L'éclatant succès du _Cid_ et l'orgueil bien légitime qu'en ressentit et
qu'en témoigna Corneille soulevèrent contre lui tous ses rivaux de
la veille et tous les auteurs de tragédies, depuis Claveret jusqu'à
Richelieu. Nous n'insisterons pas ici sur les détails de cette
querelle, qui est un des endroits les mieux éclaircis de notre histoire
littéraire. L'effet que produisit sur le poëte ce déchaînement de la
critique fut tel qu'on peut le conclure d'après le caractère de son
talent et de son esprit. Corneille, avons-nous dit, était un génie pur,
instinctif, aveugle, de propre et libre mouvement, et presque dénué des
qualités moyennes qui accompagnent et secondent si efficacement dans le
poëte le don supérieur et divin. Il n'était ni adroit, ni habile aux
détails, avait le jugement peu délicat, le goût peu sûr, le tact assez
obtus, et se rendait mal compte de ses procédés d'artiste; il se piquait
pourtant d'y entendre finesse, et de ne pas tout dire. Entre son génie
et son bon sens, il n'y avait rien ou à peu près, et ce bon sens, qui ne
manquait ni de subtilité ni de dialectique, devait faire mille efforts,
surtout s'il y était provoqué, pour se guinder jusqu'à ce génie, pour
l'embrasser, le comprendre et le régenter. Si Corneille était venu plus
tôt, avant l'Académie et Richelieu, à la place d'Alexandre Hardy par
exemple, sans doute il n'eût été exempt ni de chutes, ni d'écarts, ni de
méprises; peut-être même trouverait-on chez lui bien d'autres énormités
que celles dont notre goût se révolte en quelques-uns de ses plus
mauvais passages; mais du moins ses chutes alors eussent été uniquement
selon la nature et la pente de son génie; et quand il se serait relevé,
quand il aurait entrevu le beau, le grand, le sublime, et s'y serait
précipité comme en sa région propre, il n'y eût pas traîné après lui
le bagage des règles, mille scrupules lourds et puérils, mille petits
empêchements à un plus large et vaste essor. La querelle du _Cid_, en
l'arrêtant dès son premier pas, en le forçant de revenir sur lui-même
et de confronter son oeuvre avec les règles, lui dérangea pour l'avenir
cette croissance prolongée et pleine de hasards, cette sorte de
végétation sourde et puissante à laquelle la nature semblait l'avoir
destiné. Il s'effaroucha, il s'indigna d'abord des chicanes de la
critique; mais il réfléchit beaucoup intérieurement aux règles et
préceptes qu'on lui imposait, et il finit par s'y accommoder et par
y croire. Les dégoûts qui suivirent pour lui le triomphe du _Cid_ le
ramenèrent à Rouen dans sa famille, d'où il ne sortit de nouveau qu'en
1639, _Horace_ et _Cinna_ en main. Quitter l'Espagne dès l'instant qu'il
y avait mis pied, ne pas pousser plus loin cette glorieuse victoire du
_Cid_, et renoncer de gaieté de coeur à tant de héros magnanimes qui
lui tendaient les bras, mais tourner à côté et s'attaquer à une _Rome
castillane_, sur la foi de Lucain et de Sénèque, ces Espagnols,
bourgeois sous Néron, c'était pour Corneille ne pas profiter de tous
ses avantages et mal interpréter la voix de son génie au moment où elle
venait de parler si clairement. Mais alors la mode ne portait pas moins
les esprits vers Rome antique que vers l'Espagne. Outre les galanteries
amoureuses et les beaux sentiments de rigueur qu'on prêtait à ces vieux
républicains, on avait une occasion, en les produisant sur la scène,
d'appliquer les maximes d'état et tout ce jargon politique et
diplomatique qu'on retrouve dans Balzac; Gabriel Naudé, et auquel
Richelieu avait donné cours. Corneille se laissa probablement séduire
à ces raisons du moment; l'essentiel, c'est que de son erreur même il
sortit des chefs-d'oeuvre. Nous ne le suivrons pas dans les divers
succès qui marquèrent sa carrière durant ses quinze plus belles années.
