Une anecdote sur J.-J. Rousseau.--Maurice Dupin, mon
père.--Deschartres, mon precepteur.--La tête du curé.--Le
_liberalisme_ d'avant la révolution.--La visite
domiciliaire.--Incarcération.--Dévoûment de Deschartres et de
mon père.--_Nérina._
Puisque j'ai parlé de Jean-Jacques Rousseau et de mon grand-père, je
placerai ici une anecdote gracieuse que je trouve dans les papiers de
ma grand'mère Aurore Dupin de Francueil.
«Je ne l'ai vu qu'une seule fois (elle parle de Jean-Jacques) et je
n'ai garde de l'oublier jamais. Il vivoit déjà sauvage et retiré,
atteint de cette misanthropie qui fut trop cruellement raillée par ses
amis paresseux ou frivoles.
«Depuis mon mariage, je ne cessois de tourmenter M. de Francueil pour
qu'il me le fit voir: et ce n'étoit pas bien aisé. Il alla plusieurs
fois sans pouvoir être reçu. Enfin, un jour il le trouva jetant du
pain sur sa fenêtre à des moineaux. Sa tristesse étoit si grande qu'il
lui dit en les voyant s'envoler: «Les voilà repus. Savez vous ce
qu'ils vont faire? Ils s'en vont au plus haut des toits pour dire du
mal de moi, et que mon pain ne vaut rien.»
«Avant que je visse Rousseau, je venois de lire tout d'une haleine la
_Nouvelle Héloïse_, et, aux dernières pages, je me sentis si
bouleversée que je pleurois à sanglots. M. de Francueil m'en
plaisantoit doucement. J'en voulois plaisanter moi-même: mais ce
jour-là, depuis le matin jusqu'au soir, je ne fis que pleurer. Je ne
pouvois penser à la mort de Julie sans recommencer mes pleurs. J'en
étois malade, j'en étois laide.
«Pendant cela, M. de Francueil, avec l'esprit et la grâce qu'il savoit
mettre à tout, courut chercher Jean-Jacques. Je ne sais comment il s'y
prit, mais il l'enleva, il l'amena, sans m'avoir prévenue de son
dessein.
«Jean-Jacques avait cédé de fort mauvaise grâce, sans s'enquérir de
moi ni de mon âge ne s'attendant qu'à satisfaire la curiosité d'une
femme, et ne s'y prêtant pas volontiers, à ce que je puis croire.
«Moi, avertie de rien, je ne me pressois pas de finir ma toilette:
j'étois avec Mme d'Esparbès de Lussan, mon amie, la plus aimable femme
du monde et la plus jolie, bien qu'elle fût un peu louche et un peu
contrefaite. Elle se moquoit de moi parce qu'il m'avoit pris fantaisie
depuis quelque temps d'étudier l'ostéologie, et elle faisoit, en
riant, des cris affreux, parce que, voulant me passer des rubans qui
étoient dans un tiroir, elle y avoit trouvé accrochée une grande
vilaine main de squelette.
«Deux ou trois fois M. de Francueil étoit venu voir si j'étois prête.
Il _avoit un air_, à ce que disoit _le marquis_ (c'est ainsi que
j'appelois Mme de Lussan, qui m'avoit donné pour petit nom _son cher
baron_). Moi, je ne voyois point d'air à mon mari et je ne finissois
pas de m'accommoder, ne me doutant point qu'il étoit là, l'ours
sublime, dans mon salon. Il y étoit entré d'un air à demi niais, demi
bourru, et s'étoit assis dans un coin, sans marquer d'autre impatience
que celle de diner, afin de s'en aller bien vite.
«Enfin ma toilette finie et mes yeux toujours rouges et gonflés, je
vais au salon; j'aperçois un gros petit bonhomme assez mal vêtu et
comme renfrogné, qui se levoit lourdement, qui mâchonnoit des mots
confus. Je le regarde et je devine; je crie, je veux parler, je fonds
en larmes. Jean-Jacques étourdi de cet accueil veut me remercier et
fond en larmes. Francueil veut nous remettre l'esprit par une
plaisanterie et fond en larmes. Nous ne pûmes nous rien dire. Rousseau
me serra la main et ne m'adressa pas une parole.
«On essaya de diner pour couper court à tous ces sanglots. Mais je ne
pus rien manger. M. de Francueil ne put avoir d'esprit, et Rousseau
s'esquiva en sortant de table, sans avoir dit un mot, mécontent
peut-être d'avoir reçu un nouveau démenti à sa prétention d'être le
plus persécuté, le plus haï et le plus calomnié des hommes.»
J'espère que mon lecteur ne me saura pas mauvais gré de cette anecdote
et du ton dont elle est rapportée. Pour une personne élevée à
Saint-Cyr, où l'on n'apprennait pas l'orthographe, ce n'est pas mal
tourné. Il est vrai qu'à Saint-Cyr, à la place de grammaire, on
apprenait Racine par coeur et on y jouait ses chefs-d'oeuvre. J'ai
bien regret que ma grand'mère ne m'ait pas laissé plus de souvenirs
personnels écrits par elle-même. Mais cela se borne à quelques
feuillets. Elle passait sa vie à écrire des lettres qui valaient
presque, il faut le dire, celles de Mme de Sévigné, et à copier, pour
la nourriture de son esprit, une foule de passages dans des livres de
prédilection.
Je reprends son histoire.
Neuf mois après son mariage avec M. Dupin, jour pour jour, elle
accoucha d'un fils qui fut son unique enfant, et qui reçut le nom de
Maurice[16], en mémoire du maréchal de Saxe. Elle voulut le nourrir
elle-même, bien entendu: c'était encore un peu excentrique, mais elle
était de celles qui avaient lu _Emile_ avec religion et qui voulaient
donner le bon exemple. En outre, elle avait le sentiment maternel
extrêmement développé, et ce fut, chez elle, une passion qui lui tint
lieu de toutes les autres.
[16] Maurice-François-Elisabeth, né le 13 janvier 1778. Il eut
pour parrain le marquis de Polignac.
Mais la nature se refusa à son zèle. Elle n'eut pas de lait, et,
pendant quelques jours, qu'en dépit de plus atroces souffrances elle
s'obstina à faire téter son enfant, elle ne put le nourrir que de son
sang. Il fallut y renoncer, et ce fut pour elle une violente douleur,
et comme un sinistre pronostic.
Receveur général du duché d'Albret, M. Dupin passait, avec sa femme et
son fils, une partie de l'année à Châteauroux. Ils habitaient le vieux
château qui sert aujourd'hui de local aux bureaux de la préfecture, et
qui domine de sa masse pittoresque le cours de l'Indre et les vastes
prairies qu'elle arrose. M. Dupin, qui avait cessé de s'appeler
Francueil depuis la mort de son père, établit à Châteauroux des
manufactures de drap, et répandit par son activité et ses largesses
beaucoup d'argent dans le pays. Il était prodigue, sensuel, et menait
un train de prince. Il avait à ses gages une troupe de musiciens, de
cuisiniers, de parasites, de laquais, de chevaux et de chiens, donnant
tout à pleines mains, au plaisir et à la bienfaisance, voulant être
heureux, et que tout le monde le fût avec lui. C'était une autre
manière que celle des financiers et des industriels d'aujourd'hui.
