LA FONTAINE

Dans ces rapides essais, par lesquels nous tâchons de ramener

l'attention de nos lecteurs et la nôtre à des souvenirs pacifiques de

littérature et de poésie, nous ne nous sommes nullement imposé la loi,

comme certaines gens peu charitables ou mal instruits voudraient le

faire croire, de mettre en avant à toute force des idées soi-disant

nouvelles, de contrarier sans relâche les opinions reçues, de réformer,

de casser les jugements consacrés, d'exhumer coup sur coup des

réputations et d'en démolir. En supposant qu'un tel rôle convînt jamais

à quelqu'un, qui serions-nous, bon Dieu! pour l'entreprendre? Le nôtre

est plus simple: nous avons quelques principes d'art et de critique

littéraire, que nous essayons d'appliquer, sans violence toutefois et

à l'amiable, aux auteurs illustres des deux siècles précédents.

D'ailleurs, l'impression qu'une dernière et plus fraîche lecture a

laissée en nous, impression pure, franche, aussi prompte et naïve que

possible, voilà surtout ce qui décide du ton et de la couleur de notre

causerie; voilà ce qui nous a poussé à la sévérité contre Jean-Baptiste,

à l'estime pour Boileau, à l'admiration pour madame de Sévigné,

Mathurin Régnier et d'autres encore; aujourd'hui, c'est le tour de

La Fontaine[19]. En revenant sur lui après tant de panégyristes et de

biographes, après les travaux de M. Walckenaer en particulier, nous nous

condamnons à n'en rien dire de bien nouveau pour le fond, et à ne faire

au plus que retraduire à notre guise et motiver un peu différemment

parfois les mêmes conclusions de louanges, les mêmes hommages d'une

critique désarmée et pleine d'amour. Mais ces redites pourtant, dût la

forme seule les rajeunir, ne nous ont pas semblé inutiles, ne serait-ce

que pour montrer que nous aussi, le dernier venu et le plus obscur,

nous savons au besoin et par conviction nous ranger à la suite de nos

devanciers dans la carrière.

[Note 19: Dans l'ordre premier où parurent successivement plusieurs

de ces articles en 1829, ceux de _J.-B. Rousseau_ et de _Régnier_

avaient précédé en date celui de _La Fontaine_. Quant à l'article sur

_madame de Sévigné_, il appartient de droit à celui de nos volumes qui,

dans la présente collection, est particulièrement consacré aux femmes;

il en fait le début.]