_Polyeucte, Pompée, le Menteur, Rodogune, Héraclius, Don Sanche_ et
_Nicomède_ en sont les signes durables. Il rentra dans l'imitation
espagnole par _le Menteur_, comédie dont il faut admirer bien moins le
comique (Corneille n'y entendait rien) que l'_imbroglio_, le mouvement
et la fantaisie; il rentra encore dans le génie castillan par
_Héraclius_, surtout par _Nicomède_ et _Don Sanche_, ces deux admirables
créations, uniques sur notre théâtre, et qui, venues en pleine Fronde,
et par leur singulier mélange d'héroïsme romanesque et d'ironie
familière, soulevaient mille allusions malignes ou généreuses, et
arrachaient d'universels applaudissements. Ce fut pourtant peu après ces
triomphes, qu'en 1653, affligé du mauvais succès de _Pertharite_, et
touché peut-être de sentiments et de remords chrétiens, Corneille
résolut de renoncer au théâtre. Il avait quarante-sept ans; il venait
de traduire en vers les premiers chapitres de l'_Imitation de
Jésus-Christ_, et voulait consacrer désormais son reste de verve à des
sujets pieux.
Corneille s'était marié dès 1640; et, malgré ses fréquents voyages à
Paris, il vivait habituellement à Rouen en famille. Son frère Thomas
et lui avaient épousé les deux soeurs, et logeaient dans deux maisons
contiguës. Tous deux soignaient leur mère veuve. Pierre avait six
enfants; et comme alors les pièces de théâtre rapportaient plus aux
comédiens qu'aux auteurs, et que d'ailleurs il n'était pas sur les lieux
pour surveiller ses intérêts, il gagnait à peine de quoi soutenir sa
nombreuse famille. Sa nomination à l'Académie française n'est que de
1647. Il avait promis, avant d'être nommé, de s'arranger de manière à
passer à Paris la plus grande partie de l'année; mais il ne paraît pas
qu'il l'ait fait. Il ne vint s'établir dans la capitale qu'en 1662, et
jusque-là il ne retira guère les avantages que procure aux académiciens
l'assiduité aux séances. Les moeurs littéraires du temps ne
ressemblaient pas aux nôtres: les auteurs ne se faisaient aucun scrupule
d'implorer et de recevoir les libéralités des princes et seigneurs.
Corneille, en tête d'_Horace_, dit qu'_il a l'honneur d'être à Son
Éminence_; c'est ainsi que M. de Ballesdens de l'Académie avait
_l'honneur d'être à M. le Chancelier_; c'est ainsi qu'Attale dit à la
reine Laodice, en parlant de Nicomède qu'il ne connaît pas: _Cet
homme est-il à vous?_ Les gentilshommes alors se vantaient d'être les
_domestiques_ d'un prince ou d'un seigneur. Tout ceci nous mène à
expliquer et à excuser dans notre illustre poëte ces singulières
dédicaces à Richelieu, à Montauron, à Mazarin, à Fouquet, qui ont si
mal à propos scandalisé Voltaire, et que M. Taschereau a réduites
fort judicieusement à leur véritable valeur. Vers la même époque, en
Angleterre, les auteurs n'étaient pas en condition meilleure et on
trouve là-dessus de curieux détails dans les _Vies des poëtes_ par
Johnson et les Mémoires de Samuel Pepys. Dans la correspondance de
Malherbe avec Peiresc, il n'est presque pas une seule lettre où
le célèbre lyrique ne se plaigne de recevoir du roi Henri plus de
compliments que d'écus. Ces moeurs subsistaient encore du temps de
Corneille; et quand même elles auraient commencé à passer d'usage, sa
pauvreté et ses charges de famille l'eussent empêché de s'en affranchir.
Sans doute il en souffrait par moments, et il déplore lui-même quelque
part _ce je ne sais quoi d'abaissement secret_, auquel un noble coeur a
peine à descendre; mais, chez lui, la nécessité était plus forte que les
délicatesses. Disons-le encore: Corneille, hors de son sublime et de
son pathétique, avait peu d'adresse et de tact. Il portait dans les
relations de la vie quelque chose de gauche et de provincial; son
discours de réception à l'Académie, par exemple, est un chef-d'oeuvre de
mauvais goût, de plate louange et d'emphase commune. Eh bien! il faut
juger de la sorte sa dédicace à Montauron, la plus attaquée de toutes,
et ridicule même lorsqu'elle parut. Le bon Corneille y manqua de mesure
et de convenance; il insista lourdement là où il devait glisser; lui,
pareil au fond à ses héros, entier par l'âme, mais brisé par le sort, il
se baissa trop cette fois pour saluer, et frappa la terre de son noble
front. Qu'y faire? Il y avait en lui, mêlée à l'inflexible nature du
vieil _Horace_, quelque partie de la nature débonnaire de _Pertharite_
et de _Prusias_; lui aussi, il se fût écrié en certains moments, et sans
songer à la plaisanterie:
Ah! ne me brouillez pas avec _le Cardinal_!
