_A Madame ***._
«Sans date ni indication de lieu.
«Ah! que je suis heureux et malheureux à la fois! Je ne sais que faire
et que dire, ma chère Victoire: je sais que je t'aime passionnément,
et voilà tout. Mais je vois que tu es dans une position brillante, et
moi je ne suis qu'un pauvre petit officier qu'un boulet peut emporter
avant que j'aie fait fortune à la guerre. Ma mère, ruinée par la
révolution, a bien de la peine à m'entretenir, et, dans ce moment,
sortant des mains de l'ennemi, ayant à peine de quoi me vêtir, j'ai la
figure d'un homme qui meurt de faim plus que celle d'un fils de
famille. Tu m'as aimé pourtant ainsi, ma chère et charmante amie, et
tu as mis avec un rare dévoûment ta bourse à ma disposition. Qu'as tu
fait? qu'ai-je fait moi-même en acceptant ce secours!
«C'est moi que tu aimes, et tu veux me suivre, tu veux perdre une
position assurée et fortunée, pour partager les hasards de ma mince
fortune. Oui, je sais que tu es l'être le plus fier, le plus
indépendant, le plus désintéressé. Je sais, en outre, que tu es une
femme adorable, et que je t'adore! Mais je ne puis me résoudre à
rien. Je ne puis accepter un si grand sacrifice, je ne pourrais
peut-être jamais t'en dédommager. Et puis, ma mère! ma mère m'appelle,
et moi, je brûle de la rejoindre, en même temps que l'idée de te
perdre me fait tourner la tête! Allons, il faut pourtant prendre un
parti, et voici ce que je demande: c'est de ne rien décider encore,
c'est de ne pas brusquer les choses de manière à ne pouvoir plus s'en
dédire. Je vais passer un certain temps auprès de ma mère, et
t'envoyer immédiatement ce que tu m'as prêté. Ne te fâche pas, c'est
la première dette que je veux payer. Si tu persistes dans ta
résolution, nous nous retrouverons à Paris. Mais jusque-là réfléchis
bien, et surtout ne me consulte pas. Adieu. Je t'aime éperduement, et
je suis si triste que je regrette presque le temps où je pensais à toi
sans espoir dans les déserts de la Croatie.»