CHAPITRE DEUXIEME.

De la naissance et du libre arbitre.--Frédéric-Auguste.--Aurore

de Koenigsmark.--Maurice de Saxe.--Aurore de Saxe.--Le comte de

Horn.--Mesdemoiselles Verrières et les beaux esprits du

dix-huitième siècle.--M. Dupin de Francueil.--Madame Dupin de

Chenonceaux.--L'abbé de Saint-Pierre.

Donc, le sang des rois se trouva mêlé dans mes veines au sang des

pauvres et des petits; et comme ce qu'on appelle la fatalité, c'est le

caractère de l'individu; comme le caractère de l'individu, c'est son

organisation; comme l'organisation de chacun de nous est le résultat

d'un mélange ou d'une parité de races, et la continuation, toujours

modifiée, d'une suite de types s'enchaînant les uns aux autres; j'en

ai toujours conclu que l'hérédité naturelle, celle du corps et de

l'ame, établissait une solidarité assez importante entre chacun de

nous et chacun de ses ancêtres.

Car nous avons tous des ancêtres, grands et petits, plébéiens et

patriciens; ancêtres signifie _patres_, c'est-à-dire une suite de

pères, car le mot n'a point de singulier. Il est plaisant que la

noblesse ait accaparé ce mot à son profit, comme si l'artisan et le

paysan n'avaient pas une lignée de pères derrière eux, comme si on ne

pouvait porter le titre sacré de père à moins d'avoir un blason, comme

si enfin les pères légitimes se trouvaient moins rares dans une classe

que dans l'autre.

Ce que je pense de la noblesse de race, je l'ai écrit dans le

_Piccinino_, et je n'ai peut-être fait ce roman que pour faire les

trois chapitres où j'ai développé mon sentiment sur la noblesse. Telle

qu'on l'a entendue jusqu'ici, elle est un préjugé monstrueux, en tant

qu'elle accapare au profit d'une classe de riches et de puissans la

religion de la famille, principe qui devrait être cher et sacré à tous

les hommes. Par lui-même ce principe est inaliénable, et je ne trouve

pas complète cette sentence espagnole: _Cada uno es hijo de sus

obras_. C'est une idée généreuse et grande que d'être le fils de ses

oeuvres et de valoir autant par ses vertus que le patricien par ses

titres. C'est cette idée qui a fait notre grande révolution: mais

c'est une idée de réaction, et les réactions n'envisagent jamais qu'un

côté des questions, le côté que l'on avait trop méconnu et sacrifié.

Ainsi, il est très vrai que chacun est le fils de ses oeuvres; mais il

est également vrai que chacun est le fils de ses pères, de ses

ancêtres, _patres et matres_. Nous apportons en naissant des instincts

qui ne sont qu'un résultat du sang qui nous a été transmis, et qui

nous gouverneraient comme une fatalité terrible, si nous n'avions pas

une certaine somme de volonté qui est un don tout personnel accordé à

chacun de nous par la justice divine.

A ce propos (et ce sera encore une digression), je dirai que, selon

moi, nous ne sommes pas absolument libres, et que ceux qui ont admis

le dogme affreux de la prédestination auraient dû, pour être logiques

et ne pas outrager la bonté de Dieu, supprimer l'atroce fiction de

l'enfer, comme je la supprime, moi, dans mon ame et dans ma

conscience. Mais nous ne sommes pas non plus absolument esclaves de la

fatalité de nos instincts. Dieu nous a donné à tous un certain

instinct assez puissant pour les combattre, en nous donnant le

raisonnement, la comparaison, la faculté de mettre à profit

l'expérience, de nous _sauver_ enfin, que ce soit par l'amour bien

entendu de soi-même, ou par l'amour de la vérité absolue.

On objecterait en vain les idiots, les fous, et une certaine variété

d'homicides qui sont sous l'empire d'une monomanie furieuse et qui

rentrent, par conséquent, dans la catégorie des fous et des idiots.

Toute règle a son exception qui la confirme; toute combinaison, si

parfaite qu'elle soit, a ses accidens. Je suis convaincue qu'avec le

progrès des sociétés et l'éducation meilleure du genre humain, ces

funestes accidens disparaîtront, de même que la somme de fatalité que

nous apportons avec nous en naissant, devenant le résultat d'une

meilleure combinaison d'instincts transmis, sera notre force et

l'appui naturel de notre logique acquise, au lieu de créer des luttes

incessantes entre nos penchans et nos principes.

C'est peut-être trancher un peu hardiment des questions qui ont occupé

pendant des siècles la philosophie et la théologie que d'admettre,

comme j'ose le faire, une somme d'esclavage et une somme de liberté.

Les religions ont cru qu'elles ne pouvaient s'établir sans admettre ou

sans rejeter le libre arbitre d'une manière absolue. L'Eglise de

l'avenir comprendra, je crois, qu'il faut tenir compte de la fatalité,

c'est-à-dire de la violence des instincts, de l'entraînement des

passions. Celle du passé l'avait déjà pressenti puisqu'elle avait

admis un purgatoire, un moyen terme entre l'éternelle damnation et

l'éternelle béatitude. La théologie du genre humain perfectionnée

admettra les deux principes, fatalité et liberté. Mais comme nous en

avons fini, je l'espère, avec le manichéisme, elle admettra un

troisième principe, qui sera la solution de l'antithèse, la _grâce_.

Ce principe, elle ne l'inventera pas, elle ne fera que le conserver;

car c'est, dans son antique héritage, ce qu'elle aura de meilleur et

de plus beau à exhumer. La grâce, c'est l'action divine, toujours

fécondante et toujours prête à venir au secours de l'homme qui

l'implore. Je crois à cela, et ne saurais croire à Dieu sans cela.

L'ancienne théologie avait esquissé ce dogme à l'usage d'hommes plus

naïfs et plus ignorans que nous, et par suite aussi de l'insuffisance

des lumières du temps. Elle avait dit: _tentation de Satan, libre

arbitre et secours de la grâce_ pour vaincre Satan. Ainsi, trois

termes qui ne s'équilibrent pas, deux contre un, liberté absolue du

choix et secours de la toute-puissance de Dieu pour résister à la

fatalité, à la tentation du diable, qui doit céder, être terrassé

facilement. Si cela eût été vrai, comment donc expliquer l'imbécilité

humaine qui continuait à satisfaire ses passions et à se donner au

diable, malgré la certitude des flammes éternelles, lorsqu'il lui

était si facile de prendre, avec toute la liberté de son esprit et

l'appui de Dieu, le chemin de l'éternelle félicité?

Apparemment, ce dogme n'a jamais bien persuadé les hommes; ce dogme,

parti d'un sentiment austère, enthousiaste, courageux; ce dogme

téméraire jusqu'à l'orgueil et empreint de la passion du progrès, mais

sans tenir compte de l'essence même de l'homme: ce dogme, farouche

dans son résultat et tyrannique dans ses arrêts, puisqu'il condamne

logiquement à l'éternelle haine de Dieu l'insensé qui a librement

choisi le culte du mal; ce dogme-là n'a jamais sauvé personne: les

saints n'ont gagné le ciel que par l'amour. La peur n'a pas empêché

les faibles de rouler dans l'enfer catholique.

En séparant absolument l'ame du corps, l'esprit de la matière,

l'Eglise catholique devait méconnaître la puissance de la tentation et

décréter qu'elle avait son siége dans l'enfer. Mais si la tentation

est en nous-mêmes, si Dieu a permis qu'elle y fût, en traçant la loi

qui relie le fils à la mère, ou la fille au père, tous les enfans à

l'un ou à l'autre, parfois à l'un autant qu'à l'autre: parfois aussi à

l'aïeul, ou à l'oncle, ou au bisaïeul (car tous ces phénomènes de

ressemblance, tantôt physique, tantôt morale, tantôt physique et

morale à la fois, peuvent se constater chaque jour dans les familles);

il est certain que la tentation n'est pas un élément maudit d'avance,

et qu'elle n'est pas l'influence d'un principe abstrait placé en

dehors de nous pour nous éprouver et nous tourmenter.