Et puis, si La Harpe et Chamfort ont loué La Fontaine avec une

ingénieuse sagacité, ils l'ont beaucoup trop détaché de son siècle, qui

était bien moins connu d'eux que de nous. Le XVIIIe siècle, en effet,

n'a su naturellement de l'époque de Louis XIV que la partie qui s'est

continuée et qui a prévalu sous Louis XV. Il en a ignoré ou dédaigné

tout un autre côté, par lequel le dernier règne regardait les

précédents, côté qui certes n'est pas le moins original, et que

Saint-Simon nous dévoile aujourd'hui. Aussi ces admirables Mémoires, qui

jusqu'ici ont été envisagés surtout comme ruinant le prestige glorieux

et la grandeur factice de Louis XIV, nous semblent-ils bien plutôt

restituer à cette mémorable époque un caractère de grandeur et de

puissance qu'on ne soupçonnait pas, et devoir la réhabiliter hautement

dans l'opinion, par les endroits mêmes qui détruisent les préjugés d'une

admiration superficielle. Il en sera, selon nous, des variations de nos

jugements sur le siècle de Louis XIV, comme il en a été de nos diverses

façons de voir touchant les choses de la Grèce et du moyen âge. D'abord,

par exemple, on étudiait peu ou du moins on entendait mal le théâtre

grec; on l'admirait pour des qualités qu'il n'avait pas; puis, quand,

y jetant un coup d'oeil rapide, on s'est aperçu que ces qualités qu'on

estimait indispensables manquaient souvent, on l'a traité assez à la

légère: témoin Voltaire et La Harpe. Enfin, en l'étudiant mieux, comme

a fait M. Villemain, on est revenu à l'admirer précisément pour n'avoir

pas ces qualités de fausse noblesse et de continuelle dignité qu'on

avait cru y voir d'abord, et que plus tard on avait été désappointé de

n'y pas trouver. C'est aussi la marche qu'ont suivie les opinions sur le

moyen âge, la chevalerie et le gothique. A l'âge d'or de fantaisie et

d'_opéra_ rêvé par La Curne de Sainte-Palaye et Tressan[20], ont succédé

des études plus sévères, qui ont jeté quelque trouble dans le premier

arrangement romanesque; puis ces études, de plus en plus fortes et

intelligentes, ont rencontré au fond un âge non plus d'or, mais de fer,

et pourtant merveilleux encore: de simples prêtres et des moines plus

hauts et plus puissants que les rois, des barons gigantesques dont les

grands ossements et les armures énormes nous effraient; un art de granit

et de pierre, savant, délicat, aérien, majestueux et mystique. Ainsi la

monarchie de Louis XIV, d'abord admirée pour l'apparente et fastueuse

régularité qu'y afficha le monarque et que célébra Voltaire, puis trahie

dans son infirmité réelle par les Mémoires de Dangeau, de la princesse

Palatine, et rapetissée à dessein par Lemontey, nous reparaît chez

Saint-Simon vaste, encombrée et flottante, dans une confusion qui n'est

pas sans grandeur et sans beauté, avec tous les rouages de plus en plus

inutiles de l'antique constitution abolie, avec tout ce que l'habitude

conserve de formes et de mouvements, même après que l'esprit et le sens

des choses ont disparu; déjà sujette au bon plaisir despotique, mais mal

disciplinée encore à l'étiquette suprême qui finira par triompher. Or,

ceci bien posé, il est aisé de rétablir en leur vraie place et de voir

en leur vrai jour les hommes originaux du temps, qui, dans leur conduite

ou dans leurs oeuvres, ont fait autre chose que remplir le programme

du maître. Sans cette connaissance générale, on court risque de les

considérer trop à part, et comme des êtres étranges et accidentels.

C'est ce que les critiques du dernier siècle n'ont pas évité en parlant

de La Fontaine: ils l'ont trop isolé et chargé dans leurs portraits; ils

lui ont supposé une personnalité beaucoup plus entière qu'il n'était

besoin, eu égard à ses oeuvres, et l'ont imaginé _bonhomme_ et _fablier_

outre mesure. Il leur était bien plus facile de s'expliquer Racine

et Boileau, qui appartiennent à la partie régulière et apparente de

l'époque, et en sont la plus pure expression Littéraire.

[Note 20: Il ne faudrait pourtant pas mettre sur la même ligne,

pour l'ensemble des travaux, La Curne de Sainte-Palaye, qui en a fait

D'immenses, et Tressan qui n'en a fait que de fort légers.]

Il y a des hommes qui, tout en suivant le mouvement général de leur

siècle, n'en conservent pas moins une individualité profonde et

indélébile: Molière en est le plus éclatant exemple. Il en est d'autres

qui, sans aller dans le sens de ce mouvement général, et en montrant par

conséquent une certaine originalité propre, en ont moins pourtant qu'ils

ne paraissent, bien qu'il puisse leur en rester beaucoup. Il entre dans

la manière qui les distingue de leurs contemporains une grande part

d'imitation de l'âge précédent; et, dans ce frappant contraste qu'ils

nous offrent avec ce qui les entoure, il faut savoir reconnaître et

rabattre ce qui revient de droit à leurs devanciers. C'est parmi les

hommes de cet ordre que nous rangeons La Fontaine: nous l'avons déjà dit

ailleurs[21], il a été, sous Louis XIV, le dernier et le plus grand des

poëtes du XVIe siècle.

[Note 21: Voir à la fin de ce volume un article du _Globe_, 15

septembre 1827, on cette idée sur La Fontaine est développée. J'en ai

aussi parlé en ce sens dans le _Tableau de la Poésie française au XVIe

siècle_.]

Né, en 1621, à Château-Thierry en Champagne, il reçut une éducation fort

négligée, et donna de bonne heure des preuves de son extrême facilité à

se laisser aller dans la vie et à obéir aux impressions du moment. Un

chanoine de Soissons lui ayant prêté un jour quelques livres de piété,

le jeune La Fontaine se crut du penchant pour l'état ecclésiastique,

et entra au séminaire. Il ne tarda pas à en sortir; et son père, en le

mariant, lui transmit sa charge de maître des eaux et forêts. Mais

La Fontaine, avec son caractère naturel d'oubliance et de paresse,

s'accoutuma insensiblement à vivre comme s'il n'avait eu ni charge ni

femme. Il n'était pourtant pas encore poète, ou du moins il ignorait

qu'il le fût. Le hasard le mit sur la voie. Un officier qui se trouvait

en quartier d'hiver à Château-Thierry lut un jour devant lui l'ode de

Malherbe dont le sujet est un des attentats sur la personne de Henri IV:

Que direz-vous, races futures, etc.,

et La Fontaine, dès ce moment, se crut appelé à composer des odes: il en

fit, dit-on, plusieurs, et de mauvaises; mais un de ses parents, nommé

Pintrel, et son camarade de collége, Maucroix, le détournèrent de ce

genre et l'engagèrent à étudier les anciens. C'est aussi vers ce temps

qu'il dut se mettre à la lecture de Rabelais, de Marot, et des poëtes

du XVIe siècle, véritable fonds d'une bibliothèque de province à cette

époque. Il publia, en 1654, une traduction en vers de _l'Eunuque_ de

Térence; et l'un des parents de sa femme, Jannart, ami et substitut de

Fouquet, emmena le poëte à Paris pour le présenter au surintendant.

