CHAPITRE QUATORZIEME.

Court résumé.--Bataille de Marengo.--Turin, Milan, en

1800.--Latour-d'Auvergne.--Occupation de Florence.--George

Lafayette.

Mais si je continue l'histoire de mon père, on me dira peut-être que

je tarde bien à tenir la promesse que j'ai faite de raconter ma propre

histoire. Faut-il que je rappelle ici ce que j'ai dit au commencement

de mon livre? Tout lecteur a la mémoire courte, et, au risque de me

répéter, je résumerai de nouveau ma pensée sur le travail que j'ai

entrepris.

Toutes les existences sont solidaires les unes des autres, et tout

être humain qui présenterait la sienne isolément, sans la rattacher à

celle de ses semblables, n'offrirait qu'une énigme à débrouiller. La

solidarité est bien plus évidente encore, lorsqu'elle est immédiate

comme celle qui rattache les enfans aux parens, les amis aux amis du

passé et du présent, les contemporains aux contemporains de la veille

et du jour même. Quant à moi (comme quant à vous tous), mes pensées,

mes croyances et mes répulsions, mes instincts comme mes sentimens

seraient un mystère à mes propres yeux, et je ne pourrais les

attribuer qu'au hasard, qui n'a jamais rien expliqué en ce monde, si

je ne relisais pas dans le passé la page qui précède celle où mon

individualité est inscrite dans le livre universel. Cette

individualité n'a, par elle seule, ni signification, ni importance

aucune. Elle ne prend un sens quelconque qu'en devenant une parcelle

de la vie générale, en se fondant avec l'individualité de chacun de

mes semblables, et c'est par là qu'elle devient de l'histoire.

Ceci posé, et pour n'y plus revenir, j'affirme que je ne pourrais pas

raconter et expliquer ma vie sans avoir raconté et fait comprendre

celle de mes parens. C'est aussi nécessaire dans l'histoire des

individus que dans l'histoire du genre humain. Lisez à part une page

de la révolution ou de l'empire, vous n'y comprendrez rien si vous ne

connaissez toute l'histoire antérieure de la révolution et de

l'empire; et pour comprendre la révolution et l'empire, encore vous

faut-il connaître toute l'histoire de l'humanité. Je raconte ici une

histoire intime; l'humanité a son histoire intime dans chaque homme.

Il faut donc que j'embrasse une période d'environ cent ans pour

raconter quarante ans de ma vie.

Je ne puis coordonner sans cela mes souvenirs. J'ai traversé l'empire

et la restauration; j'étais trop jeune au commencement pour comprendre

par moi-même l'histoire qui se faisait sous mes yeux et qui s'agitait

autour de moi. J'ai compris alors, tantôt par persuasion, tantôt par

réaction, à travers les impressions de mes parens. Eux, ils avaient

traversé l'ancienne monarchie et la révolution. Sans leurs

impressions, les miennes eussent été beaucoup plus vagues, et il est

douteux que j'eusse conservé, des premiers temps de ma vie, un

souvenir aussi net que celui que j'ai. Or, ces premières impressions,

quand elles ont été vives, ont une importance énorme, et tout le reste

de notre vie n'en est souvent que la conséquence rigoureuse.

Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4) · 第 52 / 120 题