«_Cologne_, 26 prairial an VII (juin 99).
«Tu es triste, ma bonne mère, moi aussi je le suis, mais c'est de ta
douleur, car pour moi-même, j'ai du courage, et je me suis toujours
dit que l'amour ne me ferait pas oublier le devoir; mais je n'ai pas
de force contre ta souffrance. Je vois que ton existence est
empoisonnée par des inquiétudes continuelles et excessives. Mon Dieu!
que tu te forges de chimères effrayantes. Ouvre donc les yeux, ma
chère mère, et reconnais qu'il n'y a rien de si noir dans tout cela.
Qu'y a-t-il donc? Je pars pour Thionville, cité de l'intérieur, la
plus paisible du monde, emportant l'amitié et la protection du
général, qui me recommande au chef d'escadron. Je ne pourrai donc
sortir de là que par son ordre, et ne serai pas libre d'aller
affronter ces hasards que tu redoutes tant[25]. Que ne puis-je faire
de toi un hussard pendant quelque temps, afin que tu voies combien il
est facile de l'être, et quel fonds d'insouciance pour soi-même est
attaché à cet habit-là. Sais-tu comment je vais quitter Cologne? Dans
les larmes? Non; il faut rentrer cela, et s'en aller dans le
tintamarre d'une fête. Quand j'ai annoncé mon départ à mes amis, tous
se sont écriés: «Il faut lui faire une conduite d'honneur. Il faut
nous griser avec lui à son premier gîte et nous séparer tous ivres,
car, de sang-froid, ce serait trop dur.» En conséquence, voilà qu'on
équipe pour Bonn, trois cabriolets, deux bironchtes et cinq chevaux de
selle. Non seulement je serai escorté par notre tablée, mais encore
par un jeune officier d'infanterie légère, Parisien charmant et qui a
reçu une excellente éducation; par Maulnoir, par les secrétaires du
général, par un garde-magasin des vivres et par un jeune adjudant de
place, qui donnera une grande considération à la bande joyeuse, et
l'empêchera d'être arrêtée pour tout le tapage qu'elle se propose de
faire. En vérité il est doux d'être aimé, et tu vois bien que le rang
et la richesse n'y font rien. L'affection ne regarde pas à cela,
surtout dans la jeunesse qui est l'âge de l'égalité véritable et de
l'amitié fraternelle.
[25] Il la trompait, il était forcé de la tromper.
«Nous sommes déjà une vingtaine, et à chaque instant mon escorte se
recrute de nouveaux convives; cette ville est le centre de réunion de
tous les employés de l'aile gauche de l'armée du Danube, et, parmi
eux, il y a une foule de jeunes gens excellens. Je suis lié avec tous;
nous nageons ensemble, nous faisons des armes, nous jouons au ballon,
etc. Compagnon de leurs plaisirs, ils ne veulent pas que je les
quitte sans adieux solennels. Il n'est pas jusqu'à l'entrepreneur des
diligences, jeune homme fort aimable, qui ne veuille être de la partie
et prêter gratuitement ses cabriolets et bironchtes. Je serai
gravement à cheval, et je crois que si Alexandre fit une glorieuse
entrée dans Babylone, j'en ferai, dans Bonn, une plus joyeuse.