RACINE

I

Les grands poëtes, les poëtes de génie, indépendamment des genres, et

sans faire acception de leur nature lyrique, épique ou dramatique,

peuvent se rapporter à deux familles glorieuses qui, depuis bien des

siècles, s'entremêlent et se détrônent tour à tour, se disputent

la prééminence en renommée, et entre lesquelles, selon les temps,

l'admiration des hommes s'est inégalement répartie. Les poëtes

primitifs, fondateurs, originaux sans mélange, nés d'eux-mêmes et fils

de leurs oeuvres, Homère, Pindare, Eschyle, Dante et Shakspeare, sont

quelquefois sacrifiés, préférés le plus souvent, toujours opposés

aux génies studieux, polis, dociles, essentiellement éducables et

perfectibles, des époques moyennes. Horace, Virgile, le Tasse, sont les

chefs les plus brillants de cette famille secondaire, réputée, et avec

raison, inférieure à son aînée, mais d'ordinaire mieux comprise de tous,

plus accessible et plus chérie. Parmi nous, Corneille et Molière s'en

détachent par plus d'un côté; Boileau et Racine y appartiennent tout

à fait et la décorent, surtout Racine, le plus merveilleux, le plus

accompli en ce genre, le plus vénéré de nos poëtes. C'est le propre

des écrivains de cet ordre d'avoir pour eux la presque unanimité des

suffrages, tandis que leurs illustres adversaires qui, plus hauts qu'eux

en mérite, les dominent même en gloire, sont à chaque siècle remis en

question par une certaine classe de critiques. Cette différence de

renommée est une conséquence nécessaire de celle des talents. Les

uns véritablement prédestinés et divins, naissent avec leur lot, ne

s'occupent guère à le grossir grain à grain en cette vie, mais le

dispensent avec profusion et comme à pleines mains en leurs oeuvres; car

leur trésor est inépuisable au dedans. Ils font, sans trop s'inquiéter

ni se rendre compte de leurs moyens de faire; ils ne se replient pas à

chaque heure de veille sur eux-mêmes; ils ne retournent pas la tête en

arrière à chaque instant pour mesurer la route qu'ils ont parcourue et

calculer celle qui leur reste; mais ils marchent à grandes journées sans

se lasser ni se contenter jamais. Des changement secrets s'accomplissent

en eux, au sein de leur génie, et quelquefois le transforment; ils

subissent ces changements comme des lois, sans s'y mêler, sans y aider

artificiellement, pas plus que l'homme ne hâte le temps où ses cheveux

blanchissent, l'oiseau la mue de son plumage, ou l'arbre les changements

de couleur de ses feuilles aux diverses saisons; et, procédant ainsi

d'après de grandes lois intérieures et une puissante donnée originelle,

ils arrivent à laisser trace de leur force en des oeuvres sublimes,

monumentales, d'un ordre réel et stable sous une irrégularité apparente

comme dans la nature, d'ailleurs entrecoupées d'accidents, hérissées

de cimes, creusées de profondeurs: voilà pour les uns. Les autres ont

besoin de naître en des circonstances propices, d'être cultivés par

l'éducation et de mûrir au soleil; ils se développent lentement,

sciemment, se fécondent par l'étude et s'accouchent eux-mêmes avec art.

Ils montent par degrés, parcourent les intervalles et ne s'élancent pas

au but du premier bond; leur génie grandit avec le temps et s'édifie

comme un palais auquel on ajouterait chaque année une assise; ils ont

de longues heures de réflexion et de silence durant lesquelles ils

s'arrêtent pour réviser leur plan et délibérer: aussi l'édifice, si

jamais il se termine, est-il d'une conception savante, noble, lucide,

admirable, d'une harmonie qui d'abord saisit l'oeil, et d'une exécution

achevée. Pour le comprendre, l'esprit du spectateur découvre sans

peine et monte avec une sorte d'orgueil paisible l'échelle d'idées

par laquelle a passé le génie de l'artiste. Or, suivant une remarque

très-fine et très-juste du Père Tournemire, on n'admire jamais dans un

auteur que les qualités dont on a le germe et la racine en soi. D'où

il suit que, dans les ouvrages des esprits supérieurs, il est un degré

relatif où chaque esprit inférieur s'élève, mais qu'il ne franchit pas,

et d'où il juge l'ensemble comme il peut. C'est presque comme pour les

familles de plantes étagées sur les Cordillères, et qui ne dépassent

jamais une certaine hauteur, ou plutôt c'est comme pour les familles

d'oiseaux dont l'essor dans l'air est fixé à une certaine limite. Que

si maintenant, à la hauteur relative où telle famille d'esprits peut

s'élever dans l'intelligence d'un poëme, il ne se rencontre pas une

qualité correspondante qui soit comme une pierre où mettre le pied,

comme une plate-forme d'où l'on contemple tout le paysage, s'il y a là

un roc à pic, un torrent, un abîme, qu'adviendra-t-il alors? Les esprits

qui n'auront trouvé où poser leur vol s'en reviendront comme la colombe

de l'arche, sans même rapporter le rameau d'olivier.--Je suis à

Versailles, du côté du jardin, et je monte le grand escalier; l'haleine

me manque au milieu et je m'arrête; mais du moins je vois de là en

face de moi la ligne du château, ses ailes, et j'en apprécie déjà la

régularité, tandis que si je gravis sur les bords du Rhin quelque

sentier tournant qui grimpe à un donjon gothique, et que je m'arrête

d'épuisement à mi-côte, il pourra se faire qu'un mouvement de terrain,

un arbre, un buisson, me dérobe la vue tout entière[22]. C'est là l'image

vraie des deux poésies. La poésie racinienne est construite de telle

sorte qu'à toute hauteur il se rencontre des degrés et des points

d'appui avec perspective pour les infirmes: l'oeuvre de Shakspeare a

l'accès plus rude, et l'oeil ne l'embrasse pas de tout point; nous

savons de fort honnêtes gens qui ont sué pour y aborder, et qui, après

s'être heurté la vue sur quelque butte ou sur quelque bruyère, sont

revenus en jurant de bonne foi qu'il n'y avait rien là-haut; mais, à

peine redescendus en plaine, la maudite tour enchantée leur apparaissait

de nouveau dans son lointain, mille fois plus importune aux pauvres gens

que ne l'était à Boileau celle de Montlhéry:

Ses murs, dont le sommet se dérobe à la vue,

Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue,

Et, présentant de loin leur objet ennuyeux,

Du passant qui les fuit semblent suivre les yeux.

[Note 22: Il faut tout dire. Si les esprits supérieurs, les génies _à

pic_, ne prêtent pas pied à divers degrés aux esprits inférieurs, ils en

portent un peu la peine, et ne distinguent pas eux-mêmes les différences

d'élévation entre ces esprits estimables, qu'ils voient d'en haut tous

confondus dans la plaine au même niveau de terre.]