Jean-Jacques Rousseau pensait que nous étions tous nés bons,

éducables, et il supprimait ainsi la fatalité; mais alors comment

expliquait-il la perversité générale qui s'emparait de chaque homme au

berceau pour le corrompre et inoculer en lui l'amour du mal? Lui aussi

croyait au libre arbitre pourtant! Il me semble que quand on admet

cette liberté absolue de l'homme, il faut, en voyant le mauvais usage

qu'il en fait, arriver absolument à douter de Dieu, ou à proclamer

son inaction, son indifférence, et nous replonger, pour dernière

conséquence désespérée, dans le dogme de la prédestination; c'est un

peu l'histoire de la théologie durant les derniers siècles.

En admettant que l'éducabilité ou la sauvagerie de nos instincts soit

ce que je l'ai dit, un héritage qu'il ne nous appartient pas de

refuser, et qu'il nous est fort inutile de renier, le mal éternel, le

mal en tant que principe fatal, est détruit; car le progrès n'est

point enchaîné par le genre de fatalité que j'admets. C'est une

fatalité toujours modifiable, toujours modifiée, excellente et sublime

parfois, car l'héritage est parfois un don magnifique auquel la bonté

de Dieu ne s'oppose jamais. La race humaine n'est plus une cohue

d'êtres isolés allant au hasard, mais un assemblage de lignes qui se

rattachent les unes aux autres et qui ne se brisent jamais d'une

manière absolue, quand même les noms périssent (médiocre accident dont

les nobles seuls s'embarrassent); l'influence des conquêtes

intellectuelles du temps s'exerce toujours sur la partie libre de

l'ame, et quant à l'action divine qui est l'ame même de ce progrès,

elle va toujours vivifiant l'esprit humain, qui se dégage ainsi peu à

peu des liens du passé et du péché originel de sa race.

Ainsi le mal physique quitte peu à peu notre sang, comme l'esprit du

mal quitte notre ame. Tant que nos générations imparfaites luttent

encore contre elles-mêmes, la philosophie peut être indulgente et la

religion miséricordieuse. Elles n'ont pas le droit de tuer l'homme

pour un acte de démence, de le damner pour un faux point de vue.

Lorsqu'elles auront à tracer un dogme nouveau pour des êtres plus

forts et plus purs, elles n'auront que faire d'y introduire

l'inquisiteur des ténèbres, le bourreau de l'éternité, Satan le

chauffeur. La peur n'aura plus d'action sur les hommes elle n'en a

déjà plus. La _grâce_ suffira, car ce qu'on a appelé la grâce, c'est

l'action de Dieu manifestée aux hommes par la foi.

Devant cet affreux dogme de l'enfer auquel l'esprit humain se refuse,

devant la tyrannie d'une croyance qui n'admettait ni pardon ni espoir

audelà de la vie, la conscience humaine s'est révoltée. Elle a brisé

ses entraves. Elle a brisé la société avec l'Eglise, la tombe de ses

pères avec les autels du passé. Elle a pris son vol, elle s'est égarée

pour un instant, mais elle retrouvera sa route, ne vous en inquiétez

pas.

Me voici encore une fois bien loin de mon sujet, et mon histoire court

le risque de ressembler à celle des sept châteaux du roi de Bohême. Eh

bien! que vous importe, mes bons lecteurs? mon histoire par elle-même

est fort peu intéressante. Les faits y jouent le moindre rôle, et les

réflexions la remplissent. Personne n'a plus rêvé et moins agi que

moi dans sa vie; vous attendiez-vous à autre chose de la part d'un

romancier?

Ecoutez: ma vie, c'est la vôtre; car, vous qui me lisez, vous n'êtes

point lancés dans le fracas des intérêts de ce monde, autrement vous

me repousseriez avec ennui. Vous êtes des rêveurs comme moi. Dès lors,

tout ce qui m'arrête en mon chemin vous a arrêtés aussi. Vous avez

cherché, comme moi, à vous rendre raison de votre existence, et vous

avez posé quelques conclusions. Comparez les miennes aux vôtres. Pesez

et prononcez. La vérité ne sort que de l'examen.

Nous nous arrêterons donc à chaque pas, et nous examinerons chaque

point de vue. Ici, une vérité m'est apparue, c'est que le culte

idolâtrique de la famille est faux et dangereux, mais que le respect

et la solidarité dans la famille sont nécessaires. Dans l'antiquité,

la famille jouait un grand rôle. Puis le rôle s'exagéra son

importance, la noblesse se transmit comme un privilége, et les barons

du moyen-âge prirent de leur race une telle idée, qu'ils eussent

méprisé les augustes familles des patriarches, si la religion n'en eût

consacré et sanctifié la mémoire. Les philosophes du dix-huitième

siècle ébranlèrent le culte de la noblesse, la révolution le renversa;

mais l'idéal religieux de la famille fut entraîné dans cette

destruction, et le peuple qui avait souffert de l'oppression

héréditaire, le peuple qui riait des blasons, s'habitua à se croire

uniquement fils de ses oeuvres. Le peuple se trompa, il a ses ancêtres

tout comme les rois. Chaque famille a sa noblesse, sa gloire, ses

titres; le travail, le courage, la vertu ou l'intelligence. Chaque

homme doué de quelque distinction naturelle la doit à quelque homme

qui l'a précédé, ou à quelque femme qui l'a engendré. Chaque

descendant d'une ligne quelconque aurait donc des exemples à éviter.

Les illustres lignages en sont remplis; et ce ne serait pas une

mauvaise leçon pour l'enfant que de savoir de la bouche de sa nourrice

les vieilles traditions de race qui faisaient l'enseignement du noble

au fond de son château.

Artisans qui commencez à tout comprendre, paysans qui commencez à

savoir écrire, n'oubliez donc plus vos morts. Transmettez la vie de

vos pères à vos fils, faites-vous des titres et des armoiries si vous

voulez, mais faites-vous-en tous! La truelle, la pioche ou la serpe

sont d'aussi beaux attributs que le cor, la tour ou la cloche. Vous

pouvez vous donner cet amusement si bon vous semble. Les industriels

et les financiers se le donnent bien!

Mais vous êtes plus sérieux que ces gens-là. Eh bien! que chacun de

vous cherche à tirer et à sauver de l'oubli les bonnes actions et les

utiles travaux de ses aïeux, et qu'il agisse de manière que ses

descendans lui rendent le même honneur. L'oubli est un monstre stupide

qui a dévoré trop de générations. Combien de héros à jamais ignorés

parce qu'ils n'ont pas laissé de quoi se faire élever une tombe!

combien de lumières éteintes dans l'histoire parce que la noblesse a

voulu être le seul flambeau et la seule histoire des siècles écoulés!

Echappez à l'oubli, vous tous qui avez autre chose en l'esprit que la

nation bornée du présent isolé. Ecrivez votre histoire, vous tous qui

avez compris votre vie et sondé votre coeur. Ce n'est pas à autres

fins que j'écris la mienne et que je vais raconter celle de mes

parens.

