CHAPITRE SEIZIEME.

Incidens romanesque. Malheureux expédient de Deschartres.

L'auberge de la _Tête-Noire_. Chagrins de famille.--Courses au

Blanc, à Argenton, à Courcelles, à Paris.--Suite du roman.

L'oncle de Beaumont.--Résumé de l'an IX.

Qu'on me permette, pour esquisser quelques événemens romanesques, de

désigner mes parens par leurs noms de baptême. C'est en effet un

chapitre de roman; seulement, il est vrai de tous points.

Maurice arriva à Nohant dans les premiers jours de mai 1801. Après les

premières effusions de la joie, sa mère l'examina avec quelque

surprise. Cette campagne d'Italie l'avait plus changé que la campagne

de Suisse: Il était plus grand, plus maigre, plus fort, plus pâle; il

avait grandi d'un pouce depuis son enrôlement, fait assez rare à l'âge

de 21 ans, mais amené probablement par les marches extraordinaires

auxquelles il avait été forcé par les Autrichiens. Malgré les

transports de plaisir et de gaîté qui remplirent les premiers jours de

ce rapprochement avec sa mère, on ne tarda pas à s'apercevoir qu'il

était parfois rêveur et poursuivi par une mélancolie secrète; et puis,

un jour qu'il était allé faire des visites à La Châtre, il y resta

plus longtemps que de raison. Il y retourna le lendemain sous un

prétexte, le surlendemain sous un autre, et, le jour suivant, il avoua

à sa mère, inquiète et chagrine, que Victoire était venue le

rejoindre. Elle avait tout quitté, tout sacrifié à un amour libre et

désintéressé. Elle lui donnait de cet amour la preuve la plus

irrécusable. Il était ivre de reconnaissance et de tendresse: mais il

trouva sa mère si hostile à cette réunion qu'il dut refouler toutes

ses pensées en lui-même et dissimuler la force de son affection. La

voyant sérieusement alarmée du scandale qu'une pareille aventure

allait faire et faisait déjà dans la petite ville, il promit de

persuader à Victoire de retourner bien vite à Paris. Mais il ne

pouvait le lui persuader, il ne pouvait se le persuader à lui-même,

qu'en promettant de la suivre ou de la rejoindre bientôt, et là était

la difficulté. Il fallait choisir entre sa mère et sa maîtresse,

tromper ou désespérer l'une ou l'autre. La pauvre mère avait compté

garder son cher fils jusqu'au moment où il serait rappelé par son

service, et ce moment pouvait être assez éloigné, puisque toute

l'Europe travaillait à la paix, et que c'était l'unique pensée de

Bonaparte à cette époque. Victoire avait tout sacrifié, elle avait

brûlé ses vaisseaux; elle ne comprenait plus d'autre fortune, d'autre

bonheur que celui de vivre sans prévision du lendemain, sans regret de

la veille, sans obstacle dans le présent, avec l'objet de son amour.

Mais était-ce au retour d'une campagne durant laquelle sa mère avait

tant gémi, tant pleuré et tant souffert, que cet excellent fils

pouvait la quitter au bout de quelques jours? Etait-ce au moment où

Victoire lui montrait un dévoûment si passionné qu'il pouvait lui

parler du chagrin de sa mère, de l'indignation des collets-montés de

la province, et la renvoyer comme une maîtresse vulgaire qui vient de

faire un coup de tête impertinent? Il y avait là plus que la lutte de

deux amours: il y avait la lutte de deux devoirs.

Il essaya d'abord, pour rassurer sa mère, de tourner l'affaire en

plaisanterie. Il eut tort peut-être. Il l'eût attendrie, sinon

persuadée, par des raisons sérieuses. Mais il craignit les anxiétés

qu'elle était sujette à se créer, et cette sorte de jalousie qui

n'était que trop certaine et qui trouvait, pour la première fois, un

aliment réel.

Cette situation était, pour ainsi dire, insoluble. Ce fut l'ami

Deschartres qui trancha la difficulté par une énorme faute, et qui

dégagea le jeune homme des scrupules qui l'assiégeaient.

Dans son dévoûment à Mme Dupin, dans son mépris pour l'amour, qu'il

n'avait jamais connu, dans son respect pour les convenances, le pauvre

pédagogue eut la malheureuse idée de frapper un grand coup,

s'imaginant mettre fin par un éclat à une situation qui menaçait de se

prolonger. Un beau matin, il part de Nohant avant que son élève ait

les yeux ouverts, et il se rend à La Châtre, à l'auberge de la

_Tête-Noire_, où la jeune voyageuse était encore livrée aux douceurs

du sommeil. Il se présente comme un ami de Maurice Dupin, on le fait

attendre quelques instans, on s'habille à la hâte, on le reçoit. A

peine troublé par la grâce et la beauté de Victoire, il la salue avec

cette brusque gaucherie qui le caractérise et débute par procéder à un

interrogatoire en règle. La jeune femme, que sa figure divertit et qui

ne sait à qui elle a affaire, répond d'abord avec douceur, puis avec

enjouement, et, le prenant pour un fou, finit par éclater de rire.