Mais nous laisserons pour aujourd'hui la tour de Montlhéry et l'oeuvre

de Shakspeare, et nous essaierons de monter, après tant d'autres

adorateurs, quelques-uns des degrés, glissants désormais à force d'être

usés, qui mènent au temple en marbre de Racine.

Racine, né en 1639, à la Ferté-Milon, fut orphelin dès l'âge le plus

tendre. Sa mère, fille d'un procureur du roi des eaux-et-forêts à

Villers-Cotterets, et son père, contrôleur du grenier à sel de la

Ferté-Milon, moururent à peu d'intervalle de temps l'un de l'autre. Âgé

de quatre ans, il fut confié aux soins de son grand-père maternel, qui

le mit très-jeune au Collége à Beauvais; et après la mort du vieillard,

il passa à Port-Royal-des-Champs, où sa grand'mère et une de ses

tantes s'étaient retirées. C'est de là que datent les premiers détails

intéressants qui nous aient été transmis sur l'enfance du poëte.

L'illustre solitaire Antoine Le Maître l'avait pris en amitié

singulière, et l'on voit par une lettre qui s'est conservée, et qu'il

lui écrivait dans une des persécutions, combien il lui recommande d'être

docile et de bien soigner, durant son absence, ses onze volumes de saint

Chrysostome. Le _petit_ _Racine_ en vint rapidement à lire tous les

auteurs grecs dans le texte; il en faisait des extraits, les annotait

de sa main, les apprenait par coeur. C'était tour à tour Plutarque,

_le Banquet_ de Platon, saint Basile, Pindare, ou, aux heures perdues,

_Théagène et Chariclée_[23]. Il décelait déjà sa nature discrète,

innocente et rêveuse, par de longues promenades, un livre à la main

(et qu'il ne lisait pas toujours), dans ces belles solitudes dont il

ressentait les douceurs jusqu'aux larmes. Son talent naissant s'exerçait

dès lors à traduire en vers français les hymnes touchantes du Bréviaire,

qu'il a retravaillées depuis; mais il se complaisait surtout à célébrer

Port-Royal, le paysage, l'étang, les jardins et les prairies. Ces

productions de jeunesse que nous possédons attestent un sentiment vrai

sous l'inexpérience extrême et la faiblesse de l'expression et de la

couleur; avec un peu d'attention, on y démêle en quelques endroits

comme un écho lointain, comme un prélude confus des choeurs mélodieux

d'_Esther_:

Je vois ce cloître vénérable,

Ces beaux lieux du Ciel bien aimés,

Qui de cent temples animés

Cachent la richesse adorable.

C'est dans ce chaste paradis

Que règne, en un trône de lis,

La Virginité sainte;

C'est là que mille anges mortels

D'une éternelle plainte

Gémissent au pied des autels.

Sacrés palais de l'innocence,

Astres vivants, choeurs glorieux,

Qui faites voir de nouveaux cieux

Dans ces demeures du silence,

Non, ma plume n'entreprend pas

De tracer ici vos combats,

Vos jeûnes et vos veilles;

Il faut, pour en bien révérer

Les augustes merveilles,

Et les taire et les adorer.

[Note 23: Un Grec érudit de nos amis, M. Piccolos, dans les notes

d'une traduction de _Paul et Virginie_ en grec moderne (Firmin Didot,

1841), a cru pouvoir signaler avec précision quelques traces, encore

inaperçues, du roman de _Théagène et Chariclée_, dans l'oeuvre de

Racine. Ainsi, quand Racine a risqué le vers fameux,

Brûlé de plus de feux que je n'en allumai,

il ne faisait sans doute que se souvenir de son cher roman et du passage

où Hydaspe, sur le point d'immoler sa fille et de la placer sur le

bûcher ou _foyer_, se sent lui-même au coeur un _foyer_ de chagrin plus

cuisant: je traduis à peu près; les curieux peuvent chercher le passage:

Racine, enfant, avait retenu ce jeu de mots comme une beauté, et il

n'a eu garde de l'omettre dans _Andromaque_. Héliodore est le premier

coupable; il aurait, au reste, racheté de beaucoup son crime, s'il était

vrai, comme M. Piccolos le croit (page 343), qu'il eût fourni à Racine

le germe d'une des plus belles scènes, dans _Andromaque_ également. M.

Ampère, dans un article sur Amyot, avait déjà cru saisir des analogies

de ce genre. Mais je m'en tiens au _brûlé de plus de feux_: c'est une

fort jolie trouvaille.]

Il quitta Port-Royal après trois ans de séjour, et vint faire sa logique

au collége d'Harcourt à Paris. Les impressions pieuses et sévères qu'il

avait reçues de ses premiers maîtres s'affaiblirent par degrés dans le

monde nouveau où il se trouva entraîné. Ses liaisons avec des jeunes

gens aimables et dissipés, avec l'abbé Le Vasseur, avec La Fontaine

qu'il connut dès ce temps-là, le mirent plus que jamais en goût de

poésie, de romans et de théâtre. Il faisait des sonnets galants en se

cachant de Port-Royal et des jansénistes, qui lui envoyaient lettres sur

lettres, avec menaces d'anathème. On le voit, dès 1660, en relation avec

les comédiens du Marais au sujet d'une pièce que nous ne connaissons

pas. Son ode aux _Nymphes de la Seine_ pour le mariage du roi était

remise à Chapelain, qui la recevait _avec la plus grande bonté du

monde_, et, _tout malade qu'il était, la retenait trois jours, y faisant

des remarques par écrit_: la plus considérable de ces remarques portait

sur les _Tritons_, qui n'ont jamais logé dans les fleuves, mais

seulement dans la mer. Cette pièce valut à Racine la protection de

Chapelain et une gratification de Colbert. Son cousin Vitart, intendant

du château de Chevreuse, l'y envoya une fois pour surveiller en sa place

les ouvriers maçons, vitriers, menuisiers. Le poëte est déjà tellement

habitué au tracas de Paris, qu'il se considère à Chevreuse comme en

exil; il y date ses lettres de _Babylone_; il raconte qu'il va au

cabaret deux ou trois fois le jour, payant à chacun son pourboire, et

qu'une dame l'a pris pour un sergent; puis il ajoute: «Je lis des vers,

je tâche d'en faire; je lis les aventures de l'Arioste, et je ne suis

pas moi-même sans aventures.» Tous ses amis de Port-Royal, sa tante, ses

maîtres, le voyant ainsi en pleine voie de perdition, s'entendirent pour

l'en tirer. On lui représenta vivement la nécessité d'un état, et on le

décida à partir pour Uzès en Languedoc, chez un de ses oncles maternels,

chanoine régulier de Sainte-Geneviève, avec espérance d'un bénéfice. Le

voilà donc pendant tout l'hiver de 1661, le printemps et l'été de 1662,

à Uzès; tout en noir de la tête aux pieds; lisant saint Thomas pour

complaire au bon chanoine, et l'Arioste ou Euripide pour se consoler;

