STANCES.

Marquise, si mon visage

A quelques traits un peu vieux,

Souvenez-vous qu'à mon âge

Vous ne vaudrez guère mieux.

Le temps aux plus belles choses

Se plaît à faire un affront,

Et saura faner vos roses

Comme il a ridé mon front.

Le même cours des planètes

Règle nos jours et nos nuits:

On m'a vu ce que vous êtes,

Vous serez ce que je suis.

Cependant j'ai quelques charmes

Qui sont assez éclatants

Pour n'avoir pas trop d'alarmes

De ces ravages du temps.

Vous en avez qu'on adore;

Mais ceux que vous méprisez

Pourroient bien durer encore

Quand ceux-là seront usés.

Ils pourroient sauver la gloire

Des yeux qui me semblent doux,

Et dans mille ans faire croire

Ce qu'il me plaira de vous.

Chez cette race nouvelle

Où j'aurai quelque crédit

Vous ne passerez pour belle

Qu'autant que je l'aurai dit.

Pensez-y, belle marquise,

Quoiqu'un grison fasse effroi,

Il vaut bien qu'on le courtise,

Quand il est fait comme moi.

Que dites-vous de ce ton? comme il est héroïque encore! Malherbe seul

et Corneille peuvent s'en permettre un pareil. Don Diègue, s'il avait

affaire à une coquette, ne parlerait pas autrement.]

Depuis 1620, époque où Corneille vint pour la première fois à Paris,

jusqu'en 1636, où il fit représenter _le Cid_, il acheva réellement son

éducation littéraire, qui n'avait été qu'ébauchée en province. Il se mit

en relation avec les beaux esprits et les poëtes du temps, surtout avec

ceux de son âge, Mairet, Scudery, Rotrou: il apprit ce qu'il avait

ignoré jusque-là, que Ronsard était un peu passé de mode, et que

Malherbe, mort depuis un an, l'avait détrôné dans l'opinion; que

Théophile, mort aussi, ne laissait qu'une mémoire équivoque et avait

déçu les espérances, que le théâtre s'ennoblissait et s'épurait par

les soins du cardinal-duc; que Hardy n'en était plus à beaucoup près

l'unique soutien, et qu'à son grand déplaisir une troupe de jeunes

rivaux le jugeaient assez lestement et se disputaient son héritage.

Corneille apprit surtout qu'il y avait des règles dont il ne s'était

pas douté à Rouen, et qui agitaient vivement les cervelles à Paris: de

rester durant les cinq actes au même lieu ou d'en sortir, d'être ou

de n'être pas dans les vingt-quatre heures, etc. Les savants et les

réguliers faisaient à ce sujet la guerre aux déréglés et aux ignorants.

Mairet tenait pour; Claveret se déclarait contre: Rotrou s'en souciait

peu; Scudery en discourait emphatiquement. Dans les diverses pièces

qu'il composa en cet espace de cinq années, Corneille s'attacha à

connaître à fond les habitudes du théâtre et à consulter le goût du

public; nous n'essaierons pas de le suivre dans ces tâtonnements. Il

fut vite agréé de la ville et de la cour; le cardinal le remarqua et se

l'attacha comme un des cinq auteurs; ses camarades le chérissaient et

l'exaltaient à l'envi. Mais il contracta en particulier avec Rotrou une

de ces amitiés si rares dans les lettres, et que nul esprit de rivalité

ne put jamais refroidir. Moins âgé que Corneille, Rotrou l'avait

pourtant précédé au théâtre, et, au début, l'avait aidé de quelques

conseils. Corneille s'en montra reconnaissant au point de donner à

son jeune ami le nom touchant de _père_; et certes s'il nous fallait

indiquer, dans cette période de sa vie, le trait le plus caractéristique

de son génie et de son âme, nous dirions que ce fut cette amitié

tendrement filiale pour l'honnête Rotrou, comme, dans la période

précédente, ç'avait été son pur et respectueux amour pour la femme dont

nous avons parlé. Il y avait là-dedans, selon nous, plus de présage de

grandeur sublime que dans _Mélite, Clitandre, la Veuve, la Galerie du

Palais, la Suivante, la Place Royale, l'Illusion,_ et pour le moins

autant que dans _Médée_.

Cependant Corneille faisait de fréquentes excursions à Rouen. Dans

l'un de ces voyages, il visita un M. de Châlons, ancien secrétaire des

commandements de la reine-mère, qui s'y était retiré dans sa vieillesse:

«Monsieur, lui dit le vieillard après les premières félicitations, le

genre de comique que vous embrassez ne peut vous procurer qu'une gloire

passagère. Vous trouverez dans les Espagnols des sujets qui, traités

dans notre goût par des mains comme les vôtres, produiraient de grands

effets. Apprenez leur langue, elle est aisée; je m'offre de vous montrer

ce que j'en sais, et, jusqu'à ce que vous soyez en état de lire par

vous-même, de vous traduire quelques endroits de Guillen de Castro.» Ce

fut une bonne fortune pour Corneille que cette rencontre; et dès qu'il

eut mis le pied sur cette noble poésie d'Espagne, il s'y sentit à l'aise

comme en une patrie. Génie loyal, plein d'honneur et de moralité,

marchant la tête haute, il devait se prendre d'une affection soudaine

et profonde pour les héros chevaleresques de cette brave nation. Son

impétueuse chaleur de coeur, sa sincérité d'enfant, son dévouement

inviolable en amitié, sa mélancolique résignation en amour, sa religion

du devoir, son caractère tout en dehors, naïvement grave et sentencieux,

beau de fierté et de prud'homie, tout le disposait fortement au genre

espagnol; il l'embrassa avec ferveur, l'accommoda, sans trop s'en

rendre compte, au goût de sa nation et de son siècle, et s'y créa une

originalité unique au milieu de toutes les imitations banales qu'on en

faisait autour de lui. Ici, plus de tâtonnements ni de marche lentement

progressive, comme dans ses précédentes comédies. Aveugle et rapide en

son instinct, il porte du premier coup la main au sublime, au glorieux,

au pathétique, comme à des choses familières, et les produit en

un langage superbe et simple que tout le monde comprend, et qui

n'appartient qu'à lui[16]. Au sortir de la première représentation du

_Cid_, notre théâtre est véritablement fondé; la France possède tout

entier le grand Corneille; et le poëte triomphant, qui, à l'exemple de

ses héros, parle hautement de lui-même comme il en pense, a droit de

s'écrier, sans peur de démenti, aux applaudissements de ses admirateurs

et au désespoir de ses envieux:

Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.

Pour me faire admirer je ne fais point de ligue;

J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue;

Et mon ambition, pour faire un peu de bruit,

Ne les va point quêter de réduit en réduit.

Mon travail, sans appui, monte sur le théâtre;

Chacun en liberté l'y blâme ou l'idolâtre.

Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments,

J'arrache quelquefois des applaudissements;

Là, content du succès que le mérite donne,

Par d'illustres avis je n'éblouis personne.

Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,

Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans;

Par leur seule beauté ma plume est estimée;

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée,

Et pense toutefois n'avoir point de rival

A qui je fasse tort en le traitant d'égal[17].

[Note 16: J'insiste sur le style; le fond du _Cid_ est tout pris

à l'espagnol. M. Fauriel, dans une leçon, comparant les deux _Cids,_

remarquait, comme différence, l'abrégé fréquent, rapide, que Corneille

avait fait des scènes plus développées de l'original: «Chez Corneille,

ajoutait-il, on dirait que tous les personnages _travaillent à l'heure_,

tant ils sont pressés de faire le plus de choses dans le moins de

temps!» Corneille sentait son public français.]

[Note 17: Il sent bien qu'il va un peu loin et s'en excuse:

Nous nous aimons un peu, c'est notre faible à tous.

Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous?

Portraits littéraires, Tome I · 第 8 / 44 题