Court résumé.--Bataille de Marengo.--Turin, Milan, en
1800.--Latour-d'Auvergne.--Occupation de Florence.--George
Lafayette.
Mais si je continue l'histoire de mon père, on me dira peut-être que
je tarde bien à tenir la promesse que j'ai faite de raconter ma propre
histoire. Faut-il que je rappelle ici ce que j'ai dit au commencement
de mon livre? Tout lecteur a la mémoire courte, et, au risque de me
répéter, je résumerai de nouveau ma pensée sur le travail que j'ai
entrepris.
Toutes les existences sont solidaires les unes des autres, et tout
être humain qui présenterait la sienne isolément, sans la rattacher à
celle de ses semblables, n'offrirait qu'une énigme à débrouiller. La
solidarité est bien plus évidente encore, lorsqu'elle est immédiate
comme celle qui rattache les enfans aux parens, les amis aux amis du
passé et du présent, les contemporains aux contemporains de la veille
et du jour même. Quant à moi (comme quant à vous tous), mes pensées,
mes croyances et mes répulsions, mes instincts comme mes sentimens
seraient un mystère à mes propres yeux, et je ne pourrais les
attribuer qu'au hasard, qui n'a jamais rien expliqué en ce monde, si
je ne relisais pas dans le passé la page qui précède celle où mon
individualité est inscrite dans le livre universel. Cette
individualité n'a, par elle seule, ni signification, ni importance
aucune. Elle ne prend un sens quelconque qu'en devenant une parcelle
de la vie générale, en se fondant avec l'individualité de chacun de
mes semblables, et c'est par là qu'elle devient de l'histoire.
Ceci posé, et pour n'y plus revenir, j'affirme que je ne pourrais pas
raconter et expliquer ma vie sans avoir raconté et fait comprendre
celle de mes parens. C'est aussi nécessaire dans l'histoire des
individus que dans l'histoire du genre humain. Lisez à part une page
de la révolution ou de l'empire, vous n'y comprendrez rien si vous ne
connaissez toute l'histoire antérieure de la révolution et de
l'empire; et pour comprendre la révolution et l'empire, encore vous
faut-il connaître toute l'histoire de l'humanité. Je raconte ici une
histoire intime; l'humanité a son histoire intime dans chaque homme.
Il faut donc que j'embrasse une période d'environ cent ans pour
raconter quarante ans de ma vie.
Je ne puis coordonner sans cela mes souvenirs. J'ai traversé l'empire
et la restauration; j'étais trop jeune au commencement pour comprendre
par moi-même l'histoire qui se faisait sous mes yeux et qui s'agitait
autour de moi. J'ai compris alors, tantôt par persuasion, tantôt par
réaction, à travers les impressions de mes parens. Eux, ils avaient
traversé l'ancienne monarchie et la révolution. Sans leurs
impressions, les miennes eussent été beaucoup plus vagues, et il est
douteux que j'eusse conservé, des premiers temps de ma vie, un
souvenir aussi net que celui que j'ai. Or, ces premières impressions,
quand elles ont été vives, ont une importance énorme, et tout le reste
de notre vie n'en est souvent que la conséquence rigoureuse.