En fait de critique et d'histoire littéraire, il n'est point, ce me
semble, de lecture plus récréante, plus délectable, et à la fois plus
féconde en enseignements de toute espèce, que les biographies bien
faites des grands hommes: non pas ces biographies minces et sèches, ces
notices exiguës et précieuses, où l'écrivain a la pensée de briller,
et dont chaque paragraphe est effilé en épigramme; mais de larges,
copieuses, et parfois même diffuses histoires de l'homme et de ses
oeuvres: entrer en son auteur, s'y installer, le produire sous ses
aspects divers; le faire vivre, se mouvoir et parler, comme il a dû
faire; le suivre en son intérieur et dans ses moeurs domestiques aussi
avant que l'on peut; le rattacher par tous les côtés à cette terre, à
cette existence réelle, à ces habitudes de chaque jour, dont les grands
hommes ne dépendent pas moins que nous autres, fond véritable sur lequel
ils ont pied, d'où ils partent pour s'élever quelque temps, et où ils
retombent sans cesse. Les Allemands et les Anglais, avec leur caractère
complexe d'analyse et de poésie, s'entendent et se plaisent fort à ces
excellents livres. Walter Scott déclare, pour son compte, qu'il ne sait
point de plus intéressant ouvrage en toute la littérature anglaise que
l'histoire du docteur Johnson par Boswell. En France, nous commençons
aussi à estimer et à réclamer ces sortes d'études. De nos jours, les
grands hommes dans les lettres, quand bien même, par leurs mémoires
ou leurs confessions poétiques, ils seraient moins empressés d'aller
au-devant des révélations personnelles, pourraient encore mourir, fort
certains de ne point manquer après eux de démonstrateurs, d'analystes et
de biographes. Il n'en a pas été toujours ainsi; et lorsque nous venons
à nous enquérir de la vie, surtout de l'enfance et des débuts de nos
grands écrivains et poëtes du dix-septième siècle, c'est à grand'peine
que nous découvrons quelques traditions peu authentiques, quelques
anecdotes douteuses, dispersées dans les _Ana_. La littérature et la
poésie d'alors étaient peu personnelles; les auteurs n'entretenaient
guère le public de leurs propres sentiments ni de leurs propres
affaires; les biographes s'étaient imaginé, je ne sais pourquoi, que
l'histoire d'un écrivain était tout entière dans ses écrits, et leur
critique superficielle ne poussait pas jusqu'à l'homme au fond du poëte.
D'ailleurs, comme en ce temps les réputations étaient lentes à se faire,
et qu'on n'arrivait que tard à la célébrité, ce n'était que bien
plus tard encore, et dans la vieillesse du grand homme, que quelque
admirateur empressé de son génie, un Brossette, un Monchesnay, s'avisait
de penser à sa biographie; ou encore cet historien était quelque parent
pieux et dévoué, mais trop jeune pour avoir bien connu la jeunesse de
son auteur, comme Fontenelle pour Corneille, et Louis Racine pour son
père. De là, dans l'histoire de Corneille par son neveu, dans celle de
Racine par son fils, mille ignorances, mille inexactitudes qui sautent
aux yeux, et en particulier une légèreté courante sur les premières
années littéraires, qui sont pourtant les plus décisives.