Alors Deschartres, qui, jusque-là, avait gardé un ton magistral, entre

en colère et devient rude, grondeur, insolent. Des reproches, il passe

aux menaces. Son esprit n'est pas assez délicat, son coeur n'est pas

assez tendre pour avertir sa conscience de la lâcheté qu'il va

commettre en insultant une femme dont le défenseur est absent. Il

l'insulte, il s'emporte, il lui ordonne de reprendre la route de Paris

le jour même, et la menace de faire intervenir les autorités

constituées, si elle ne fait ses paquets au plus vite.

Victoire n'était ni craintive ni patiente: à son tour, elle raille et

froisse le pédagogue. Plus prompte que prudente à la réplique, douée

d'une vivacité d'élocution qui contraste avec le bégaiement qui

s'emparait de Deschartres lorsqu'il était en colère, fine et mordante

comme un véritable enfant de Paris, elle le pousse bravement à la

porte, la lui ferme au nez, en lui jetant, à travers la serrure, la

promesse de partir le jour même, mais avec Maurice; et Deschartres,

furieux, atterré de tant d'audace, se consulte un instant et prend un

parti qui met le comble à la folie de sa démarche. Il va chercher le

maire et un des amis de la famille, qui remplissait je ne sais quelle

autre fonction municipale. Je ne sais pas s'il ne fit pas avertir la

gendarmerie. L'auberge de la Tête-Noire fut promptement envahie par

ces respectables représentans de l'autorité. La ville crut un instant

à une nouvelle révolution, à l'arrestation d'un personnage important,

tout au moins.

Ces messieurs, alarmés par le rapport de Deschartres, marchaient

bravement à l'assaut, s'imaginant avoir affaire à une armée de furies.

Chemin faisant, ils se consultaient sur les moyens _légaux_ à employer

pour forcer l'ennemi à évacuer la ville. D'abord il fallait lui

demander ses papiers, et s'il n'en avait pas, il fallait exiger son

départ et le menacer de la prison. S'il en avait, il fallait tâcher de

trouver qu'ils n'étaient pas en règle et élever une chicane

quelconque. Deschartres, tout boursouflé de colère, stimulait leur

zèle. Il réclamait l'intervention de la force armée. Cependant

l'appareil du pouvoir militaire ne fut pas jugé indispensable; les

magistrats pénétrèrent dans l'auberge, et, malgré les représentations

de l'aubergiste, qui s'intéressait vivement à sa belle hôtesse, ils

montèrent l'escalier avec autant de courage que de sang-froid.

J'ignore s'ils firent à la porte les trois sommations légales en cas

d'émeute, mais il est certain qu'ils n'eurent à franchir aucune espèce

de barricade, et qu'ils ne trouvèrent dans l'antre de la mégère

dépeinte par Deschartres qu'une toute petite femme, jolie comme un

ange, qui pleurait, assise sur le bord de son lit, les bras nus et les

cheveux épars.

A ce spectacle, les magistrats, moins féroces que le pédagogue, se

rassurèrent d'abord, s'adoucirent ensuite, et finirent par

s'attendrir. Je crois que l'un d'eux tomba amoureux de la terrible

personne, et que l'autre comprit fort bien que le jeune Maurice

pouvait l'être de tout son coeur. Ils procédèrent avec beaucoup de

politesse et même de courtoisie à son interrogatoire. Elle refusa

fièrement de leur répondre; mais quand elle les vit prendre son parti

contre les invectives de Deschartres, imposer silence à ce dernier, et

se piquer envers elle d'une paternelle bienveillance, elle se calma,

leur parla avec douceur, avec charme, avec courage et confiance. Elle

ne cacha rien: elle raconta qu'elle avait connu Maurice en Italie,

qu'elle l'avait aimé, qu'elle avait quitté pour lui une riche

protection, et qu'elle ne connaissait aucune loi qui pût lui faire un

crime de sacrifier un général à un lieutenant et sa fortune à son

amour. Les magistrats la consolèrent, et, remontrant à Deschartres

qu'ils n'avaient aucun droit de persécuter cette jeune femme, ils

l'engagèrent à se retirer, promettant d'employer le langage de la

douceur et de la persuasion pour l'amener à quitter la ville de son

plein gré.