Frédéric-Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, fut le plus

étonnant débauché de son temps. Ce n'est pas un honneur bien rare que

d'avoir un peu de son sang dans les veines, car il eut, dit-on,

plusieurs centaines de bâtards. Il eut de la belle Aurore de

Koenigsmark, cette grande et habile coquette devant laquelle Charles

XII recula et qui dut se croire plus redoutable qu'une armée[5], un

fils qui le surpasse de beaucoup en noblesse, bien qu'il ne fût

jamais que maréchal de France. Ce fut Maurice de Saxe, le vainqueur de

Fontenoy, bon et brave comme son père, mais non moins débauché; plus

avant dans l'art de la guerre, plus heureux aussi et mieux secondé.

[5] L'anecdote est assez curieuse: la voici racontée par

Voltaire, _Histoire de Charles XII_: «Auguste aima mieux recevoir

des lois dures de son vainqueur que de ses sujets. Il se

détermina à demander la paix au roi de Suède, et voulut entamer

avec lui un traité secret. Il fallait cacher cette démarche au

sénat, qu'il regardait comme un ennemi encore plus intraitable.

L'affaire était très délicate; il s'en reposa sur la comtesse de

Koenigsmark, Suédoise d'une grande naissance, à laquelle il était

alors attaché. C'est elle dont le frère est connu par sa mort

malheureuse, et dont le fils a commandé les armées en France avec

tant de succès et de gloire. Cette femme, célèbre dans le monde

par son esprit et par sa beauté, était plus capable qu'aucun

ministre de faire réussir une négociation. De plus, comme elle

avait du bien dans les Etats de _Charles XII_, et qu'elle avait

été longtemps à sa cour, elle avait un prétexte plausible d'aller

trouver ce prince. Elle vint donc au camp des Suédois en

Lithuanie, et s'adressa d'abord au comte _Piper_, qui lui promit

trop légèrement une audience de son maître. La comtesse, parmi

les perfections qui la rendaient une des plus aimables personnes

de l'Europe, avait le talent singulier de parler les langues de

plusieurs pays qu'elle n'avait jamais vus, avec autant de

délicatesse que si elle y était née. Elle s'amusait même

quelquefois à faire des vers français qu'on eût pris pour être

d'une personne née à Versailles. Elle en composa pour _Charles

XII_, que l'histoire ne doit point omettre. Elle introduisait les

dieux de la fable, qui tous louaient les différentes vertus de

_Charles_. La pièce finissait ainsi:

«Enfin, chacun des dieux discourant à sa gloire

«Le plaçait par avance au temple de Mémoire;

«Mais Vénus et Bacchus n'en dirent pas un mot.

«Tant d'esprit et d'agrémens était perdu auprès d'un homme tel que

le roi de Suède. Il refusa constamment de la voir. Elle prit le

parti de se trouver sur son chemin dans les fréquentes promenades

qu'il faisait à cheval. Effectivement, elle le rencontra un jour

dans un sentier fort étroit; elle descendit de carosse dès qu'elle

l'aperçut: le roi la salua sans lui dire un seul mot, tourna la

bride de son cheval et s'en retourna dans l'instant, de sorte que

la comtesse de _Koenigsmark_ ne remporta de son voyage que la

satisfaction de pouvoir croire que le roi de Suède ne redoutait

qu'elle.»

Aurore de Koenigsmark fut faite, sur ses vieux jours, bénéficiaire

d'une abbaye protestante; la même abbaye de Quedlimbourg dont la

princesse Amélie de Prusse, soeur de Frédéric-le-Grand et amante du

célèbre et malheureux baron de Trenk, fut abbesse aussi par la suite.

La Koenigsmark mourut dans cette abbaye et y fut enterrée. Il y a

quelques années, les journaux allemands ont publié qu'on avait fait

des fouilles dans les caveaux de l'abbaye de Quedlimbourg, et qu'on y

avait trouvé les restes parfaitement embaumés et intacts de l'abbesse

Aurore, vêtu avec un grand luxe, d'une robe de brocart couverte de

pierreries et d'un manteau de velours rouge doublé de martre. Or, j'ai

dans ma chambre, à la campagne, le portrait de la dame encore jeune et

d'une beauté éclatante de ton. On voit même qu'elle s'était fardée

pour poser devant le peintre. Elle est extrêmement brune, ce qui ne

réalise point l'idée que nous nous faisons d'une beauté du Nord. Ses

cheveux, noirs comme de l'encre, sont relevés en arrière par des

agrafes de rubis, et son front lisse et découvert n'a rien de

modeste; de grosses et rudes tresses tombent sur son sein; elle a la

robe de brocart d'or couverte de pierreries et le manteau de velours

rouge garni de zibeline dont on l'a retrouvée habillée dans son

cercueil. J'avoue que cette beauté hardie et souriante ne me plaît

pas, et même que, depuis l'histoire de l'exhumation, le portrait me

fait un peu peur, le soir, quand il me regarde avec ses yeux brillans.

Il me semble qu'elle me dit alors: «De quelles billevesées

embarrasses-tu ta pauvre cervelle, rejeton dégénéré de ma race

orgueilleuse De quelle chimère d'égalité remplis-tu tes rêves? L'amour

n'est pas ce que tu crois; les hommes ne seront jamais ce que tu

espères. Ils ne sont faits que pour être trompés par les rois, par les

femmes et par eux-mêmes.

A côté d'elle est le portrait de son fils Maurice de Saxe, beau pastel

de Latour. Il a une cuirasse éblouissante et la tête poudrée, une

belle et bonne figure qui semble toujours dire: En avant, tambour

battant, mèche allumée! et ne pas se soucier d'apprendre le français

pour justifier son admission à l'Académie. Il ressemble à sa mère,

mais il est blond, d'un ton de peau assez fin; ses yeux bleus ont plus

de douceur et son sourire plus de franchise.

Pourtant le chapitre de ses passions fit souvent tache à sa gloire,

entres autres son aventure avec Mme Favart, rapportée avec tant d'ame

et de noblesse dans la correspondance de Favart. Une de ses dernières

affections fut pour Mlle Verrières[6], _dame de l'Opéra_, qui habitait

avec sa soeur une _petite maison des champs_, aujourd'hui existant

encore, et située au nouveau centre de Paris, en pleine

Chaussée-d'Antin. Mlle Verrières eut de leur liaison une fille qui ne

fut reconnue que quinze ans plus tard pour fille du maréchal de Saxe,

et autorisée à porter son nom par un arrêt du parlement. Cette

histoire est assez curieuse comme peinture des moeurs du temps. Voici

ce que je trouve à ce sujet dans un vieil ouvrage de jurisprudence:

[6] Son vrai nom était Marie Rinteau, et sa soeur s'appelait

Geneviève. Le nom qu'elles prirent de demoiselles Verrières est

un nom de guerre.