On peut en sourire, on doit l'en plaindre; ce serait injure que de l'en
blâmer.
Corneille s'était imaginé, en 1653, qu'il renonçait à la scène. Pure
illusion! Cette retraite, si elle avait été possible, aurait sans doute
mieux valu pour son repos, et peut-être aussi pour sa gloire; mais il
n'avait pas un de ces tempéraments poétiques qui s'imposent à volonté
une continence de quinze ans, comme fit plus tard Racine. Il suffit donc
d'un encouragement et d'une libéralité de Fouquet, pour le rentraîner
sur la scène où il demeura vingt années encore, jusqu'en 1674, déclinant
de jour en jour au milieu de mécomptes sans nombre et de cruelles
amertumes. Avant de dire un mot de sa vieillesse et de sa fin, nous nous
arrêterons pour résumer les principaux traits de son génie et de son
oeuvre.
La forme dramatique de Corneille n'a point la liberté de fantaisie que
se sont donnée Lope de Vega et Shakspeare, ni la sévérité exactement
régulière à laquelle Racine s'est assujetti. S'il avait osé, s'il était
venu avant d'Aubignac, Mairet, Chapelain, il se serait, je pense, fort
peu soucié de graduer et d'étager ses actes, de lier ses scènes, de
concentrer ses effets sur un même point de l'espace et de la durée; il
aurait procédé au hasard, brouillant et débrouillant les fils de son
intrigue, changeant de lieu selon sa commodité, s'attardant en chemin,
et poussant devant lui ses personnages pêle-mêle jusqu'au mariage ou à
la mort. Au milieu de cette confusion se seraient détachées çà et là de
belles scènes, d'admirables groupes; car Corneille entend fort bien
le groupe, et, aux moments essentiels, pose fort dramatiquement ses
personnages. Il les balance l'un par l'autre, les dessine vigoureusement
par une parole mâle et brève, les contraste par des reparties tranchées,
et présente à l'oeil du spectateur des masses d'une savante structure.
Mais il n'avait pas le génie assez artiste pour étendre au drame entier
cette configuration concentrique qu'il a réalisée par places; et,
d'autre part, sa fantaisie n'était pas assez libre et alerte pour se
créer une forme mouvante, diffuse, ondoyante et multiple, mais non moins
réelle, non moins belle que l'autre, et comme nous l'admirons dans
quelques pièces de Shakspeare, comme les Schlegel l'admirent dans
Calderon. Ajoutez à ces imperfections naturelles l'influence d'une
poétique superficielle et méticuleuse, dont Corneille s'inquiétait
outre mesure, et vous aurez le secret de tout ce qu'il y a de louche,
d'indécis et d'incomplètement calculé dans l'ordonnance de ses
tragédies. Ses _Discours_ et ses _Examens_ nous donnent sur ce sujet
mille détails, où se révèlent les coins les plus cachés de l'esprit
du grand Corneille. On y voit combien l'impitoyable unité de lieu le
tracasse, combien il lui dirait de grand coeur: _Oh! que vous me gênez!_
et avec quel soin il cherche à la réconcilier avec la _bienséance_. Il
n'y parvient pas toujours. _Pauline vient jusque dans une antichambre
pour trouver Sévère dont elle devrait attendre la visite dans son
cabinet._ Pompée semble s'écarter un peu de la prudence d'un général
d'armée, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conférer avec lui
jusqu'au sein d'une ville où celui-ci est le maître; _mais il était
impossible de garder l'unité de lieu sans lui faire faire cette
échappée._ Quand il y avait pourtant nécessité absolue que l'action
se passât en deux lieux différents, voici l'expédient qu'imaginait
Corneille pour éluder la règle: «C'étoit que ces deux lieux n'eussent
point besoin de diverses décorations, et qu'aucun des deux ne fût jamais
nommé, mais seulement le lieu général où tous les deux sont compris,
comme Paris, Rome; Lyon, Constantinople, etc. Cela aideroit à tromper
l'auditeur qui, ne voyant rien qui lui marquât la diversité des lieux,
ne s'en apercevroit pas, à moins d'une réflexion malicieuse et critique,
dont il y a peu qui soient capables, la plupart s'attachant avec chaleur