fort caressé de tous les maîtres d'école et de tous les curés des

environs, à cause de son oncle, et consulté par tous les poëtes et les

amoureux de province sur leurs vers, à cause de sa petite renommée

parisienne et de son ode célèbre _sur la Paix_; d'ailleurs sortant

peu, s'ennuyant beaucoup dans une ville dont tous les habitants lui

semblaient durs et intéressés comme des _baillis_; se comparant à Ovide

au bord du Pont-Euxin, et ne craignant rien tant que d'altérer et de

corrompre dans le patois du Midi cet excellent et vrai français,

cette pure fleur de froment dont on se nourrit devers la Ferté-Milon,

Château-Thierry et Reims. La nature elle-même ne le séduit que

médiocrement: «Si le pays de soi avoit un peu de délicatesse, et que les

rochers y fussent un peu moins fréquents, on le prendroit pour un vrai

pays de Cythère;» mais ces rochers l'importunent; la chaleur l'étouffe,

et les cigales lui gâtent les rossignols. Il trouve les passions du Midi

violentes et portées à l'excès; pour lui, sensible et tempéré, il vit de

réflexion et de silence; il garde la chambre et lit beaucoup, sans même

éprouver le besoin de composer. Ses lettres à l'abbé Le Vasseur sont

froides, fines, correctes, fleuries, mythologiques et légèrement

railleuses; le bel-esprit sentimental et tendre qui s'épanouira dans

_Bérénice_ y perce de toutes parts; ce ne sont que citations italiennes

et qu'allusions galantes; pas une crudité comme il en échappe entre

jeunes gens, pas un détail ignoble, et l'élégance la plus exquise jusque

dans la plus étroite familiarité. Les femmes de ce pays l'avaient ébloui

d'abord, et, peu de jours après son arrivée, il écrivait à La Fontaine

ces phrases qui donnent à penser: «Toutes les femmes y sont éclatantes,

et s'y ajustent d'une façon qui est la plus naturelle du monde; et pour

ce qui est de leur personne,

Color verus, corpus solidum et succi plenum;

mais comme c'est la première chose dont on m'a dit de me donner garde,

je ne veux pas en parler davantage; aussi bien ce seroit profaner la

maison d'un bénéficier comme celle où je suis, que d'y faire de longs

discours sur cette matière: _Domus mea, domus orationis_. C'est pourquoi

vous devez vous attendre que je ne vous en parlerai plus du tout. On m'a

dit: Soyez aveugle. Si je ne puis l'être tout-à-fait, il faut du moins

que je sois muet; car, voyez-vous, il faut être régulier avec les

réguliers, comme j'ai été loup avec vous et avec les autres loups

vos compères.» Mais ses habitudes naturellement chastes et réservées

prévalurent, quand il ne fut plus entraîné par des compagnons de

plaisir; et quelques mois après, il répondait fort sérieusement à une

insinuation railleuse de l'abbé Le Vasseur que, Dieu merci, sa liberté

était sauve encore, et que, s'il quittait le pays, il remporterait son

coeur aussi sain et aussi entier qu'il l'avait apporté; et là-dessus il

raconte un danger récent auquel sa faiblesse a heureusement échappé.

Ce passage est assez peu connu, et jette assez de jour dans l'âme de

Racine, pour devoir être cité tout au long: «Il y a ici une demoiselle

fort bien faite et d'une taille fort avantageuse. Je ne l'avois jamais

vue qu'à cinq ou six pas, et je l'avois toujours trouvée fort belle; son

teint me paroissoit vif et éclatant; les yeux, grands et d'un beau noir,

la gorge et le reste de ce qui se découvre assez librement dans ce pays,

fort blanc. J'en avois toujours quelque idée assez tendre et assez

approchante d'une inclination; mais je ne la voyois qu'à l'église: car,

comme je vous ai mandé, je suis assez solitaire, et plus que mon cousin

ne me l'avoit recommandé. Enfin je voulus voir si je n'étois point

trompé dans l'idée que j'avois d'elle, et j'en trouvai une occasion fort

honnête. Je m'approchai d'elle, et lui parlai. Ce que je vous dis là

m'est arrivé il n'y a pas un mois, et je n'avois d'autre dessein que de

voir quelle réponse elle me feroit. Je lui parlai donc indifféremment;

mais sitôt que j'ouvris la bouche et que je l'envisageai, je pensai

demeurer interdit. Je trouvai sur son visage de certaines bigarrures,

comme si elle eût relevé de maladie; et cela me fit bien changer mes

idées. Néanmoins je ne demeurai pas, et elle me répondit d'un air fort

doux et fort obligeant; et, pour vous dire la vérité, il faut que je

l'aie prise dans quelque mauvais jour, car elle passe pour fort belle

dans la ville, et je connois beaucoup de jeunes gens qui soupirent pour

elle du fond de leur coeur. Elle passe même pour une des plus sages et

des plus enjouées. Enfin je fus bien aise de cette rencontre, qui servit

du moins à me délivrer de quelque commencement d'inquiétude; car je

m'étudie maintenant à vivre un peu plus raisonnablement, et à ne me pas

laisser emporter à toutes sortes d'objets. Je commence mon noviciat...»

Racine avait alors vingt-trois ans. La naïveté d'impressions et

l'enfance de coeur qui éclatent dans son récit marquent le point de

départ d'où il s'avança graduellement, à force d'expérience et d'étude,

jusqu'aux dernières profondeurs de la même passion dans _Phèdre_.

Cependant son noviciat ne s'acheva pas: il s'ennuya d'attendre un

bénéfice qu'on lui promettait toujours; et, laissant là les chanoines et

la province, il revint à Paris, où son ode de _la Renommée aux Muses_

lui valut une nouvelle gratification, son entrée à la cour, et d'être

connu de Despréaux et de Molière. _La Thébaïde_ suivit de près.

Jusque-là, Racine n'avait trouvé sur sa route que des protecteurs et des

amis; son premier succès dramatique éveilla l'envie, et, dès ce moment,

sa carrière fut semée d'embarras et de dégoûts, dont sa sensibilité

irritable faillit plus d'une fois s'aigrir ou se décourager. La tragédie

d'_Alexandre_ le brouilla avec Molière et avec Corneille; avec Molière,

parce qu'il lui retira l'ouvrage pour le donner à l'Hôtel de Bourgogne;

avec Corneille, parce que l'illustre vieillard déclara au jeune homme,

après avoir entendu sa pièce, qu'elle annonçait un grand talent pour la

poésie en général, mais non pour le théâtre. Aux représentations les

partisans de Corneille tâchèrent d'entraver le succès. Les uns disaient

que Taxile n'était point assez honnête homme; les autres, qu'il ne

méritait point sa perte; les uns, qu'Alexandre n'était point assez

amoureux; les autres, qu'il ne venait sur la scène que pour parler

d'amour. Lorsque parut _Andromaque_, on reprocha à Pyrrhus un reste de

férocité; on l'aurait voulu plus poli, plus galant, plus achevé. C'était

une conséquence du système de Corneille, qui faisait ses héros tout

d'une pièce, bons ou mauvais de pied en cap; à quoi Racine répondait

fort judicieusement: «Aristote, bien éloigné de nous demander des héros

parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est-à-dire

ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni

tout à fait bons ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu'ils soient

