Prairial an VIII (sans date).
«Ouf! nous y voilà, nous y voilà! respirons! Où donc? à Milan; et si
nous allons toujours de ce train-là, bientôt, je crois, nous serons en
Sicile. Bonaparte a transformé le vénérable état-major général en une
avant-garde des plus lestes. Il nous fait courir comme des lièvres, et
tant mieux! Depuis Verres, pas un moment de repos. Enfin, nous sommes
ici d'hier, et j'en profite pour causer avec toi. Je vais reprendre
notre marche depuis le départ du susdit Verres. Je t'ai parlé, je
crois, du fort de Bard, seul obstacle qui nous empêchât d'entrer en
Italie. Bonaparte, à peine arrivé, ordonne l'assaut. Il passe six
compagnies en revue. «Grenadiers, dit-il, il faut monter là cette
nuit, et le fort est à nous.» Quelques instans après, il fut s'asseoir
sur le bout d'un rocher. Je le suivis et me plaçai derrière lui. Tous
les généraux de division l'entouraient Loison lui faisait de fortes
objections sur la difficulté de grimper à travers de rochers, sous le
feu de l'ennemi, fortifié de manière qu'il n'avait qu'à allumer les
bombes et les obus et à les laisser rouler pour nous empêcher
d'approcher. Bonaparte ne voulut rien entendre, et, en repassant, il
répéta aux grenadiers que le fort était à eux. L'assaut fut ordonné
pour deux heures après minuit. N'étant point monté, et le fort étant à
deux lieues du quartier-général, je n'avais point l'ordre d'y aller.
Je rentrai donc à Verres avec mes compagnons de promenade, et, après
souper, je souhaite le bonsoir à chacun, et, sans rien dire, je repars
pour le fort de Bard. On arrive à ce fort par une longue vallée bordée
de rochers immenses, couverts de cyprès. Il faisait une nuit obscure,
et le silence qui regnait dans ce lieu sauvage n'était interrompu que
par le bruit d'un torrent qui roulait dans les ténèbres, et par les
coups sourds et éloignés du canon du fort. J'avance lestement.
J'entends déjà les coups plus distinctement, bientôt j'aperçois le feu
des pièces; bientôt je suis à portée. Je vois deux hommes couchés
derrière une roche contre un bon feu. Jugeant que le général Dupont
doit être avec le général en chef, je vais leur demander s'ils n'ont
pas vu passer ce dernier. Le voilà! me dit l'un d'eux en se levant:
c'était Berthier lui-même. Je lui dis qui j'étais et qui je cherchais.
Il m'indiqua où était le général Dupont. Il était sur le pont de la
ville de Bard. J'y vais, et je le trouve entouré de grenadiers, qui
attendaient le moment de l'attaque. Je me mêle à sa suite, et, au
moment où il tournait la tête, je lui souhaite le bonsoir.--Comment,
me dit-il tout étonné, vous êtes là sans ordres et à pied?--Si vous
voulez bien le permettre, mon général.--A la bonne heure! L'attaque
commence, vous venez au bon moment. «On fit passer six pièces et des
caissons au pied du fort. Les aides-de-camp du général les
accompagnèrent, et je les suivis, toujours en me promenant. A moitié
de la ville, il nous arriva trois obus à la fois. Nous entrâmes dans
une maison ouverte, et, après les avoir laissé éclater, nous
continuâmes notre route et revînmes, toujours escortés de quelques
grenades ou de quelques boulets. L'attaque fut sans succès. Nous
grimpâmes jusqu'au dernier retranchement; mais les bombes et les obus
que l'ennemi lançait et roulait dans les rochers, des échelles trop
courtes, des mesures mal prises, firent tout échouer, et l'on se
retira avec perte.
«Le lendemain matin, nous partîmes pour Ivrée. Nous tournâmes le fort,
en grimpant, hommes et chevaux, à travers de roches, par un sentier où
les gens du pays n'avaient jamais osé mener des mulets. Aussi
plusieurs des nôtres furent précipités. Un cheval de Bonaparte se
cassa la jambe. Arrivé à un certain point qui domine le fort,
Bonaparte s'arrêta, et lorgna, de fort mauvaise humeur, cette bicoque
contre laquelle il venait d'échouer. Après mille fatigues, nous
arrivâmes dans la plaine, et comme j'étais à pied, le général Dupont,
satisfait de ma promenade de la veille, me donna un de ses chevaux à
monter. Je cheminai avec ses aides-de-camp, ceux de Bonaparte et ceux
de Berthier, et au milieu de cette troupe brillante, un des
aides-de-camp du général Dupont, nommé Morin, prit la parole et dit:
Messieurs, sur trente adjoints à l'état-major général, M. Dupin,
arrivé d'avant-hier soir et n'ayant pas encore de cheval, est le seul
qui fût avec le général à l'attaque du fort. Les autres étaient restés
prudemment couchés. Il faut que je te dise maintenant ce que j'avais
deviné au premier coup d'oeil. C'est que cet état-major est une
pétaudière des plus complètes. On y donne le titre d'adjoint et on y
attache quiconque est sans corps et sans distinction positive. Nous
sommes cependant huit ou dix qui valons mieux que les autres et qui
faisons société ensemble. L'état-major s'épure à mesure que nous
avançons. On laisse les ganaches et les casse-dos pour le service des
différentes places que nous traversons. Lacuée s'est bien trompé en te
faisant valoir ces grands avantages de mon emploi. Nous sommes bien
moins considérés que les aides-de-camp. Nous courons comme des
ordonnances sans savoir ce que nous portons. Nous ne faisons point
société avec le général et nous ne mangeons point avec lui.
«Lorsque nous fûmes à Ivrée, je vis bien qu'en avançant toujours, je
ne recevrais pas mes chevaux de sitôt. Je pris le parti d'aller de mon
pied léger aux avant-postes. On avait pris des chevaux la veille. Un
officier du 12e hussards m'en céda, pour quinze louis, un qui en
vaudrait trente à Paris. C'est un hongrois sauvage qui appartenait à
un capitaine ennemi. Il est gris-pommelé. Ses jambes sont d'une
finesse et d'une beauté incomparables. Le regard est de feu, la bouche
légère, et par-dessus tous ces avantages, il a les manières d'une bête
féroce. Il mord tous ceux qu'il ne connaît pas et ne se laisse monter
que par son maître. C'est avec bien de la peine que je suis venu à
bout de l'enfourcher. Ce coquin-là ne voulait pas servir la France. A
force de pain et de caresses, j'en suis venu à bout. Mais, dans les
premiers jours, il se cabrait et mordait comme un démon. Une fois
qu'on est dessus, il est doux et tranquille. Il court comme le vent et
saute comme un chevreuil. Lorsque mes deux autres seront arrivés, je
pourrai le vendre. Voilà la poste qui arrive. Adieu, ma bonne mère, je
n'ai que le temps de t'embrasser. Adieu! adieu!»