Ceux-ci ne gaspillent pas la fortune dans les plaisirs, dans l'amour
des arts et dans les imprudentes largesses d'un sentiment
aristocratique suranné. Ils suivent les idées prudentes de leur temps,
comme mon grand-père suivait la route facile du sien. Mais qu'on ne
vante pas ce temps-ci plus que l'autre; les hommes ne savent pas
encore ce qu'ils font et ce qu'ils devraient faire.
Mon grand-père mourut dix ans après son mariage, laissant un grand
désordre dans ses comptes avec l'Etat et dans ses affaires
personnelles. Ma grand'mère montra la bonne tête qu'elle avait en
s'entourant de sages conseils, et en s'occupant de toutes choses avec
activité. Elle liquida promptement, et, toutes dettes payées, tant à
l'Etat qu'aux particuliers, elle se trouva _ruinée_, c'est-à-dire à la
tête de 75,000 livres de rente[17].
[17] Voici un renseignement que me fournit mon cousin René de
Villeneuve: «L'hôtel Lambert était habité par notre famille et
par l'amie intime de Mme Dupin de Chenonceaux, la belle et
charmante princesse de Rohan-Chabot. C'était un vrai palais. En
une nuit, M. de Chenonceaux, fils de M. et de Mme Dupin, cet
ingrat élève de J.-J., marié depuis peu de temps à Mlle de
Rochechouart, perdit au jeu 70,000 livres. Le lendemain, il
fallut payer cette dette d'honneur. L'hôtel Lambert fut engagé,
d'autres bien vendus. De ces splendeurs, de ces peintures
célèbres, il ne me reste qu'un très beau tableau de Lesueur
représentant trois muses dont une joue de la basse. Il l'avait
peint deux fois, l'autre exemplaire est au Musée. M. de
Chenonceaux, notre grand-oncle et notre grand-père Francueil ont
mangé sept à huit millions d'alors. Mon père, marié à la soeur de
ton père, était en même temps propre neveu de Mme Dupin de
Chenonceaux et son unique héritier. Voilà comment depuis
quarante-neuf ans je suis propriétaire de Chenonceaux.» Je dirai
ailleurs avec quel soin religieux et quelle entente de l'art M.
et Mme de Villeneuve ont conservé et remeublé ce château, un des
chefs-d'oeuvre de la renaissance.
La révolution devait restreindre bientôt ses ressources à de moindres
proportions, et elle ne prit pas tout de suite son parti aussi
aisément de ce second coup de fortune; mais, au premier, elle
s'exécuta bravement, et, bien que je ne puisse comprendre qu'on ne
soit pas immensément riche avec 75,000 livres de rente, comme tout est
relatif, elle accepta cette _pauvreté_ avec beaucoup de vaillance et
de philosophie. En cela, elle obéissait à un principe d'honneur et de
dignité qui était bien selon ses idées; au lieu que les confiscations
révolutionnaires ne purent jamais prendre dans son esprit une autre
forme que celle du vol et du pillage.
Après avoir quitté Châteauroux, elle habita, rue du Roi de Sicile, un
_petit appartement_, dans lequel, si j'en juge par la quantité et la
dimension des meubles qui garnissent aujourd'hui ma maison, il y avait
encore de quoi se retourner. Elle prit, pour faire l'éducation de son
fils, un eune homme que j'ai connu vieux, et qui a été aussi mon
précepteur. Ce personnage, à la fois sérieux et comique, a tenu trop
de place dans notre vie de famille et dans mes souvenirs, pour que je
n'en fasse pas une mention particulière.
Il s'appelait François Deschartres, et comme il avait porté le petit
collet en qualité de professeur au collége du cardinal Lemoine, il
entra chez ma grand'mère avec le costume et le titre d'abbé. Mais, à
la révolution, qui vint bientôt chicaner sur toute espèce de titres,
l'abbé Deschartres devint prudemment le citoyen Deschartres. Sous
l'empire, il fut M. Deschartres, maire du village de Nohant; sous la
restauration, il eût volontiers repris son titre d'abbé, car il
n'avait pas varié dans son amour pour les formes du passé. Mais il
n'avait jamais été dans les ordres, et d'ailleurs il ne put se
délivrer d'un sobriquet que j'avais attaché à son omnicompétence et à
son air important: on ne l'appelait plus dès lors que le _grand
homme_.
Il avait été joli garçon, il l'était encore lorsque ma grand'mère se
l'attacha: propret, bien rasé, l'oeil vif, et le mollet saillant.
Enfin, il avait une très bonne tournure de gouverneur. Mais je suis
sûre que jamais personne, dans son meilleur temps, n'avait pu le
regarder sans rire, tant le mot _cuistre_ était clairement écrit dans
toutes les lignes de son visage et dans tous les mouvemens de sa
personne.
Pour être complet, il eût dû être ignare, gourmand et lâche. Mais loin
de là, il était fort savant, très sobre et follement courageux. Il
avait toutes les grandes qualités de l'ame jointes à un caractère
insupportable et à un contentement de lui-même qui allait jusqu'au
délire. Il avait les idées les plus absolues, les manières les plus
rudes, le langage le plus outrecuidant. Mais quel dévoûment, quel
zèle, quelle ame généreuse et sensible! pauvre _grand homme_! comme je
t'ai pardonné tes persécutions! Pardonne-moi de même, dans l'autre
vie, tous les mauvais tours que je t'ai joués, toutes les détestables
espiègleries par lesquelles je me suis vengée de ton étouffant
despotisme: tu m'as appris fort peu de choses, mais il en est une que
je te dois et qui m'a bien servi: c'est de réussir, malgré les
bouillonnemens de mon indépendance naturelle, à supporter longtemps
les caractères les moins supportables et les idées les plus
extravagantes.
Ma grand'mère, en lui confiant l'éducation de son fils, ne pressentait
point qu'elle faisait emplette du tyran, du sauveur et de l'ami de
toute sa vie.