à l'action qu'ils voient représenter.» Il se félicite presque comme
un enfant de la complexité d'_Héraclius_, et que _ce poëme soit si
embarrassé qu'il demande une merveilleuse attention._ Ce qu'il nous fait
surtout remarquer dans _Othon_, _c'est qu'on n'a point encore vu de
pièce où il se propose tant de mariages pour n'en conclure aucun._
Les personnages de Corneille sont grands, généreux, vaillants, tout en
dehors, hauts de tête et nobles de coeur. Nourris la plupart dans
une discipline austère, ils ont sans cesse à la bouche des maximes
auxquelles ils rangent leur vie; et comme ils ne s'en écartent jamais,
on n'a pas de peine à les saisir; un coup d'oeil suffit: ce qui est
presque le contraire des personnages de Shakspeare et des caractères
humains en cette vie. La moralité de ses héros est sans tache: comme
pères, comme amants, comme amis ou ennemis, on les admire et on les
honore; aux endroits pathétiques, ils ont des accents sublimes qui
enlèvent et font pleurer; mais ses rivaux et ses maris ont quelquefois
une teinte de ridicule: ainsi don Sanche dans _le Cid_, ainsi Prusias et
Pertharite. Ses tyrans et ses marâtres sont tout d'une pièce comme ses
héros, méchants d'un bout à l'autre; et encore, à l'aspect d'une belle
action, il leur arrive quelquefois de faire volte-face, de se retourner
subitement à la vertu: tels Grimoald et Arsinoé. Les hommes de
Corneille ont l'esprit formaliste et pointilleux: ils se querellent sur
l'étiquette; ils raisonnent longuement et ergotent à haute voix avec
eux-mêmes jusque dans leur passion. Il y a du Normand. Auguste, Pompée
et autres ont dû étudier la dialectique à Salamanque, et lire Aristote
d'après les Arabes. Ses héroïnes, ses _adorables furies_, se ressemblent
presque toutes: leur amour est subtil, combiné, alambiqué, et sort plus
de la tête que du coeur. On sent que Corneille connaissait peu les
femmes. Il a pourtant réussi à exprimer dans Chimène et dans Pauline
cette vertueuse puissance de sacrifice, que lui-même avait pratiquée en
sa jeunesse. Chose singulière! depuis sa rentrée au théâtre en 1659,
et dans les pièces nombreuses de sa décadence, _Attila, Bérénice,
Pulchérie, Suréna_, Corneille eut la manie de mêler l'amour à tout,
comme La Fontaine Platon. Il semblait que les succès de Quinault et de
Racine l'entraînassent sur ce terrain, et qu'il voulût en remontrer à
ces _doucereux_, comme il les appelait. Il avait fini par se figurer
qu'il avait été en son temps bien autrement galant et amoureux que ces
jeunes perruques blondes, et il ne parlait d'autrefois qu'en hochant la
tête comme un vieux berger.
Le style de Corneille est le mérite par où il excelle à mon gré.
Voltaire, dans son commentaire, a montré sur ce point comme sur d'autres
une souveraine injustice et une assez grande ignorance des vraies
origines de notre langue. Il reproche à tout moment à son auteur de
n'avoir ni grâce, ni élégance, ni clarté: il mesure, plume en main,
la hauteur des métaphores, et quand elles dépassent, il les trouve
gigantesques. Il retourne et déguise en prose ces phrases altières et
sonores qui vont si bien à l'allure des héros, et il se demande si c'est
là écrire et parler _français_. Il appelle grossièrement _solécisme_ ce
qu'il devrait qualifier d'_idiotisme_, et qui manque si complètement à
la langue étroite, symétrique, écourtée, et à _la française_, du XVIIIe
siècle. On se souvient des magnifiques vers de l'_Épître à Ariste_, dans
lesquels Corneille se glorifie lui-même après le triomphe du _Cid_:
Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.
Voltaire a osé dire de cette belle épître: «Elle paraît écrite
entièrement dans le style de Régnier, sans grâce, sans finesse, sans
élégance, sans imagination; mais on y voit de la facilité et de la
naïveté.» Prusias, en parlant de son fils Nicomède que les victoires ont
exalté, s'écrie:
Il ne veut plus dépendre, et croit que ses conquêtes
Au-dessus de son bras ne laissent point de têtes.