«La demoiselle _Marie-Aurore_, fille naturelle de Maurice, comte de

Saxe, maréchal-général des camps et armées de France, avait été

baptisée sous le nom de _fille de Jean-Baptiste de la Rivière,

bourgeois de Paris, et de Marie Rinteau, sa femme_. La demoiselle

Aurore étant sur le point de se marier, le Sieur de Montglas avait été

nommé son tuteur par sentence du Châtelet, du 3 mai 1766. Il y eut de

la publicité pour la publication des bans, la demoiselle Aurore ne

voulant point consentir à être qualifiée de fille de Sieur la Rivière,

encore moins de fille de _père et de mère inconnus_. La demoiselle

Aurore présenta requête à la cour, à l'effet d'être reçue appelante

de la sentence du Châtelet. La cour, plaidant Me Thétion pour la

demoiselle Aurore, qui fournit la preuve complète, tant par la

déposition du sieur Gervais, qui avait accouché sa mère, que par les

personnes qui l'avaient tenue sur les fonts baptismaux, etc., qu'elle

était fille naturelle du comte de Saxe, et qu'il l'avait toujours

reconnue pour sa fille; Me Massonnet pour le premier tuteur qui s'en

rapportait à justice, sur les conclusions conformes de M. Joly de

Fleury, avocat général, rendit, le 4 juin 1766, un arrêt qui infirma

la sentence du 3 mai précédent; émendant, nomma Me Giraud, procureur

en la cour, pour tuteur de la demoiselle Aurore, la déclara «en

possession de l'état de fille naturelle de Maurice, comte de Saxe, la

maintint et garda dans ledit état et possessions d'icelui; ce faisant,

ordonna que l'acte baptistaire inscrit sur les registres de la

paroisse de Saint-Gervais et Saint-Protais de Paris, à la date de 19

octobre 1748; ledit extrait contenant _Marie-Aurore, fille, présentée

ledit jour à ce baptême par Antoine-Alexandre Colbert, Marquis de

Sourdis, et par Geneviève Rinteau, parrain et marraine_, sera réformé,

et qu'au lieu des noms de Jean-Baptiste de la Rivière, bourgeois de

Paris, et de Marie Rinteau, sa femme, il sera, après le nom de

_Marie-Aurore, fille_, ajouté ces mots: NATURELLE DE MAURICE, COMTE DE

SAXE, maréchal-général des camps et armées de France, et de Marie

Rinteau; et ce par l'huissier de notre dite cour, porteur du présent

arrêt, etc.»[7]

[7] Extrait de la _Collection de décisions nouvelles et de

notions relatives à la jurisprudence actuelle_, par Me J.-B.

Denisart, procureur au châtelet de Paris, tome III, p.

704.--Paris, 1774.

Une autre preuve irrécusable que ma grand'mère eût pu revendiquer

devant l'opinion publique, c'est la ressemblance avérée qu'elle avait

avec le maréchal de Saxe, et l'espèce d'adoption que fit d'elle la

Dauphine, fille du roi Auguste, nièce du maréchal, mère de Charles X

et de Louis XVIII. Cette princesse la plaça à Saint-Cyr et se chargea

de son éducation et de son mariage, lui intimant défense de voir et

fréquenter sa mère.

A quinze ans, Aurore de Saxe sortit de Saint-Cyr pour être mariée au

comte de Horn[8], bâtard de Louis XV, et lieutenant du roi à

Schlestadt. Elle le vit pour la première fois la veille de son mariage

et en eut grand'peur, croyant voir marcher le portrait du feu roi,

auquel il ressemblait d'une manière effrayante. Il était seulement

plus grand, plus beau, mais il avait l'air dur et insolent. Le soir du

mariage, auquel assista l'abbé de Beaumont, mon grand-oncle (fils du

duc de Bouillon et de Mlle de Verrières), un valet de chambre dévoué

vint dire au jeune abbé, qui était alors presque un enfant, d'empêcher

par tous les moyens possibles la jeune comtesse de Horn de passer la

nuit avec son mari. Le médecin du comte de Horn fut consulté, et le

comte lui-même entendit raison.

[8] Messire Antoine de Horn, chevalier de Saint-Louis, lieutenant

pour le roi de la province de Schlestadt.

Il en résulta que Marie-Aurore de Saxe ne fut jamais que de nom

l'épouse de son premier mari; car ils ne se virent plus qu'au milieu

des fêtes princières qu'ils reçurent en Alsace, garnison sous

les armes, coups de canon, clefs de la ville présentées sur un

plat d'or, harangues des magistrats, illuminations, grands bals à

l'hôtel-de-ville; que sais-je? tout le fracas de vanité par lequel le

monde semblait vouloir consoler cette pauvre petite fille d'appartenir

à un homme qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne connaissait pas, et

qu'elle devait fuir comme la mort.

Ma grand'mère m'a souvent raconté l'impression que lui fit, au sortir

du cloître, toute la pompe de cette réception. Elle était dans un

grand carrosse doré tiré par quatre chevaux blancs; monsieur son mari

était à cheval avec un habit chamarré très magnifiquement. Le bruit du

canon faisait autant de peur à Aurore que la voix de son mari. Une

seule chose l'enivra, c'est qu'on lui apporta à signer, avec

autorisation royale, la grâce des prisonniers. Et tout aussitôt une

vingtaine de prisonniers sortirent des prisons d'Etat et vinrent la

remercier. Elle se mit alors à pleurer, et peut-être la joie naïve

qu'elle ressentit lui fut-elle comptée plus tard par la Providence,

lorsqu'elle sortit de prison après le 9 thermidor.

Mais, peu de semaines après son arrivée en Alsace, au beau milieu

d'une nuit de bal, M. le gouverneur disparut; madame la gouvernante

dansait, à trois heures du matin, lorsqu'on vint lui dire tout bas que

son mari la priait de vouloir passer un instant chez lui. Elle s'y

rendit; mais, à l'entrée de la chambre du comte, elle s'arrêta

interdite, se rappelant combien son jeune frère l'abbé lui avait

recommandé de n'y jamais pénétrer seule. Elle s'enhardit dès qu'on

ouvrit la chambre et qu'elle y vit de la lumière et du monde. Le même

valet qui avait parlé le jour du mariage soutenait en ce moment le

comte de Horn dans ses bras. On l'avait étendu sur son lit: un médecin

se tenait à côté. «Monsieur le comte n'a plus rien à dire à madame la

comtesse, s'écria le valet de chambre en voyant paraître ma

grand'mère; emmenez, emmenez madame!» Elle ne vit qu'une grande main

blanche qui pendait sur le bord du lit et qu'on releva vite pour

donner au cadavre l'attitude convenable. Le comte de Horn venait

d'être tué en duel d'un grand coup d'épée.

Ma grand'mère n'en sut jamais davantage. Elle ne pouvait guère rendre

d'autre devoir à son mari que de porter son deuil; mort ou vivant,

c'était toujours de l'effroi qu'il lui avait inspiré.

Je crois, si je ne me trompe, que la Dauphine vivait encore à cette

époque, et qu'elle replaça Marie-Aurore dans un couvent. Que ce fût

tout de suite ou peu après, il est certain que la jeune veuve recouvra

bientôt la liberté de voir sa mère, qu'elle avait toujours aimée, et

qu'elle en profita avec empressement[9].

[9] La Dauphine mourut en 1767. Ma grand'mère avait donc dix-neuf

ans lorsqu'elle put aller vivre chez sa mère.

Les demoiselles de Verrières vivaient toujours ensemble dans

l'aisance, et menant même assez grand train, encore belles et assez

âgées pourtant pour être entourées d'hommages désintéressés. Celle qui

fut mon arrière-grand'mère était la plus intelligente et la plus

aimable. L'autre avait été superbe; je ne sais plus de quel personnage

elle tenait ses ressources. J'ai ouï dire qu'on l'appelait la Belle et

la Bête.

Elles vivaient agréablement, avec l'insouciance que le peu de sévérité

des moeurs de l'époque leur permettait de conserver, et _cultivant les

Muses_, comme on disait alors. On jouait la comédie chez elles, M. de

la Harpe y jouait lui-même ses pièces encore inédites. Aurore y fit le

rôle de _Mélanie_ avec un succès mérité. On s'occupait là

exclusivement de littérature et de musique. Aurore était d'une beauté

angélique, elle avait une intelligence supérieure, une instruction

solide, à la hauteur des esprits les plus éclairés de son temps, et

cette intelligence fut cultivée et développée encore par le commerce,

la conversation et l'entourage de sa mère. Elle avait, en outre, une

voix magnifique, et je n'ai jamais connu de meilleure musicienne. On

donnait aussi l'opéra-comique chez sa mère. Elle fit _Colette_ dans le

_Devin du village_, _Azémia_ dans les _Sauvages_, et tous les

principaux rôles dans les opéras de Grétry et les pièces de Sedaine.