A ses heures de liberté, Deschartres continuait à suivre des cours de
physique, de chimie, de médecine et de chirurgie. Il s'attacha
beaucoup à M. Desaulx, et devint sous le commandement de cet homme
remarquable, un praticien fort habile pour les opérations
chirurgicales. Plus tard, lorsqu'il fut le fermier de ma grand'mère
et le maire du village, sa science le rendit fort utile au pays,
d'autant plus qu'il l'exerçait pour l'amour de Dieu, sans rétribution
aucune. Il était de si grand coeur qu'il n'était point de nuit noire
et orageuse, point de chaud, de froid ni d'heure indue qui
l'empêchassent de courir, souvent fort loin, par des chemins perdus,
pour porter du secours dans les chaumières. Son dévoûment et son
désintéressement étaient vraiment admirables. Mais comme il fallait
qu'il fût ridicule autant que sublime en toutes choses, il poussait
l'intégrité de ses fonctions jusqu'à battre ses malades quand ils
revenaient guéris lui apporter de l'argent. Il n'entendait pas plus
raison sur le chapitre des présens, et je l'ai vu dix fois faire
dégringoler l'escalier à de pauvres diables, en les assommant à coups
de canards, de dindons et de lièvres apportés par eux en hommage à
leur sauveur. Ces braves gens humiliés et maltraités s'en allaient le
coeur gros, disant: Est-il méchant, ce brave cher homme! quelques uns
ajoutaient en colère: En voilà un que je tuerais, s'il ne m'avait pas
sauvé la vie! Et Deschartres, de vociférer, du haut de l'escalier,
d'une voix de stentor: «Comment, canaille, malappris, buter,
misérable! je t'ai rendu service et tu veux me payer! Tu ne veux pas
être reconnaissant! Tu veux être quitte envers moi! Si tu ne te sauves
bien vite, je vais te rouer de coups et te mettre pour quinze jours
au lit. Et tu seras bien obligé alors de m'envoyer chercher!»
Malgré ses bienfaits, le pauvre _grand homme_ était aussi haï
qu'estimé, et ses vivacités lui attirèrent parfois de mauvaises
rencontres dont il ne se vanta pas. Le paysan berrichon est endurant
jusqu'à un certain moment où il fait bon d'y prendre garde.
Mais je vais toujours anticipant sur l'ordre des temps dans ma
narration. Qu'on me le pardonne! Je voulais placer, à propos des
études anatomiques de l'abbé Deschartres, une anecdote qui n'est point
couleur de rose. Ce sera encore un anachronisme de quelques années;
mais les souvenirs me pressent un peu confusement me quittent de même,
et j'ai peur d'oublier tout à fait ce que je remettrais au lendemain.
Sous la Terreur, bien qu'assidu à veiller sur mon père et sur les
intérêts de ma grand'mère, il paraît que sa passion le poussait encore
de temps en temps vers les salles d'hôpitaux et d'amphithéâtres de
dissection. Il y avait bien assez de drames sanglans dans le monde en
ce temps-là, mais l'amour de la science l'empêchait de faire beaucoup
de réflexions philosophiques sur les têtes que la guillotine envoyait
aux carabins. Un jour cependant il eut une petite émotion qui le
dérangea fort de ses observations. Quelques têtes humaines venaient
d'être jetées sur une table de laboratoire: avec ce mot d'un élève
qui en prenait assez bien son parti! _Fraîchement coupées!_ On
préparait une affreuse chaudière où ces têtes devaient bouillir pour
être dépouillées et disséquées ensuite. Deschartres prenait les têtes
une à une et allait les y plonger: «C'est la tête d'un curé, dit
l'élève en lui passant la dernière, elle est tonsurée.» Deschartres la
regarde et reconnaît celle d'un de ses amis qu'il n'avait pas vu
depuis quinze jours et qu'il ne savait pas dans les prisons. C'est lui
qui m'a raconté cette horrible aventure. «Je ne dis pas un mot: je
regardais cette pauvre tête en cheveux blancs; elle était calme et
belle encore, elle avait l'air de me sourire. J'attendis que l'élève
eût le dos tourné pour lui donner un baiser sur le front. Puis je la
mis dans la chaudière comme les autres et je la dissequai pour moi. Je
l'ai gardée quelque temps, mais il vint un moment où cette relique
devenait trop dangereuse. Je l'enterrai dans un coin de jardin. Cette
rencontre me fit tant de mal que je fus bien longtemps sans pouvoir
m'occuper de la science.»
Passons vite à des historiettes plus gaies.
Mon père prenait fort mal ses leçons. Deschartres n'aurait osé le
maltraiter, et quoique partisan outré de l'_ancienne méthode_, du
martinet et de la férule, l'amour extrême de ma grand'mère pour son
fils lui interdisait les moyens efficaces. Il essayait à force de zèle
et de ténacité de remplacer ce puissant levier de l'intelligence,
selon lui, le fouet! Il prenait avec lui les leçons d'allemand, de
musique, de tout ce qu'il ne pouvait lui enseigner à lui seul, et il
se faisait son répétiteur en l'absence des maîtres. Il se consacra
même, par dévoûment, à faire des armes, et à lui faire étudier les
passes entre les leçons du professeur. Mon père, qui était paresseux
et d'une santé languissante à cette époque se réveillait un peu de sa
torpeur à la salle d'armes; mais quand Deschartres s'en mêlait, ce
pauvre Deschartres qui avait le don de rendre ennuyeuses des choses
plus intéressantes, l'enfant bâillait et s'endormait debout.
--Monsieur l'abbé, lui dit-il un jour naïvement et sans malice, est-ce
que quand je me battrai pour tout de bon, ça m'amusera davantage?
--Je ne le crois pas, mon ami, répondit Deschartres; mais il se
trompait. Mon père eut de bonne heure l'amour de la guerre et même la
passion des batailles. Jamais il ne se sentait si à l'aise, si calme
et si doucement remué intérieurement que dans une charge de cavalerie.
Mais ce futur brave fut d'abord un enfant débile et terriblement gâté.
On l'éleva, à la lettre, dans du coton, et comme il fit une maladie de
croissance, on lui permit d'en venir à cet état d'indolence, qu'il
sonnait un domestique pour lui faire ramasser son crayon ou sa plume.
Il en rappela bien, Dieu merci, et l'élan de la France, lorsqu'elle
courut aux frontières, le saisit un des premiers, et fit de sa subite
transformation un miracle entre mille.
Quand la révolution commença à gronder, ma grand'mère, comme les
aristocrates éclairés de son temps, la vit approcher sans terreur.
Elle était trop nourrie de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau pour
ne pas haïr les abus de la cour. Elle était même des plus ardentes
contre la coterie de la reine, et j'ai trouvé des cartons pleins
de couplets, de madrigaux et de satires sanglantes contre
Marie-Antoinette et ses favoris. Les gens comme il faut copiaient et
colportaient ces libelles. Les plus honnêtes sont écrits de la main de
ma grand'mère, peut-être quelques-uns sont-ils de sa façon: car
c'était du meilleur goût de composer quelque épigramme sur les
scandales triomphans, et c'était l'opposition philosophique du moment
qui prenait cette forme toute française. Il y en avait vraiment de
bien hardies et de bien étranges. On mettait dans la bouche du peuple
et on rimait dans l'argot des halles des chansons inouïes sur la
naissance du Dauphin, sur les dilapidations et les galanteries de
l'_Allemande_; on menaçait la mère et l'enfant du fouet et du pilori.
