II

Racine fut dramatique sans doute, mais il le fut dans un genre qui

l'était peu. En d'autres temps, en des temps comme les nôtres, où les

proportions du drame doivent être si différentes de ce qu'elles étaient

alors, qu'aurait-il fait? Eût-il également tenté le théâtre? Son génie,

naturellement recueilli et paisible, eût-il suffi à cette intensité

d'action que réclame notre curiosité blasée, à cette vérité réelle dans

les moeurs et dans les caractères qui devient indispensable après une

époque de grande révolution, à cette philosophie supérieure qui donne à

tout cela un sens, et fait de l'action autre chose qu'un _imbroglio_, de

la couleur historique autre chose qu'un _badigeonnage_? Eût-il été de

force et d'humeur à mener toutes ces parties de front, à les maintenir

en présence et en harmonie, à les unir, à les enchaîner sous une forme

indissoluble et vivante; à les fondre l'une dans l'autre au feu des

passions? N'eût-il pas trouvé plus simple et plus conforme à sa nature

de retirer tout d'abord la passion du milieu de ces embarras étrangers

dans lesquels elle aurait pu se perdre comme dans le sable, en s'y

versant; de la faire rentrer en son lit pour n'en plus sortir, et de

suivre solitaire le cours harmonieux de cette grande et belle

élégie, dont _Esther_ et _Bérénice_ sont les plus limpides, les plus

transparents réservoirs? C'est là une délicate question, sur laquelle on

ne peut exprimer que des conjectures: j'ai hasardé la mienne; elle n'a

rien d'irrévérent pour le génie de Racine. M. Étienne, dans son discours

de réception à l'Académie, déclare qu'il admire Molière bien plus comme

philosophe que comme poëte. Je ne suis pas sur ce point de l'avis de M.

Étienne, et dans Molière la qualité de poëte ne me paraît inférieure à

aucune autre; mais je me garderai bien d'accuser le spirituel auteur

des _Deux Gendres_ de vouloir renverser l'autel du plus grand maître

de notre scène. Or, est-ce davantage vouloir renverser Racine que de

déclarer qu'on préfère chez lui la poésie pure au drame, et qu'on est

tenté de le rapporter à la famille des génies lyriques, des chantres

élégiaques et pieux, dont la mission ici-bas est de célébrer l'_amour_

(en prenant _amour_ dans le même sens que Dante et Platon)?

Indépendamment de l'examen direct des oeuvres, ce qui nous a surtout

confirmé dans notre opinion, c'est le silence de Racine et la

disposition d'esprit qu'il marqua durant les longues années de sa

retraite. Les facultés innées qu'on a exercées beaucoup et qu'on arrête

brusquement au milieu de la carrière, après les premiers instants donnés

au délassement et au repos, se réveillent et recommencent à désirer le

genre de mouvement qui leur est propre. D'abord il n'en vient à l'âme

qu'une plainte sourde, lointaine, étouffée, qui n'indique pas son objet

et nous livre à tout le vague de l'_ennui_. Bientôt l'inquiétude se

décide; la faculté sans aliment s'_affame_, pour ainsi dire; elle crie

au dedans de nous: c'est comme un coursier généreux qui hennit dans

l'étable et demande l'arène; on n'y peut tenir, et tous les projets

de retraite sont oubliés. Qu'on se figure, par exemple, à la place

de Racine, au sein du même loisir, quelqu'un de ces génies

incontestablement dramatiques, Shakspeare, Molière, Beaumarchais, Scott.