Deschartres se retira en effet, entendant peut-être le galop du cheval

qui ramenait Maurice auprès de sa bien-aimée. Tout s'arrangea ensuite

à l'amiable et de concert avec Maurice, qu'on eut d'abord quelque

peine à calmer, car il était indigné contre son butor de précepteur,

et Dieu sait si, dans le premier mouvement de sa colère, il n'eût pas

couru après lui pour lui faire un mauvais parti. C'était pourtant

l'ami fidèle qui avait sauvé sa mère au péril de ses jours; c'était

l'ami de toute sa vie, et cette faute qu'il venait de commettre,

c'était encore par amour pour sa mère et pour lui qu'il en avait eu la

fatale inspiration. Mais il venait d'insulter et d'outrager la femme

que Maurice aimait. La sueur lui en venait au front, un vertige

passait devant ses yeux. «Amour, tu perdis Troie!» Heureusement,

Deschartres était déjà loin. Rude et maladroit, comme il l'était

toujours, il allait ajouter aux chagrins de la mère de Maurice en

faisant un horrible portrait de l'_aventurière_, et en se livrant sur

l'avenir du jeune homme dominé et aveuglé par cette femme dangereuse à

de sinistres prévisions.

Pendant qu'il mettait la dernière main à son oeuvre de colère et

d'aberration, Maurice et Victoire se laissaient peu à peu calmer par

les magistrats, devenus leurs amis communs. Ce jeune couple les

intéressait vivement; mais ils ne pouvaient oublier la bonne et

respectable mère dont ils avaient mission de faire respecter le repos

et de ménager la sensibilité. Maurice n'avait pas besoin de leurs

représentations affectueuses pour comprendre ce qu'il devait faire. Il

le fit comprendre à son amie, et elle promit de partir le soir même.

Mais ce qui fut convenu entre eux, après que les magistrats se furent

retirés, c'est qu'il irait la rejoindre à Paris au bout de peu de

jours. Il en avait le droit, il en avait le devoir désormais.

Il l'eut bien davantage lorsque, revenu auprès de sa mère, il la

trouva irritée contre lui et refusant de donner tort à Deschartres. Le

premier mouvement du jeune homme fut de partir pour éviter une scène

violente avec son ami, et Mme Dupin, effrayée de leur mutuelle

irritation, ne chercha pas à s'y opposer. Seulement, pour ne pas faire

acte de désobéissance et de bravade envers cette mère si tendre et si

aimée, Maurice lui annonça, en ayant même l'air de la consulter sur

l'opportunité de cette démarche, un petit voyage au Blanc chez son

neveu Auguste de Villeneuve, puis à Courcelles, où était son autre

neveu René, alléguant la nécessité de se distraire de pénibles

émotions, et d'éviter une rupture douloureuse et violente avec

Deschartres. Dans quelques jours, lui dit-il, je reviendrai calme.

Deschartres le sera aussi, ton chagrin sera dissipé et tu n'auras

plus d'inquiétudes, puisque Victoire est déjà partie. Il ajouta même,

en la voyant pleurer amèrement, que Victoire serait probablement

consolée de son côté, et que, quant à lui, il travaillerait à

l'oublier. Il mentait, le pauvre enfant, et ce n'était pas la première

fois que la tendresse un peu pusillanime de sa mère le forçait à

mentir. Ce ne fut pas non plus la dernière fois, et cette nécessité de

la tromper fut une des grandes souffrances de sa vie; car jamais

caractère ne fut plus loyal, plus sincère et plus confiant que le

sien. Pour dissimuler, il était forcé de faire une telle violence à

son instinct, qu'il s'en tirait toujours mal et ne réussissait pas du

tout à tromper la pénétration de sa mère. Aussi lorsqu'elle le vit

monter à cheval le lendemain matin, elle lui dit tristement qu'elle

savait bien où il allait. Il donna sa parole d'honneur qu'il allait au

Blanc et à Courcelles. Elle n'osa pas lui faire donner sa parole

d'honneur qu'il n'irait point de là à Paris. Elle sentit qu'il ne la

donnerait pas ou qu'il y manquerait. Elle dut sentir aussi qu'en

sauvant les apparences vis-à-vis d'elle, il lui donnait toutes les

preuves de respect et de déférence qu'il pouvait lui donner en une

telle situation.

Ma pauvre grand'mère n'était donc sortie d'une douleur que pour

retomber dans de nouveaux chagrins et dans de nouvelles appréhensions.

Deschartres lui avait rapporté de son orageux entretien avec ma mère

que celle-ci lui avait dit: «Il ne tient qu'à moi d'épouser Maurice,

et si j'étais ambitieuse comme vous le croyez, je donnerais ce démenti

à vos insultes. Je sais bien à quel point il m'aime, et vous, vous ne

le savez pas!» Dès ce moment, la crainte de ce mariage s'empara de Mme

Dupin, et, à cette époque, c'était une crainte puérile et chimérique.

Ni Maurice ni Victoire n'en avaient eu la pensée. Mais comme il arrive

toujours qu'on provoque les dangers dont on se préoccupe avec excès,

la menace de ma mère devint une prophétie, et ma grand'mère,

Deschartres surtout, en précipitèrent l'accomplissement par le soin

qu'ils prirent de l'empêcher.

Ainsi qu'il l'avait annoncé et promis, Maurice alla au Blanc, et de là

il écrivit à sa mère une lettre qui peint bien la situation de son

ame.

Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4) · 第 69 / 120 题