Voltaire met en note: «_Des têtes au-dessus des bras_, il n'était
plus permis d'écrire ainsi en 1657.» Il serait certes piquant de lire
quelques pages de Saint-Simon qu'aurait commentées Voltaire. Pour nous,
le style de Corneille nous semble avec ses négligences une des plus
grandes manières du siècle qui eut Molière et Bossuet. La touche du
poëte est rude, sévère et vigoureuse. Je le comparerais volontiers à
un statuaire qui, travaillant sur l'argile pour y exprimer d'héroïques
portraits, n'emploie d'autre instrument que le pouce, et qui, pétrissant
ainsi son oeuvre, lui donne un suprême caractère de vie avec mille
accidents heurtés qui l'accompagnent et l'achèvent; mais cela est
incorrect, cela n'est pas lisse ni _propre_, comme on dit. Il y a peu de
peinture et de couleur dans le style de Corneille; il est chaud plutôt
qu'éclatant; il tourne volontiers à l'abstrait, et l'imagination y
cède à la pensée et au raisonnement. Il doit plaire surtout aux hommes
d'état, aux géomètres, aux militaires, à ceux qui goûtent les styles de
Démosthène, de Pascal et de César.
En somme, Corneille, génie pur, incomplet, avec ses hautes parties et
ses défauts, me fait l'effet de ces grands arbres, nus, rugueux, tristes
et monotones par le tronc, et garnis de rameaux et de sombre verdure
seulement à leur sommet. Ils sont forts, puissants, gigantesques, peu
touffus; une sève abondante y monte: mais n'en attendez ni abri, ni
ombrage, ni fleurs. Ils feuillissent tard, se dépouillent tôt, et vivent
longtemps à demi dépouillés. Même après que leur front chauve a livré
ses feuilles au vent d'automne, leur nature vivace jette encore par
endroits des rameaux perdus et de vertes poussées. Quand ils vont
mourir, ils ressemblent par leurs craquements et leurs gémissements à ce
tronc chargé d'armures, auquel Lucain a comparé le grand Pompée.
Telle fut la vieillesse du grand Corneille, une de ces vieillesses
ruineuses, sillonnées et chenues, qui tombent pièce à pièce et dont le
coeur est long à mourir. Il avait mis toute sa vie et toute son âme
au théâtre. Hors de là il valait peu: brusque, lourd, taciturne et
mélancolique, son grand front ridé ne s'illuminait, son oeil terne et
voilé n'étincelait, sa voix sèche et sans grâce ne prenait de l'accent,
que lorsqu'il parlait du théâtre, et surtout du sien. Il ne savait pas
causer, tenait mal son rang dans le monde, et ne voyait guère MM. de La
Rochefoucauld et de Retz, et madame de Sévigné que pour leur lire ses
pièces. Il devint de plus en plus chagrin et morose avec les ans. Les
succès de ses jeunes rivaux l'importunaient; il s'en montrait affligé
et noblement jaloux, comme un taureau vaincu ou un vieil athlète. Quand
Racine eut parodié par la bouche de l'_Intimé_ ce vers du _Cid_:
Ses rides sur son front ont gravé ses exploits,
Corneille, qui n'entendait pas raillerie, s'écria naïvement: «Ne
tient-il donc qu'à un jeune homme de venir ainsi tourner en ridicule les
vers des gens?» Une fois il s'adresse à Louis XIV qui a fait représenter
à Versailles _Sertorius, Oedipe_ et _Rodogune_; il implore la même
faveur pour _Othon, Pulchérie, Suréna_, et croit qu'un seul regard du
maître les tirerait du tombeau; il se compare au vieux Sophocle accusé
de démence et lisant _Oedipe_ pour réponse; puis il ajoute:
Je n'irai pas si loin, et si mes quinze lustres
Font encor quelque peine aux modernes illustres,
S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner,
Je n'aurai pas longtemps à les importuner.
Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre:
C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre;
Sur le point d'expirer, il tâche d'éblouir,
Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.
Une autre fois, il disait à Chevreau: «J'ai pris congé du théâtre, et ma
poésie s'en est allée avec mes dents.» Corneille avait perdu deux de ses
enfants, deux fils, et sa pauvreté avait peine à produire les autres. Un
retard dans le payement de sa pension le laissa presque en détresse
à son lit de mort: on sait la noble conduite de Boileau. Le grand
vieillard expira dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684, rue
d'Argenteuil, où il logeait. Charlotte Corday était arrière-petite-fille
d'une des filles de Pierre Corneille[18].
[Note 18: D'autres font d'elle seulement une arrière-petite-nièce du
grand tragique; il y a des doutes et même il y a eu des procès sur
cette généalogie. J'ai suivi M. Taschereau.--Voir, comme développement
particulier sur Corneille et sur _Polyeucte_, mon _Port-Royal_, tome I,
liv. I, chap. VI.]