Oh! les premiers mois d'inaction passés, comme le cerveau du poète va

fermenter et se remplir! comme chaque idée, chaque sentiment va revêtir

à ses yeux un masque, un personnage, et marcher à ses côtés! que de

générations spontanées vont éclore de toutes parts et lever la tête sur

cette eau dormante! que d'êtres inachevés, flottants, passeront dans ses

rêves et lui feront signe de venir! que de voix plaintives lui parleront

comme à Tancrède dans la forêt enchantée! La reine Mab descendra en char

et se posera sur ce front endormi. Soudain Ariel ou Puck, Scapin ou

Dorine, Chérubin ou Fenella, merveilleux lutins, messagers malicieux et

empressés, s'agiteront autour du maître, le tirailleront de mille côtés

pour qu'il prenne garde à leurs êtres chéris, à leurs amants séparés, à

leurs princesses malheureuses; ils les évoqueront devant lui, comme dans

l'Élysée antique le devin Tirésias, ou plutôt le vieil Anchise, évoquait

les âmes des héros qui n'avaient pas vécu; ils les feront passer par

groupes, ombres fugitives, rieuses ou éplorées, demandant la vie, et,

dans les limbes inexplicables de la pensée, attendant la lumière du

jour. Diana Vernon à cheval, franchissant les barrières et se perdant

dans le taillis; Juliette au balcon tendant les bras à Roméo; l'ingénue

Agnès à son balcon aussi, et rendant à son amant salut pour salut du

matin au soir; la moqueuse Suzanne et la belle comtesse habillant

le page; que sais-je? toutes ces ravissantes figures, toutes ces

apparitions enchantées souriront au poëte et l'appelleront à elles du

sein de leur nuage. Il n'y résistera pas longtemps, et se relancera,

tête baissée, dans ce monde qui tourbillonne autour de lui. Chacun

reviendra à ses goûts et à sa nature. Beaumarchais, comme un joueur

excité par l'abstinence, tentera de nouveau avec fureur les chances et

la folie des intrigues. Scott, plus insouciant peut-être, et comme un

voyageur simplement curieux qui a déjà vu beaucoup de siècles et de

pays, mais qui n'est pas las encore, se remettra en marche au risque

de repasser, chemin faisant, par les mêmes aventures. Molière, penseur

profond, triste au dedans, ayant hâte de sortir de lui-même et

d'échapper à ses peines secrètes, sera cette fois d'un comique plus

grave ou plus fou qu'à l'ordinaire. Shakspeare redoublera de grâce, de

fantaisie ou d'effroi. Le grand Corneille enfin (car il est de cette

famille), Corneille couvert de cicatrices, épuisé, mais infatigable et

sans relâche comme ses héros, pareil à ce valeureux comte de Fuentès

dont parle Bossuet, et qui combattit à Rocroi jusqu'au dernier soupir,

Corneille ramènera obstinément au combat ses vieilles bandes espagnoles

et ses drapeaux déchirés.

Voilà les poëtes dramatiques. Dirai-je que Racine ne leur ressembla

jamais dans sa retraite; qu'il ne vit plus rien de ce qu'il avait

quitté; qu'il n'eut point, à ses heures de rêverie, des apparitions

charmantes qui remuaient, comme autrefois, son coeur? Ce serait faire

injure à son génie. Mais ces créations mêmes vers lesquelles un doux

penchant dut le rentraîner d'abord, ces Monime, ces Phèdre, ces Bérénice

au long voile, ces nobles amantes solitaires qu'il revoyait, à la nuit

tombante, sous les traits de la Champmeslé, et qui s'enfuyaient,

comme Didon, dans les bocages, qu'étaient-elles, je le demande? Où

voulaient-elles le ramener? Différaient-elles beaucoup de l'_Élégie à la

voix gémissante_;

Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars,

Belle, levant au ciel ses humides regards?