Ce voyage et cette présentation décidèrent du sort de La Fontaine.

Fouquet le prit en amitié, se l'attacha, et lui fit une pension de mille

francs, à condition qu'il en acquitterait chaque quartier par une pièce

de vers, ballade ou madrigal, dizain ou sixain. Ces petites pièces, avec

_le Songe de Vaux_, sont les premières productions originales que nous

ayons de La Fontaine: elles se rapportent tout à fait au goût d'alors, à

celui de Saint-Évremond et de Benserade, au marotisme de Sarasin et de

Voiture, et le _je ne sais quoi_ de mollesse et de rêverie voluptueuse

qui n'appartient qu'à notre délicieux auteur, y perce bien déjà, mais y

est encore trop chargé de fadeurs et de bel esprit. Le poëte de Fouquet

fut accueilli, dès son début, comme un des ornements les plus délicats

de cette société polie et galante de Saint-Mandé et de Vaux. Il était

fort aimable dans le monde, quoi qu'on en ait dit, et particulièrement

dans un monde privé; sa conversation, abandonnée et naïve,

s'assaisonnait au besoin de finesse malicieuse, et ses distractions

savaient fort bien s'arrêter à temps pour n'être qu'un charme de

plus: il était certainement moins _bonhomme_ en société que le grand

Corneille. Les femmes, le rien-faire et le sommeil se partageaient tour

à tour ses hommages et ses voeux. Il en convenait agréablement; il s'en

vantait même parfois, et causait volontiers de lui-même et de ses goûts

avec les autres sans jamais les lasser, et en les faisant seulement

sourire. L'intimité surtout avait mille grâces avec lui: il y portait

un tour affectueux et de bon ton familier; il s'y livrait en homme qui

oublie tout le reste, et en prenait au sérieux ou en déroulait avec

badinage les moindres caprices. Son goût déclaré pour le beau sexe ne

rendait son commerce dangereux aux femmes que lorsqu'elles le voulaient

bien. La Fontaine, en effet, comme Regnier son prédécesseur, aimait

avant tout _les amours faciles et de peu de défense_. Tandis qu'il

adressait à genoux, aux _Iris_, aux _Climènes_ et aux déesses, de

respectueux soupirs, et qu'il pratiquait de son mieux ce qu'il avait cru

lire dans Platon, il cherchait ailleurs et plus bas des plaisirs moins

mystiques qui l'aidaient à prendre son martyre en patience. Parmi ses

bonnes fortunes à son arrivée dans la capitale, on cite la célèbre

Claudine, troisième femme de Guillaume Colletet, et d'abord sa servante;

Colletet épousait toujours ses servantes. Notre poëte visitait souvent

le bon vieux rimeur en sa maison du faubourg Saint-Marceau, et

courtisait Claudine tout en devisant, à souper, des auteurs du XVIe

siècle avec le mari, qui put lui donner là-dessus d'utiles conseils et

lui révéler des richesses dont il profita. Pendant les six premières

années de son séjour à Paris, et jusqu'à la chute de Fouquet, La

Fontaine produisit peu; il s'abandonna tout entier au bonheur de cette

vie d'enchantement et de fête, aux délices d'une société choisie qui

goûtait son commerce ingénieux et appréciait ses galantes bagatelles;

mais ce songe s'évanouit par la captivité de l'enchanteur. Sur ces

entrefaites, la duchesse de Bouillon, nièce de Mazarin, ayant demandé au

poëte des contes en vers, il s'empressa de la satisfaire, et le premier

recueil des Contes parut en 1664: La Fontaine avait quarante-trois ans.