Lorsqu'on ne commence à connaître un grand homme que dans le fort de sa
gloire, on ne s'imagine pas qu'il ait jamais pu s'en passer, et la chose
nous paraît si simple, que souvent on ne s'inquiète pas le moins du
monde de s'expliquer comment cela est advenu; de même que, lorsqu'on le
connaît dès l'abord et avant son éclat, on ne soupçonne pas d'ordinaire
ce qu'il devra être un jour: on vit auprès de lui sans songer à le
regarder, et l'on néglige sur son compte ce qu'il importerait le plus
d'en savoir. Les grands hommes eux-mêmes contribuent souvent à fortifier
cette double illusion par leur façon d'agir: jeunes, inconnus, obscurs,
ils s'effacent, se taisent, éludent l'attention et n'affectent aucun
rang, parce qu'ils n'en veulent qu'un, et que, pour y mettre la main, le
temps n'est pas mûr encore; plus tard, salués de tous et glorieux, ils
rejettent dans l'ombre leurs commencements, d'ordinaire rudes et amers;
ils ne racontent pas volontiers leur propre formation, pas plus que le
Nil n'étale ses sources. Or, cependant, le point essentiel dans une vie
de grand écrivain, de grand poëte, est celui-ci: saisir, embrasser et
analyser tout l'homme au moment où, par un concours plus ou moins
lent ou facile, son génie, son éducation et les circonstances se sont
accordés de telle sorte, qu'il ait enfanté son premier chef-d'oeuvre. Si
vous comprenez le poëte à ce moment critique, si vous dénouez ce noeud
auquel tout en lui se liera désormais, si vous trouvez, pour ainsi dire,
la clef de cet anneau mystérieux, moitié de fer, moitié de diamant, qui
rattache sa seconde existence, radieuse, éblouissante et solennelle, à
son existence première, obscure, refoulée, solitaire, et dont plus d'une
fois il voudrait dévorer la mémoire, alors on peut dire de vous que vous
possédez à fond et que vous savez votre poëte; vous avez franchi avec
lui les régions ténébreuses, comme Dante avec Virgile; vous êtes dignes
de l'accompagner sans fatigue et comme de plain-pied à travers ses
autres merveilles. De _René_ au dernier ouvrage de M. de Chateaubriand,
des premières _Méditations_ à tout ce que pourra créer jamais M.
de Lamartine, d'_Andromaque_ à _Athalie_, du _Cid_ à _Nicomède_,
l'initiation est facile: on tient à la main le fil conducteur, il ne
s'agit plus que de le dérouler. C'est un beau moment pour le critique
comme pour le poëte que celui où l'un et l'autre peuvent, chacun dans un
juste sens, s'écrier avec cet ancien: _Je l'ai trouvé!_ Le poëte trouve
la région où son génie peut vivre et se déployer désormais; le critique
trouve l'instinct et la loi de ce génie. Si le statuaire, qui est aussi
à sa façon un magnifique biographe, et qui fixe en marbre aux yeux
l'idée du poëte, pouvait toujours choisir l'instant où le poëte se
ressemble le plus à lui-même, nul doute qu'il ne le saisît au jour et à
l'heure où le premier rayon de gloire vient illuminer ce front puissant
et sombre. A cette époque unique dans la vie, le génie, qui, depuis
quelque temps adulte et viril, habitait avec inquiétude, avec tristesse,
en sa conscience, et qui avait peine à s'empêcher d'éclater, est tout
d'un coup tiré de lui-même au bruit des acclamations, et s'épanouit à
l'aurore d'un triomphe. Avec les années, il deviendra peut-être
plus calme, plus reposé, plus mûr; mais aussi il perdra en naïveté
d'expression, et se fera un voile qu'on devra percer pour arriver à lui:
la fraîcheur du sentiment intime se sera effacée de son front; l'âme
prendra garde de s'y trahir: une contenance plus étudiée ou du moins
plus machinale aura remplacé la première attitude si libre et si vive.
Or, ce que le statuaire ferait s'il le pouvait, le critique biographe,
qui a sous la main toute la vie et tous les instants de son auteur, doit
à plus forte raison le faire; il doit réaliser par son analyse sagace et
pénétrante ce que l'artiste figurerait divinement sous forme de symbole.
La statue une fois debout, le type une fois découvert et exprimé, il
n'aura plus qu'à le reproduire avec de légères modifications dans les
développements successifs de la vie du poëte, comme en une série de
bas-reliefs. Je ne sais si toute cette théorie, mi-partie poétique et
mi-partie critique, est fort claire; mais je la crois fort vraie, et
tant que les biographes des grands poëtes ne l'auront pas présente à
l'esprit, ils feront des livres utiles, exacts, estimables sans doute,
mais non des oeuvres de haute critique et d'art; ils rassembleront
des anecdotes, détermineront des dates, exposeront des querelles
littéraires: ce sera l'affaire du lecteur d'en faire jaillir le sens et
d'y souffler la vie; ils seront des chroniqueurs, non des statuaires;
ils tiendront les registres du temple, et ne seront pas les prêtres du
dieu.