Je l'ai entendue cent fois dans sa vieillesse chanter des airs des

vieux maîtres italiens, dont elle avait fait depuis sa nourriture plus

substantielle: Leo, Porpora, Hasse, Pergolèse, etc. Elle avait les

mains paralysées et s'accompagnait avec deux ou trois doigts seulement

sur un vieux clavecin criard. Sa voix était chevrotante, mais toujours

juste et étendue; la méthode et l'accent ne se perdent pas. Elle

lisait toutes les partitions à livre ouvert, et jamais depuis je n'ai

entendit mieux chanter ni mieux accompagner. Elle avait cette manière

large, cette simplicité carrée, ce goût pur et cette distinction de

prononciation qu'on n'a plus, qu'on ne connaît plus aujourd'hui. Dans

mon enfance, elle me faisait dire avec elle un petit duetto italien,

de je ne sais plus quel maître:

Non mi dir, bel idol mio,

Non mi dir ch'io son ingrato.

Elle prenait la partie du ténor, et quelquefois encore, quoiqu'elle

eût quelque chose comme soixante-cinq ans, sa voix s'élevait à une

telle puissance d'expression et de charme, qu'il m'arriva un jour de

rester court et de fondre en larmes en l'écoutant. Mais j'aurai à

revenir sur ces premières impressions musicales, les plus chères de ma

vie. Je vais retourner maintenant sur mes pas et reprendre l'histoire

de la jeunesse de ma chère _bonne maman_.

Parmi les hommes célèbres qui fréquentaient la maison de ma mère, elle

connut particulièrement Buffon, et trouva dans son entretien un charme

qui resta toujours frais dans sa mémoire. Sa vie fut riante et douce

autant que brillante, à cette époque. Elle inspirait à tous l'amour ou

l'amitié. J'ai nombre de poulets en vers fades que lui adressèrent les

beaux esprits de l'époque, un entre autres de La Harpe, ainsi tourné:

Des Césars, à vos pieds, je mets toute la cour[10].

Recevez ce cadeau que l'amitié présente,

Mais n'en dites rien à l'amour.....

Je crains trop qu'il ne me démente!

[10] Il lui envoyait sa traduction des _Douze Césars_ de Suétone.

Ceci est un échantillon de la galanterie du temps. Mais Aurore

traversa ce monde de séductions et cette foule d'hommages sans songer

à autre chose qu'à cultiver les arts et à former son esprit. Elle

n'eut jamais d'autre passion que l'amour maternel, et ne sut jamais ce

que c'était qu'une aventure. C'était pourtant une nature tendre,

généreuse et d'une exquise sensibilité. La dévotion ne fut pas son

frein. Elle n'en eut pas d'autre que celle du dix-huitième siècle, le

déisme de Jean-Jacques Rousseau et de Voltaire. Mais c'était une ame

ferme, clairvoyante, éprise particulièrement d'un certain idéal de

fierté et de respect de soi-même. Elle ignora la coquetterie, elle

était trop bien douée pour en avoir besoin, et ce système de

provocation blessait ses idées et ses habitudes de dignité. Elle

traversa une époque fort libre et un monde très corrompu sans y

laisser une plume de son aile; et condamnée par un destin étrange à ne

pas connaître l'amour dans le mariage, elle résolut le grand problème

de vivre calme et d'échapper à toute malveillance, à toute calomnie.

Je crois qu'elle avait environ vingt-cinq ans lorsqu'elle perdit sa

mère. Mlle de Verrières mourut un soir, au moment de se mettre au lit,

sans être indisposée le moins du monde et en se plaignant seulement

d'avoir un peu froid aux pieds. Elle s'assit devant le feu, et tandis

que sa femme de chambre lui faisait chauffer sa pantoufle, elle rendit

l'esprit sans dire un mot ni exhaler un soupir. Quand la femme de

chambre l'eut chaussée, elle lui demanda si elle se sentait bien

réchauffée, et n'en obtenant pas de réponse, elle la regarda au

visage et s'aperçut que le dernier sommeil avait fermé ses yeux. Je

crois que dans ce temps-là, pour certaines natures qui se trouvaient

en harmonie complète avec l'humeur et les habitudes de leur milieu

philosophique, tout était agréable et facile, même de mourir.

Aurore se retira dans un couvent: c'était l'usage quand on était jeune

fille ou jeune veuve, sans parens pour vous piloter à travers le

monde. On s'y installait paisiblement, avec une certaine élégance, on

y recevait des visites, on en sortait le matin, le soir même, avec un

chaperon convenable. C'était une sorte de précaution contre la

calomnie, une affaire d'étiquette et de goût.

Mais pour ma grand'mère, qui avait des goûts sérieux et des habitudes

d'ordre, cette retraite fut utile et précieuse. Elle y lut

prodigieusement, et entassa des volumes d'extraits et de citations que

je possède encore, et qui me sont un témoignage de la solidité de son

esprit et du bon emploi de son temps. Sa mère ne lui avait laissé que

quelques hardes, deux ou trois portraits de famille, celui d'Aurore de

Koenigsmark entre autres, singulièrement logé chez elle par le

maréchal de Saxe, beaucoup de madrigaux et de pièces de vers inédits

de ses amis littéraires (lesquels vers inédits méritaient bien de

l'être), enfin le cachet du maréchal et sa tabatière, que j'ai encore

et qui sont d'un très joli travail. Quant à sa maison, à son théâtre

et à tout son luxe de femme charmante, il est à croire que les

créanciers se tenaient prêts à fondre dessus, mais que, jusqu'à

l'heure sereine et insouciante de sa fin, la dame avait trop compté

sur leur bonne éducation pour s'en tourmenter. Les créanciers de ce

temps-là étaient en effet fort bien élevés. Ma grand'mère n'eut pas le

moindre désagrément à subir de leur part; mais elle se trouva réduite

à une petite pension de la Dauphine, qui même manqua tout d'un coup un

beau jour. Ce fut à cette occasion qu'elle écrivit à Voltaire et qu'il

lui répondit une lettre charmante, dont elle se servit auprès de la

duchesse de Choiseul[11].

[11] Voici la lettre de ma grand'mère, et la réponse:

_A. M. de Voltaire, 24 août 1768._

«C'est au chantre de Fontenoi que la fille du maréchal de Saxe

s'adresse pour obtenir du pain. J'ai été reconnue; Mme la

dauphine a pris soin de mon éducation après la mort de mon père.

Cette princesse m'a retirée de St-Cyr pour me marier à M. de

Horn, chevalier de St-Louis et capitaine au régiment de

Royal-Bavière. Pour ma dot, elle a obtenu la lieutenance de roy

de Schlestadt. Mon mari en arrivant dans cette place, au milieu

des fêtes qu'on nous y donnait, est mort subitement. Depuis, la

mort m'a enlevé mes protecteurs, M. le dauphin et Mme la

dauphine.

«Fontenoi, Raucoux, Laufeld sont oubliés. Je suis délaissée.

J'ai pensé que celui qui a immortalisé les victoires du père

s'intéresserait aux malheurs de la fille. C'est à lui qu'il

appartient d'adopter les enfans du héros et d'être mon soutien,

comme il est celui de la fille du grand Corneille. Avec cette

éloquence que vous avez consacrée à plaider la cause des

malheureux, vous ferez retentir dans tous les coeurs le cri de

la pitié, et vous acquerrez autant de droits sur ma

reconnaissance, que vous en avez déjà sur mon respect et sur mon

admiration pour vos talens sublimes.»

_Réponse._

«27bre 1768, au château de Ferney.