extrêmement bons, parce que la punition d'un homme de bien exciteroit

plus l'indignation que la pitié du spectateur, ni qu'ils soient méchants

avec excès, parce qu'on n'a point pitié d'un scélérat. Il faut donc

qu'ils aient une bonté médiocre, c'est-à-dire une vertu capable de

faiblesse, et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les

fasse plaindre sans les faire détester.» J'insiste sur ce point, parce

que la grande innovation de Racine et sa plus incontestable originalité

dramatique consistent précisément dans cette réduction des personnages

héroïques à des proportions plus humaines, plus naturelles, et dans

cette analyse délicate des plus secrètes nuances du sentiment et de la

passion. Ce qui distingue Racine, avant tout, dans la composition du

style comme dans celle du drame, c'est la suite logique, la liaison

ininterrompue des idées et des sentiments; c'est que chez lui tout est

rempli sans vide et motivé sans réplique, et que jamais il n'y a

lieu d'être surpris de ces changements brusques, de ces retours sans

intermédiaire, de ces _volte-faces_ subites, dont Corneille a fait

souvent abus dans le jeu de ses caractères et dans la marche de ses

drames. Nous sommes pourtant loin de reconnaître que, même en ceci, tout

l'avantage au théâtre soit du côté de Racine; mais, lorsqu'il parut,

toute la nouveauté était pour lui, et la nouveauté la mieux accommodée

au goût d'une cour où se mêlaient tant de faiblesses, où rien ne

brillait qu'en nuances, et dont, pour tout dire, la chronique amoureuse,

ouverte par une La Vallière, devait se clore par une Maintenon. Il

resterait toujours à savoir si ce procédé attentif et curieux, employé à

l'exclusion de tout autre, est dramatique dans le sens absolu du mot; et

pour notre part nous ne le croyons pas: mais il suffisait, convenons-en,

à la société d'alors, qui, dans son oisiveté polie, ne réclamait pas un

drame plus agité, plus orageux, plus _transportant_, pour parler comme

madame de Sévigné, et qui s'en tenait volontiers à _Bérénice_, en

attendant _Phèdre_, le chef-d'oeuvre du genre. Cette pièce de _Bérénice_

fut commandée à Racine par Madame, duchesse d'Orléans, qui soutenait

à la cour les nouveaux poëtes, et qui joua cette fois à Corneille le

mauvais tour de le mettre aux prises, en champ-clos, avec son jeune

rival. D'un autre côté, Boileau, ami fidèle et sincère, défendait

Racine contre la cohue des auteurs, le relevait de ses découragements

passagers, et l'excitait, à force de sévérité, à des progrès sans

relâche. Ce contrôle journalier de Boileau eût été funeste assurément à

un auteur de libre génie, de verve impétueuse ou de grâce nonchalante,

à Molière, à La Fontaine, par exemple; il ne put être que profitable

à Racine, qui, avant de connaître Boileau, et sauf quelques pointes

à l'italienne, suivait déjà cette voie de correction et d'élégance

continue, où celui-ci le maintint et l'affermit. Je crois donc que

Boileau avait raison lorsqu'il se glorifiait d'avoir appris à Racine _à

faire difficilement des vers faciles_; mais il allait un peu loin, si,

comme on l'assure, il lui donnait pour précepte _de faire ordinairement

le second vers avant le premier_.

Depuis _Andromaque_, qui parut en 1667, jusqu'à _Phèdre_, dont le

triomphe est de 1677, dix années s'écoulèrent; on sait comment Racine

les remplit. Animé par la jeunesse et l'amour de la gloire, aiguillonné

à la fois par ses admirateurs et ses envieux, il se livra tout entier au

développement de son génie. Il rompit directement avec Port-Royal; et, à

propos d'une attaque de Nicole contre les auteurs de théâtre, il lança

une lettre piquante qui fit scandale et lui attira des représailles. A

force d'attendre et de solliciter, il avait enfin obtenu un bénéfice, et

le privilège de la première édition d'_Andromaque_ est accordé au sieur

Racine, prieur de l'Épinai. Un régulier lui disputa ce prieuré; un

procès s'ensuivit, auquel personne n'entendit rien; et Racine ennuyé se

désista, en se vengeant des juges par la comédie des _Plaideurs_ qu'on

dirait écrite par Molière, admirable farce dont la manière décèle un

coin inaperçu du poëte, et fait ressouvenir qu'il lisait Rabelais,

Marot, même Scarron, et tenait sa place au cabaret entre Chapelle et

La Fontaine. Cette vie si pleine, où, sur un grand fonds d'étude,

s'ajoutaient les tracas littéraires, les visites à la cour, l'Académie à

partir de 1673, et peut-être aussi, comme on l'en a soupçonné, quelques

tendres faiblesses au théâtre, cette confusion de dégoûts, de plaisirs

et de gloire, retint Racine jusqu'à l'âge de trente-huit ans,

c'est-à-dire jusqu'en 1677, époque où il s'en dégagea pour se marier

chrétiennement et se convertir.

Sans doute ses deux dernières pièces, _Iphigénie_ et _Phèdre_, avaient

excité contre l'auteur un redoublement d'orage: tous les auteurs

siffles, les jansénistes pamphlétaires, les grands seigneurs surannés

et les débris des _précieuses_, Boyer, Leclerc, Coras, Perrin, Pradon,

j'allais dire Fontenelle, Barbier-d'Aucourt, surtout dans le cas présent

le duc de Nevers, madame Des Houlières et l'Hôtel de Bouillon, s'étaient

ameutés sans pudeur, et les indignes manoeuvres de cette cabale avaient

pu inquiéter le poëte: mais enfin ses pièces avaient triomphé; le public

s'y portait et y applaudissait avec larmes; Boileau, qui ne flattait

jamais, même en amitié, décernait au vainqueur une magnifique épître, et

_bénissait_ et proclamait _fortuné_ le siècle qui voyait naître, _ces

pompeuses merveilles_. C'était donc moins que jamais pour Racine le

moment de quitter la scène où retentissait son nom; il y avait lieu pour

lui à l'enivrement, bien plus qu'au désappointement littéraire: aussi

sa résolution fut-elle tout-à-fait pure de ces bouderies mesquines

auxquelles on a essayé de la rapporter. Depuis quelque temps, et le

premier feu de l'âge, la première ferveur de l'esprit et des sens étant

dissipée, le souvenir de son enfance, de ses maîtres, de sa tante

religieuse à Port-Royal, avait ressaisi le coeur de Racine; et la

comparaison involontaire qui s'établissait en lui entre sa paisible

satisfaction d'autrefois et sa gloire présente, si amère et si troublée,

ne pouvait que le ramener au regret d'une vie régulière. Cette pensée

secrète qui le travaillait perce déjà dans la préface de _Phèdre_, et

dut le soutenir, plus qu'on ne croit, dans l'analyse profonde qu'il fit

de cette _douleur vertueuse_ d'une âme qui maudit le mal et s'y livre.