On a cherché à expliquer un début si tardif dans un génie si facile, et

certains critiques sont allés jusqu'à attribuer ce long silence à des

études _secrètes_, à une éducation laborieuse et prolongée. En vérité,

bien que La Fontaine n'ait pas cessé d'essayer et de cultiver à ses

moments de loisir son talent, depuis le jour où l'ode de Malherbe le lui

révéla, j'aime beaucoup mieux croire à sa paresse, à son sommeil, à

ses distractions, à tout ce qu'on voudra de naïf et d'oublieux en lui,

qu'admettre cet ennuyeux noviciat auquel il se serait condamné. Génie

instinctif, insouciant, volage et toujours livré au courant des

circonstances, on n'a qu'à rapprocher quelques traits de sa vie pour

le connaître et le comprendre. Au sortir du collège, un chanoine de

Soissons lui prête des livres pieux, et le voilà au séminaire; un

officier lui lit une ode de Malherbe, et le voilà poëte; Pintrel et

Maucroix lui conseillent l'antiquité, et le voilà qui rêve Quintilien et

raffole de Platon en attendant Baruch. Fouquet lui commande dizains et

ballades, il en fait; madame de Bouillon, des contes, et il est conteur;

un autre jour ce seront des fables pour monseigneur le Dauphin, un poëme

du _Quinquina_ pour madame de Bouillon encore, un opéra de _Daphné_ pour

Lulli, _la Captivité de saint Malc_ à la requête de MM. de Port-Royal;

ou bien ce seront des lettres, de longues lettres négligées et

fleuries, mêlées de vers et de prose, à sa femme, à M. de Maucroix, à

Saint-Évremond, aux Conti, aux Vendôme, à tous ceux enfin qui lui en

demanderont. La Fontaine dépensait son génie, comme son temps, comme sa

fortune, sans savoir comment, et au service de tous. Si jusqu'à l'âge

de quarante ans il en parut moins prodigue que plus tard, c'est que les

occasions lui manquaient en province, et que sa paresse avait besoin

d'être surmontée par une douce violence. Une fois d'ailleurs qu'il eut

rencontré le genre qui lui convenait le mieux, celui du _conte_ et de

la _fable_, il était tout simple qu'il s'y adonnât avec une sorte

d'effusion, et qu'il y revînt de lui-même à plusieurs reprises, par

penchant comme par habitude. La Fontaine, il est vrai, se méprenait un

peu sur lui-même; il se piquait de beaucoup de correction et de labeur,

et sa poétique qu'il tenait en gros de Maucroix, et que Boileau et

Racine lui achevèrent, s'accordait assez mal avec la tournure de ses

oeuvres. Mais cette légère inconséquence, qui lui est commune avec

d'autres grands esprits naïfs de son temps, n'a pas lieu d'étonner chez

lui, et elle confirme bien plus qu'elle ne contrarie notre opinion sur

la nature facile et accommodante de son génie. Un célèbre poëte de nos

jours, qu'on a souvent comparé à La Fontaine pour sa bonhomie aiguisée

de malice, et qui a, comme lui, la gloire d'être créateur inimitable

dans un genre qu'on croyait usé, le même poëte populaire qui, dans ce

moment d'émotion politique, est rendu, après une trop longue captivité,

a ses amis et à la France, Béranger, n'a commencé aussi que vers

quarante ans à concevoir et à composer ses immortelles chansons. Mais,

pour lui, les causes du retard nous semblent différentes, et les jours

du silence ont été tout autrement employés. Jeté jeune et sans éducation

régulière au milieu d'une littérature compassée et d'une poésie sans

âme, il a dû hésiter longtemps, s'essayer en secret, se décourager

maintes fois et se reprendre, tenter du nouveau dans bien des voies, et,

en un mot, brûler bien des vers avant d'entrer en plein dans le genre

unique que les circonstances ouvrirent à son coeur de citoyen. Béranger,

comme tous les grands poëtes de ce temps, même les plus instinctifs,

a su parfaitement ce qu'il faisait et pourquoi il le faisait: un art

délicat et savant se cache sous ses rêveries les plus épicuriennes, sous

ses inspirations les plus ferventes; honneur en soit à lui! mais cela

n'était ni du temps ni du génie de La Fontaine.

Ce qu'est La Fontaine dans le _conte_, tout le monde le sait; ce qu'il

est dans la _fable_, on le sait aussi, on le sent; mais il est moins

aisé de s'en rendre compte. Des auteurs d'esprit s'y sont trompés; ils

ont mis en action, selon le précepte, des animaux, des arbres, des

hommes, ont caché un sens fin, une morale saine sous ces petits drames,

et se sont étonnés ensuite d'être jugés si inférieurs à leur illustre

devancier: c'est que La Fontaine entendait autrement la fable. J'excepte

les premiers livres, dans lesquels il montre plus de timidité, se tient

davantage à son petit récit, et n'est pas encore tout à fait à l'aise

dans cette forme qui s'adaptait moins immédiatement à son esprit que

l'élégie ou le conte. Lorsque le second recueil parut, contenant

cinq livres, depuis le sixième jusqu'au onzième inclusivement, les

contemporains se récrièrent comme ils font toujours, et le mirent fort

au-dessous du premier. C'est pourtant dans ce recueil que se trouve au

complet la fable, telle que l'a inventée La Fontaine. Il avait fini

évidemment par y voir surtout un cadre commode à pensées, à sentiments,

à causerie; le petit drame qui en fait le fond n'y est plus toujours

l'essentiel comme auparavant; la moralité de quatrain y vient au bout

par un reste d'habitude; mais la fable, plus libre en son cours, tourne

et dérive, tantôt à l'élégie et à l'idylle, tantôt à l'épître et au

conte: c'est une anecdote, une conversation, une lecture, élevées à la

poésie, un mélange d'aveux charmants, de douce philosophie et de plainte

rêveuse. La Fontaine est notre seul grand poëte personnel et rêveur

avant André Chénier. Il se met volontiers dans ses vers, et nous

entretient de lui, de son âme, de ses caprices et de ses faiblesses. Son

accent respire d'ordinaire la malice, la gaieté, et le conteur grivois

nous rit du coin de l'oeil, en branlant la tête. Mais souvent aussi il

a des tons qui viennent du coeur et une tendresse mélancolique qui le

rapproche des poëtes de notre âge. Ceux du XVIe siècle avaient bien

eu déjà quelque avant-goût de rêverie; mais elle manquait chez eux

d'inspiration individuelle, et ressemblait trop à un lieu-commun

uniforme, d'après Pétrarque et Bembe. La Fontaine lui rendit un

caractère primitif d'expression vive et discrète; il la débarrassa de

tout ce qu'elle pouvait avoir contracté de banal ou de sensuel; Platon,

par ce côté, lui fut bon à quelque chose comme il l'avait été à

Pétrarque; et quand le poëte s'écrie dans une de ses fables délicieuses:

Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?

Ai-je passé le temps d'aimer?

ce mot _charme_, ainsi employé en un sens indéfini et tout métaphysique,

marque en poésie française un progrès nouveau qu'ont relevé et poursuivi

plus tard André Chénier et ses successeurs. Ami de la retraite, de la

solitude, et peintre des champs, La Fontaine a encore sur ses devanciers

du XVIe siècle l'avantage d'avoir donné à ses tableaux des couleurs

fidèles qui sentent, pour ainsi dire, le pays et le terroir. Ces

plaines immenses de blés où se promène de grand matin le maître, et où

l'allouette cache son nid; ces bruyères et ces buissons où fourmille

tout un petit monde; ces jolies garennes, dont les hôtes étourdis font

la cour à l'aurore dans la rosée et parfument de thym leur banquet,

c'est la Beauce, la Sologne, la Champagne, la Picardie; j'en reconnais

les fermes avec leurs mares, avec les basses-cours et les colombiers;

La Fontaine avait bien observé ces pays, sinon en maître des

eaux-et-forêts, du moins en poëte; il y était né, il y avait vécu

longtemps, et, même après qu'il se fut fixé dans la capitale, il

retournait chaque année vers l'automne à Château-Thierry, pour y visiter

son bien et le vendre en détail; car _Jean_, comme on sait, _mangeait le

fonds avec le revenu._

Lorsque tout le bien de La Fontaine fut dissipé et que la mort soudaine

de Madame l'eut privé de la charge de gentilhomme qu'il remplissait

auprès d'elle, madame de La Sablière le recueillit dans sa maison et l'y

soigna pendant plus de vingt ans. Abandonné dans ses moeurs, perdu de

fortune, n'ayant plus ni feu, ni lieu, ce fut pour lui et pour son

talent une inestimable ressource que de se trouver maintenu, sous les

auspices d'une femme aimable, au sein d'une société spirituelle et de

bon goût, avec toutes les douceurs de l'aisance. Il sentit vivement le

prix de ce bienfait; et cette inviolable amitié, familière à la fois

et respectueuse, que la mort seule put rompre, est un des sentiments

naturels qu'il réussit le mieux à exprimer. Aux pieds de madame de

La Sablière et des autres femmes distinguées qu'il célébrait en les

respectant, sa muse, parfois souillée, reprenait une sorte de pureté

et de fraîcheur, que ses goûts un peu vulgaires, et de moins en moins

scrupuleux avec l'âge, ne tendaient que trop à affaiblir. Sa vie, ainsi

ordonnée dans son désordre, devint double, et il en fit deux parts:

l'une, élégante, animée, spirituelle, au grand jour, bercée entre les

jeux de la poésie, et les illusions du coeur; l'autre, obscure et

honteuse, il faut le dire, et livrée à ces égarements prolongés des sens

que la jeunesse embellit du nom de volupté, mais qui sont comme un vice

au front du vieillard. Madame de La Sablière elle-même, qui reprenait La

Fontaine, n'avait pas été toujours exempte de passions humaines et de

faiblesses selon le monde; mais lorsque l'infidélité du marquis de La

Fare lui eut laissé le coeur libre et vide, elle sentit que nul autre

que Dieu ne pouvait désormais le remplir, et elle consacra ses dernières

années aux pratiques les plus actives de la charité chrétienne. Cette

conversion, aussi sincère qu'éclatante, eut lieu en 1683. La Fontaine

en fut touché comme d'un exemple à suivre; sa fragilité et d'autres

liaisons qu'il contracta vers cette époque le détournèrent, et ce ne fut

que dix ans après, quand la mort de madame de La Sablière lui eut donné

un second et solennel avertissement, que cette bonne pensée germa en lui

pour n'en plus sortir. Mais, dès 1684, nous avons de lui un admirable

_Discours en vers_, qu'il lut le jour de sa réception à l'Académie

française, et dans lequel, s'adressant à sa bienfaitrice, il lui expose

avec candeur l'état de son âme:

Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre,

J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens:

Les pensers amusants, les vagues entretiens,

Vains enfants du loisir, délices chimériques,

Les romans et le jeu, peste des républiques,

Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits,

Ridicule fureur qui se moque des lois,

Cent autres passions des sages condamnées,

Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années.

L'usage des vrais biens réparerait ces maux;

Je le sais, et je cours encore à des biens faux.

. . . . . . . . . . . .

Si faut-il qu'à la fin de tels pensers nous quittent;

Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent:

Je recule, et peut-être attendrai-je trop tard;

Car qui sait les moments prescrits à son départ?

Quels qu'ils soient, ils sont courts...

C'est, on le voit, une confession grave, ingénue, où l'onction

religieuse et une haute moralité n'empêchent pas un reste de coup d'oeil

amoureux vers ces _chimériques délices_ dont on est mal détaché. Et puis

une simplicité d'exagération s'y mêle: les romans et le jeu qui ont

égaré le pécheur sont la _peste des républiques, une fureur qui se moque

des lois._ Et plus loin:

Que me servent ces vers avec soin composés?

N'en attends-je autre fruit que de les voir prisés?

C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre,

Et qu'au moins vers ma fin je ne commence à vivre;

Car je n'ai pas vécu, j'ai servi deux tyrans:

Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans.

Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre;

Votre réponse est prête, il me semble l'entendre:

C'est jouir des vrais biens avec tranquillité,

Faire usage du temps et de l'oisiveté,

S'acquitter des honneurs dus à l'Être suprême,

Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-même,

Bannir le fol amour et les voeux impuissants,

Comme Hydres dans nos coeurs sans cesse renaissants.

Sincère, éloquente, sublime poésie, d'un tour singulier, où la vertu

trouve moyen de s'accommoder avec l'oisiveté, où _les Phyllis_ se

placent à côté de l'Être suprême, et qui fait naître un sourire dans une

larme? Que La Fontaine n'a-t-il connu _le Dieu des bonnes gens_? il lui

en aurait moins coûté pour se convertir.

Au premier abord, et à ne juger que par les oeuvres, l'art et le travail

paraissent tenir peu de place chez La Fontaine, et si l'attention de

la critique n'avait été éveillée sur ce point par quelques mots de ses

préfaces et par quelques témoignages contemporains, on n'eût jamais

songé probablement à en faire l'objet d'une question. Mais le poëte

_confesse_, en tête de _Psyché_, que _la prose lui coûte autant que

les vers_. Dans une de ses dernières fables au duc de Bourgogne, il se

plaint de _fabriquer à force de temps_ des vers moins sensés que la

prose du jeune prince. Ses manuscrits présentent beaucoup de ratures et

de changements; les mêmes morceaux y sont recopiés plusieurs fois, et

souvent avec des corrections heureuses. Par exemple, on a retrouvé,

tout entière de sa main, une première ébauche de la fable intitulée _le

Renard, les Mouches et le Hérisson_; et, en la comparant à celle qu'il

a fait imprimer, on voit que les deux versions n'ont de commun que deux

vers. Il est même plaisant de voir quel soin religieux il apporte aux

errata: «Il s'est glissé, dit-il en tête de son second recueil, quelques

fautes dans l'impression. J'en ai fait faire un errata; mais ce sont de

légers remèdes pour un défaut considérable. Si on veut avoir quelque

plaisir de la lecture de cet ouvrage, il faut que chacun fasse corriger

ces fautes à la main dans son exemplaire, ainsi qu'elles sont marquées

par chaque errata, aussi bien pour les deux premières parties que pour

les dernières.» Que conclure de toutes ces preuves? Que La Fontaine

était de l'école de Boileau et de Racine en poésie; qu'il suivait les

mêmes procédés de composition studieuse, et qu'il faisait difficilement

ses vers faciles? pas le moins du monde: La Fontaine me l'affirmerait en

face, que je le renverrais à Baruch, et que je ne le croirais pas. Mais

il avait, comme tout poëte, ses secrets, ses finesses, sa correction

relative; il s'en souciait peu ou point dans ses lettres en vers; peu

encore, mais davantage, dans ses contes; il y visait tout à fait dans

ses fables. Sa paresse lui grossissait la peine, et il aimait à s'en

plaindre par manie. La Fontaine lisait beaucoup, non-seulement les

modernes Italiens et Gaulois, mais les anciens, dans les textes ou en

traduction: il s'en glorifie à tout propos:

Térence est dans mes mains, je m'instruis dans Horace;

Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse;

Je le dis aux rochers, etc...

Je chéris l'Arioste et j'estime le Tasse;

Plein de Machiavel, entêté de Bocace,

J'en parle si souvent qu'on en est étourdi;

J'en lis qui sont du nord et qui sont du midi.

Fera-t-on de lui un savant? Son érudition a pour cela de trop

singulières méprises, et se permet des confusions trop charmantes. Il a

écrit dans sa Vie d'Ésope: «Comme Planudes vivoit dans un siècle où la

mémoire des choses arrivées à Ésope ne devoit pas être encore éteinte,

j'ai cru qu'il savoit par tradition ce qu'il a laissé.» En écrivant

ceci, il oubliait que dix-neuf siècles s'étaient écoulés entre le

Phrygien et celui qu'on lui donne pour biographe, et que le moine grec

ne vivait guère plus de deux siècles avant le règne de Louis-le-Grand.

Dans une épître à Huet en faveur des anciens contre les modernes, et

à l'honneur de Quintilien en particulier, il en revient à Platon, son

thème favori, et déclare qu'on ne pourrait trouver entre les sages

modernes un seul approchant de ce grand philosophe, tandis que

La Grèce en fourmillait dans son moindre canton.

Il attribue la décadence de l'ode en France à une cause qu'on

n'imaginerait jamais:

... l'ode, qui baisse un peu,

Veut de la patience, et nos gens ont du feu.

D'ailleurs, en cette remarquable épître, il proteste contre l'imitation

servile des anciens, et cherche à exposer de quelle nature est la

sienne. Nous conseillons aux curieux de comparer ce passage avec la fin

de la deuxième épître d'André Chénier; l'idée au fond est la même, mais

on verra, en comparant l'une et l'autre expression, toute la différence

profonde qui sépare un poëte artiste comme Chénier, d'avec un poëte

d'instinct comme La Fontaine.

Ce qui est vrai jusqu'ici de presque tous nos poëtes, excepté Molière et

peut-être Corneille, ce qui est vrai de Marot, de Ronsard, de Régnier,

de Malherbe, de Boileau, de Racine et d'André Chénier, l'est aussi de La

Fontaine: lorsqu'on a parcouru ses divers mérites, il faut ajouter

que c'est encore par le style qu'il vaut le mieux. Chez Molière au

contraire, chez Dante, Shakspeare et Milton, le style égale l'invention

sans doute, mais ne la dépasse pas; la manière de dire y réfléchit le

fond, sans l'éclipser. Quant à la façon de La Fontaine, elle est trop

connue et trop bien analysée ailleurs pour que j'essaye d'y revenir.

Qu'il me suffise de faire remarquer qu'il y entre une proportion assez

grande de fadeurs galantes et de faux goût pastoral, que nous blâmerions

dans Saint-Évremond et Voiture, mais que nous aimons ici. C'est qu'en

effet ces fadeurs et ce faux goût n'en sont plus, du moment qu'ils ont

passé sous cette plume enchanteresse, et qu'ils se sont rajeunis de tout

le charme d'alentour. La Fontaine manque un peu de souffle et de suite

dans ses compositions; il a, chemin faisant, des distractions fréquentes

qui font fuir son style et dévier sa pensée; ses vers délicieux, en

découlant comme un ruisseau, sommeillent parfois, ou s'égarent et ne se

tiennent plus; mais cela même constitue une manière, et il en est de

cette manière comme de toutes celles des hommes de génie: ce qui autre

part serait indifférent ou mauvais, y devient un trait de caractère ou

une grâce piquante.

La conversion de madame de La Sablière, que La Fontaine n'eut pas le

courage d'imiter, avait laissé notre poëte assez désoeuvré et solitaire.

