LETTRE XXXI.

«Le 24 ventose, _Cologne_, an VII (mars 1799).

«De mon père à sa mère,

«Caulaincourt est enfin parti, je lui ai souhaité une bonne santé et

un beau voyage. Il m'a répondu par de grandes révérences encore plus

glaciales que de coutume. Je n'ai pas pleuré, c'est singulier!

«Le général me dit que je ne m'occupe pas assez. Mais à quoi veut-il

que je m'occupe puisqu'il ne me donne rien à faire, que je n'ai même

pas un cheval à monter, et que notre temps ici se passe à faire des

visites, à aller au bal et à la comédie? Si je n'avais la passion de

la musique je m'ennuierais à mourir, car je suis obligé d'étudier les

commandemens et les manoeuvres de l'escadron dans ma chambre, ce qui

ne m'apprend pas grand'chose. Depuis que je suis chez mon docteur,

j'accompagne sa fille. A ma prière, ma belle chanoinesse a repris la

musique qu'elle possède admirablement. Elle a fait venir un piano de

Mayence, et elle le touche avec beaucoup de goût et de légèreté. Je

vais aussi très souvent jouer du violon et chanter chez Mme Maret,

femme du commissaire des guerres en chef à Cologne. Elle reçoit tout

ce qu'il y a de mieux ici en Français, et le général y vient

quelquefois.

«Nous avons eu une très belle revue, favorisée par un temps

magnifique. Pour le coup, les plumets et les broderies ont brillé tout

à leur aise. La musique était fort bonne, et tout cela me grisait.

J'étais heureux. Mais tout cela donne le goût du métier et ne me

satisfait pas. Il est vrai que voilà la guerre recommencée sinon

déclarée. Ce sera, j'espère, le signal de mon avancement. Que cette

espérance ne t'effraie pas: songe qu'il y aura des remplacemens à

faire dans les corps, et qu'il faudra bien que mon tour vienne.

Connais-tu rien de plus risible que les négociations de Rastadt? On se

fait de grandes politesses de part et d'autre, et on se canonne avec

des protestations d'amitié. A la bonne heure!

«Ce que tu me dis de notre moisson prochaine n'est pas gai; mais dans

ma sagesse optimiste, j'ai imaginé que si le blé était plus rare il

serait plus cher, et que tu n'y perdrais rien. Il est vrai que les

pauvres, sur qui cela retombe, te retomberont sur les bras, et que tu

en nourriras plus que de coutume. De loin, je vois bien que mon

optimisme est en défaut, et que les bons coeurs ne vont pas à la

richesse.....

«Dis à Saint-Jean que le bruit court à l'armée que l'on va faire une

levée de tous les hommes depuis quarante ans jusqu'à cinquante-cinq

ans, et qu'alors je tâcherai de le faire entrer comme cuisinier dans

le régiment, afin qu'il ne soit exposé qu'au feu de la cuisine, car je

crois que celui des batteries ne lui conviendrait pas.»

Ce Saint-Jean, objet fréquent des amicales railleries de mon père,

était le cocher de la maison et l'époux d'Andelon, la cuisinière. Ce

vieux couple est mort chez nous, le mari quelques mois avant ma

grand'mère qui ne l'a pas su, son état de paralysie nous permettant de

le lui cacher. Saint-Jean était un ivrogne fort comique. Toute sa vie

il avait été atrocement poltron, et, quand il était ivre surtout, il

était assailli par les revenans, par _Georgeon_, le diable de la

vallée noire; par la _Levrette blanche_, par la _Grand'Bête_, par le

monde fantastique des superstitions du pays. Chargé d'aller chercher

les lettres à La Châtre, les jours de courrier, il prenait chaque

fois, pour faire ce voyage d'une lieue, des précautions solennelles,

surtout en hiver, lorsqu'il ne devait être de retour qu'aux premières

heures de la nuit. Dès le matin, après s'être lesté de quelques pintes

de vin du crû, il chaussait une paire de bottes qui datait au moins du

temps de la Fronde, il endossait un vêtement d'une forme et d'une

couleur indéfinissables, qu'il appelait sa _roquemane_; Dieu sait où

il avait pêché ce nom-là! Puis il embrassait sa femme, qui lui

apportait respectueusement une chaise, moyennant quoi il se hissait

sur un antique et flegmatique cheval blanc, lequel, _en moins de deux

petites heures_ (c'était son expression), le transportait à la ville.