Son propre coeur lui expliquait celui de _Phèdre_; et si l'on suppose,

comme il est assez vraisemblable, que ce qui le retenait malgré lui

au théâtre était quelque attache amoureuse dont il avait peine à se

dépouiller, la ressemblance devient plus intime et peut aider à faire

comprendre tout ce qu'il a mis en cette circonstance de déchirant,

de réellement senti et de plus particulier qu'à l'ordinaire dans les

combats de cette passion. Quoi qu'il en soit, le but moral de _Phèdre_

est hors de doute; le grand Arnauld ne put s'empêcher lui-même de le

reconnaître, et ainsi fut presque vérifié le mot de l'auteur «qui

espéroit, au moyen de cette pièce, réconcilier la tragédie avec quantité

de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine.» Toutefois,

en s'enfonçant davantage dans ses réflexions de réforme, Racine jugea

qu'il était plus prudent et plus conséquent de renoncer au théâtre, et

il en sortit avec courage, mais sans trop d'efforts. Il se maria, se

réconcilia avec Port-Royal, se prépara, dans la vie domestique, à ses

devoirs de père; et, comme le roi le nomma à cette époque historiographe

ainsi que Boileau, il ne négligea pas non plus ses devoirs d'historien:

à cet effet, il commença par faire un espèce d'extrait du traité de

Lucien _sur la Manière d'écrire l'histoire_, et s'appliqua à la lecture

de Mézerai, de Vittorio Siri et autres.

D'après le peu qu'on vient de lire sur le caractère, les moeurs et

les habitudes d'esprit de Racine, il serait déjà aisé de présumer les

qualités et les défauts essentiels de son oeuvre, de prévoir ce qu'il a

pu atteindre, et en même temps ce qui a dû lui manquer. Un grand art de

combinaison, un calcul exact d'agencement, une construction lente et

successive, plutôt que cette force de conception, simple et féconde,

qui agit simultanément et comme par voie de cristallisation autour de

plusieurs centres dans les cerveaux naturellement dramatiques; de la

présence d'esprit dans les moindres détails; une singulière adresse à ne

dévider qu'un seul fil à la fois; de l'habileté pour élaguer plutôt que

la puissance pour étreindre; une science ingénieuse d'introduire et

d'éconduire ses personnages; parfois la situation capitale éludée, soit

par un récit pompeux, soit par l'absence motivée du témoin le plus

embarrassant; et de même dans les caractères, rien de divergent ni

d'excentrique; les parties accessoires, les antécédents peu commodes

supprimés; et pourtant rien de trop nu ni de trop monotone, mais deux

ou trois nuances assorties sur un fond simple;--puis, au milieu de tout

cela, une passion qu'on n'a pas vue naître, dont le flot arrive déjà

gonflé, mollement écumeux, et qui vous entraîne comme le courant blanchi

d'une belle eau: voilà le drame de Racine. Et si l'on descendait à son

style et à l'harmonie de sa versification, on y suivrait des beautés

du même ordre restreintes aux mêmes limites, et des variations de ton

mélodieuses sans doute, mais dans l'échelle d'une seule octave. Quelques

remarques, à propos de _Britannicus_, préciseront notre pensée et

la justifieront si, dans ces termes généraux, elle semblait un peu

téméraire. Il s'agit du premier crime de Néron, de celui par lequel il

échappe d'abord à l'autorité de sa mère et de ses gouverneurs. Dans

Tacite, Britannicus est un jeune homme de quatorze à quinze ans, doux,

spirituel et triste. Un jour, au milieu d'un festin, Néron ivre, pour le

rendre ridicule, le força de chanter; Britannicus se mit à chanter une

chanson, dans laquelle il était fait allusion à sa propre destinée si

précaire et à l'héritage paternel dont on l'avait dépouillé; et, au

lieu de rire et de se moquer, les convives émus, moins dissimulés qu'à

l'ordinaire, parce qu'ils étaient ivres, avaient marqué hautement leur

compassion. Pour Néron, tout pur de sang qu'il est encore, son naturel

féroce gronde depuis longtemps en son âme et n'épie que l'occasion de

se déchaîner; il a déjà essayé d'un poison lent contre Britannicus. La

débauche l'a saisi: il est soupçonné d'avoir souillé l'adolescence de sa

future victime; il néglige son épouse Octavie pour la courtisane Acté.

Sénèque a prêté son ministère à cette honteuse intrigue; Agrippine s'est

révoltée d'abord, puis a fini par embrasser son fils et par lui offrir

sa maison pour les rendez-vous. Agrippine, mère, petite-fille, soeur,

nièce et veuve d'empereurs, homicide, incestueuse, prostituée à des

affranchis, n'a d'autre crainte que de voir son fils lui échapper avec

le pouvoir. Telle est la situation d'esprit des trois personnages

principaux au moment où Racine commence sa pièce. Qu'a-t-il fait? Il est

allé d'abord au plus simple, il a trié ses acteurs; Burrhus l'a

dispensé de Sénèque, et Narcisse de Pallas. Othon et Sénécion, _jeunes

voluptueux_ qui perdent le prince, sont à peine nommés dans un endroit.

Il rapporte dans sa préface un mot sanglant de Tacite sur Agrippine:

_Quae, cunctis malae dominationis cupidinibus flagrans, habebat in

partibus Pallantem_, et il ajoute: «Je ne dis que ce mot d'Agrippine,

car il y auroit trop de choses à en dire. C'est elle que je me suis

surtout efforcé de bien exprimer, et ma tragédie n'est pas moins la

disgrâce d'Agrippine que la mort de Britannicus.» Et malgré ce

dessein formel de l'auteur, le caractère d'Agrippine n'est exprimé

qu'imparfaitement: comme il fallait intéresser à sa disgrâce, ses plus

odieux vices sont rejetés dans l'ombre; elle devient un personnage peu

réel, vague, inexpliqué, une manière de mère tendre et jalouse; il n'est

plus guère question de ses adultères et de ses meurtres qu'en allusion,

à l'usage de ceux qui ont lu l'histoire dans Tacite. Enfin, à la place

d'Acté, intervient la romanesque Junie. Néron amoureux n'est plus que

le rival passionné de Britannicus, et les côtés hideux du tigre

disparaissent, ou sont touchés délicatement à la rencontre. Que dire du

dénouement? de Junie réfugiée aux Vestales, et placée sous la protection

du peuple, comme si le peuple protégeait quelqu'un sous Néron? Mais ce

qu'on a droit surtout de reprocher à Racine, c'est d'avoir soustrait aux

yeux la scène du festin. Britannicus est à table, on lui verse à boire;

quelqu'un de ses domestiques goûte le breuvage, comme c'est la coutume,

tant on est en garde contre un crime: mais Néron a tout prévu; le

breuvage s'est trouvé trop chaud, il faut y verser de l'eau froide

pour le rafraîchir, et c'est cette eau froide qu'on a eu le soin

d'empoisonner. L'effet est soudain; ce poison tue sur l'heure, et

Locuste a été chargée de le préparer tel, sous la menace du supplice.

