«_Cologne_, 19 prairial an VII (juin 99).
«Le général ne donne point sa démission, ma bonne mère, rassure-toi.
C'est sa coutume d'aller tous les ans passer un mois ou deux dans ses
terres. Il ne me perd point de vue. Il vient de me parler avec
beaucoup d'affection, pour me dire qu'il me fallait aller au dépôt;
que c'était nécessaire pour me former aux manoeuvres de cavalerie, et
que ce ne serait pas pour longtemps, puisque Beurnonville était en
instance avec lui et avec Beaumont auprès du Directoire, pour
m'obtenir un grade. Il m'a dit qu'il savait bien que tu serais
contrariée de me savoir au dépôt; mais que, d'un autre côté, tu
voulais que je fusse sous ses yeux, et que c'était le seul moyen,
puisque le dépôt est à Thionville et que le général va à Metz ou aux
environs. Il m'avancera l'argent dont j'ai besoin pour la route.
Ainsi, ne t'inquiète pas, ne t'afflige pas, je serai bien partout,
pourvu que tu n'aies pas de chagrin. Songe que si tu te rends
malheureuse, il faudra que je le sois, fussé-je au comble de la
richesse et au sein du luxe. Tu me verras revenir un beau jour,
officier, galonné de la tête aux pieds, et c'est alors que messieurs
les potentats de La Châtre te salueront jusqu'à terre. Allons, prends
patience, ma bonne mère, voyage, va aux eaux, distrais-toi, tâche de
t'amuser, de m'oublier quelque temps si mon souvenir te fait du mal.
Mais non, ne m'oublie pas et donne-moi du courage. J'en ai besoin
aussi. J'ai des adieux à faire qui vont bien me coûter! Elle ne sait
rien encore de mon départ. Il faut que je l'annonce ce soir, et que
les larmes prennent la place du bonheur. Je penserai à toi dans la
douleur comme j'y ai toujours pensé dans l'ivresse. Je t'écrirai plus
longuement au prochain courrier. Le général veut que j'écrive à
Beurnonville avant le départ de celui-ci.
«Toutes tes mesures pour _la petite maison_ sont excellentes et
charmantes. Tu ménages mon amour-propre qui n'est pas fier, je
t'assure. Je me fais bien plus de reproches pour tout cela que tu ne
m'en adresses: tu protéges la faiblesse, tu empêches le malheur. Que
tu es bonne, ma mère, et que je t'aime!»