Là, il s'oubliait encore deux ou trois petites heures au cabaret,

avant et après ses commissions, et enfin, à la nuit tombante, il

reprenait le chemin de la maison, où il arrivait rarement sans

encombre; car tantôt il rencontrait une bande de brigands qui le

rouaient de coups, tantôt, voyant venir à lui une énorme boule de feu,

son cheval _fougueux_ l'emportait à travers champs, tantôt le diable,

sous une forme quelconque, se plaçait sous le ventre de son cheval et

l'empêchait d'avancer; tantôt, enfin, il lui sautait en croupe et

prenait un tel poids que le pauvre animal était forcé de s'abattre.

Parti de Nohant à neuf heures du matin, il réussissait pourtant à y

rentrer vers neuf heures du soir; et, tout en dépliant lentement son

portefeuille pour remettre les lettres et les journaux à ma

grand'mère, il nous faisait le plus gravement du monde le récit de ses

hallucinations.

Un jour il eut une assez plaisante aventure, dont il ne se vanta pas.

Perdu dans les profondes méditations que procure le vin, il revenait,

par une soirée sombre et brumeuse, lorsqu'avant d'avoir eu le temps

de prendre le large, il se trouva face à face avec deux cavaliers

armés, qui ne pouvaient être que des brigands. Par une de ces

inspirations de courage que la peur seule peut donner, il arrête son

cheval et prend le parti d'effrayer les voleurs en faisant le voleur

lui-même, et en s'écriant d'une voix terrible: «Halte-là, messieurs,

la bourse ou la vie!»

Les cavaliers un peu surpris de tant d'audace, et se croyant

environnés de bandits, tirent leurs sabres, et, prêts à faire un

mauvais parti au pauvre Saint-Jean, le reconnaissent et éclatent de

rire. Ils ne le quittèrent pourtant pas sans lui faire une petite

semonce et le menaçant, s'il recommençait, de le conduire en prison.

Il avait arrêté la gendarmerie.

Il avait été, dans sa jeunesse, quelque chose comme sous-aide

porte-foin dans les écuries de Louis XV. Il en avait conservé des

idées et des manières solennelles et dignes, et un respect obstiné

pour la hiérarchie. Etant devenu postillon plus tard, lorsque ma

grand'mère le prit pour cocher après la révolution, une petite

difficulté se présenta; c'est qu'il ne voulut jamais monter sur le

siége de la voiture, ni quitter sa veste à revers rouges et à boutons

d'argent. Ma grand'mère, qui ne savait contrarier personne, en passa

par où il voulut, et toute sa vie il la conduisit en postillon. Comme

il avait l'habitude de s'endormir à cheval, il la versa maintes fois.

Enfin, il la servit pendant vingt-cinq ans d'une manière intolérable,

sans que jamais l'idée fort naturelle de le mettre à la porte vînt à

l'esprit de cette femme incroyablement patiente et débonnaire.

Il paraît qu'il prit au sérieux les moqueries de mon père sur la

prétendue levée de conscrits de cinquante ans, et qu'il n'épousa

_Andelon_, à cette époque, que pour se soustraire aux exigences

éventuelles de la république. Vingt ans plus tard, quand on lui

demandait s'il avait été à l'armée, il répondait: «Non, mais j'ai bien

failli y aller!» La première fois que mon père vint en congé après

Marengo et la campagne d'Italie, Saint-Jean ne le reconnut pas et prit

la fuite; mais voyant qu'il se dirigeait vers l'appartement de ma

grand'mère, il courut chez Deschartres pour lui dire qu'un affreux

soldat était entré _malgré_ lui dans sa maison, et que, pour sûr,

madame allait être assassinée.

Malgré tout cela, il avait du bon, et une fois, sachant ma grand'mère

dépourvue d'argent et inquiète de ne pouvoir en envoyer de suite à son

fils, il lui rapporta joyeusement son salaire de l'année que, par

miracle, il n'avait pas encore bu. Peut-être l'avait-il reçu la

veille! Mais enfin l'idée vint de lui, et, pour un ivrogne, c'est une

idée. Il pardonnait à mon père de mener les chevaux un peu vite; mais,

sur ses vieux jours, il devint plus intolérant pour moi, et souvent,

pour monter à cheval, je fus obligée d'aller au pas jusqu'au premier

village pour faire remettre à ma monture un fer qu'il avait eu la

malice de lui ôter pour m'empêcher de la faire courir.

Mon père lui avait fait présent d'une paire d'éperons d'argent. Il en

perdit un, et, pendant le reste de sa vie, il se servit d'un _seul_

éperon, refusant obstinément de remplacer l'autre. Il ne manquait

jamais de dire à sa femme, chaque fois qu'elle l'équipait pour le

départ: «_Madame_, n'oubliez pas de m'attacher _mon éperon_ d'argent.»