Soit dédain pour ces circonstances, soit difficulté de les exprimer en

vers, Racine les a négligées dans le récit de Burrhus: il se borne à

rendre l'effet moral de l'empoisonnement sur les spectateurs, et il y

réussit; mais on doit avouer que même sur ce point il a rabattu de la

brièveté incisive, de la concision éclatante de Tacite. Trop souvent,

lorsqu'il traduit Tacite comme lorsqu'il traduit la Bible, Racine se

fraie une route entre les qualités extrêmes des originaux, et garde

prudemment le milieu de la chaussée, sans approcher des bords d'où l'on

voit le précipice. Nous préciserons tout-à-l'heure le fait pour ce qui

concerne la Bible; nous n'en citerons qu'un exemple relativement à

Tacite. Agrippine, dans sa belle invective contre Néron, s'écrie que

d'un côté l'on entendra _la fille de Germanicus_, et de l'autre _le fils

d'Aenobarbus_.

Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus,

Qui, tous deux de l'exil rappelés par moi-même,

Partagent à mes yeux l'autorité suprême.

Or Tacite dit: _Audiretur hinc Germanici filia, inde debilis rursus

Burrhus et exsul Seneca, trunca scilicet manu et professoria lingua,

generis humani regimen expostulantes_. Racine a évidemment reculé devant

l'énergique insulte de _maître d'école_ adressée à Sénèque et celle de

_manchot_ et de _mutilé_ adressée à Burrhus, et son Agrippine n'accuse

pas ces pédagogues de vouloir _régenter_ le monde. En général, tous les

défauts du style de Racine proviennent de cette pudeur de goût qu'on a

trop exaltée en lui, et qui parfois le laisse en deçà du bien, en deçà

du mieux.

_Britannicus, Phèdre, Athalie_, tragédie romaine, grecque et biblique,

ce sont là les trois grands titres dramatiques de Racine et sous

lesquels viennent se ranger ses autres chefs-d'oeuvre. Nous nous sommes

déjà expliqué sur notre admiration pour _Phèdre_; pourtant, on ne peut

se le dissimuler aujourd'hui, cette pièce est encore moins dans les

moeurs grecques que _Britannicus_ dans les moeurs romaines. Hippolyte

amoureux ressemble encore moins à l'Hippolyte chasseur, favori de Diane,

que Néron amoureux au Néron de Tacite; Phèdre reine mère et régente pour

son fils, à la mort supposée de son époux, compense amplement Junie

protégée par le peuple et mise aux Vestales. Euripide lui-même laisse

beaucoup sans doute à désirer pour la vérité; il a déjà perdu le sens

supérieur des traditions mythologiques que possédaient si profondément

Eschyle et Sophocle; mais du moins chez lui on embrasse tout un ordre de

choses; le paysage, la religion, les rites, les souvenirs de famille,

constituent un fond de réalité qui fixe et repose l'esprit. Chez Racine

tout ce qui n'est pas Phèdre et sa passion échappe et fuit: la triste

Aricie, les Pallantides, les aventures diverses de Thésée, laissent à

peine trace dans notre mémoire. A y regarder de près, ce sont, entre les

traditions contradictoires, des efforts de conciliation ingénieux,

mais peu faits pour éclairer: Racine admet d'une part la version de

Plutarque, qui suppose que Thésée, au lieu de descendre aux enfers,

avait été simplement retenu prisonnier par un roi d'Épire dont il avait

voulu ravir la femme pour son ami Pirithoüs, et d'autre part il fait

dire à Phèdre, sur la foi de la rumeur fabuleuse:

Je l'aime, non point tel que l'ont vu les Enfers...

Dans Euripide, Vénus apparaît en personne et se venge; dans Racine,

_Vénus tout entière à sa proie attachée_ n'est qu'une admirable

métaphore. Racine a quelquefois laissé à Euripide des détails de couleur

qui eussent été aussi des traits de passion:

Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!

Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière,

Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carrière?

dit la Phèdre de Racine. Dans Euripide, ce mouvement est beaucoup

plus prolongé: Phèdre voudrait d'abord se désaltérer à l'eau pure des

fontaines et s'étendre à l'ombre des peupliers; puis elle s'écrie qu'on

la conduise sur la montagne, dans les forêts de pins, où les chiens

chassent le cerf, et qu'elle veut lancer le dard thessalien; enfin elle

désire l'arène sacrée de Limna, où s'exercent les coursiers rapides:

et la nourrice qui, à chaque souhait, l'a interrompue, lui dit enfin:

«Quelle est donc cette nouvelle fantaisie? Vous étiez tout-à-l'heure sur

la montagne, à la poursuite des cerfs, et maintenant vous voilà éprise

du gymnase et des exercices des chevaux! Il faut envoyer consulter

l'oracle...» Au troisième acte, au moment où Thésée, qu'on croyait mort,

arrive, et quand Phèdre, Oenone et Hippolyte sont en présence, Phèdre ne

trouve rien de mieux que de s'enfuir en s'écriant:

Je ne dois désormais songer qu'à me cacher;

c'est imiter l'art ingénieux de Timanthe, qui, à l'instant solennel,

voila la tête d'Agamemnon.

Tout ceci nous conduirait, si nous l'osions, à conclure avec Corneille

que Racine avait un bien plus grand talent pour la poésie en général que

pour le théâtre en particulier, et à soupçonner que, s'il fut dramatique

en son temps, c'est que son temps n'était qu'à cette mesure de

dramatique; mais que probablement, s'il avait vécu de nos jours, son

génie se serait de préférence ouvert une autre voie. La vie de retraite,

de ménage et d'étude, qu'il mena pendant les douze années de sa maturité

la plus entière, semblerait confirmer notre conjecture. Corneille aussi

essaya pendant quelques années de renoncer au théâtre; mais, quoique

déjà sur le déclin, il n'y put tenir, et rentra bientôt dans l'arène.

Rien de cette impatience ni de cette difficulté à se contenir ne paraît

avoir troublé le long silence de Racine. Il écrivait l'histoire de

Port-Royal, celle des campagnes du roi, prononçait deux ou trois

discours d'académie, et s'exerçait à traduire quelques hymnes d'église.

Madame de Maintenon le tira de son inaction vers 1688, en lui demandant

une pièce pour Saint-Cyr: de là le réveil en sursaut de Racine, à l'âge

de quarante-huit ans; une nouvelle et immense carrière parcourue en deux

pas: _Esther_ pour son coup d'essai, _Athalie_ pour son coup de maître.

Ces deux ouvrages si soudains, si imprévus, si différents des autres,

ne démentent-ils pas notre opinion sur Racine? n'échappent-ils pas aux

critiques générales que nous avons hasardées sur son oeuvre?