Et quand il se fut tout à fait réfugié dans l'amour divin, ces formes

attrayantes d'un amour profane continuèrent-elles longtemps à repasser

dans ses songes? Pour moi, je ne le crois point. Il fut prompt à les

dissiper et à les oublier: ses affections bientôt allèrent toutes

ailleurs; il ne pensait qu'à Port-Royal, alors persécuté, et se

complaisait délicieusement dans ses souvenirs d'enfance: «En effet,

dit-il, il n'y avoit point de maison religieuse qui fût en meilleure

odeur que Port-Royal. Tout ce qu'on en voyoit au dehors inspiroit de la

piété; on admiroit la manière grave et touchante dont les louanges de

Dieu y étoient chantées, la simplicité et en même temps la propreté de

leur église, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs, le

peu d'empressement des religieuses à y soutenir la conversation, leur

peu de curiosité pour savoir les choses du monde et même les affaires de

leurs proches; en un mot, une entière indifférence pour tout ce qui

ne regardoit point Dieu. Mais combien les personnes qui connoissoient

l'intérieur de ce monastère y trouvoient-elles de nouveaux sujets

d'édification! Quelle paix! quel silence! quelle charité! quel amour

pour la pauvreté et pour la mortification! Un travail sans relâche, une

prière continuelle, point d'ambition que pour les emplois les plus

vils et les plus humiliants, aucune impatience dans les soeurs,

nulle bizarrerie dans les mères, l'obéissance toujours prompte et le

commandement toujours raisonnable.» Et vers le même temps il écrivait à

son fils: «M. de Rost m'a appris que la Champmeslé étoit à l'extrémité,

de quoi il me paroît très-affligé; mais ce qui est le plus affligeant,

c'est de quoi il ne se soucie guère apparemment, je veux dire

l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer

à la comédie, ayant déclaré, à ce qu'on m'a dit, qu'elle trouvoit

très-glorieux pour elle de mourir comédienne. Il faut espérer que, quand

elle verra la mort de plus près, elle changera de langage comme font

d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers quand ils

se portent bien. Ce fut madame de Caylus qui m'apprit hier cette

particularité dont elle étoit effrayée, et qu'elle a sue, comme je

crois, de M. le curé de Saint-Sulpice.» Et dans une autre lettre: «Le

pauvre M. Boyer est mort fort chrétiennement; sur quoi je vous dirai,

en passant, que je dois réparation à la mémoire de la Champmeslé, qui

mourut avec d'assez bons sentiments, après avoir renoncé à la comédie,

très-repentante de sa vie passée, mais surtout fort affligée de

mourir: du moins M. Despréaux me l'a dit ainsi, l'ayant appris du curé

d'Auteuil, qui l'assista à la mort; car elle est morte à Auteuil, dans

la maison d'un maître à danser, où elle étoit venue prendre l'air.» On a

besoin de croire, pour excuser ce ton de sécheresse, que Racine voulait

faire indirectement la leçon à son fils, et condamner ses propres

erreurs dans la personne de celle qui en avait été l'objet. Mais, même

en tenant compte de l'intention, on peut conclure hardiment, après avoir

lu et comparé ces passages, que les sentiments du poëte ne prenaient

plus la forme dramatique, et que la figure de la Champmeslé lui était

depuis longtemps sortie de la mémoire. Port-Royal avait toute son âme;

il y puisait le calme, il y rapportait ses prières; il était plein des

gémissements de cette maison affligée, quand il fit entendre, pour

l'heureuse maison de Saint-Cyr, la mélodie touchante des choeurs

d'_Esther_[26]. En un mot, c'était la disposition lyrique qui

prévalait évidemment dans le poëte, et qui le plus souvent, au défaut

d'épanchement convenable, débordait dans ces larmes dont nous avons

parlé. Un de nos amis les plus chers, qui, pour être romantique, à

ce qu'on dit, n'en garde pas moins à Racine un respect profond et un

sincère amour, a essayé de retracer l'état intérieur de cette belle âme

dans une pièce de vers qu'il ne nous est pas permis de louer, mais que

nous insérons ici comme achevant de mettre en lumière notre point de vue

critique.

[Note 26: Racine se trouvait précisément dans l'église du monastère

des Champs, quand l'archevêque Harlay de Champvallon y vint, le 17 mai

1679, à neuf heures du matin, pour renouveler la persécution qui avait

été interrompue durant dix années, mais qui, à partir de ce jour-là,

ne cessa plus jusqu'à l'entière ruine. Il causa quelque temps avec le

prélat qui, l'ayant aperçu, l'avait fait appeler par politesse. Plus

tard, surtout quand sa tante fut abbesse, il devint à Versailles le

chargé d'affaires en titre des pauvres persécutées. Toutes les demandes

d'adoucissement près de l'archevêque, les suppliques pour obtenir tel ou

tel confesseur, roulaient sur lui. Il usait son temps et son crédit à

ces démarches, avec un zèle où il entrait quelque pensée d'expiation.]

Portraits littéraires, Tome I · 第 12 / 44 题