Et qu'on ne pense pas que ces chansons sortissent du peuple! Elles
descendaient du salon à la rue. J'en ai brûlé de tellement obscènes,
que je n'aurais osé les lire jusqu'au bout, et celles-ci, écrites de
la main d'abbés que j'avais connus dans mon enfance, et sortant du
cerveau de marquis de bonne race, ne m'ont laissé aucun doute sur la
haine profonde et l'indignation délirante de l'aristocratie à cette
époque. Je crois que le peuple eût pu ne pas s'en mêler, et que, s'il
ne s'en fût pas mêlé en effet, la famille de Louis XVI aurait pu avoir
le même sort et ne pas prendre rang parmi les martyrs.
Au reste, je regrette fort l'accès de pruderie qui me fit, à vingt
ans, brûler la plupart de ces manuscrits. Venant d'une personne aussi
chaste, aussi sainte que ma grand'mère, ils me brûlaient les yeux;
j'aurais dû pourtant me dire que c'étaient des documens historiques
qui pouvaient avoir une valeur sérieuse. Plusieurs étaient peut-être
uniques, ou du moins fort rares. Ceux qui me restent sont connus et
ont été cités dans plusieurs ouvrages.
Je crois que ma grand'mère eut une grande admiration pour Necker et
ensuite pour Mirabeau. Mais je perds la trace de ses idées politiques
à l'époque où la révolution devint pour elle un fait accablant et un
désastre personnel.
Entre tous ceux de sa classe, elle était peut-être la personne qui
s'attendit le moins à être frappée dans cette grande catastrophe; et,
en fait, en quoi sa conscience pouvait-elle l'avertir qu'elle avait
mérité collectivement de subir un châtiment social? Elle avait adopté
la croyance de l'égalité autant qu'il était possible dans sa
situation. Elle était à la hauteur de toutes les idées avancées de son
temps. Elle acceptait le contrat social avec Rousseau; elle haïssait
la superstition avec Voltaire; elle aimait même les utopies
généreuses; le mot de république ne la fâchait point. Par nature, elle
était aimante, secourable, affable, et voyait volontiers son égal dans
tout homme obscur et malheureux. Que la révolution eût pu se faire
sans violence et sans égarement, elle l'eût suivie jusqu'au bout sans
regret et sans peur; car c'était une grande ame, et toute sa vie elle
avait aimé et cherché la vérité.
Mais il faut être plus que sincère, plus que juste, pour accepter les
convulsions inévitables attachées à un bouleversement immense. Il faut
être enthousiaste, aventureux, héroïque, fanatique même du règne de
Dieu. Il faut que le _zèle de sa maison nous dévore_ pour subir
l'atteinte et le spectacle des effrayans détails de la crise. Chacun
de nous est capable de consentir à une amputation pour sauver sa vie,
bien peu peuvent sourire dans la torture.
A mes yeux, la révolution est une des phases actives de la vie
évangélique. Vie tumultueuse, sanglante, terrible à certaines heures,
pleine de convulsions, de délires et de sanglots. C'est la lutte
violente du principe de l'égalité prêché par Jésus, et passant, tantôt
comme un flambeau radieux, tantôt comme une torche ardente, de main
en main, jusqu'à nos jours, contre le vieux monde païen, qui n'est pas
détruit, qui ne le sera pas de longtemps, malgré la mission du Christ
et tant d'autres missions divines, malgré tant de bûchers, d'échafauds
et de martyrs.
Mais l'histoire du genre humain se complique de tant d'événemens
imprévus, bizarres, mystérieux, les voies de la vérité s'embranchent à
tant de chemins étranges et abrupts; les ténèbres se répandent si
fréquentes et si épaisses sur ce pélerinage éternel, l'orage y
bouleverse si obstinément les jalons de la route, depuis l'inscription
laissée sur le sable jusqu'aux Pyramides; tant de sinistres dispersent
et fourvoient les pâles voyageurs, qu'il n'est pas étonnant que nous
n'ayons pas encore eu d'histoire vrai bien accréditée, et que nous
flottions dans un labyrinthe d'erreurs. Les événemens d'hier sont
aussi obscurs pour nous que les épopées des temps fabuleux, et c'est
d'aujourd'hui seulement que des études sérieuses font pénétrer quelque
lumière dans ce chaos.
Alors, quoi d'étonnant dans le vertige qui s'empara de tous les
esprits à l'heure de cette inextricable mêlée où la France se
précipita en 93? Lorsque tout alla par représailles, que chacun fut,
de fait ou d'intention, tour à tour victime et bourreau, et qu'entre
l'oppression subie et l'oppression exercée il n'y eut pas le temps de
la réflexion ou la liberté du choix, comment la passion eût-elle pu
s'abstraire dans l'action, et l'impartialité dicter des arrêts
tranquilles? Des ames passionnées furent jugées par des ames
passionnées, et le genre humain s'écria comme au temps des vieux
hussites: «C'est aujourd'hui le temps du deuil, du zèle et de la
fureur».
Quelle foi eût-il donc fallu pour se résoudre joyeusement à être, soit
à tort, soit à raison, le martyr du principe? L'être à tort, par suite
d'une de ces fatales méprises que la tourmente rend inévitables, était
encore le plus difficile à accepter; car la foi manquait de lumière
suffisante et l'atmosphère sociale était trop troublée pour que le
soleil s'y montrât à la conscience individuelle. Toutes les classes de
la société étaient pourtant éclairées de ce soleil révolutionnaire
jusqu'au jour des états généraux. Marie-Antoinette, la première tête
de la contre-révolution de 92, était révolutionnaire dans son
intérieur, et pour son profit personnel, en 88, à Trianon, comme
Isabelle l'est aujourd'hui sur le trône d'Espagne, comme le serait
Victoria d'Angleterre, si elle était forcée de choisir entre
l'absolutisme et sa liberté individuelle. La liberté! tous
l'appelaient, tous la voulaient avec passion, avec fureur. Les rois la
demandaient pour eux-mêmes aussi bien que le peuple.
Mais vinrent ceux qui la demandaient pour tous, et qui, par suite du
choc de tant de passions opposées, ne purent la donner à personne.
Ils le tentèrent. Que Dieu les absolve des moyens qu'ils furent
réduits à employer. Ce n'est pas à nous, pour qui ils ont travaillé, à
les juger du haut de notre inaction inféconde[18].
[18] 1847.
Dans cette épopée sanglante, où chaque parti revendique pour lui-même
les honneurs et les mérites du martyre, il faut bien reconnaître qu'il
y eut, en effet, des martyrs dans les deux camps. Les uns souffrirent
pour la cause du passé, les autres pour celle de l'avenir; d'autres
encore, placés à la limite de ces deux principes, souffrirent sans
comprendre ce qu'on châtiait en eux. Que la réaction du passé se fût
faite, ils eussent été persécutés par les hommes du passé comme ils le
furent par les hommes de l'avenir.
C'est dans cette position étrange que se trouva la noble et sincère
femme dont je raconte ici l'histoire. Elle n'avait point songé à
émigrer, elle continuait à élever son fils et à s'absorber dans cette
tâche sacrée.
Elle acceptait même la réduction considérable que la crise publique
avait apportée dans ses ressources. Des débris de ce qu'elle appelait
les débris de sa fortune première, elle avait acheté environ 300,000
livres la terre de Nohant, peu éloignée de Châteauroux: ses relations
et ses habitudes de vie la rattachaient au Berry.
Elle aspirait à se retirer dans cette province paisible, où les
passions du moment s'étaient encore peu fait sentir, lorsqu'un
événement imprévu vint la frapper.
Elle habitait alors la maison d'un sieur Amonin, payeur de rentes,
dont l'appartement, comme presque tous ceux occupés à cette époque par
les gens aisés, contenait plusieurs cachettes. M. Amonin lui proposa
d'enfouir dans un des panneaux de la boiserie une assez grande
quantité d'argenterie et de bijoux appartenant tant à lui qu'à elle.
En outre, un M. de Villiers y cacha des titres de noblesse.
Mais ces cachettes, habilement pratiquées dans l'épaisseur des murs,
ne pouvaient résister à des investigations faites souvent par les
ouvriers qui les avaient établies et qui en étaient les premiers
délateurs. Le 5 frimaire an II (26 novembre 93), en vertu d'un décret
qui prohibait l'enfouissement de ces richesses retirées de la
circulation[19], une descente fut faite dans la maison du sieur
Amonin. Un expert menuisier sonda les lambris, et par suite tout fut
découvert: ma grand'mère fut arrêtée et incarcérée dans le couvent des
Anglaises, rue des Fossés-Saint-Victor, qui avait été converti en
maison d'arrêt[20]. Les scellés furent apposés chez elle, et les
objets confisqués confiés, ainsi que l'appartement, à la garde du
citoyen Leblanc, caporal. On permit au jeune Maurice (mon père)
d'habiter son appartement, et qui était, comme on dit, sous une autre
clef et que Deschartres occupait aussi.
[19] Voici les termes de ce décret, qui avait pour but de ramener
la confiance par la terreur:
«Art. 1er. Tout métal d'or et d'argent monnayé ou non monnayé, les
diamans, bijoux, galons d'or et d'argent, et tous autres meubles
ou effets précieux qu'on aura _découvert_ ou qu'on découvrira
enfouis dans la terre ou cachés dans les caves, dans l'intérieur
des murs, des combles, parquets ou pavés, âtres ou tuyaux de
cheminées et autres lieux secrets, seront saisis et confisqués au
profit de la République.
«Art. 2. Tout dénonciateur qui procurera la découverte de pareils
objets recevra le vingtième de la valeur en
assignats........................
«Art. 6. L'or et l'argent, vaiselle, bijoux et autres effets
quelconques seront envoyés sur-le-champ, avec les inventaires, au
comité des inspecteurs de la ville, qui fera passer sans délai les
espèces monnayées à la tresorerie nationale, et l'argenterie à la
Monnaie.
«A l'égard des bijoux, meubles et autres effets, ils seront vendus
à l'enchère, à la diligence du même comité, qui en fera passer le
produit à la trésorerie, et en rendra compte à la Convention
nationale». (23 brumaire an II.)
[20] Elle avait passé dans ce même couvent une grande partie de
sa retraite volontaire, avant d'épouser son second mari.
M. Dupin, alors âgé de quinze ans à peine, fut frappé de cette
séparation comme d'un coup de massue. Il ne s'était attendu à rien de
semblable, lui qu'on avait aussi nourri de Voltaire et de J.-J.
Rousseau. On lui cacha la gravité des circonstances, et le brave
Deschartres renferma ses inquiétudes: mais ce dernier sentit que Mme
Dupin était perdue, s'il ne venait à bout d'une entreprise qu'il
conçut sans hésiter et qu'il exécuta avec autant de bonheur que de
courage.
Il savait bien que les objets les plus comprometans parmi tous ceux
enfouis dans les boiseries de sa maison avaient échappé aux premières
recherches. Ces objets, c'étaient des papiers, des titres et des
lettres constatant que ma grand-mère avait contribué à un prêt
volontaire secrètement effectué en faveur du comte d'Artois, alors
émigré, depuis roi de France, Charles X. Quels motifs ou quelles
influences la portèrent à cette action, je l'ignore, peut-être un
commencement de réaction contre les idées révolutionnaires qu'elle
avait suivies énergiquement jusqu'à la prise de la Bastille. Peut-être
s'était-elle laissé entraîner par des conseils exaltés ou par un
secret sentiment d'orgueil du sang. Car enfin, malgré la barre de
bâtardise, elle était la cousine de Louis XVI et de ses frères, et
elle crut devoir l'aumône à ces princes, qui l'avaient pourtant
laissée dans la misère après la mort de la dauphine. Dans sa pensée,
je crois que ce ne fut point autre chose, et cette somme de 75,000
livres qui, dans sa situation, avait été pour elle un sacrifice
sérieux, ne représentait point pour elle, comme pour tant d'autres, un
fonds placé sur les faveurs et les récompenses de l'avenir. Dès cette
époque, au contraire, elle regardait la cause des princes comme
perdue; elle n'avait de sympathie, d'estime, ni pour le caractère
fourbe de _Monsieur_ (Louis XVIII), ni pour la vie honteuse et
débauchée du futur Charles X. Elle me parla de cette triste famille au
moment de la chute de Napoléon, et je me rappelle parfaitement ce
qu'elle m'en dit. Mais n'anticipons pas sur les événemens. Je dirai
seulement que jamais la pensée ne lui vint de profiter de la
Restauration pour réclamer son argent aux Bourbons et pour se faire
indemniser d'un service qui avait failli la conduire à la guillotine.
Soit que ces papiers fussent cachés dans une cavité particulière qu'on
n'avait pas sondée, soit que, mêlés à ceux de M. de Villiers, ils
eussent échappé à un premier examen des commissaires, Deschartres
était certain qu'il n'en avait point été fait mention dans le
procès-verbal, et il s'agissait de les soustraire au nouvel examen qui
devait avoir lieu à la levée des scellés.
C'était risquer sa liberté et sa vie. Deschartres n'hésita pas.
Mais pour bien faire comprendre la gravité de cette résolution dans de
pareilles circonstances, il est bon de citer le procès-verbal de la
découverte des objets suspects. C'est un détail qui a sa couleur et
dont je transcrirai fidèlement le style et l'orthographe.
«Comités révolutionnaires réunis des sections de Bon Conseil et
Bondy.»
«Ce jourd'hui cinq frimaire, l'an deux de la république une et
indivisible et impérissable, nous Jean-François Posset et François
Mary, commissaires du comité révolutionnaire de la section de Bon
Conseil, nous sommes transportés au comité révolutionnaire de la
section de Bondy, à l'effet de requérir les membres dudit comité de se
transporter avec nous au domicil du citoyen Amonin, payeur de rentes,
demeurant rue Nicolas no 12, et de ce sont venus avec nous le citoyen
Christophe et Gérôme, membres du comité de la section de Bondy, et
Filoy, idem, ou nous sommes transportés au domicil ci-dessus ou nous
sommes entrés, et sommes montés au deuxième étage et sommes entrés
dans un appartement et de la dans un cabinet de toilette ou il y a
trois pas à descendre accompagnés de la citoyenne Amonin, son mari ni
étant pas, ou l'avons interpellée de nous déclarer s'il n'y avait rien
de caché chès elle nous a déclaré n'en sçavoir rien. Et delà la ditte
Amonin, s'est trouvée mal et hors de raison. De suitte avons continué
notre perquisition et avons sommé le citoyen Villiers étant dans la
ditte maison, demeurant rue Montmartre no 21 section de Brutus, d'être
témoin à nos perquisitions ce qu'il a fait ainsi que le citoyen
Gondois idem de la dite maison, et delà avons procédé à l'ouverture
par les talens du citoyen Tartey demeurant rue du faubourg
Saint-Martin, no 90, et de plus en présence du citoyen Froc portier de
la ditte maison, tous assistans à l'ouverture du l'ambri donnant dans
une armoire en face de la porte à droite. Et de suite avons fait une
ouverture à leffet de découvrir ce qu'il y avait dans le dit lambri,
et de suitte ouverture faite toujours assistés comme dessus avons fait
la découverte d'une quantité d'argenterie et plusieurs coffres et
différens papiers, et de suite en avons fait l'inventaire en présence
de tous les dénommés cidessus.--1º une épée montée en acier taillé, 2º
une espingolle, 3º une boîte en maroquin contenant cuillères, pelles à
sucre, à moutarde en vermeil et toutes les armoiries, etc.
* * * * *
Suit l'inventaire détaillé portant toujours la désignation des pièces
et bijoux _armoriés_, car c'était là un des principaux griefs, comme
chacun sait.
* * * * *
«Et de suitte le citoyen Amonin est arrivé et l'avons sommé de rester
avec nous pour être présent de la suitte du procès-verbal.
«Et, de suitte, avons sommé le dit Amonin de nous déclarer le contenu
d'un paquet de papiers enveloppé dans un linge blanc et sur lequel il
y avait un cachet.
«Et de suitte, nous avons fait lecture de différentes lettres à
l'adresse du citoyen de Villiers, employé à l'assemblée nationale
constituante, le quel citoyen de Villiers, dénommé comme présent au
procès-verbal en l'absence du citoyen Amonin, nous a déclaré lui
appartenir ainsi que la correspondance que nous avons trouvée
enveloppée dans le linge blanc et le dit citoyen Amonin nous a déclaré
ne pas sçavoir qu'ils étaient là, et n'en pas avoir connaissance dont
le citoyen de Villiers est convenu. De suite avons interpellé le
citoyen Amonin de nous déclarer depuis quand la ditte argenterie et
bijoux étaient enfouis, a répondu qu'ils y étaient à l'époque de la
fuite du cidevant roy pour Varenne.
«A lui demandé si la ditte argenterie et bijoux lui appartenaient, a
répondu qu'une partie lui appartenait, et l'autre partie à la
citoyenne Dupin demeurant au premier au-dessous de lui.
«De suitte avons fait comparaitre la citoyenne Dupin à l'effet de nous
remettre la notte de l'argenterie qui se trouvait enfouie chez le
sieur Amonin, ce que la citoyenne a fait à l'instant... Et de suitte
nous avons passé à la vérification des lettres et de leur contenu, en
présence toujours du citoyen Villiers, lesquelles lettres vériffiées
avons trouvé des copies de lettres de noblesse et armoiries que nous
avons mis sous les scellés par un cachet en coeur barré, et un cachet
formant la clef de montre d'un dit commissaire, le tout enfermé dans
une feuille de papier blanc, pour les dites lettres être examinées par
le comité de sureté générale pour par eux en être ordonné ce qu'il
appartiendra. Et de suitte avons saisi comme il appert par le présent
procès-verbal toutes les dittes argenteries et bijoux, pour aux termes
de la loi en être ordonné ce qu'il appartiendra, et avons clos le
présent procès-verbal le six frimaire à deux heures.»
D'où résulte que ces perquisitions s'opéraient particulièrement la
nuit et comme par surprise, car ce procès-verbal est commencé le 5 et
terminé le 6, à deux heures du matin. Séance tenante, les commissaires
décretent d'arrestation M. de Villiers, dont le délit leur paraît
apparemment le plus considérable, et ne statuent rien sur Mme Dupin ni
sur M. Amonin son complice, sinon que les scellés sont apposés sur les
malles, coffres et boîtes de bijoux et d'argenterie, «pour être, dans
le jour, transportés à la Convention nationale, et laissés en
attendant sous la garde et responsabilité du citoyen Leblanc, caporal,
pour être par lui représentés sains et entiers à la première
réquisition, et a déclaré ne savoir signer».
Il paraît qu'on ne s'émut pas beaucoup d'abord de l'événement dans la
maison, ou qu'on crut le danger passé; à vrai dire, la confiscation
faite, avec espoir de restitution (car on prenait avec soin la note
des objets saisis, et une bonne partie fut rendue intacte, ainsi qu'il
paraît dans des notes de la main de Deschartres aux marges de
l'inventaire contenu dans le procès-verbal), le délit d'enfouissement
n'était pas bien constaté de la part de Mme Dupin. Elle avait confié
ou prêté les objets saisis à M. Amonin, qui avait jugé à propos de les
cacher. Tel était son système de défense, et l'on ne croyait pas
encore alors que les choses en viendraient au point où il n'y aurait
pas de défense possible. Le fait est qu'on eut l'imprudence de laisser
les dangereux papiers dont j'ai parlé plus haut dans un meuble du
second entresol, dont il va être question tout à l'heure.
Le 13 frimaire, c'est-à-dire sept jours après la première perquisition
chez Amonin, seconde descente dans la même maison, et cette fois dans
l'appartement de ma grand'mère décrétée d'arrestation. Nouveau
procès-verbal plus laconique et moins fleuri que le premier.
«Le treizième de frimaire, l'an second de la république française une
et indivisible, nous, membres du comité de surveillance de la section
de Bondy, en vertüe de la loy et d'une arretté dudit comitté, en
datte du onze frimaire, portant que les scellées serons apposé chez
Marie Orrore, veuve Dupin: et la ditte citoyenne mise en état
d'arrestations. A cette effet, nous nous sommes transportés dans son
domicile rüe St-Nicolas no 12. Sommes monté au 1er étage, la porte à
gauche, i étant avont fait part à la ditte de notre missions, et avons
apposées les scellées sur les croisées et porte du dit appartement,
ainsi que sur la porte d'entrée donnans sur les caillée au nombre de
dix: lesquelles scellées avons laissée à la garde de Charles Froc,
portier de la ditte maison, qui les a reconnue après lecture à lui
donné.
«Et de suite, nous sommes transportés en la porte en face, sur le dit
paillée occupée par le citoyen Maurice François Dupin, fils de la dite
veuve Dupin, et par le citoyen Deschartre instituteur. Aprais
vériffications faite des papiers desdits citoyen, nous n'avons rien
trouvé contraire aux intérest de la republique, etc.»
Voilà donc ma grand'mère arrêtée et Deschartres chargé de son salut:
car, au moment d'être emmenée aux Anglaises, elle avait eu le temps de
lui dire où étaient ces maudits papiers dont elle avait négligé de se
défaire. Elle avait, en outre, une foule de lettres qui attestaient
ses relations avec des émigrés, relations fort innocences à coup sûr,
de sa part, mais qui pouvaient lui être imputées à crime d'Etat et à
trahison envers la république.
Le dernier procès-verbal que j'ai cité, et Dieu sait avec quel mépris
et quelle indignation le puriste Deschartres traitait dans son ame des
actes rédigés en si mauvais français, ce procès-verbal, dont chaque
faute d'orthographe lui donnait la chair de poule, ne constate pas
l'existence d'un petit entresol situé au-dessus du premier et qui
dépendait de l'appartement de ma grand'mère. On y montait par un
escalier dérobé qui partait d'un cabinet de toilette.
Les scellés avaient été apposés sur les portes et sur les fenêtres de
cet entresol, et c'est là qu'il fallait aller chercher les papiers.
Donc, il fallait rompre trois scellés avant d'y entrer: celui de la
porte du premier donnant sur l'escalier de la maison, celui de la
porte du cabinet de toilette ouvrant sur l'escalier dérobé, et celui
de la porte de l'entresol au haut de ce même escalier. La loge du
citoyen portier, républicain très farouche, était située positivement
au-dessous de l'appartement de ma grand'mère, et le caporal Leblanc,
citoyen incorruptible, préposé à la garde des scellés du second étage,
couchait sur un lit de sangle dans un cabinet voisin de l'appartement
de M. Amonin, c'est-à-dire positivement au-dessus de l'entresol. Il
était là, armé jusqu'aux dents, ayant consigne de faire feu sur
quiconque s'introduirait dans l'un ou l'autre appartement. Et le
citoyen Froc, qui, bien que portier, avait le sommeil fort léger,
disposait d'une sonnette placée _ad hoc_ à la fenêtre du caporal, et
dont il n'avait qu'à tirer la corde pour le réveiller en cas d'alarme.
L'entreprise était donc insensée de la part d'un homme qui n'avait
pas, dans l'art de crocheter les portes et de s'introduire sans bruit,
les hautes connaissances qu'à force d'études spéciales et sérieuses
acquièrent MM. les voleurs. Mais le dévouement fait des miracles.
Deschartres se munit de tout ce qui était nécessaire, et attendit que
tout le monde fût couché. Il était déjà deux heures du matin quand la
maison fut silencieuse. Alors il se lève, s'habille sans bruit, emplit
ses poches de tous les instrumens qu'il s'est procurés, non sans
danger. Il enlève le premier scellé, puis le second, puis le
troisième. Le voilà à l'entresol, il s'agit d'ouvrir un meuble en
marqueterie qui sert de casier et de dépouiller vingt-neuf cartons
remplis de papiers; car ma grand'mère n'a pas su dire où sont ceux qui
la compromettent.
Il ne se décourage pas: le voilà examinant, triant, brûlant. Trois
heures sonnent, rien ne bouge... mais si! des pas légers font crier
faiblement le parquet dans le salon du premier, c'est peut-être
Nérina, la chienne favorite de la prisonnière, qui couche auprès du
lit de Deschartres et qui l'aura suivi. Car force lui a été, à tout
événement, de laisser les portes ouvertes derrière lui; c'est le
portier qui a les clés, et Deschartres s'est introduit à l'aide d'un
rossignol.
Quand on écoute attentivement avec le coeur qui bondit dans la
poitrine et le sang qui vous tinte dans les oreilles, il y a un moment
où l'on n'entend plus rien. Le pauvre Deschartres reste pétrifié,
immobile; car, ou l'on monte l'escalier de l'entresol, ou il a le
cauchemar; et ce n'est pas Nérina, ce sont des pas humains. On
approche avec précaution; Deschartres s'était muni d'un pistolet, il
l'arme, il va droit à la porte du petit escalier... mais il laisse
retomber son bras déjà élevé à hauteur d'homme, car celui qui vient le
rejoindre, c'est mon père, c'est Maurice, son élève chéri.
L'enfant, auquel il a vainement caché son projet, l'a deviné, épié; il
vient l'aider. Deschartres, épouvanté de lui voir partager un péril
effroyable, veut parler, le renvoyer. Maurice lui pose sa main sur la
bouche. Deschartres comprend que le moindre bruit, un mot échangé,
peuvent les perdre l'un et l'autre, et la contenance de l'enfant lui
prouve bien d'ailleurs qu'il ne cédera pas.
Alors tous deux, dans le plus complet silence, se mettent à l'oeuvre.
L'examen des papiers continue et marche rapidement; on brûle à mesure;
mais quoi! quatre heures sonnent: il faudra plus d'une heure pour
refermer les portes et replacer les scellés. La moitié de la besogne
n'est pas faite, et à cinq heures le citoyen Leblanc est
invariablement debout.
Il n'y a pas à hésiter. Maurice fait comprendre à son ami, par signes,
qu'il faudra revenir la nuit suivante. D'ailleurs cette malheureuse
petite Nérina, qu'il a eu soin d'enfermer dans sa chambre, et qui
s'ennuie d'être seule, commence à gémir et à hurler. On referme tout,
on laisse les scellés brisés dans l'intérieur, et on se contente de
réparer celui de l'entrée principale qui donne sur le grand escalier.
Mon père tient la bougie et présente la cire. Deschartres, qui a pris
l'empreinte des cachets, se tire de l'opération avec la prestesse et
la dextérité d'un homme qui a fait des opérations chirurgicales
autrement délicates. Ils rentrent chez eux et se recouchent
tranquilles pour eux-mêmes, mais non pas rassurés sur le succès de
leur entreprise; car on peut venir dans la journée pour lever les
scellés à l'improviste, et tout est resté en désordre dans
l'appartement. D'ailleurs les principales pièces de culpabilité n'ont
pas encore été retrouvées et anéanties.
Heureusement cette terrible journée d'attente s'écoula sans
catastrophe. Mon père porta Nérina chez un ami, Deschartres acheta
pour mon père des pantoufles de lisière, graissa les portes de leur
appartement, mit en ordre ses instrumens, et n'essaya pas de changer
l'héroïque résolution de son élève. Lorsqu'il me racontait cette
histoire, vingt-cinq ans plus tard: «Je savais bien, disait-il, que si
nous étions surpris, Mme Dupin ne me pardonnerait jamais d'avoir
laissé son fils se précipiter dans un pareil danger: mais avais-je le
droit d'empêcher un bon fils d'exposer sa vie pour sauver celle de sa
mère? Cela eût été contraire à tout principe de saine éducation, et
j'étais gouverneur avant tout».
La nuit suivante ils eurent plus de temps. Les gardiens se couchèrent
de meilleure heure: ils purent commencer leurs opérations une heure
plus tôt. Les papiers furent retrouvés et réduits en cendre, puis on
rassembla ces cendres légères dans une boîte que l'on referma avec
soin et que l'on emporta pour la faire disparaître le lendemain. Tous
les cartons visités et purgés, on brisa plusieurs bijoux et cachets
armoriés: on enleva même des écussons sur la couverture des livres de
luxe. Enfin, la besogne terminée, tous les scellés furent replacés,
les empreintes restituées en perfection; les bandes de papier
reparurent intactes, les portes furent refermées sans bruit, et les
deux complices, après avoir accompli une action généreuse avec tout le
mystère et toute l'émotion qui accompagnent la perpétration des
crimes, se retirèrent dans leur appartement à l'heure voulue. Là, ils
se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et, sans se rien dire,
mêlèrent des larmes de joie. Ils croyaient avoir sauvé ma grand'mère;
mais ils devaient vivre encore longtemps sous le coup de l'épouvante;
car sa détention se prolongea jusqu'après la catastrophe du 9
thermidor, et, jusque-là, les tribunaux révolutionnaires devinrent
chaque jour plus ombrageux et plus terribles.
Le 16 nivose, c'est-à-dire environ un mois après, Mme Dupin fut
extraite de la maison d'arrêt et amenée dans son appartement sous la
garde du citoyen Philidor, commissaire fort humain et qui se montra de
plus en plus disposé en sa faveur. Le procès-verbal, rédigé sous ses
yeux et signé de lui, atteste que les scellés furent retrouvés
intacts. Le citoyen portier n'y eût pas mis de complaisance, donc il
est à croire qu'aucun indice ne trahit l'effraction.
Que je dise en passant, car je ne veux point oublier cela, que le
brave Deschartres ne m'a jamais raconté cette histoire que pressé par
mes questions; et encore la racontait-il assez mal, et n'ai-je jamais
bien su les détails que par ma grand'mère. Pourtant je n'ai jamais
connu de narrateur plus prolixe, plus pointilleux, plus pédant, plus
vain de son rôle dans les petites choses, et plus complaisant à se
faire écouter que cet honnête homme. Il ne se faisait point faute de
raconter chaque soir une série d'anecdotes et de traits de sa vie que
je connaissais si bien, que je le reprenais quand il se trompait d'un
mot. Mais il était comme ceux de sa trempe, qui ne savent point par
où ils sont grands: et, quand il s'agissait de montrer les côtés
héroïques de son caractère, lui qui avait pour des puérilités des
prétentions vraiment burlesques, il était aussi naïf qu'un enfant,
aussi humble qu'un vrai chrétien.
Ma grand'mère n'avait été extraite de la prison que pour assister à la
levée des scellés et à l'examen de ses papiers. On n'y trouva, bien
entendu, rien de contraire aux _intérêts de la république_, bien que
cet examen durât neuf heures. Ce fut un jour de joie pour elle et pour
son fils, parce qu'ils purent le passer ensemble. Leur mutuelle
tendresse toucha beaucoup les commissaires, et surtout Philidor,
lequel Philidor était, si j'ai bonne mémoire, un ex-perruquier, très
bon patriote et honnête homme. Il prit surtout mon père en grande
amitié et ne cessa de faire des démarches pour que ma grand'mère fût
mise en jugement, avec l'espoir qu'elle serait acquittée. Mais ses
démarches n'eurent de succès qu'à l'époque de la réaction.
Le soir du 16 nivose, il reconduisit sa prisonnière aux Anglaises, et
elle y resta jusqu'au 4 fructidor (22 août 1794). Pendant quelque
temps, mon père put voir sa mère un instant chaque jour au parloir des
Anglaises. Il attendait ce bienheureux instant dans le cloître, par un
froid glacial, et Dieu sait qu'il fait froid dans ce cloître, que j'ai
arpenté dans tous les sens durant trois ans de ma vie, car j'ai été
élevée dans ce même couvent. Il l'attendait souvent durant plusieurs
heures, vu que, dans les commencemens surtout, les consignes
changeaient chaque jour selon le caprice des concierges, et peut-être
suivant le voeu du gouvernement révolutionnaire, qui craignait les
communications trop fréquentes et trop faciles entre les détenus et
leurs parens. En d'autres temps, l'enfant mince et débile eût pris là
une fluxion de poitrine. Mais les vives émotions nous font une autre
santé, une autre organisation. Il n'eut pas seulement un rhume, et
apprit bien vite à ne plus _s'écouter_, à ne plus se plaindre à sa
mère de ses petites souffrances et de ses moindres contrariétés, comme
il avait eu coutume de le faire. Il devint tout d'un coup ce qu'il
devait être toujours, et l'enfant gâté disparut pour ne plus
reparaître. Lorsqu'il voyait arriver à la grille sa pauvre mère toute
pâle, toute effrayée du temps qu'il avait passé à l'attendre, toute
prête à fondre en larmes en touchant ses mains froides, et à le
conjurer de ne plus venir plutôt que de s'exposer à ces souffrances,
il était honteux de la mollesse dans laquelle il s'était laissé
bercer; il se reprochait d'avoir consenti à ce développement extrême
de sollicitude, et, connaissant enfin par lui-même ce que c'est que de
trembler et de souffrir pour ce qu'on aime, il niait qu'il eût
attendu, il assurait qu'il n'avait pas eu froid, et, par un effort de
sa volonté, il arrivait réellement à ne plus sentir le froid.
Ses études étaient bien interrompues; il n'était plus question de
maîtres de musique, de danse et d'escrime. Le bon Deschartres
lui-même, qui aimait tant à enseigner, n'avait pas plus le coeur à
donner ses leçons que l'élève à les prendre; mais cette éducation-là
en valait bien une autre, et le temps qui formait le coeur et la
conscience de l'homme n'était pas perdu pour l'enfant.