Cela posé, nous nous garderons d'en faire une sévère application à
l'ouvrage plein de recherches et de faits que vient de publier M.
Taschereau sur Pierre Corneille[14]. Dans cette histoire, aussi bien que
dans celle de Molière, M. Taschereau a eu pour but de recueillir et
de lier tout ce qui nous est resté de traditions sur la vie de ces
illustres auteurs, de fixer la chronologie de leurs pièces, et de
raconter les débats dont elles furent l'occasion et le sujet. Il renonce
assez volontiers à la prétention littéraire de juger les oeuvres,
de caractériser le talent, et s'en tient d'ordinaire là-dessus aux
conclusions que le temps et le goût ont consacrées. Quand les faits sont
clair-semés ou manquent, ce qui arrive quelquefois, il ne s'efforce
point d'y suppléer par les suppositions circonspectes et les inductions
légitimes d'une critique sagement conjecturale; mais il passe outre,
et s'empresse d'arriver à des faits nouveaux: de là chez lui des
intervalles et des lacunes que l'esprit du lecteur est involontairement
provoqué à combler. Les vies complètes, poétiques, pittoresques,
_vivantes_ en un mot, de Corneille et de Molière, restent à faire;
mais à M. Taschereau appartient l'honneur solide d'en avoir, avec une
scrupuleuse érudition, amassé, préparé, numéroté en quelque sorte, les
matériaux longtemps épars. Pour nous, dans le petit nombre d'idées que
nous essaierons d'avancer sur Corneille, nous confessons devoir beaucoup
au travail de son biographe; c'est bien souvent la lecture de son livre
qui nous les a suggérées.
[Note 14: Ce morceau a été écrit à l'occasion de l'_Histoire de la
Vie et des Ouvrages de Pierre Corneille_, par M. Jules Taschereau.]
L'état général de la littérature au moment où un nouvel auteur y débute,
l'éducation particulière qu'a reçue cet auteur, et le génie propre que
lui a départi la nature, voilà trois influences qu'il importe de
démêler dans son premier chef-d'oeuvre pour faire à chacune sa part, et
déterminer nettement ce qui revient de droit au pur génie. Or, quand
Corneille, né en 1606, parvint à l'âge où la poésie et le théâtre durent
commencer à l'occuper, vers 1624, à voir les choses en gros, d'un peu
loin, et comme il les vit d'abord du fond de sa province, trois grands
noms de poëtes, aujourd'hui fort inégalement célèbres, lui apparurent
avant tous les autres, savoir: Ronsard, Malherbe et Théophile. Ronsard,
mort depuis longtemps, mais encore en possession d'une renommée immense,
et représentant la poésie du siècle expiré; Malherbe vivant, mais déjà
vieux, ouvrant la poésie du nouveau siècle, et placé à côté de Ronsard
par ceux qui ne regardaient pas de si près aux détails des querelles
littéraires; Théophile enfin, jeune, aventureux, ardent, et par l'éclat
de ses débuts semblant promettre d'égaler ses devanciers dans un
prochain avenir. Quant au théâtre, il était occupé depuis vingt ans par
un seul homme, Alexandre Hardy, auteur de troupe, qui ne signait même
pas ses pièces sur l'affiche, tant il était notoirement le _poëte
dramatique_ par excellence. Sa dictature allait cesser, il est vrai;
Théophile, par sa tragédie de _Pyrame et Thisbé_, y avait déjà porté
coup; Mairet, Rotrou, Scudery, étaient près d'arriver à la scène. Mais
toutes ces réputations à peine naissantes, qui faisaient l'entretien
précieux des ruelles à la mode, cette foule de beaux esprits de second
et de troisième ordre, qui fourmillaient autour de Malherbe, au-dessous
de Maynard et de Racan, étaient perdus pour le jeune Corneille, qui
vivait à Rouen, et de là n'entendait que les grands éclats de la rumeur
publique. Ronsard, Malherbe, Théophile et Hardy, composaient donc à peu