«Madame,

«J'irai bientôt rejoindre le héros votre père et je lui

apprendrai avec indignation l'état où est sa fille. J'ai eu

l'honneur de vivre beaucoup avec lui; il daignait avoir de la

bonté pour moi. C'est un des malheurs qui m'accablent dans ma

vieillesse, de voir que la fille du héros de la France n'est pas

heureuse en France. Si j'étais à votre place, j'irais me

présenter à Mme la duchesse de Choiseul. Mon nom me ferait

ouvrir les portes à deux battans, et Mme la duchesse de

Choiseul, dont l'ame est juste, noble et bienfesante, ne

laisserait pas passer une telle occasion de faire du bien. C'est

le meilleur conseil que je puisse vous donner, et je suis sûr du

succès quand vous parlerés. Vous m'avés fait, sans doute, trop

d'honneur, madame, quand vous avés pensé qu'un vieillard

moribond, persécuté et retiré du monde serait assés heureux pour

servir la fille de M. le maréchal de Saxe. Mais vous m'avés

rendu justice en ne doutant pas du vif intérêt que je dois

prendre à la fille d'un si grand homme.

«J'ai l'honneur d'être avec respect,

«Madame,

«Votre très humble et très obéissant serviteur,

«VOLTAIRE,

«gentilhomme ordre de la chambre du roy.»

Mais il est probable que cela ne réussit point, car Aurore se décida,

vers l'âge de trente ans, à épouser M. Dupin de Francueil, mon

grand-père, qui en avait alors soixante-deux.

M. Dupin de Francueil, le même que Jean-Jacques Rousseau, dans ses

_Mémoires_, et Mme d'Epinay, dans sa _Correspondance_, désignent sous

le nom de Francueil seulement, était l'homme charmant par excellence,

comme on l'entendait au siècle dernier. Il n'était point de haute

noblesse, étant fils de M. Dupin, fermier-général, qui avait quitté

l'épée pour la finance. Lui-même était receveur général à l'époque où

il épousa ma grand'mère. C'était une famille bien apparentée et

ancienne, ayant quatre in-folio de lignage bien établi par grimoire

héraldique, avec vignettes coloriées fort jolies. Quoi qu'il en soit,

ma grand'mère hésita longtemps à faire cette alliance, non que l'âge

de M. Dupin fût une objection capitale, mais parce que son entourage,

à elle, le tenait pour un trop petit personnage à mettre en regard de

Mlle de Saxe, comtesse de Horn. Le préjugé céda devant des

considérations de fortune, M. Dupin étant fort riche à cette époque.

Pour ma grand'mère, l'ennui d'être séquestrée au couvent dans le plus

bel âge de sa vie, les soins assidus, la grâce, l'esprit et l'aimable

caractère de son vieux adorateur, eurent plus de poids que l'appât des

richesses; après deux ou trois ans d'hésitation, durant lesquels il ne

passa pas un jour sans venir au parloir déjeuner et causer avec elle,

elle couronna son amour et devint Mme Dupin[12].

[12] Il paraît qu'il y eut quelque opposition, je ne sais de

quelle part, car ils allèrent se marier en Angleterre, dans la

chapelle de l'ambassade, et firent ratifier ensuite leur union à

Paris.

Elle m'a souvent parlé de ce mariage si lentement pesé et de ce

grand-père que je n'ai jamais connu. Elle me dit que pendant dix ans

qu'ils vécurent ensemble, il fut, avec son fils, la plus chère

affection de sa vie; et bien qu'elle n'employât jamais le mot d'amour,

que je n'ai jamais entendu sortir de ses lèvres à propos de lui ni de

personne, elle souriait quand elle m'entendait dire qu'il me

paraissait impossible d'aimer un vieillard. «Un vieillard aime plus

qu'un jeune homme, disait-elle, et il est impossible de ne pas aimer

qui vous aime parfaitement. Je l'appelais mon vieux mari et mon papa.

Il le voulait ainsi, et ne m'appelait jamais que sa fille, même en

public. Et puis, ajoutait-elle, est-ce qu'on était jamais vieux dans

ce temps-là? C'est la révolution qui a amené la vieillesse dans le

monde. Votre grand-père, ma fille, a été beau, élégant, soigné,

gracieux, parfumé, enjoué, aimable, affectueux et d'une humeur égale

jusqu'à l'heure de sa mort. Plus jeune, il avait été trop aimable pour

avoir une vie aussi calme, et je n'eusse peut-être pas été aussi

heureuse avec lui, on me l'aurait trop disputé. Je suis convaincue que

j'ai eu le meilleur âge de sa vie, et que jamais jeune homme n'a rendu

une jeune femme aussi heureuse que je le fus; nous ne nous quittions

pas d'un instant, et jamais je n'eus un instant d'ennui auprès de lui.

Son esprit était une encyclopédie d'idées, de connaissances et de

talens qui ne s'épuisa jamais pour moi. Il avait le don de savoir

toujours s'occuper d'une manière agréable pour les autres autant que

pour lui-même. Le jour il faisait de la musique avec moi; il était

excellent violon, et faisait ses violons lui-même, car il était

luthier, outre qu'il était horloger, architecte, tourneur, peintre,

serrurier, décorateur, cuisinier, poète, compositeur de musique,

menuisier, et qu'il brodait à merveille. Je ne sais pas ce qu'il

n'était pas. Le malheur, c'est qu'il mangea sa fortune à satisfaire

tous ces instincts divers et à expérimenter toutes choses; mais je n'y

vis que du feu, et nous nous ruinâmes le plus aimablement du monde. Le

soir, quand nous n'étions pas en fête, il dessinait à côté de moi,

tandis que je faisais du parfilage, et nous nous faisions la lecture à

tour de rôle: ou bien quelques amis charmans nous entouraient et

tenaient en haleine son esprit fin et fécond par une agréable

causerie. J'avais pour amies de jeunes femmes mariées d'une façon plus

splendide, et qui pourtant ne se lassaient pas de me dire qu'elles

m'enviaient mon vieux mari.

«C'est qu'on savait vivre et mourir dans ce temps-là, disait-elle

encore: on n'avait pas d'infirmités importunes. Si on avait la goutte,

on marchait quand même et sans faire la grimace: on se cachait de

souffrir par bonne éducation. On n'avait pas ces préoccupations

d'affaires qui gâtent l'intérieur et rendent l'esprit épais. On savait

se ruiner sans qu'il y parût, comme de beaux joueurs qui perdent sans

montrer d'inquiétude et de désir. On se serait fait porter demi-mort à

une partie de chasse. On trouvait qu'il valait mieux mourir au bal ou

à la comédie que dans son lit, entre quatre cierges et de vilains

hommes noirs. On était philosophe, on ne jouait pas l'austérité, on

l'avait parfois sans en faire montre. Quand on était sage, c'était par

goût, et sans faire le pédant ou la prude. On jouissait de la vie, et

quand l'heure de la perdre était venue, on ne cherchait pas à dégoûter

les autres de vivre. Le dernier adieu de mon vieux mari fut de

m'engager à lui survivre longtemps et à me faire une vie heureuse.

C'était la vraie manière de se faire regretter que de montrer un coeur

si généreux.»

Certes, elle était agréable et séduisante, cette philosophie de la

richesse, de l'indépendance de la tolérance et de l'aménité; mais il

fallait cinq ou six cent mille livres de rente pour la soutenir, et je

ne vois pas trop comment en pouvaient profiter les misérables et les

opprimés.

