fûmes refoulés et nous souffrîmes.
La littérature me consola.]
[Note 83: Euripide, _Hercules furens_ (édit. de Boissonade, v. 648).]
Juin 1831.
NOTE.--Bien des années après avoir écrit cette Notice, j'ai reçu de M.
Géruzez, héritier des papiers de Farcy, la communication d'une note qui
me concernait moi-même, et qui m'a montré que Farcy avait bien voulu
s'occuper de mes essais poétiques d'alors: il y juge _Joseph Delorme_ et
_les Consolation_, d'une manière psychologique et morale qui est à lui.
Ce jugement est assez favorable pour que je m'en honore, et il est à la
fois assez sévère pour que j'ose le reproduire ici:
«Dans le premier ouvrage (dans _Joseph Delorme_), dit-il, c'était une
âme flétrie par des études trop positives et par les habitudes des sens
qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en même temps délicat et
instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire à une liaison continuée où
on ne leur rapporte en échange qu'un esprit vulgaire et une âme façonnée
à l'image de cet esprit, ennuyés et ennuyeux auprès de telles femmes,
et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur audace ni par des
talents encore cachés, cherchent le plaisir d'une heure qui amène le
dégoût de soi-même. Ils ressemblent à ces femmes bien élevées et sans
richesses, qui ne peuvent souffrir un époux vulgaire, et à qui une union
mieux assortie est interdite par la fortune.
«Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements d'un
pareil coeur, bien rares en notre pays et qui annoncent le poëte.
«Aujourd'hui (dans _les Consolations_) il sort de sa débauche et de son
ennui; son talent mieux connu, une vie littéraire qui ressemble à un
combat, lui ont donné de l'importance et l'ont sauvé de l'affaissement.
Son âme honnête et pure a ressenti cette renaissance avec tendresse,
avec reconnaissance. Il s'est tourné vers Dieu d'où vient la paix et la
joie.
«Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse: c'est
un esprit trop analytique, trop réfléchi, trop habitué à user ses
impressions en les commentant, à se dédaigner lui-même en s'examinant
beaucoup; il n'a rien en lui pour être épris éperdument et pousser sa
passion avec emportement et audace; plus tard peut-être: aujourd'hui il
cherche, il attend et se défie.
«Mais son coeur lui échappe et s'attache à une fausse image de l'amour.
L'étude, la méditation religieuse, l'amitié l'occupent si elles ne
le remplissent pas, et détournent ses affections. La pensée de l'art
noblement conçu le soutient et donne à ses travaux une dignité que
n'avaient pas ses premiers essais, simples épanchements de son âme et de
sa vie habituelle.--Il comprend tout, aspire à tout, et n'est maître
de rien ni de lui-même. Sa poésie a une ingénuité de sentiments et
d'émotions qui s'attachent à des objets pour lesquels le grand nombre
n'a guère de sympathie, et où il y a plutôt travers d'esprit ou
habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu'attachement
naturel et poétique. La misère domestique vient gémir dans ses vers à
côté des élans d'une noble âme et causer ce contraste pénible qu'on
retrouve dans certaines scènes de Shakspeare (_Lear_, etc), qui excite
notre pitié, mais non pas une émotion plus sublime.
«Ces goûts changeront; cette sincérité s'altérera; le poëte se révélera
avec plus de pudeur, il nous montrera les blessures de son âme, les
pleurs de ses yeux, mais non plus les flétrissures livides de ses
membres, les égarements obscurs de ses sens, les haillons de son
indigence morale. Le libertinage est poétique quand c'est un emportement
du principe passionné en nous, quand c'est philosophie audacieuse, mais
non quand il n'est qu'un égarement furtif, une confession honteuse. Cet
état convient mieux au pécheur qui va se régénérer; il va plus mal au
poëte qui doit toujours marcher simple et le front levé; à qui il faut
l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion.
«L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais
il y est ramené par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effrayé par
l'immensité où il se plonge en sortant de lui-même. En rentrant dans
sa maison, il se sent plus à l'aise, il sent plus vivement par le
contraste; il chérit son étroit horizon où il est à l'abri de ce qui
le gêne, où son esprit n'est pas vaguement égaré par une trop vaste
perspective. Mais si la foule lui est insupportable, le vaste espace
l'accable encore, ce qui est moins poétique. Il n'a pas pris assez de
fierté et d'étendue pour dominer toute cette nature, pour l'écouter, la
comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa poésie par là est
étroite, chétive, étouffée: on n'y voit pas un miroir large et pur de
la nature dans sa grandeur, la force et la plénitude de sa vie: ses
tableaux manquent d'air et de lointains fuyants.
«Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est là-dedans qu'est le
poëte: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si
je puis ainsi dire. Il va de l'amitié à l'amour comme il a été de
l'incrédulité à l'élan vers Dieu.
«Cette amitié n'est ni morale ni poétique...»
Ici s'arrête la note inachevée. Si jamais le troisième Recueil qui fait
suite immédiatement aux _Consolations_ et à _Joseph Delorme_, et qui
n'est que le développement critique et poétique des mêmes sentiments
dans une application plus précise, vient à paraître (ce qui ne saurait
avoir lieu de longtemps), il me semble, autant qu'on peut prononcer
sur soi-même, que le jugement de Farcy se trouvera en bien des points
confirmé.