près sa littérature moderne. Élevé d'ailleurs au collége des jésuites,
il y avait puisé une connaissance suffisante de l'antiquité; mais les
études du barreau, auquel on le destinait, et qui le menèrent jusqu'à sa
vingt et unième année, en 1627, durent retarder le développement de ses
goûts poétiques. Pourtant il devint amoureux; et, sans admettre ici
l'anecdote invraisemblable racontée par Fontenelle, et surtout sa
conclusion spirituellement ridicule, que c'est à cet amour qu'on doit
le grand Corneille, il est certain, de l'aveu même de notre auteur, que
cette première passion lui donna l'éveil et lui apprit à rimer. Il ne
nous semble même pas impossible que quelque circonstance particulière
de son aventure l'ait excité à composer _Mélite_, quoiqu'on ait peine à
voir quel rôle il y pourrait jouer. L'objet de sa passion était, à ce
qu'on rapporte, une demoiselle de Rouen, qui devint madame Du Pont en
épousant un maître des comptes de cette ville. Parfaitement belle et
spirituelle, connue de Corneille depuis l'enfance, il ne paraît pas
qu'elle ait jamais répondu à son amour respectueux autrement que par une
indulgente amitié. Elle recevait ses vers, lui en demandait quelquefois;
mais le génie croissant du poëte se contenait mal dans les madrigaux,
les sonnets et les pièces galantes par lesquels il avait commencé. Il
s'y trouvait _en prison_, et sentait que _pour produire il avait besoin
de la clef des champs. Cent vers lui coûtaient moins_, disait-il, _que
deux mots de chanson_. Le théâtre le tentait; les conseils de sa dame
contribuèrent sans doute à l'y encourager. Il fit _Mélite_, qu'il envoya
au vieux dramaturge Hardy. Celui-ci la trouva _une assez jolie farce_,
et le jeune avocat de vingt-trois ans partit de Rouen pour Paris, en
1629, pour assister au succès de sa pièce.
Le fait principal de ces premières années de la vie de Corneille est
sans contredit sa passion, et le caractère original de l'homme s'y
révèle déjà. Simple, candide, embarrassé et timide en paroles; assez
gauche, mais fort sincère et respectueux en amour, Corneille adore
une femme auprès de laquelle il échoue, et qui, après lui avoir donné
quelque espoir, en épouse un autre. Il nous parle lui-même d'un malheur
qui a rompu le cours de leurs affections; mais le mauvais succès ne
l'aigrit pas contre sa _belle inhumaine_, comme il l'appelle:
Je me trouve toujours en état de l'aimer;
Je me sens tout ému quand je l'entends nommer;
. . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . .
Et, toute mon amour en elle consommée,
Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée.
Aussi n'aimé-je rien; et nul objet vainqueur
N'a possédé depuis ma veine ni mon coeur.
Ce n'est que quinze ans après, que ce triste et doux souvenir, gardien
de sa jeunesse, s'affaiblit assez chez lui pour lui permettre d'épouser
une autre femme; et alors il commence une vie bourgeoise et de ménage,
dont nul écart ne le distraira au milieu des licences du monde comique
auquel il se trouve forcément mêlé. Je ne sais si je m'abuse, mais je
crois déjà voir en cette nature sensible, résignée et sobre, une naïveté
attendrissante qui me rappelle le bon Ducis et ses amours, une vertueuse
gaucherie pleine de droiture et de candeur comme je l'aime dans le
vicaire de Wakefield; et je me plais d'autant plus à y voir ou, si l'on
veut, à y rêver tout cela, que j'aperçois le génie là-dessous, et qu'il
s'agit du grand Corneille[15].
[Note 15: On ne s'avise guère d'aller chercher dans les poésies
diverses de Corneille les stances suivantes que M. Lebrun, l'auteur de
_Marie Stuart_, sait réciter et faire valoir à merveille. On y surprend
le vieux Corneille, un peu amoureux, mais encore plus glorieux et
grondeur: