CHAPITRE PREMIER.

Pourquoi ce livre?--C'est un devoir de faire profiter les autres

de sa propre expérience.--_Lettres d'un Voyageur._--Confessions

de J.-J. Rousseau.--Mon nom et mon âge.--Reproches à mes

biographes.--Antoine Delaborde, maître Paulmier et maître

Oiselier.--Affinités mystérieuses.--Eloge des oiseaux.--Histoire

d'_Agathe_ et de _Jonquille_.--L'oiselier de Venise.

[1] Cette première partie de l'ouvrage a été écrite en 1847.

Je ne pense pas qu'il y avait de l'orgueil et de l'impertinence à

écrire l'histoire de sa propre vie, encore moins à choisir, dans les

souvenirs que cette vie a laissés en nous, ceux qui nous paraissent

valoir la peine d'être conservés. Pour ma part, je crois accomplir un

devoir, assez pénible même, car je ne connais rien de plus malaisé que

de se définir et de se résumer en personne.

L'étude du coeur humain est de telle nature, que plus on s'y absorbe,

moins on y voit clair; et pour certains esprits actifs, se connaître

est une étude fastidieuse et toujours incomplète. Pourtant je

l'accomplirai, ce devoir; je l'ai toujours eu devant les yeux; je me

suis toujours promis de ne pas mourir sans avoir fait ce que j'ai

toujours conseillé aux autres de faire pour eux-mêmes: une étude

sincère de ma propre nature et un examen attentif de ma propre

existence.

Une insurmontable paresse (c'est la maladie des esprits trop occupés

et celle de la jeunesse par conséquent) m'a fait différer jusqu'à ce

jour d'accomplir cette tâche; et, coupable peut-être envers moi-même,

j'ai laissé publier sur mon compte un assez grand nombre de

biographies pleines d'erreurs, dans la louange comme dans le blâme. Il

n'est pas jusqu'à mon nom qui ne soit une fable dans certaines de ces

biographies, publiées d'abord à l'étranger et reproduites en France

avec des modifications de fantaisie. Questionnée par les auteurs de

ces récits, appelée à donner les renseignements qu'il me plairait de

fournir, j'ai poussé l'apathie jusqu'à refuser à des personnes

bienveillantes le plus simple indice. J'éprouvais, je l'avoue, un

dégoût mortel à occuper le public de ma personnalité, qui n'a rien de

saillant, lorsque je me sentais le coeur et la tête remplis de

personnalités plus fortes, plus logiques, plus complètes, plus

idéales, de types supérieurs à moi-même, de personnages de romans en

un mot. Je sentais qu'il ne faut parler de soi au public qu'une fois

en sa vie, très sérieusement, et n'y plus revenir.

Quand on s'habitue à parler de soi, on en vient facilement à se

vanter, et cela, très involontairement, sans doute, par une loi

naturelle de l'esprit humain, qui ne peut s'empêcher d'embellir et

d'élever l'objet de sa contemplation. Il y a même de ces vanteries

naïves dont on ne doit pas s'effrayer lorsqu'elles sont revêtues des

formes du lyrisme, comme celles des poètes, qui ont, sur ce point, un

privilége spécial et consacré. Mais l'enthousiasme de soi-même qui

inspire ces audacieux élans vers le ciel n'est pas le milieu où l'ame

puisse se poser pour parler longtemps d'elle-même aux hommes. Dans

cette excitation, le sentiment de ses propres faiblesses lui échappe.

Elle s'identifie avec la Divinité, avec l'idéal qu'elle embrasse: s'il

se trouve en elle quelque retour vers le regret et le repentir, elle

l'exagère jusqu'à la poésie du désespoir et du remords; elle devient

Werther, ou Manfred, ou Faust, ou Hamlet, types sublimes au point de

vue de l'art, mais qui, sans le secours de l'intelligence

philosophique, sont devenus parfois de funestes exemples ou des

modèles hors de portée.

Que ces grandes peintures de plus puissantes émotions de l'ame des

poètes restent pourtant à jamais vénérées! et disons bien vite qu'on

doit pardonner aux grands artistes de s'être drapés ainsi des nuages

de la foudre ou des rayons de la gloire. C'est leur droit, et en nous

donnant le résultat de leurs plus sublimes émotions, ils ont accompli

leur mission souveraine. Mais disons aussi que dans des conditions

plus humbles, et sous des formes plus vulgaires, on peut accomplir un

devoir sérieux, plus immédiatement utile à ses semblables, en se

communiquant à eux sans symbole, sans auréole et sans piédestal.

Il est certainement impossible de croire que cette faculté des poètes,

qui consiste à idéaliser leur propre existence et à en faire quelque

chose d'abstrait et d'impalpable, soit un enseignement bien complet.

Utile et vivifiant, il l'est sans doute; car tout esprit s'élève avec

celui des rêveurs inspirés, tout sentiment s'épure ou s'exalte en les

suivant à travers ces régions de l'extase; mais il manque à ce baume

subtil, versé par eux sur nos défaillances, quelque chose d'assez

important, la réalité.

Eh bien! il en coûte à un artiste de toucher à cette réalité, et ceux

qui s'y complaisent sont vraiment bien généreux! Pour ma part, j'avoue

que je ne puis porter aussi loin l'amour du devoir, et que ce n'est

pas sans un grand effort que je vais descendre dans la prose de mon

sujet.

J'avais toujours trouvé qu'il était de mauvais goût non seulement de

parler de soi, mais encore de s'entretenir longtemps avec soi-même. Il

y a peu de jours, peu de momens dans la vie des êtres ordinaires où

ils soient intéressans ou utiles à contempler. Je me suis sentie

pourtant dans ces jours et dans ces heures-là quelquefois comme tout

le monde, et j'ai pris la plume alors pour épancher quelque vive

souffrance qui me débordait, ou quelque violente anxiété qui s'agitait

en moi. La plupart de ces fragmens n'ont jamais été publiés, et me

serviront de jalons pour l'examen que je vais faire de ma vie.

Quelques-uns seulement ont pris une forme à demi confidentielle, à

demi littéraire, dans des lettres publiées à certains intervalles et

datées de divers lieux. Elles ont été réunies sous le titre de

_Lettres d'un voyageur_. A l'époque où j'écrivis ces lettres, je ne me

sentis pas trop effrayée de parler de moi-même, parce que ce n'était

pas ouvertement et littéralement de moi-même que je parlais alors. Ce

_voyageur_ était une sorte de fiction, un personnage convenu, masculin

comme mon pseudonyme, vieux quoique je fusse encore jeune; et dans la

bouche de ce triste pélerin, qui en somme était une sorte de héros de

roman, je mettais des impressions et des réflexions plus personnelles

que je ne les aurais risquées dans un roman, où les conditions de

l'art sont plus sévères.

J'avais besoin alors d'exhaler certaines agitations, mais non le

besoin d'occuper de moi mes lecteurs.

Je l'ai peut-être moins encore aujourd'hui, ce besoin puéril chez

l'homme et dangereux tout au moins chez l'artiste. Je dirai pourquoi

je ne l'ai pas, et aussi pourquoi je vais pourtant écrire sur ma

propre vie, comme si je l'avais, comme on mange par raison sans

éprouver aucun appétit.

Je ne l'ai pas, parce que je me trouve arrivée à un âge de calme où ma

personnalité n'a rien à gagner à se produire, et où je n'aspirerais

qu'à la faire oublier, à l'oublier moi-même entièrement, si je ne

suivais que mon instinct et si je ne consultais que mon goût. Je ne

cherche plus le mot des énigmes qui ont tourmenté ma jeunesse, j'ai

résolu en moi bien des problèmes qui m'empêchaient de dormir. On m'y a

aidée, car à moi seule je n'aurais vraisemblablement rien éclairci.

Mon siècle a fait jaillir les étincelles de la vérité qu'il couve; je

les ai vues, et je sais où en sont les foyers principaux, cela me

suffit. J'ai cherché jadis la lumière dans des faits de psychologie.

C'était absurde. Quand j'ai compris que cette lumière était dans des

principes, et que ses principes étaient en moi sans venir de moi, j'ai

pu, sans trop d'effort ni de mérite, entrer dans le repos de l'esprit.

Celui du coeur ne s'est point fait et ne se fera jamais. Pour ceux qui

sont nés compatissans, il y aura toujours à aimer sur la terre, par

conséquent à plaindre, à servir, à souffrir. Il ne faut donc point

chercher l'absence de douleur, de fatigue et d'effroi, à quelque âge

que ce soit de la vie, car ce serait l'insensibilité, l'impuissance,

la mort anticipée. Quand on a accepté un mal incurable, on le supporte

mieux.

Dans ce calme de la pensée et dans cette résignation du sentiment, je

ne saurais avoir d'amertume contre le genre humain qui se trompe, ni

d'enthousiasme pour moi-même qui me suis trompée si longtemps. Je n'ai

donc aucun attrait de lutte, aucun besoin d'expansion qui me porte à

parler de mon présent ou de mon passé.

Mais j'ai dit que je regardais comme un devoir de la faire, et voici

pourquoi:

Beaucoup d'êtres humains vivent sans se rendre un compte sérieux de

leur existence, sans comprendre et presque sans chercher quelles sont

les vues de Dieu à leur égard, par rapport à leur individualité aussi

bien que par rapport à la société dont ils font partie. Ils passent

parmi nous sans se révéler parce qu'ils végètent sans se connaître,

et, bien que leur destinée, si mal développée qu'elle soit, ait

toujours son genre d'utilité ou de nécessité conforme aux vues de la

Providence, il est fatalement certain que la manifestation de leur vie

reste incomplète et moralement inféconde pour le reste des hommes.

La source la plus vivante et la plus religieuse du progrès de l'esprit

humain, c'est, pour parler la langue de mon temps, la notion de

_solidarité_[2]. Les hommes de tous les temps l'ont senti

instinctivement ou distinctement, et toutes les fois qu'un individu

s'est trouvé investi du don plus ou moins développé de manifester sa

propre vie, il a été entraîné à cette manifestation par le désir de

ses proches ou par une voix intérieure non moins puissante. Il lui a

semblé alors remplir une obligation, et c'en était une en effet, soit

qu'il eût à raconter les événemens historiques dont il avait été le

témoin, soit qu'il eût fréquenté d'importantes individualités, soit

enfin qu'il eût voyagé et apprécié les hommes et les choses

extérieures à un point de vue quelconque.

[2] On eût dit _sensibilité_ au siècle dernier, _charité_

antérieurement, _fraternité_ il y a cinquante ans.

Il y a encore un genre de travail personnel qui a été plus rarement

accompli, et qui, selon moi, a une utilité tout aussi grande, c'est

celui qui consiste à raconter la vie intérieure, la vie de l'ame,

c'est-à-dire l'histoire de son propre esprit et de son propre coeur,

en vue d'un enseignement fraternel. Ces impressions personnelles, ces

voyages ou ces essais de voyage dans le monde abstrait de

l'intelligence ou du sentiment, racontés par un esprit sincère et

sérieux, peuvent être un stimulant, un encouragement, et même un

conseil pour les autres esprits engagés dans le labyrinthe de la vie.

C'est comme un échange de confiance et de sympathie qui élève la

pensée de celui qui raconte et de celui qui écoute. Dans la vie

intime, un mouvement naturel nous porte à ces sortes d'expansions à la

fois humbles et dignes. Qu'un ami, un frère vienne nous avouer les

tourmens et les perplexités de sa situation, nous n'avons pas de

meilleur argument pour le fortifier et le convaincre que des argumens

tirés de notre propre expérience, tant nous sentons alors que la vie

d'un ami c'est la nôtre propre, comme la vie de chacun est celle de

tous. «J'ai souffert les mêmes maux, j'ai traversé les mêmes écueils,

et j'en suis sorti; donc tu peux guérir et vaincre.» Voilà ce que

l'ami dit à l'ami, ce que l'homme enseigne à l'homme. Et lequel de

nous, dans ces momens de désespoir et d'accablement où l'affection et

le secours d'un autre être sont indispensables, n'a pas reçu une forte

impression des épanchemens de cette ame dans laquelle il allait

épancher la sienne?

Certes alors c'est l'ame la plus éprouvée qui a le plus de pouvoir sur

l'autre. Dans l'émotion, nous ne cherchons guère l'appui du sceptique

railleur ou superbe; c'est vers un malheureux de notre espèce, souvent

même vers un plus malheureux que nous, que nous tournons nos regards

et que nous tendons nos mains. Si nous le surprenons dans un moment de

détresse, il connaîtra la pitié et pleurera avec nous. Si nous

l'invoquons lorsqu'il est dans l'exercice de sa force et de sa

raison, il nous instruira et nous sauvera peut-être; mais à coup sûr

il n'aura d'action sur nous qu'autant qu'il nous comprendra, et pour

qu'il nous comprenne il faut qu'il ait à nous faire une confidence en

retour de la nôtre.

Le récit des souffrances et des luttes de la vie de chaque homme est

donc l'enseignement de tous; ce serait le salut de tous si chacun

savait ce qui l'a fait souffrir et connaître ce qui l'a sauvé. C'est

dans cette vue sublime et sous l'empire d'une foi ardente que saint

Augustin écrivit ses _Confessions_, qui furent celles de son siècle et

le secours efficace de plusieurs générations de chrétiens.

Un abîme sépare les _Confessions_ de Jean-Jacques Rousseau de celles

du Père de l'Eglise. Le but du philosophe du dix-huitième siècle

semble plus personnel, partant moins sérieux et moins utile. Il

s'accuse afin d'avoir l'occasion de se disculper, il révèle des fautes

ignorées afin d'avoir le droit de repousser des calomnies publiques.

Aussi c'est un monument confus d'orgueil et d'humilité qui parfois

nous révolte par son affectation, et souvent nous charme et nous

pénètre par sa sincérité. Tout défectueux et parfois coupable que soit

cet illustre écrit, il porte avec lui de graves enseignemens, et plus

le martyr s'abîme et s'égare à la poursuite de son idéal, plus ce même

idéal nous frappe et nous attire.

Mais on a trop longtemps jugé les _Confessions_ de Jean-Jacques au

point de vue d'une apologie purement individuelle. Il s'est rendu

complice de ce mauvais résultat en le provoquant par les

préoccupations personnelles mêlées à son oeuvre. Aujourd'hui que ses

amis et ses ennemis personnels ne sont plus, nous jugeons l'oeuvre de

plus haut. Il ne s'agit plus guère pour nous de savoir jusqu'à quel

point l'auteur des _Confessions_ fut injuste ou malade, jusqu'à quel

point ses détracteurs furent impies ou cruels. Ce qui nous intéresse,

ce qui nous éclaire et nous influence, c'est le spectacle de cette ame

inspirée aux prises avec les erreurs de son temps et les obstacles de

sa destinée philosophique, c'est le combat de ce génie épris

d'austérité, d'indépendance et de dignité, avec le milieu frivole,

incrédule ou corrompu qu'il traversait, et qui, réagissant sur lui à

toute heure, tantôt par la séduction, tantôt par la tyrannie,

l'entraîna tantôt dans l'abîme du désespoir, et tantôt le poussa vers

de sublimes protestations.

Si la pensée des _Confessions_ était bonne, s'il y avait devoir à se

chercher des torts puérils et à raconter des fautes inévitables, je ne

suis pas de ceux qui reculeraient devant cette pénitence publique. Je

crois que mes lecteurs me connaissent assez, en tant qu'écrivain, pour

ne pas me taxer de couardise. Mais, à mon avis, cette manière de

s'accuser n'est pas humble, et le sentiment public ne s'y est pas

trompé. Il n'est pas utile, il n'est pas édifiant de savoir que

Jean-Jacques a volé trois livres dix sous à mon grand-père, d'autant

plus que le fait n'est pas certain[3]. Pour moi, je me souviens

d'avoir pris dans mon enfance dix sous dans la bourse de ma grand'mère

pour les donner à un pauvre, et même de l'avoir fait en cachette et

avec plaisir. Je trouve qu'il n'y a point là sujet de se vanter, ni de

s'accuser. C'était tout simplement une bêtise, car pour les avoir je

n'avais qu'à les demander.

[3] Voici le fait comme je l'ai trouvé dans les notes de ma

grand'mère: «Francueil, mon mari, disait un jour à Jean-Jacques:

Allons aux Français, voulez-vous?--Allons, dit Rousseau, _cela

nous fera toujours bailler une heure ou deux_. C'est peut-être la

seule repartie qu'il ait eue en sa vie; encore n'est-elle pas

énormément spirituelle. C'est peut-être ce soir-là que Rousseau

vola 3 livres 10 sols à mon mari. Il nous a toujours semblé qu'il

y avait eu de l'affectation à se vanter de cette escroquerie;

Francueil n'en a gardé aucun souvenir, et même il pensoit que

Rousseau l'avoit inventée pour montrer les susceptibilités de sa

conscience et pour empêcher qu'on ne crût aux fautes dont il ne

se confesse pas. Et puis d'ailleurs quand cela seroit, bon

Jean-Jacques! il vous faudroit aujourd'hui faire claquer votre

fouet un peu plus fort pour nous faire seulement dresser les

oreilles!»

Or, la plupart de nos fautes, à nous autres honnêtes gens, ne sont

rien de plus que des bêtises, et nous serions bien bons de nous en

accuser devant des gens malhonnêtes qui font le mal avec art et

préméditation. Le public se compose des uns et des autres. C'est lui

faire un peu trop la cour que de se montrer pire que l'on est, pour

l'attendrir ou pour lui plaire.

Je souffre mortellement quand je vois le grand Rousseau s'humilier

ainsi et s'imaginer qu'en exagérant, peut-être en inventant ces

péchés-là, il se disculpe des vices de coeur que ses ennemis lui

attribuaient. Il ne les désarma certainement pas par ses

_Confessions_: et ne suffit-il pas, pour le croire pur et bon, de lire

les parties de sa vie où il oublie de s'accuser? Ce n'est que là qu'il

est naïf, on le sent bien.

Qu'on soit pur ou impur, petit ou grand, il y a toujours vanité,

vanité puérile et malheureuse, à entreprendre sa propre justification.

Je n'ai jamais compris qu'un accusé pût répondre quelque chose sur les

bancs du crime. S'il est coupable, il le devient encore plus par le

mensonge, et son mensonge dévoilé ajoute l'humiliation et la honte à

la rigueur du châtiment. S'il est innocent, comment peut il s'abaisser

jusqu'à vouloir le prouver?

Et encore là il s'agit de l'honneur et de la vie. Dans le cours

ordinaire de l'existence, il faut, ou s'aimer tendrement soi-même, ou

avoir quelque projet sérieux à faire réussir, pour s'attacher

passionnément à repousser la calomnie qui atteint tous les hommes,

même les meilleurs, et pour vouloir absolument prouver l'excellence de

soi. C'est parfois une nécessité de la vie publique; mais dans la vie

privée on ne prouve point sa loyauté par des discours; et, comme nul

ne peut prouver qu'il ait atteint à la perfection, il faut laisser à

ceux qui nous connaissent le soin de nous absoudre de nos travers et

d'apprécier nos qualités.

Enfin, comme nous sommes solidaires les uns des autres, il n'y a point

de faute isolée. Il n'y a point d'erreur dont quelqu'un ne soit la

cause ou le complice, et il est impossible de s'accuser sans accuser

le prochain, non pas seulement l'ennemi qui nous attaque, mais encore

parfois l'ami qui nous défend. C'est ce qui est arrivé à Rousseau, et

cela est mal. Qui peut lui pardonner d'avoir confessé Mme de Warens en

même temps que lui?

Pardonne-moi, Jean-Jacques, de te blâmer en fermant ton admirable

livre des _Confessions_! Je te blâme, et c'est te rendre hommage

encore puisque ce blâme ne détruit pas mon respect et mon enthousiasme

pour l'ensemble de ton oeuvre.

Je ne fais point ici un ouvrage d'art, je m'en défends même, car ces

choses ne valent que par la spontanéité et l'abandon, et je ne

voudrais pas raconter ma vie comme un roman. La forme emporterait le

fond.

Je pourrai donc parler sans ordre et sans suite, tomber même dans

beaucoup de contradictions. La nature humaine n'est qu'un tissu

d'inconséquences, et je ne crois point du tout mais du tout à ceux

qui prétendent s'être toujours trouvés d'accord avec le _moi_ de la

veille.

Mon ouvrage se ressentira donc par la forme de ce laisser-aller de mon

esprit, et pour commencer, je laisserai là l'exposé de ma conviction

sur l'utilité de ces _Mémoires_, et je le compléterai par l'exemple du

fait, au fur et à mesure du récit que je vais commencer.

Qu'aucun de ceux qui m'ont fait du mal ne s'effraie, je ne me souviens

pas d'eux; qu'aucun amateur de scandale ne se réjouisse, je n'écris

pas pour lui.

Je suis née l'année du couronnement de Napoléon, l'an XII de la

République française (1804). Mon nom n'est pas Marie-Aurore de Saxe,

marquise de Dudevant, comme plusieurs de mes biographes l'ont

découvert, mais Amantine-Lucile-Aurore Dupin, et mon mari, M. François

Dudevant, ne s'attribue aucun titre. Il n'a jamais été que

sous-lieutenant d'infanterie, et il n'avait que vingt-sept ans quand

je l'ai épousé. En faisant de lui un vieux colonel de l'empire, on l'a

confondu avec M. Delmare, personnage d'un de mes romans. Il est

vraiment trop facile de faire la biographie d'un romancier en

transportant les fictions de ses contes dans la réalité de son

existence. Les frais d'imagination ne sont pas grands.

On nous a peut-être confondus aussi, lui et moi, avec nos parens.

Marie-Aurore de Saxe était ma grand'mère, le père de mon mari était

colonel de cavalerie sous l'empire. Mais il n'était ni rude, ni

grognon: c'était le meilleur et le plus doux des hommes.

A ce propos, et j'en demande bien pardon à mes biographes; mais, au

risque de me brouiller avec eux et de payer leur bienveillance

d'ingratitude, je le ferai! je ne trouve ni délicat, ni convenable, ni

honnête, que pour m'excuser de n'avoir pas persévéré à vivre sous le

toit conjugal, et d'avoir plaidé en séparation, on accuse mon mari de

torts dont j'ai absolument cessé de me plaindre depuis que j'ai

reconquis mon indépendance. Que le public, à ses momens perdus,

s'entretienne des souvenirs d'un procès de ce genre, et qu'il en ait

gardé une impression plus ou moins favorable à l'un ou à l'autre, cela

ne se peut empêcher; et il n'y a pas à s'en soucier de part ni

d'autre, quand on a cru devoir affronter et subir la publicité de

pareils débats.--Mais les écrivains qui s'attachent à raconter la vie

d'un autre écrivain, ceux surtout qui sont prévenus en sa faveur et

qui veulent le grandir ou le réhabiliter dans l'opinion publique,

ceux-là ne devraient pas agir contre son sentiment et sa pensée, en

frappant d'estoc et de taille autour de lui. La tâche d'un écrivain en

pareil cas est celle d'un ami, et les amis ne doivent pas manquer aux

égards qui sont, après tout, de morale publique. Mon mari est vivant

et ne lit ni mes écrits ni ceux qu'on fait sur mon compte. C'est une

raison de plus pour moi de désavouer les attaques dont il est l'objet

à propos de moi. Je n'ai pu vivre avec lui, nos caractères et nos

idées différaient essentiellement. Il avait des motifs pour ne point

consentir à une séparation légale, dont il éprouvait pourtant le

besoin, puisqu'elle existait de fait. De conseils imprudens l'ont

engagé à provoquer des débats publics qui nous ont contraints à nous

accuser l'un l'autre. Triste résultat d'une législation imparfaite et

que l'avenir amendera. Depuis que la séparation a été prononcée et

maintenue, je me suis hâtée d'oublier mes griefs, en ce sens que toute

récrimination publique contre lui me semble de mauvais goût, et ferait

croire à une persistance de ressentimens dont je ne suis pas complice.

Ceci posé, on devine que je ne transcrirai pas dans mes mémoires les

pièces de mon procès. Ce serait me faire ma tâche trop penible que d'y

donner place aux rancunes puériles et aux souvenirs amers. J'ai

beaucoup souffert de tout cela; mais je n'écris pas pour me plaindre

et pour me faire consoler. Les douleurs que j'aurais à raconter à

propos d'un fait purement personnel n'auraient aucune utilité

générale. Je ne raconterai que celles qui peuvent atteindre tous les

hommes. Encore une fois donc, amateurs de scandale, fermez mon livre

dès la première page, il n'est pas fait pour vous.

Ceci est probablement tout ce que j'aurai à conclure de mon mariage,

et je l'ai dit tout de suite pour obéir à un arrêt de ma conscience.

Il n'est pas prudent, je le sais, de désavouer des biographes bien

disposés en votre faveur, et qui peuvent vous menacer d'une édition

revue et corrigée; mais je n'ai jamais été prudente en quoi que ce

soit, et je n'ai point vu que ceux qui se donnaient la peine de l'être

fussent plus épargnés que moi. A chances égales, il faut agir selon

l'impulsion de son vrai caractère.

Je laisse là le chapitre du mariage jusqu'à nouvel ordre, et je

reviens à celui de ma naissance.

Cette naissance, qui m'a été reprochée si souvent et si singulièrement

des deux côtés de ma famille, est un fait assez curieux, en effet, et

qui m'a parfois donné à réfléchir sur la question des races.

Je soupçonne mes biographes étrangers particulièrement d'être fort

aristocrates, car ils m'ont tous gratifiée d'une illustre origine,

sans vouloir tenir compte, eux qui devaient être si bien informés,

d'une tache assez visible dans mon blason.

On n'est pas seulement l'enfant de son père, on est aussi un peu, je

crois, celui de sa mère. Il me semble même qu'on l'est davantage, et

que nous tenons aux entrailles qui nous ont portés de la façon la plus

immédiate, la plus puissante, la plus sacrée. Or, si mon père était

l'arrière-petit-fils d'Auguste II, roi de Pologne et si, de ce côté,

je me trouve d'une manière illégitime, mais fort réelle, proche

parente de Charles X et de Louis XVIII, il n'en est pas moins vrai que

je tiens au peuple par le sang, d'une manière tout aussi intime et

directe; de plus, il n'y a point de bâtardise de ce côté-là.

Ma mère était une pauvre enfant du vieux pavé de Paris; son père,

Antoine Delaborde, était _maître paulmier_ et _maître oiselier_, c'est

à dire qu'il vendit des serins et des chardonnerets sur le quai aux

Oiseaux, après avoir tenu un petit estaminet avec billard, dans je ne

sais quel coin de Paris, où, du reste, il ne fit point ses affaires.

Le parrain de ma mère avait, il est vrai, un nom illustre dans la

partie des oiseaux: il s'appelait Barra; et ce nom se lit encore au

boulevard du Temple, au-dessus d'un édifice de cages de toutes

dimensions, où sifflent toujours joyeusement une foule de volatiles

que je regarde comme autant de parrains et de marraines, mystérieux

patrons avec lesquels j'ai toujours eu des affinités particulières.

Expliquera qui voudra ces affinités entre l'homme et certains êtres

secondaires dans la création. Elles sont tout aussi réelles que les

antipathies et les terreurs insurmontables que nous inspirent certains

animaux inoffensifs. Quant à moi, la sympathie des animaux m'est si

bien acquise, que mes amis en ont été souvent frappés comme d'un fait

prodigieux. J'ai fait à cet égard des éducations merveilleuses; mais

les oiseaux sont les seuls êtres de la création sur lesquels j'aie

jamais exercé une puissance fascinatrice, et s'il y a de la fatuité à

s'en vanter, c'est à eux que j'en demande pardon.

Je tiens ce _don_ de ma mère, qui l'avait encore plus que moi, et qui

marchait toujours dans notre jardin accompagnée de pierrots effrontés,

de fauvettes agiles et de pinsons babillards, vivant sur les arbres en

pleine liberté, mais venant becqueter avec confiance les mains qui les

avaient nourris. Je gagerais bien qu'elle tenait cette influence de

son père, et que celui-ci ne s'était point fait oiselier par un simple

hasard de situation, mais par une tendance naturelle à se rapprocher

des êtres avec lesquels l'instinct l'avait mis en relation. Personne

n'a refusé à Martin, à Carter et à Van Amburgh une puissance

particulière sur l'instinct des animaux féroces. J'espère qu'on ne me

contestera pas trop mon savoir-faire et mon savoir-vivre avec les

bipèdes emplumés qui jouaient peut-être un rôle fatal dans mes

existences antérieures.

Plaisanterie à part, il est certain que chacun de nous a une

prévention marquée, quelquefois même violente, pour ou contre certains

animaux. Le chien joue un rôle exorbitant dans la vie de l'homme, et

il y a bien là quelque mystère qu'on n'a pas sondé entièrement. J'ai

eu une servante qui avait la passion des cochons, et qui

s'évanouissait de désespoir quand elle les voyait passer entre les

mains du boucher; tandis que moi, élevée à la campagne, rustiquement

même, et devant m'être habituée à voir ces animaux qu'on nourrit chez

nous en grand nombre, j'en ai toujours eu une terreur puérile,

insurmontable, jusqu'au point de perdre la tête si je me vois entourée

de cette gent immonde: j'aimerais cent fois mieux me voir au milieu

des lions et des tigres.

C'est peut-être que tous les types, departis chacun spécialement à

chaque race d'animaux, se retrouvent dans l'homme. Les physionomistes

ont constaté des ressemblances physiques; qui peut nier les

ressemblances morales? N'y a-t-il pas parmi nous des renards, des

loups, des lions, des aigles, des hannetons, des mouches? La

grossièreté humaine est souvent basse et féroce comme l'appétit du

pourceau, et c'est ce qui me cause le plus de terreur et de dégoût

chez l'homme. J'aime le chien, mais pas tous les chiens. J'ai même des

antipathies marquées contre certains caractères d'individus de cette

race. Je les aime un peu rebelles, hardis, grondeurs et indépendans.

Leur gourmandise à tous me chagrine. Ce sont des êtres excellens,

admirablement doués, mais incorrigibles sur certains points où la

grossièreté de la brute reprend trop ses droits. L'homme-chien n'est

pas un beau type.

Mais l'oiseau, je le soutiens, est l'être supérieur dans la création.

Son organisation est admirable. Son vol le place matériellement

au-dessus de l'homme, et lui crée une puissance vitale que notre génie

n'a pu encore nous faire acquérir. Son bec et ses pattes possèdent une

adresse inouïe. Il a des instincts d'amour conjugal, de prévision et

d'industrie domestique; son nid est un chef-d'oeuvre d'habileté, de

sollicitude et de luxe délicat. C'est la principale espèce où le mâle

aide la femelle dans les devoirs de la famille, et où le père

s'occupe, comme l'homme, de construire l'habitation, de préserver et

de nourrir les enfans. L'oiseau est chanteur, il est beau, il a la

grace, la souplesse, la vivacité, l'attachement, la morale, et c'est

bien à tort qu'on en a fait souvent le type de l'inconstance. En tant

que l'instinct de fidélité est départi à la bête, il est le plus

fidèle des animaux. Dans la race canine si vantée, la femelle seule a

l'amour de la progéniture, ce qui la rend supérieure au mâle; chez

l'oiseau, les deux sexes, doués d'égales vertus, offrent l'exemple de

l'idéal dans l'hyménée. Qu'on ne parle donc pas légèrement des

oiseaux. Il s'en faut de fort peu qu'ils ne nous valent; et comme

musiciens et comme poètes, ils sont naturellement mieux doués que

nous. L'homme-oiseau c'est l'artiste.

Puisque je suis sur le chapitre des oiseaux (et pourquoi ne

l'épuiserais-je pas, puisque je me suis permis une fois pour toutes

les interminables digressions?), je citerai un trait dont j'ai été

témoin et que j'aurais voulu raconter à Buffon, ce doux poète de la

nature. J'élevais deux fauvettes de différens nids et de différentes

variétés: l'une à poitrine jaune, l'autre à corsage gris. La poitrine

jaune, qui s'appelait _Jonquille_, était de quinze jours plus âgée que

la poitrine grise, qui s'appelait _Agathe_. Quinze jours pour une

fauvette (la fauvette est le plus intelligent et le plus précoce de

nos petits oiseaux), cela équivaut à dix ans pour une jeune personne.

Jonquille était donc une fillette fort gentille, encore maigrette et

mal emplumée, ne sachant voler que d'une branche à l'autre, et même ne

mangeant point seule; car les oiseaux que l'homme élève se développent

beaucoup plus lentement que ceux qui s'élèvent à l'état sauvage. Les

mères fauvettes sont beaucoup plus sévères que nous, et Jonquille

aurait mangé seule quinze jours plus tôt, si j'avais eu la sagesse de

l'y forcer en l'abandonnant à elle-même et en ne cédant pas à ses

importunités.

Agathe était un petit enfant insupportable. Elle ne faisait que

remuer, crier, secouer ses plumes naissantes et tourmenter Jonquille,

qui commençait à réfléchir et à se poser des problèmes, une patte

rentrée sous le duvet de sa robe, la tête enfoncée dans les épaules,

les yeux à demi fermés.

Pourtant elle était encore très petite-fille, très gourmande, et

s'efforçait de voler jusqu'à moi pour manger à satiété, dès que

j'avais l'imprudence de la regarder.

Un jour j'écrivais je ne sais quel roman qui me passionnait un peu;

j'avais placé à quelque distance la branche verte sur laquelle

perchaient et vivaient en bonne intelligence mes deux élèves. Il

faisait un peu frais. Agathe, encore à moitié nue, s'était serrée et

blottie sous le ventre de Jonquille, qui se prêtait à ce rôle de mère

avec une complaisance généreuse. Elles se tinrent tranquilles toutes

les deux pendant une demi-heure, dont je profitai pour écrire; car il

était rare qu'elles me permissent tant de loisir dans la journée.

Mais enfin l'appétit se réveilla, et Jonquille sautant sur une chaise,

puis sur ma table, vint effacer le dernier mot au bout de ma plume,

tandis qu'Agathe, n'osant quitter la branche, battait des ailes et

allongeait de mon côté son bec entr'ouvert avec des cris désespérés.

J'étais au milieu de mon dénoûment, et pour la première fois je pris

de l'humeur contre Jonquille. Je lui fis observer qu'elle était d'âge

à manger seule, qu'elle avait sous le bec une excellente pâtée dans

une jolie soucoupe, et que j'étais résolue à ne point fermer les yeux

plus longtemps sur sa paresse. Jonquille, un peu piquée et tétue,

prit le parti de bouder et de retourner sur sa branche. Mais Agathe ne

se résigna pas de même, et se tournant vers elle, lui demanda à manger

avec une insistance incroyable. Sans doute elle lui parla avec une

grande éloquence, ou si elle ne savait pas encore bien s'exprimer,

elle eut dans la voix des accens à déchirer un coeur sensible. Moi,

barbare, je regardais et j'écoutais sans bouger, étudiant l'émotion

très visible de Jonquille, qui semblait hésiter et se livrer un combat

intérieur fort extraordinaire.

Enfin, elle s'arme de résolution, vole d'un seul élan jusqu'à la

soucoupe, crie un instant, espérant que la nourriture viendra

d'elle-même à son bec: puis elle se décide et entame la pâtée. Mais, ô

prodige de sensibilité! elle ne songe pas à apaiser sa propre faim;

elle remplit son bec, retourne à la branche, et fait manger Agathe

avec autant d'adresse et de propreté que si elle eût été déjà mère.

Depuis ce moment Agathe et Jonquille ne m'importunèrent plus, et la

petite fut nourrie par l'aînée, qui s'en tira bien mieux que moi, car

elle la rendit propre, luisante, grasse, et sachant se servir

elle-même beaucoup plus vite que je n'y serais parvenue. Ainsi cette

pauvrette avait fait de sa compagne une fille adoptive, elle, qui

n'était encore qu'un enfant, et elle n'avait appris à se nourrir

elle-même que poussée et vaincue par un sentiment de charité

maternelle envers sa compagne[4].

[4] Il paraît que cette prodigieuse histoire est la chose la plus

ordinaire du monde, car, depuis que j'ai écrit ce volume, nous en

avons vu d'autres exemples. Une couvée de rossignols de muraille,

élevée par nous, et commençant à peine à savoir manger,

nourrissait avec tendresse tous les petits oiseaux de son espèce

que l'on plaçait dans la même cage.

Un mois après, Jonquille et Agathe, toujours inséparables, quoique de

même sexe et de variétés différentes, vivaient en pleine liberté sur

les grands arbres de mon jardin. Elles ne s'écartaient pas beaucoup de

la maison, et elles élisaient leur domicile de préférence sur la cime

d'un grand sapin. Elles étaient longuettes, lisses et fraîches. Tous

les jours, comme c'était la belle saison, et que nous mangions en

plein air, elles descendaient à tire d'ailes sur notre table, et se

tenaient autour de nous comme d'aimables convives, tantôt sur notre

épaule, tantôt volant au devant du domestique qui apportait les

fruits, pour les goûter sur l'assiette avant nous.

Malgré leur confiance en nous tous, elles ne se laissaient prendre et

retenir que par moi, et à quelque moment que ce fût de la journée,

elles descendaient du haut de leur arbre à mon appel, qu'elles

connaissaient fort bien et ne confondaient jamais avec celui des

autres personnes. Ce fut une grande surprise pour un de mes amis qui

arrivait de Paris que de m'entendre appeler des oiseaux perdus dans

les hautes branches, et de les voir accourir immédiatement. Je venais

de parier avec lui que je les ferais obéir, et comme il n'avait pas

assisté à leur éducation, il crut un instant à quelque diablerie.

J'ai eu aussi un rouge-gorge qui, pour l'intelligence et la mémoire,

était un être prodigieux; un milan royal, qui était une bête féroce

pour tout le monde, et qui vivait avec moi dans de tels rapports

d'intimité qu'il se perchait sur le bord du berceau de mon fils, et,

de son grand bec, tranchant comme un rasoir, il enlevait délicatement

et avec un petit cri tendre et coquet les mouches qui se posaient sur

le visage de l'enfant. Il y mettait tant d'adresse et de précaution

qu'il ne le réveilla jamais. Ce monsieur était pourtant d'une telle

force et d'une telle volonté qu'il s'envola un jour après avoir roulé

sous lui et brisé une cage énorme où on l'avait mis, parce qu'il

devenait dangereux pour les personnes qui lui déplaisaient. Il n'y

avait point de chaîne dont il ne coupât les anneaux fort lestement, et

les plus grands chiens en avaient une terreur insurmontable.

Je n'en finirais pas avec l'histoire des oiseaux que j'ai eus pour

amis et pour compagnons. A Venise, j'ai vécu tête à tête avec un

sansonnet plein de charmes, qui s'est noyé dans le canaletto à mon

grand désespoir: ensuite avec une grive que j'y ai laissée et dont je

ne me suis pas séparée sans douleur. Les Vénetiens ont un grand talent

pour élever les oiseaux, et il y avait, dans un coin de rue, un jeune

gars qui faisait des merveilles en ce genre. Un jour il mit à la

loterie et gagna je ne sais combien de sequins. Il les mangea dans la

journée dans un grand festin qu'il donna à tous ses amis en guenilles.

Puis, le lendemain, il revint s'asseoir dans son coin, sur les marches

d'un abordage, avec ses cages pleines de pies et de sansonnets qu'il

vendait tout instruits aux passans, et avec lesquels il s'entretenait

avec amour du matin au soir. Il n'avait aucun chagrin, aucun regret

d'avoir fait manger son argent à ses amis. Il avait trop vécu avec les

oiseaux pour n'être pas artiste. C'est ce jour-là qu'il me vendit mon

aimable grive cinq sous. Avoir pour cinq sous une compagne belle,

bonne, gaie, instruite, et qui ne demande qu'à vivre un jour avec vous

pour vous aimer toute sa vie, c'est vraiment trop bon marché! Ah! les

oiseaux! qu'on les respecte peu et qu'on les apprécie mal!

Je me suis passé la fantaisie d'écrire un roman où les oiseaux jouent

un rôle assez important, et où j'ai essayé de dire quelque chose sur

les affinités et les influences occultes. C'est _Teverino_, auquel je

renvoie mon lecteur, ainsi que je le ferai souvent quand je ne voudrai

pas redire ce que j'ai mieux développé ailleurs. Je sais bien que je

n'écris pas pour le genre humain. Le genre humain a bien d'autres

affaires en tête que de se mettre au courant d'une collection de

romans et de lire l'histoire d'un individu étranger au monde officiel.

Les gens de mon métier n'écrivent jamais que pour un certain nombre de

personnes placées dans des situations ou perdues dans des rêveries

analogues à celles qui les occupent. Je ne craindrai donc pas d'être

outrecuidante en priant ceux qui n'ont rien de mieux à faire que de

relire certaines pages de moi pour compléter celles qu'ils ont sous

les yeux.

Ainsi, dans _Teverino_, j'ai inventé une jeune fille ayant pouvoir,

comme la première Eve, sur les oiseaux de la création, et je veux dire

ici que ce n'est point là une pure fantaisie; pas plus que les

merveilles qu'on raconte en ce genre du poétique et admirable

_imposteur_ Apollonius de Tyane ne sont des fables contraires à

l'esprit du christianisme. Nous vivons dans un temps où l'on

n'explique pas bien encore les causes naturelles qui ont passé

jusqu'ici pour des miracles, mais où l'on peut déjà constater que rien

n'est miracle ici-bas, et que les lois de l'univers, pour n'être pas

toutes sondées et définies, n'en sont pas moins conformes à l'ordre

éternel.

Mais il est temps de clore ce chapitre des oiseaux et d'en revenir à

celui de ma naissance.

Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4) · 第 8 / 120 题