Tout en s'appelant _monsieur_ et _madame_, ils ne passèrent pas un

jour de leur douce union sans se battre, et enfin le père Saint-Jean

mourut ivre, comme il avait vécu.

Voici encore quelques lettres sur la quantité:

«_Cologne_, 19 floréal.

«Quoi que tu en dises, ma bonne mère, je ne sens pas trop l'écurie.

Panser mon cheval est la moindre des choses. Il ne s'agit que d'avoir

un vêtement _ad hoc_, et, ma foi, si un peu de ce parfum-là s'attache

à notre personne, nos belles n'ont pas trop l'air de s'en apercevoir.

D'ailleurs, il faudra bien qu'elles s'y accoutument. Si nous faisions

campagne pour tout de bon, nous sentirions encore plus mauvais.

Permets-moi de te dire, ma bonne mère, que ton idée d'augmenter ma

pension, pour que je puisse me procurer un domestique, ne me va pas

du tout. Je ne veux pas de cela, d'abord parce que tu n'es pas assez

riche maintenant pour faire ce sacrifice, ensuite parce qu'un simple

chasseur se faisant cirer les bottes et faire la queue par un laquais

serait la risée de toute l'armée. Je t'avoue que j'ai ri à l'idée de

me voir un valet de chambre dans la position où je suis, mais j'ai été

encore plus attendri de ta sollicitude. Si cette idée de me voir

l'étrille et la fourche en main te désespère; je te dirai, pour te

rassurer, qu'il m'est très facile, si je le veux, de faire soigner mon

cheval par un palefrenier du général pour la somme de six francs par

mois.

«Les femmes sont nées pour nous consoler de tous les maux de la terre.

On ne trouve que chez elles ces soins attentifs et charmans auxquels

la grâce et la sensibilité donnent tant de prix. Tu me les as fait

connaître, ma bonne mère, quand j'étais près de toi; et maintenant tu

répares mes folies. Oh! si toutes les mères te ressemblaient, jamais

la paix et le bonheur n'eussent abandonné les familles. Chaque lettre

de toi, chaque jour qui s'écoule, augmentent ma reconnaissance et mon

amour pour toi. Oh! non, il ne faut pas abandonner cette faible

créature. Je sais bien que tu ne l'abandonneras pas. Ne justifions pas

cette sentence terrible pour l'espèce humaine que l'on fait prononcer

à de jeunes oiseaux:

Nous allons tous, tant que nous sommes,

Par notre mère être élevés.

Peut-être, si nous étions hommes,

Serions-nous aux enfans trouvés.

«Tes réflexions, ma bonne mère, m'ont vivement touché. J'aurais dû les

faire plus tôt! Si ta conduite, en cette occasion, n'eût réparé les

suites imprévues de mon entraînement, j'aurais peut-être été réduit à

n'en faire que de stériles et douloureuses. Professer et pratiquer la

vertu, c'est ton lot et ton habitude. Adieu, ma bonne mère, ma mère

excellente et chérie. On m'appelle chez le général. Je n'ai que le

temps de t'embrasser de toute mon ame.

«MAURICE.»

Voici l'explication de la lettre qu'on vient de lire. Une jeune femme

attachée au service de la maison venait de donner le jour à un beau

garçon qui a été plus tard le compagnon de mon enfance et l'ami de ma

jeunesse. Cette jolie personne n'avait pas été victime de la

séduction: elle avait cédé, comme mon père, à l'entraînement de son

âge. Ma grand'mère l'éloigna sans reproches, pourvut à son existence,

garda l'enfant et l'éleva.

Il fut mis en nourrice, sous ses yeux, chez une paysanne fort propre

qui demeure presque porte à porte avec nous. On voit, dans la suite

des lettres de mon père, qu'il reçoit par sa mère des nouvelles de cet

enfant, et qu'ils le désignent entre eux, à mot couvert, sous le nom

de la _petite maison_. Ceci ne ressemble guères aux _petites maisons_

des seigneurs débauchés du bon temps. Il est bien question d'une

maisonnette rustique; mais il n'y a là de rendez-vous qu'entre une

tendre grand'mère, une honnête nourrice villageoise et un bon gros

enfant qu'on n'a pas laissé à l'hôpital et qu'on élèvera avec autant

de soin qu'un fils légitime. L'entraînement d'un jour sera réparé par

une sollicitude de toute la vie. Ma grand'mère avait lu et chéri

Jean-Jacques: elle avait profité de ses vérités et de ses erreurs; car

c'est faire tourner le mal au profit du bien que de se servir d'un

mauvais exemple pour en donner un bon.

Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4) · 第 38 / 120 题