_A Mme Dupin, à Nohant._
«_Paris_, 3 floréal an IX (avril 1801).
«Je pars lundi. Je vais donc enfin te revoir, ma chère mère, te serrer
dans mes bras! Je suis au comble de la joie. Toutes ces lettres,
toutes ces réponses sont d'une lenteur insupportable. Je me repens de
les avoir attendues et d'avoir reculé le plus doux moment de ma vie.
Paris m'ennuie déjà. C'est singulier, depuis quelque temps je ne me
trouve bien nulle part. Je vais goûter à Nohant près de toi le calme
dont j'ai besoin. Mes camarades Morlin, Marin et Decouchy sont en
route. Nous allons laisser notre général seul. On ne dit encore rien
de certain sur les expéditions; j'espère pourtant que lorsqu'on se
sera décidé à quelque chose, on n'oubliera pas les lauriers du Mincio.
C'est sur ces lauriers sanglans que nous avons déposé nos armes.
Faudra-t-il donc que tant de braves officiers et de généreux soldats,
sacrifiés là pour conquérir la paix, sortent de la tombe pour crier
honte et vengeance contre de lâches calomniateurs! Tu n'as pas d'idée
de ce qui se dit autour du général en chef[30] pour pallier l'horrible
indifférence avec laquelle il a laissé assassiner nos braves.
Quelqu'un chez lui, par sa permission ou par son ordre, a osé dire,
entre autres choses, que je m'étais fait prendre pour donner à
l'ennemi le plan et la marche de l'armée. Le général Dupont et mes
camarades, qui se trouvaient là, ont heureusement relevé ces pieds
plats de la belle manière.
«Adieu, ma bonne mère; je vais plier bagage et arriver.... toujours
trop tard au gré de mon impatience. Je t'embrasse de toute mon ame.
Que je vais être content de revoir père Deschartres et ma bonne!
«MAURICE.»
[30] Le général Brune.