Il continuait de loger chez cette dame; mais elle ne réunissait plus

la même compagnie qu'autrefois, et elle s'absentait fréquemment pour

visiter des pauvres ou des malades. C'est alors surtout qu'il se livra,

pour se désennuyer, à la société du prince de Conti et de MM. de Vendôme

dont on sait les moeurs, et que, sans rien perdre au fond du côté de

l'esprit, il exposa aux regards de tous une vieillesse cynique et

dissolue, mal déguisée sous les roses d'Anacréon. Maucroix, Racine et

ses vrais amis s'affligeaient de ces déréglements sans excuse; l'austère

Boileau avait cessé de le voir. Saint-Évremond, qui cherchait à

l'attirer en Angleterre auprès de la duchesse de Mazarin, reçut de

la courtisane Ninon une lettre où elle lui disait: «J'ai su que vous

souhaitiez La Fontaine en Angleterre; on n'en jouit guère à Paris; sa

tête est bien affoiblie. C'est le destin des poëtes: le Tasse et

Lucrèce l'ont éprouvé. Je doute qu'il y ait du philtre amoureux pour

La Fontaine, il n'a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la

dépense.» La tête de La Fontaine ne baissait pas comme le croyait Ninon;

mais ce qu'elle dit du philtre amoureux et des sales amours n'est que

trop vrai: il touchait souvent de l'abbé de Chaulieu des gratifications

dont il faisait un singulier et triste usage. Par bonheur, une jeune

femme riche et belle, madame d'Hervart, s'attacha au poëte, lui offrit

l'attrait de sa maison, et devint pour lui, à force de soins et de

prévenances, une autre La Sablière. A la mort de cette dame, elle

recueillit le vieillard, et l'environna d'amitié jusqu'au dernier

moment. C'est chez elle que l'auteur de _Joconde_, touché enfin de

repentir, revêtit le cilice qui ne le quitta plus. Les détails de cette

pénitence sont touchants; La Fontaine la consacra publiquement par une

traduction du _Dies irae_, qu'il lut à l'Académie, et il avait formé

le dessein de paraphraser les Psaumes avant de mourir. Mais, à part le

refroidissement de la maladie et de l'âge, on peut douter que cette

tâche, tant de fois essayée par des poëtes repentants, eût été possible

à La Fontaine ou même à tout autre d'alors. A cette époque de croyances

régnantes et traditionnelles, c'étaient les sens d'ordinaire, et non la

raison, qui égaraient; on avait été libertin, on se faisait dévot; on

n'avait point passé par l'orgueil philosophique ni par l'impiété sèche;

on ne s'était pas attardé longuement dans les régions du doute; on ne

s'était pas senti maintes fois défaillir à la poursuite de la vérité.

Les sens charmaient l'âme pour eux-mêmes, et non comme une distraction

étourdissante et fougueuse, non par ennui et désespoir. Puis, quand on

avait épuisé les désordres, les erreurs, et qu'on revenait à la vérité

suprême, on trouvait un asile tout préparé, un confessionnal, un

oratoire, un cilice qui matait la chair; et l'on n'était pas, comme

de nos jours, poursuivi encore, jusqu'au sein d'une foi vaguement

renaissante, par des doutes effrayants, d'éternelles obscurités et un

abîme sans cesse ouvert:--je me trompe; il y eut un homme alors qui

éprouva tout cela, et il manqua en devenir fou: cet homme, c'était

Pascal.

Septembre 1829.

J'écrivais ceci la même année, la même saison où je composais le recueil

de Poésies, _les Consolations_, c'est-à-dire dans une veine prononcée

de sensibilité religieuse. Depuis j'ai encore écrit sur La Fontaine

quelques pages qui se trouvent au tome VII des _Causeries du Lundi_, et

j'ai essayé d'y répondre aux dédains que M. de Lamartine avait prodigués

à ce charmant poëte. Au reste, si La Fontaine, dans ces dernières

années, a été bien légèrement traité par un grand poëte qui s'est

lui-même jugé par là, il a été étudié, approfondi par de savants

critiques, et si approfondi même qu'il est sorti d'entre leurs mains

comme transformé. J'en reviens volontiers et je m'en tiens sur lui à ce

jugement de La Bruyère dans son Discours de réception à l'Académie: «Un

autre, plus égal que Marot et plus poëte que Voiture, a le jeu, le tour

et la naïveté de tous les deux; il instruit en badinant, persuade aux

hommes la vertu par l'organe des bêtes, élève les petits sujets jusqu'au

sublime: homme unique dans son genre d'écrire, toujours original, soit

qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a été au delà de ses modèles,

modèle lui-même difficile à imiter.»--Voir aussi le joli thème latin de

Fénelon à l'usage du duc de Bourgogne sur la mort de La Fontaine, _in

Fontani mortem_. Tout y est indiqué, même le _molle atque facetum_, qui

n'est autre que notre chère rêverie.

Portraits littéraires, Tome I · 第 10 / 44 题