Elle échoua, cette philosophie, devant les expiations

révolutionnaires, et les heureux du passé n'en gardèrent que l'art de

savoir monter avec grâce sur l'échafaud, ce qui est beaucoup, j'en

conviens; mais ce qui les aida à montrer cette dernière vaillance, ce

fut le profond dégoût d'une vie où ils ne voyaient plus le moyen de

s'amuser, et l'effroi d'un état social où il fallait admettre, au

moins en principe, le droit de tous au bien-être et au loisir.

Avant d'aller plus loin, je parlerai d'une illustration qui était dans

la famille de M. Dupin, illustration vraie et légitime, mais dont ni

mon grand-père ni moi, n'avons à revendiquer l'honneur et le profit

intellectuel. Cette illustration, c'était Mme Dupin de Chenonceaux, à

laquelle je ne tiens en rien par le sang, puisqu'elle était seconde

femme de M. Dupin, le fermier-général, et par conséquent belle-mère de

M. Dupin de Francueil. Ce n'est pas une raison pour que je n'en parle

pas. Je dois d'autant plus le faire que, malgré la réputation d'esprit

et de charme dont elle a joui, et les éloges que lui ont accordés ses

contemporains, cette femme remarquable n'a jamais voulu occuper dans

la république des lettres sérieuses la place qu'elle méritait.

Elle était Mlle de Fontaines, et passa pour être la fille de Samuel

Bernard, du moins Jean-Jacques Rousseau le rapporte. Elle apporta une

dot considérable à M. Dupin; je ne me souviens plus lequel des deux

possédait en propre la terre de Chenonceaux, mais il est certain qu'à

eux deux ils réalisèrent une immense fortune. Ils avaient pour pied à

terre à Paris l'hôtel Lambert, et pouvaient se piquer d'occuper tour à

tour deux des plus belles résidences du monde.

On sait comment Jean-Jacques Rousseau devint secrétaire de M. Dupin,

et habitua Chenonceaux avec eux, comment il devint amoureux de Mme

Dupin, qui était belle comme un ange, et comment il risqua

imprudemment une déclaration qui n'eut pas de succès. Il conserva

néanmoins des relations d'amitié avec elle et avec son beau-fils

Francueil.

Mme Dupin cultivait les lettres et la philosophie sans ostentation et

sans attacher son nom aux ouvrages de son mari, dont cependant elle

aurait pu, j'en suis certaine, revendiquer la meilleure partie et les

meilleures idées. Leur critique étendue de l'_Esprit des lois_ est un

très bon ouvrage peu connu et peu apprécié, inférieur par la forme à

celui de Montesquieu, mais supérieur dans le fond à beaucoup d'égards,

et, par cela même qu'il émettait dans le monde des idées plus

avancées, il dut passer inaperçu à côté du génie de Montesquieu qui

répondait à toutes les tendances et à toutes les aspirations

politiques du moment[13].

[13] Cet ouvrage ne se répandit guère. Mme de Pompadour, qui

protégeait Montesquieu, obtint de M. Dupin qu'il anéantirait son

livre, bien qu'il fût déjà publié. J'ai pourtant le bonheur d'en

avoir un exemplaire qui s'est conservé entre mes mains. Sans

aucune prévention ni amour-propre de famille, c'est un très bon

livre, d'une critique serrée qui relève toutes les contradictions

de l'_Esprit des Lois_, et présente de temps à autre des aperçus

beaucoup plus élevés sur la législation et la morale des nations.

M. et Mme Dupin travaillaient à un ouvrage sur le mérite des femmes,

lorsque Jean-Jacques vécut auprès d'eux. Il les aidait à prendre des

notes et à faire des recherches, et il entassa à ce sujet des

matériaux considérables qui subsistent encore à l'état de manuscrits

au château de Chenonceaux. L'ouvrage ne fut point exécuté, à cause de

la mort de M. Dupin, et Mme Dupin, par modestie, ne publia jamais ses

travaux. Certains résumés de ses opinions, écrits de sa propre main,

sous l'humble titre d'_Essais_, mériteraient pourtant de voir le jour,

ne fût-ce que comme document historique à joindre à l'histoire

philosophique du siècle dernier. Cette aimable femme est de la famille

des beaux et bons esprits de son temps, et il est peut-être beaucoup à

regretter qu'elle n'avait pas consacré sa vie à développer et à

répandre la lumière qu'elle portait dans son coeur.

Ce qui lui donne une physionomie très particulière et très originale

au milieu de ces philosophes, c'est qu'elle est plus avancée que la

plupart d'entre eux. Elle n'est point l'adepte de Rousseau. Elle n'a

pas le talent de Rousseau; mais il n'a pas, lui, la force et l'élan de

son ame. Elle procède d'une autre doctrine plus hardie et plus

profonde, plus ancienne dans l'humanité, et plus nouvelle en apparence

au dix-huitième siècle; elle est l'amie, l'élève ou le maître (qui

sait?) d'un vieillard réputé extravagant, génie incomplet, privé du

talent de la forme, et que je crois pourtant plus éclairé

intérieurement de l'esprit de Dieu que Voltaire, Helvétius, Diderot et

Rousseau lui-même: je parle de l'abbé de Saint-Pierre, qu'on appelait

alors dans le monde, le _fameux_ abbé de Saint-Pierre, qualification

ironique dont on lui fait grâce aujourd'hui qu'il est à peu près

inconnu et oublié.

Il est des génies malheureux; auxquels l'expression manque et qui, à

moins de trouver un Platon pour les traduire au monde, tracent de

pâles éclairs dans la nuit des temps, et emportent dans la tombe le

secret de leur intelligence, l'_inconnu de leur méditation_, comme

disait un membre de cette grande famille de muets ou de _bègues_

illustres, Geoffroy Saint-Hilaire.

Leur impuissance semble un fait fatal, tandis que la forme la plus

claire et la plus heureuse se trouve départie souvent à des hommes de

courtes idées et de sentimens froids. Pour mon compte, je comprends

fort bien que Mme Dupin ait préféré les utopies de l'abbé de

Saint-Pierre aux doctrines anglomanes de Montesquieu. Le grand

Rousseau n'eut pas autant de courage moral ou de liberté d'esprit que

cette femme généreuse. Chargé par elle de résumer le projet de paix

perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre et la polysynodie, il le fit

avec la clarté et la beauté de sa forme; mais il avoue avoir cru

devoir passer les traits les plus hardis de l'auteur; et il renvoie au

texte les lecteurs qui auront le courage d'y puiser eux-mêmes.

J'avoue que je n'aime pas beaucoup le système d'ironie adopté par

Jean-Jacques Rousseau à l'égard des utopies de l'abbé de Saint-Pierre,

et les ménagemens qu'il croit devoir feindre avec les puissances de

son temps. Sa feinte, d'ailleurs, est trop habile ou trop maladroite:

ou ce n'est pas de l'ironie assez évidente, et par là elle perd de sa

force, ou elle n'est pas assez déguisée, et par là elle perd de sa

prudence et de son effet. Il n'y a pas d'unité, il n'y a pas de fixité

dans les jugemens de Rousseau sur le philosophe de Chenonceaux; selon

les époques de sa vie où les dégoûts de la persécution l'abattent plus

ou moins lui-même, il le traite de _grand homme_ ou de _pauvre homme_.

En de certains endroits des _Confessions_, on dirait qu'il rougit de

l'avoir admiré. Rousseau a tort. Pour manquer de _talent_, on n'est

pas un _pauvre homme_. Le génie vient du coeur et ne réside pas dans

la forme. Et puis, la critique principale qu'il lui adresse avec tous

les critiques de son temps, c'est de n'être point un homme pratique et

d'avoir cru à la réalisation de ses réformes sociales. Il me semble

pourtant que ce rêveur a vu plus clair que tous ses contemporains, et

qu'il était beaucoup plus près des idées révolutionnaires,

constitutionnelles, saint-simoniennes, et même de celles qu'on appelle

aujourd'hui humanitaires, que son contemporain Montesquieu et ses

successeurs Rousseau, Diderot, Voltaire, Helvétius, etc.