Racine, dans les sujets hébreux, est bien autrement à son aise que dans

les sujets grecs et romains. Nourri des livres sacrés, partageant

les croyances du peuple de Dieu, il se tient strictement au récit de

l'Écriture, ne se croit pas obligé de mêler l'autorité d'Aristote à

l'action, ni surtout de placer au coeur de son drame une intrigue

amoureuse (et l'amour est de toutes les choses humaines celle qui,

s'appuyant sur une base éternelle, varie le plus dans ses formes selon

les temps, et par conséquent induit le plus en erreur le poëte).

Toutefois, malgré la parenté des religions et la communauté de certaines

croyances, il y a dans le judaïsme un élément à part, intime, primitif,

oriental, qu'il importe de saisir et de mettre en saillie, sous peine

d'être pâle et infidèle, même avec un air d'exactitude: et cet élément

radical, si bien compris de Bossuet dans sa _Politique sacrée_, de M. de

Maistre en tous ses écrits, et du peintre anglais Martin dans son art,

n'était guère accessible au poëte doux et tendre qui ne voyait l'ancien

Testament qu'à travers le nouveau, et n'avait pour guide vers Samuel que

saint Paul. Commençons par l'architecture du temple dans _Athalie_: chez

les Hébreux, tout était figure, symbole, et l'importance des formes se

rattachait à l'esprit de la loi. Mais d'abord je cherche vainement dans

Racine ce temple merveilleux bâti par Salomon, tout en marbre, en cèdre,

revêtu de lames d'or, reluisant de chérubins et de palmes; je suis dans

le vestibule, et je ne vois pas les deux fameuses colonnes de bronze

de dix-huit coudées de haut, qui se nomment, l'une _Jachin_, l'autre

_Booz_; je ne vois ni la mer d'airain, ni les douze boeufs d'airain, ni

les lions; je ne devine pas dans le tabernacle ces chérubins de bois

d'olivier, hauts de dix coudées, qui enveloppent l'arche de leurs ailes.

La scène se passe sous un péristyle grec un peu nu, et je me sens déjà

moins disposé à admettre le _sacrifice de sang_ et l'immolation par

le couteau sacré, que si le poëte m'avait transporté dans ce temple

colossal où Salomon, le premier jour, égorgea pour hosties pacifiques

vingt-deux mille boeufs et cent vingt mille brebis. Des reproches

analogues peuvent s'adresser aux caractères et aux discours des

personnages. L'idolâtrie monstrueuse de Tyr et de Sidon devait être

opposée au culte de Jéhovah dans la personne de Mathan, qui, sans cela,

n'est qu'un mauvais prêtre, débitant d'abstraites maximes; j'aurais

voulu entrevoir, grâce à lui, ces temples impurs de Baal,

. . . . . Où siégeaient, sur de riches carreaux,

Cent idoles de jaspe aux têtes de taureaux;

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Où, sans lever jamais leurs têtes colossales,

Veillaient, assis en cercle et se regardant tous,

Des dieux d'airain posant leurs mains sur leurs genoux.

Le grand prêtre est beau, noble et terrible; mais on le conçoit plus

terrible encore et plus inexorable, pour être le ministre d'un Dieu de

colère. Quand il arme les lévites, et qu'il leur rappelle que leurs

ancêtres, à la voix de Moïse, ont autrefois massacré leurs frères

(«Voici ce que dit le Seigneur, Dieu d'Israël: «Que chaque homme place

son glaive sur sa cuisse, et que chacun tue son frère, son ami, et celui

qui lui est le plus proche.» Les enfants de Lévi firent ce que Moïse

avait ordonné.» ), il délaie ce verset en périphrases évasives:

Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites

Qui, lorsqu'au dieu du Nil le volage Israël

Rendit dans le désert un culte criminel,

De leurs plus chers parents saintement homicides,

Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides,

Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur

D'être seuls employés aux autels du Seigneur?

En somme, _Athalie_ est une oeuvre imposante d'ensemble, et par beaucoup

d'endroits magnifique, mais non pas si complète ni si désespérante qu'on

a bien voulu croire. Racine n'y a pas pénétré l'essence même de la

poésie hébraïque orientale[24]; il y marche sans cesse avec précaution

entre le naïf du sublime et le naïf du gracieux, et s'interdit

soigneusement l'un et l'autre. Il ne dit pas comme Lamartine:

Osias n'était plus; Dieu m'apparut: je vis

Adonaï vêtu de gloire et d'épouvante;

Les bords éblouissants de sa robe flottante

Remplissaient le sacré parvis.

Des séraphins debout sur des marches d'ivoire

Se voilaient devant lui de six ailes de feux;

Volant de l'un à l'autre, ils se disaient entre eux:

Saint, Saint, Saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux!

Toute la terre est pleine de sa gloire!

[Note 24: De la _poésie_, c'est possible; mais de la _religion_,

certes, il en avait pénétré l'essence. J'aurais plus d'un point à

modifier aujourd'hui dans mon premier jugement; il a commencé à me

paraître moins juste, quand des continuateurs exagérés me l'ont rendu

comme dans un miroir grossissant. Je reprendrai le Racine chrétien au

complet dans mon ouvrage sur Port-Royal; en attendant, je me borne à

en tirer les remarques que voici: «Quelle erreur nous avons soutenue

autrefois! Il nous paraissait qu'_Athalie_ aurait été plus belle, s'il y

avait eu les grandes statues dans le vestibule, le bassin d'airain, etc.

Cela, au contraire, présenté disproportionnément, nous eût caché le vrai

sujet, le Dieu un et spirituel, invisible et qui remplit tout.--Peu de

décors dans Racine; et il a raison au fond: l'unité du Dieu invisible en

ressort mieux. Lorsque Pompée, usant du droit de conquête, entra dans

le Saint des Saints, il observa avec étonnement, dit Tacite, qu'il n'y

avait aucune image et que le sanctuaire était vide. C'était un dicton

populaire, en parlant des Juifs, que «_Nil praeter nubes et coeli numen

adorant_.»]

Il ne dirait pas dans ses choeurs, quand il fait parler l'impie

voluptueux:

Ainsi qu'on choisit une rose

Dans les guirlandes de Sarons,

Choisissez une vierge éclose

Parmi les lis de vos vallons:

Enivrez-vous de son haleine,

Écartez ses tresses d'ébène,

Goûtez les fruits de sa beauté.

Vivez, aimez, c'est la sagesse:

Hors le plaisir et la tendresse,

Tout est mensonge et vanité.

Il ne dirait pas davantage:

O tombeau! vous êtes mon père;

Et je dis aux vers de la terre:

Vous êtes ma mère et mes soeurs.

L'avouerai-je? _Esther_, avec ses douceurs charmantes et ses aimables

peintures, _Esther_, moins dramatique qu'_Athalie_, et qui vise moins

haut, me semble plus complète en soi, et ne laisser rien à désirer.

Il est vrai que ce gracieux épisode de la Bible s'encadre entre deux

événements étranges, dont Racine se garde de dire un seul mot, à savoir

le somptueux festin d'Assuérus, qui dura cent quatre-vingts jours, et le

massacre que firent les Juifs de leurs ennemis, et qui dura deux jours

entiers, sur la prière formelle de la Juive Esther. A cela près, ou

plutôt même à cause de l'omission, ce délicieux poëme, si parfait

d'ensemble, si rempli de pudeur, de soupirs et d'onction pieuse, me

semble le fruit le plus naturel qu'ait porté le génie de Racine. C'est

l'épanchement le plus pur, la plainte la plus enchanteresse de cette âme

tendre qui ne savait assister à la prise d'habit d'une novice sans se

noyer dans les larmes, et dont madame de Maintenon écrivait: «Racine,

qui veut pleurer, viendra à la profession de la soeur Lalie.» Vers ce

même temps, il composa pour Saint-Cyr quatre cantiques spirituels qui

sont au nombre de ses plus beaux ouvrages. Il y en a deux d'après

saint Paul que Racine traite comme il a déjà fait Tacite et la Bible,

c'est-à-dire en l'enveloppant de suavité et de nombre, mais en

l'affaiblissant quelquefois. Il est à regretter qu'il n'ait pas poussé

plus loin cette espèce de composition religieuse, et que, dans les huit

dernières années qui suivirent _Athalie_, il n'ait pas fini par jeter

avec originalité quelques-uns des sentiments personnels, tendres,

passionnés, fervents, que recelait son coeur. Certains passages des

lettres à son fils aîné, alors attaché à l'ambassade de Hollande, font

rêver une poésie intérieure et pénétrante qu'il n'a épanchée nulle part,

dont il a contenu en lui, durant des années, les délices incessamment

prêtes à déborder, ou qu'il a seulement répandue dans la prière, aux

pieds de Dieu, avec les larmes dont il était plein. La poésie alors, qui

faisait partie de la _littérature_, se distinguait tellement de la _vie_

que rien ne ramenait de l'une à l'autre, que l'idée même ne venait pas

de les joindre, et qu'une fois consacré aux soins domestiques, aux

sentiments de père, aux devoirs de paroissien, on avait élevé une

muraille infranchissable entre les _Muses_ et soi. Au reste, comme nul

sentiment profond n'est stérile en nous, il arrivait que cette poésie

_rentrée_ et sans issue était dans la vie comme un parfum secret qui se

mêlait aux moindres actions, aux moindres paroles, y transpirait par une

voie insensible, et leur communiquait une bonne odeur de mérite et de

vertu: c'est le cas de Racine, c'est l'effet que nous cause aujourd'hui

la lecture de ses lettres à son fils, déjà homme et lancé dans le monde,

lettres simples et paternelles, écrites au coin du feu, à côté de la

mère, au milieu des six autres enfants, empreintes à chaque ligne d'une

tendresse grave et d'une douceur austère, et où les réprimandes sur le

style, les conseils d'éviter les _répétitions de mots_ et les _locutions

de la Gazette de Hollande_, se mêlent naïvement aux préceptes de

conduite et aux avertissements chrétiens: «Vous avez eu quelque raison

d'attribuer l'heureux succès de votre voyage, par un si mauvais temps,

aux prières qu'on a faites pour vous. Je compte les miennes pour rien;

mais votre mère et vos petites soeurs prioient tous les jours Dieu

qu'il vous préservât de tout accident, et on faisoit la même chose à

Port-Royal.» Et plus bas: «M. de Torcy m'a appris que vous étiez dans la

_Gazette de Hollande_: si je l'avois su, je l'aurois fait acheter pour

la lire à vos petites soeurs, qui vous croiroient devenu un homme de

conséquence.» On voit que madame Racine songeait toujours à son fils

absent, et que, chaque fois qu'on servait quelque chose d'_un peu bon_

sur la table, elle ne pouvait s'empêcher de dire: «Racine en auroit

volontiers mangé.» Un ami qui revenait de Hollande, M. de Bonnac,

apporta à la famille des nouvelles du fils chéri; on l'accabla de

questions, et ses réponses furent toutes satisfaisantes: «Mais je n'ai

osé, écrit l'excellent père, lui demander si vous pensiez un peu au bon

Dieu, et j'ai eu peur que la réponse ne fût pas telle que je l'aurois

souhaitée.» L'événement domestique le plus important des dernières

années de Racine est la profession que fit à Melun sa fille cadette,

âgée de dix-huit ans; il parle à son fils de la cérémonie, et en raconte

les détails à sa vieille tante, qui vivait toujours à Port-Royal dont

elle était abbesse[25]; il n'avait cessé de _sangloter_ pendant tout

l'office: ainsi, de ce coeur brisé, des trésors d'amour, des effusions

inexprimables s'échappaient par ces sanglots; c'était comme l'huile

versée du vase de Marie. Fénelon lui écrivit exprès pour le consoler.

Avec cette facilité excessive aux émotions, et cette sensibilité plus

vive, plus inquiète de jour en jour, on explique l'effet mortel que

causa à Racine le mot de Louis XIV, et ce dernier coup qui le tua; mais

il était auparavant, et depuis longtemps, malade du mal de poésie:

seulement, vers la fin, cette prédisposition inconnue avait dégénéré en

une sorte d'hydropisie lente qui dissolvait ses humeurs et le livrait

sans ressort au moindre choc. Il mourut en 1699 dans sa soixantième

année, vénéré et pleuré de tous, comblé de gloire, mais laissant, il

faut le dire, une postérité littéraire peu virile, et bien intentionnée

plutôt que capable: ce furent les Rollin, les d'Olivet en critique, les

Duché et les Campistron au théâtre, les Jean-Baptiste et les Racine

fils dans l'ode et dans le poëme. Depuis ce temps jusqu'au nôtre, et à

travers toutes les variations de goût, la renommée de Racine a subsisté

sans atteinte et a constamment reçu des hommages unanimes, justes

au fond et mérités en tant qu'hommages, bien que parfois très-peu

intelligents dans les motifs. Des critiques sans portée ont abusé

du droit de le citer pour modèle, et l'ont trop souvent proposé à

l'imitation par ses qualités les plus inférieures; mais, pour qui sait

le comprendre, il a suffisamment, dans son oeuvre et dans sa vie, de

quoi se faire à jamais admirer comme grand poëte et chérir comme ami de

coeur.

Décembre 1829.

[Note 25: Si ce ne fut pas à Port-Royal même que la fille de Racine

fit profession, c'est que ce monastère persécuté ne pouvait plus depuis

longtemps recevoir pensionnaires, novices, ni religieuses. Fontaine,

vieil ami de Port-Royal, sur lequel il a laissé de bien touchants

Mémoires, et réfugié alors à Melun, assista à toutes les cérémonies de

vêture.]

Portraits littéraires, Tome I · 第 11 / 44 题