«Au quartier-général, _Verres_, le 4 prairial.
«Enfin, m'y voilà! Ce n'est pas une petite affaire que de voyager sans
chevaux, à travers des montagnes, des déserts affreux et des villages
ruinés. Chaque jour, je manquais l'état-major d'une journée. Il s'est
enfin arrêté vis-à-vis le fort de Bard, qui nous empêche d'entrer en
Italie. Nous sommes maintenant au milieu des précipices du Piémont. Je
me suis présenté hier, aussitôt en arrivant, au général Dupont. Il
m'a fort bien reçu. Je suis adjoint à son état-major, et j'en recevrai
ce matin l'expédition et le brevet. Je t'établis d'abord ce fait, afin
de te débarrasser de l'inquiétude et de l'impatience qui t'eussent
rendu insupportable toute narration préalable. Me voilà donc dans un
pays où nous mourons de faim. Les figures qui composent cet
état-major, à l'exception des trois généraux, m'ont paru toutes assez
saugrenues. Je remarque pourtant, depuis vingt-quatre heures que je
suis ici, que les aides-de-camp et l'adjudant-général me témoignent
plus d'égards qu'à tous ceux qui sont là. Je crois comprendre
pourquoi. Je te le dirai plus tard, quand j'aurai mieux examiné.
«J'ai traversé le mont Saint-Bernard. Les descriptions et les
peintures sont encore au-dessous de l'horreur de la réalité. J'avais
couché la veille au village de Saint-Pierre, qui est au pied de la
montagne, et j'en partis le matin, à jeun, pour me rendre au couvent,
qui est situé à trois lieues au dessus, c'est-à-dire dans la région
des glaces et des éternels frimas. Ces trois lieues se font dans la
neige, à travers les rochers; pas une plante, pas un arbre; des
cavernes et des abîmes à chaque pas. Plusieurs avalanches qui étaient
tombées la veille achevaient de rendre le chemin impraticable. Nous
sommes tombés plusieurs fois dans la neige jusqu'à la ceinture. Eh
bien! à travers tous ces obstacles, une demi-brigade portait sur ses
épaules ses canons et ses caissons, et les hissait de rochers en
rochers. C'était le spectacle le plus extraordinaire qu'on puisse
imaginer, que l'activité, la résolution, les cris et les chants de
cette armée. Deux divisions se trouvaient réunies dans ces montagnes;
le général Harville les commandait. C'est pour le coup qu'il était
transi! En arrivant chez les moines, ce fut la première personne que
je rencontrai. Il fut fort étonné de me retrouver si haut, et, tout en
grelottant, me fit assez d'amitiés, sans me parler toutefois de ma
désobéissance et m'exprimer ni approbation ni blâme. Peut-être
l'eût-il fait dans un autre moment, mais il ne pensait qu'à déjeûner,
et il m'invita à déjeûner avec lui; mais, ne voulant pas quitter mes
compagnons de voyage, je le remerciai. Je causai avec le prieur
pendant le repas très frugal qu'il nous fit servir; il me dit que son
couvent était le point habité le plus élevé de l'Europe, et me montra
les gros chiens qui l'aident à retrouver les gens engloutis par les
avalanches. Bonaparte les avait caressés une heure auparavant, et,
sans me gêner, je fis comme Bonaparte. Je fus fort étonné lorsque,
disant à ce bon prieur que les vertus hospitalières de ses religieux
étaient exposées, sur nos théâtres, à l'admiration publique, j'appris
de lui qu'il connaissait la pièce. Après lui avoir fait nos adieux
avec cordialité, nous descendîmes pendant sept lieues pour nous rendre
à la vallée d'Aoste, en Piémont. Je marchai pendant dix lieues,
faisant porter mes bagages par des mules. Arrivé à Aoste, je courus au
palais du consul pour voir Leclerc; la première personne que j'y
rencontrai, ce fut Bonaparte. Je fus à lui pour le remercier de ma
nomination. Il interrompit brusquement mon compliment pour me demander
qui j'étais.--Le petit-fils du maréchal de Saxe.--Ah oui! ah bon! Dans
quel régiment êtes-vous?--1er de chasseurs.--Ah bien! mais il n'est
pas ici. Vous êtes donc adjoint à l'état-major?--Oui, général.--C'est
bien, tant mieux, je suis bien aise de vous voir. Et il me tourna le
dos. Avoue que j'ai toujours de la chance, et que, quand on l'aurait
fait exprès, on n'aurait pas fait mieux. Je suis d'emblée adjoint à
l'état-major, et de l'aveu de Bonaparte, sans attendre ces _fameux
mortels trois mois_. Pour que les lettres me parviennent sûrement,
adresse-les au citoyen Dupin, adjoint à l'état-major général de
l'armée de réserve, au quartier général, sans désignation de lien. On
fera suivre.
«Ce fort que nous avons en avant de nous, le fort de Bard, nous
empêchait de passer en Italie, mais on a pris la résolution de le
tourner, de manière que le quartier général ira s'établir demain à
Ivrée. J'en suis fort aise, car ici nous sommes réduits à une
demi-portion de nourriture, et mon diable d'estomac ne veut pas se
soumettre à une demi-ration d'appétit. Tu as bien fait de
m'engraisser à Paris, car je ne crois pas qu'ici on s'en occupe.
Adieu, ma bonne mère, je t'embrasse bien tendrement; je voudrais bien
que cette nouvelle séparation te fût moins cruelle que les autres.
Songe qu'elle ne sera pas longue et qu'elle aura de bons résultats.»