Car il y a eu de tout dans le vaste cerveau de l'abbé de Saint-Pierre,

et, dans cette espèce de chaos de sa pensée, on trouve entassées

pêle-mêle toutes les idées dont chacune a défrayé depuis la vie

entière d'hommes très forts. Certainement, Saint-Simon procède de lui,

Mme Dupin, son élève, et M. Dupin, dans la _Critique de l'Esprit des

lois_, sont ouvertement _émancipateurs_ de la femme. Les divers essais

de gouvernement qui se sont produits depuis cent ans, les principaux

actes de la diplomatie européenne, et les simulacres de conseils

princiers qu'on appelle alliances, ont emprunté aux théories

gouvernementales de l'abbé de Saint-Pierre de semblans (menteurs, il

est vrai) de sagesse et de moralité. Quant à la philosophie de la paix

perpétuelle, elle est dans l'esprit des plus nouvelles écoles

philosophiques.

Il serait donc fort ridicule aujourd'hui de trouver l'abbé de

Saint-Pierre ridicule, et de parler sans respect de celui que ses

détracteurs mêmes appelaient l'_homme de bien_ par excellence.

N'eût-il conservé que ce titre pour tout bagage dans la postérité,

c'est quelque chose de plus que celui de plus d'un grand homme de son

temps.

Mme Dupin de Chenonceaux aima religieusement cet homme de bien,

partagea ses idées, embellit sa vieillesse par des soins touchans, et

reçut à Chenonceaux son dernier soupir. J'y ai vu, dans la chambre

même où il rendit à Dieu son ame généreuse, un portrait de lui fait

peu de temps auparavant. Sa belle figure, à la fois douce et austère,

a une certaine ressemblance de type avec celle de François Arago. Mais

l'expression est autre, et déjà, d'ailleurs, les ombres de la mort

ont envahi ce grand oeil noir creusé par la souffrance, ses joues

pâles dévastées par les années[14].

[14] J'ai commis ici une petite erreur de fait que mon cousin M.

de Villeneuve, héritier de Chenonceaux et de l'histoire de Mme

Dupin, me signale. L'abbé de Saint-Pierre mourut à Paris, mais

bien peu de temps après avoir fait une maladie grave à

Chenonceaux.

(_Note de 1850._)

Mme Dupin a laissé à Chenonceaux quelques écrits fort courts, mais

très pleins d'idées nettes et de nobles sentimens. Ce sont, en

général, des pensées détachées, mais dont le lien est très

logique. Un petit traité du _Bonheur_, en quelques pages, nous a

paru un chef-d'oeuvre. Et pour en faire comprendre la portée

philosophique, il nous suffit d'en transcrire les premiers mots:

_Tous les hommes ont un droit égal au bonheur_; textuellement:

«Tous les hommes ont un droit égal au _plaisir_». Mais il ne faut

pas que ce mot _plaisir_, qui a sa couleur locale comme un trumeau

de cheminée, fasse équivoque et soit pris pour l'expression d'une

pensée de la régence. Non, son véritable sens est un bonheur

matériel, jouissance de la vie, bien-être, répartition des biens,

comme on dirait aujourd'hui. Le titre de l'ouvrage, l'esprit

chaste et sérieux dont il est empreint ne peuvent laisser aucun

doute sur le sens moderne de cette formule égalitaire qui répond à

celle-ci: _A chacun suivant ses besoins_. C'est une idée assez

_avancée_, je crois, tellement avancée, qu'aujourd'hui encore elle

l'est trop pour la cervelle prudente de la plupart de nos penseurs

et de nos politiques, et qu'il a fallu à l'illustre historien

Louis Blanc un certain courage pour la proclamer et la

développer.[15]

[15] J'écris ceci en juillet 1847. Qui sait si avant la

publication de ces Mémoires, un bouleversement social n'aura pas

créé beaucoup de penseurs _tres courageux_?

Belle et charmante, simple, forte et calme, Mme Dupin finit ses jours

à Chenonceaux dans un âge très avancé. La forme de ses écrits est

aussi limpide que son ame, aussi délicate, souriante et fraîche que

les traits de son visage. Cette forme est sienne, et la correction

élégante n'y nuit point à l'originalité. Elle écrit la langue de son

temps, mais elle a le tour de Montaigne, le trait de Bayle, et l'on

voit que cette belle dame n'a pas craint de secouer la poussière des

vieux maîtres. Elle ne les imite pas; mais elle se les est assimilés,

comme un bon estomac nourri de bons alimens.

Il faut encore dire à sa louange que de tous les anciens amis

délaissés et soupçonnés par la douloureuse vieillesse de Rousseau,

elle est peut-être la seule à laquelle il rende justice dans ses

_Confessions_, et dont il avoue les bienfaits sans amertume. Elle fut

bonne, même à Thérèse Levasseur et à son indigne famille. Elle fut

bonne à tous, et réellement estimée; car l'orage révolutionnaire entra

dans le royal manoir de Chenonceaux et respecta les cheveux blancs de

la vieille dame. Toutes les mesures de rigueur se bornèrent à la

confiscation de quelques tableaux historiques, dont elle fit le

sacrifice de bonne grâce aux exigences du moment. Sa tombe, simple et

de bon goût, repose dans le parc de Chenonceaux sous de mélancoliques

et frais ombrages. Touristes qui cueillez religieusement les feuilles

de ces cyprès, sans autre motif que de rendre hommage à la vertueuse

beauté aimée de Jean-Jacques, sachez qu'elle a droit, à plus de

respect encore. Elle a consolé la vieillesse de l'_homme de bien_ de

son temps; elle a été son disciple; elle a inspiré à son propre mari

la théorie du respect pour son sexe; grand hommage rendu à la

supériorité douce et modeste de son intelligence. Elle a fait plus

encore, elle a compris, elle, riche, belle et puissante, que _tous les

hommes avaient droit au bonheur_. Honneur donc à celle qui fut belle

comme la maîtresse d'un roi, sage comme une matrone, éclairée comme un

vrai philosophe, et bonne comme un ange.

Une noble amitié qui fut calomniée, comme tout ce qui est naturel et

bon dans le monde, unissait Francueil à sa belle-mère. Certes, ce dut

être pour lui un titre de plus à l'affection et à l'estime que ma

grand'mère porta à son vieux mari. Le commerce d'une belle-mère comme

la première Mme Dupin, et celui d'une épouse comme la seconde, doivent

imprimer un reflet de pure lumière sur la jeunesse et sur la

vieillesse d'un homme. Les hommes doivent aux femmes plus qu'aux

autres hommes ce qu'ils ont de bon ou de mauvais dans les hautes

régions de l'ame, et c'est sous ce rapport qu'il faudrait leur dire:

Dis-moi qui tu aimes, et je te dirai qui tu es. Un homme pourrait

vivre plus aisément dans la société avec le mépris des femmes qu'avec

celui des hommes: mais devant Dieu, devant les arrêts de la justice

qui voit tout et qui sait tout, le mépris des femmes lui serait

beaucoup plus préjudiciable. Ce serait peut-être ici le prétexte d'une

digression; je pourrais citer quelques excellentes pages de M. Dupin,

mon arrière-grand-père, sur l'égalité de rang de l'homme et de la

femme dans les desseins de Dieu et dans l'ordre de la nature. Mais j'y

reviendrai plus à propos et plus longuement dans le récit de ma propre

vie.

Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4) · 第 9 / 120 题